SCENE PREMIERE
Le théâtre représente un salon sombre ; des statues gothiques sont placées dans des niches. On en remarque une qui représente saint Michel armé de toutes pièces.
L'inconnu , qu'on sait être maintenant le marquis de Paiestrino, est en scène avec Ursino; il est accablé d'inquiétude et de douleur. 11 comprend le danger de sa fille et de la duchesse, et veut les sauver l'une et l'autre, mais il ne sait quel parti prendre.
S'il ne consent point à pei mettre que Carista soit proclamée la fille du duc, celui-ci devient son mortel ennemi,
et il n'y a point de doute que la pauvre enfant ne périsse et que la duchesse ne retourne dans l'horrible captivité a laquelle elle a été arrachée depuis si peu de jours.
Si, d'un autre côté, il laisse faire le duc, le prince Monténégro devient l'ennemi mortel de Carista. 11 tentera tout pour la perdre, et le prince Monténégro est un homme capable des crimes les plus abjects !
— Je le sais mieux que personne , car j'ai failli être sa victime, ditPaiestrino.
— Que voulez-vous dire?
— Tu l'apprendras; sache seulement qu'il m'a donné rendez-vous ici, et que c'est peut-être par le moyen de ses crimes mêmes que j'ai le pouvoir d'en empêcher de nouveaux. Toi, généreux jeune homme, à qui je dois la vie de ma tille , ne t'éloigne pas de ce lieu et tiens-toi prêt à exécuter mes ordres.
— Oui, seigneur.
— Ecoute, voici le signal qui m'annonce l'arrivée de Monténégro.
Ursino s'éloigne et se cache pour écouter ce qui va se dire.
Monténégro paraît ; il observe à part et avec joie qu'Ursino est présent, quoique caché, et il se dit :
-— Bien! mon piège en réussira mieux.
■ Pourquoi m'as-tu fait appeler ici, prince Monténégro, toi dont la vie infâme est la honte de ta famille?
— Point d'injures, marquis de Palestrino; je viens pour te proposer un traité.
— Avec un être comme toi!... Oublies-tu les montagnes des Apennins?
— Juste ciel! dit Monténégro.
— Tu te troubles Ce chef de brigands qui 7 couvert
LES AMOURS DE VICTOK BOiNSENNE 289
d'un masque sanglant, arrêtait les voyageurs qui traversaient ces montagnes dangereuses, crois-tu que je ne l'aie pas reconnu, lorsque après un sanglant combat où je fis mordre la poussière à plusieurs des siens, il se pencha sur moi qui étais criblé de blessures, et appuyant sa main sur mon cœur qui ne battait -presque plus, il dit avec une joie farouche : « 11 est mort! »
— Qu'importe ce récit?
— Ce misérable poursuivi par les lois, ce brigand dont la tête est mise à prix sous le nom de Maltamore, ce brigand, c'est toi !
Le prince, à part, et Ursino, caché, ensemble. — Juste ciel !
Le prince veut nier, mais Palestrino lui dit :
— Laissé pour mort sur le champ de bataille, je me suis traîné à votre suite jusqu'à la caverne qui vous sert de refuge; là, j'ai surpris le secret de votre terrible association, le nom de tes complices, leurs retraites et toutes les preuves qui peuvent te perdre, toi et les tiens!
Le prince jette autour de lui un regard sinistre.
Le marquis l'accable.
Le prince, grinçant des dents, tire furtivement un poignard.
Palestrino, dans un moment de noble indignation, lève les mains au ciel et appelle la malédiction de Dieu sur les coupables.
Le cruel Monténégro profite de ce moment ; il se glisse près de Palestrino comme un serpent, et lui crie, en levant le poignard sur lui :
— Et sachant cela, tu as osé venir, tu as osé me le dire! tiens, meurs !
(11 va frapper, Ursino s'élance et lui arrache son poi-
gnard. 11 veut frapper Monténégro, Palestrino l'arrête à son tour. Générosité de Palestrino.)
— Insensé, lui dit le prince ; tu t'armes contre moi, lorsque je venais t'apporter le bonheur.
— Juste ciel! à moi?
— Oui; mais la rage de cet homme m'a empêché de lui dire à quelles conditions je consens à laisser vivre Carista.
— Parle, dit Ursino.
Le prince.
(Et je crois cette scène d'un effet tout neuf : un homme qui se vante de ses crimes et qui s'en sert pour tromper, c'est rare. Voici la scène comme je l'entends.)
— Eh bien oui, dit le prince, je suis un grand coupable et un criminel endurci. Oui, j'ai la soif de l'or et de la richesse. J'ai dédaigné, comme le vulgaire, de la conquérir par un travail honnête. (Ceci c'est pour le paradis.) Gela ne pouvait convenir à un houune de ma naissance. J'ai préféré le crime, c'est plus noble. (Je crois tout ça très-nouveau.) Oui, j'ai préféré le crime, et après cet aveu vous pouvez croire à tout ce que je veux vous dire. Ecoutez donc !
— Parlez !
— Oui, j'aime l'or, et j'en veux. Ne vous étonnez donc point si, ayant voulu ravir celui d'autrui par le crime, je suis décidé à défendre par le même moyen celui qui m'appartient légitimement et qu'on veut me ravir par une ruse infâme.
— Il a raison, dit Palestrino.
— Eh bien, il est un moyen de sauver ta fille!
— Lequel?
— Et de garder ma fortune. Qu'elle épouse sur-le-champ quelqu'un. (Ursino tressaille.)
— Quelqu'un qu'elle aime, Ursino : — Juste ciel !
— Qu'elle l'épouse comme fille de la signora Lamberti. Celle-ci a perdu une fille de l'âge de Carista.
Que dis-tu?
— Qu'elle dise audacieusement que c'est sa fille.
— Après?
— Les actes de naissance et de décès de cette fille morte serviront pour le mariage.
— Je te comprends.
— Alors Carista sera proclamée et reconnue la fille de la signora Lamberti!
— Tu as raison.
— L'infâme supposition par laquelle le duc veut me ravir l'héritage du cardinal est déjouée.
— C'est vrai.
— Et au lieu de poursuivre ta fille je la protégerai ainsi que celui qu'elle aura épousé.
— Juste ciel! s'écrie Ursino, tant de bonheur! Ah! seigneur, consentez... et jamais fils plus respectueux, plus soumis...
(Palestrino hésite, Ursino le conjure.)
— Mais que deviendra la duchesse , dont le barbare époux...
— Comptez que je saurai protéger ma sœur, dit le prince.
(On presse le marquis, Ursino d'un côté, le prince de l'autre.)
— Eh bien, soit! dit-il.
(11 consent. Joie naïve d'Ursino , et joie sombre de Monténégro.)
— 0 Carista, je serai ton époux f
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— Enfin je tiens ma vengeance !
— Ma fille sera heureuse.
(Maintenant ils conviennent des mesures à prendre.)
— Toi, Ursino, dit Monténégro, va chercher Carista et sa mère; la duchesse les a confiées à la garde de ton père Ferdinandolo ; amène-les ici, car tu sais que dès demain matin le duc doit faire reconnaître Carista pour sa fille.
— Je le sais.
— Va donc.
— J'y cours.
— Quant à toi, Palestrino, ne penses-tu pas qu'il faudrait avertir la duchesse de notre entrevue?
— Sans doute.
— Mais comment les prévenir?
— Toi, son frère, ne peux-tu pas pénétrer jusqu'à elle?
— Ne sais-tu pas que le duc me regarde comme son plus mortel ennemi?
— Que faire donc?
— Mais toi qui l'as aimée, toi qui pendant l'absence de son époux t'introduisais secrètement jusque dans son boudoir, ne sais-tu pas un moyen d'y pénétrer encore?
— Qu'oses-tu me proposer?
— Comme il te plaira... mais elle ignore nos projets, etc. Le prince presse Palestrino et détruit ses incertitudes et
ses scrupules ; le marquis consent à se rendre ainsi près de la duchesse et va vers la statue de Gabriel, en presse un bouton caché. La statue tourne sur sa base, elle fait voir un passage sombre et voûté par lequel Palestrino s'introduit.
A peine est-il entré, que la statue, poussée par le prince, referme le passage secret, et Monténégro s'écrie avec une rage frémissante de joie ;
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•— Meurs dans cette tombe d'où tu ne sortiras plus, superbe Palestrino ! J'en ai fait murer le passage il y a deux heures, et cette statue restera immobile sur sa base, car on ne peut la faire tourner que de ce côté.
Alors il écoute les cris de Palestrino, et n'entendant plus rien, le prince Monténégro triomphe.
— Et maintenant, dit-il, allons donner le signal à mes gens. Dans quelques instants ils seront ici, et j'enlèverai cette Carista qu'Ursino voudra en vain défendre. Surpris à rimproviste,il tombera percé de coups... et si elle ose résister... elle-même... Qu'importe un crime de plus quand on est dans cette horrible voie 9
11 y a là une belle sortie à faire, avec une musique sombre et terrible, puis tout à coup un air doux et gentil.
C'est Carista qui approche... Elle est joyeuse et émue; la duchesse lui a fait dire par une de ses femmes qu'elle se rendît durant la nuit dans ce pavillon éloigné, sa mère va venir l'y joindre.
0 bonheur !
Monologue d'espérance.
Cependant, au milieu de sa douce émotion, elle croit entendre des bruits surprenants, comme des gémissements qui viennent de dessous terre; elle tremble, elle en cherche la cause , lorsque tout à coup une porte s'ouvre et la duchesse paraît. Sa fille se jette à ses pieds, elle la prend dans ses bras.