‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 35 sur 39 · Scène d'amour maternel et filial douces confidences · texte numérisé non relu

Scène d'amour maternel et filial douces confidences

ne pas oublier de dire l'amour d'Ursino. Enfin leur joie est au comble lorsqu'elles entendent un murmure de voix. La duchesse reconnaît celle de son frère.

Elle est saisie d'une terreur invincible, elle éteint la

lampe qui veille dans le pavillon et se retire dans un enfoncement.

Le prince, suivi d'une douzaine de brigands enveloppés de longs manteaux, entre à tâtons. Il s'étonne de cette obscurité; il appelle Ursino et Garista, personne ne répond.

— Serais-je joué? dit-il; qu'on allume cette lampe.

Un brigand l'allume avec la pierre de sa carabine, pendant que le prince Leur dit :

— C'est ici que vous devez frapper Ursino et enlever la jeune fille.

Et Monténégro va commencer la visite lorsque Ursino arrive soudainement; il est pâle, tremblant, désespéré.

— Qu'y a-t-il?

— Garista a disparu, elle n'est plus chez mon père !...

— Juste ciel! s'écrie le prince.

J'avais enfin découvert dans ce misérable fracas la raison de la conduite de M. de Morden. Ce qui était une naiserie dans le mélodrame de mon ami Morinlaid me parut de première force dans l'histoire de Gharistie.

Établir légalement quelle était la iilie de madame Lambert, en la mariant sous ce nom et en lui appliquant un acte de naissance qui ne lui appartenait pas, c'était empêcher M. de Belnunce de faire pour Gharistie ce que le duc du mélodrame voulait faire pour Carista.

Ce mariage fait, impossibilité formelle pour madame de Belnunce de la reconnaître pour sa tille, lâcheté et calcul

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dont M. de Belnunce était fort capable, d'après ce que je savais de lui par le récit de M. de Favreuse.

Le,, sens de cette première partie de l'histoire de Charistie était donc pour moi complet et achevé; rien n'y manquait; elle allait jusqu'au mariage, le dénoûment vulgaire de presque toutes les comédies écrites. Mais il y avait en moi une curiosité qui ne se contentait point de ces simples événements.

Ce qui m'avait particulièrement intéressé dans la lecture de la première paitie de la correspondance, c'était le tableau de ce vigoureux effort par lequel une jeune fille était parvenue à s'arracher aux mœurs dont elle avait été la proie, et je voulais apprendre par quel misérable abandon d'elle-même elle était retombée au point d'où elle était partie ; comment, après avoir gravi péniblement la hauteur qui devait la séparer de sa vie passée elle l'avait descendue avec une rapidité effrayante.

Je me décidai donc à reprendre ma lecture.

MORINLAID A MONSIEUR DESL AURIERES.

Mon cherLéopold,

J'ai appris hier une chose qui m'a fort étonné. Est-il vrai que tu es entré il y a deux jours chez Varez, à la régie de la Gaîté?

Est-il vrai qu'il t'a parlé d'un plan de mélodrame que je lui ai envoyé , et que tu as demandé en ricanant à avoir

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communication de ce plan, en ayant l'air de dire que tu étais curieux de connaître les inventions de mon génie ?

Est-il vrai que lorsque Varez, cédant à tes sollicitations, t'a eu remis ce plan, est-il vrai qu'après l'avoir lu attentivement tu t'es écrié :

— Ce n'est pas possible; c'est une infamie ! je ne le permettrai pas!

Et cela de façon à faire croire que je t'avais volé un sujet de pièce? est-il vrai que, malgré toutes ses réclamations, Varez n*a pu obtenir la remise de ce plan, et que tu l'as encore en ta possession? Si cela est vrai, je te prie de m' expliquer ta conduite, et ce que je dois penser de cette soustraction d'une idée de mon invention qu'il paraîtrait que tu veux t'approprier.

J'espère que ta réponse ne laissera aucun doute sur la mauvaise intention qu'on te suppose, et que dès ce soir je pourrai aller dire à Varez que tu n'as voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie.

Ton ami quand même.

NICOLAS MOKINLAiD.

DESLAUIUÈRES AMORINLAID.

Mon cher Nicolas Morinlaid, Tu sais très-bien, grâce à mes confidences, comment tu as Inventé le sujet de ton mélodrame. Ceci posé, voici ma réponse ;

« Monsieur Morinlaid,

» Vous êtes un drôle et un polisson, et si vous lisez à qui que ce soit un mot de la pièce que vous avez eu l'imprudence de proposer au directeur de la Gaîté, je vous souffletterai partout où je vous trouverai.

» J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec le respect qui vous est dû, votre serviteur empressé,

»LÉOPOLD DESLAURIÈRES. »

VICTOR RONSENNE A SA SŒUR ALISON

Ma chère Alison,

Tout me manque, les promesses qu'on m'avait faites ne se réalisent pas. L'argent que M. Meylan m'avait prêté a bien vite été dépensé, et je suis tout à fait sans ressource.

Je me suis adressé à quelques amis de notre famille, aucun d'eux n'a voulu comprendre que j'eusse raison de ne pas nf adresser à mon père. Ils m'ont tous refusé plus durement les uns que lés autres, et je suis aujourd'hui dans l'état où j'étais il y a un an, lorsque M. Meylan me prêta ces dix mille francs qui devaient suffire à mes trois années d'études en droit.

J'ai été bien imprudent et bien fou, je le sais; mais toi qui souffres sans que rien vienne te consoler, tu dois comprendre que j'ai cherché, moi qui le puis, des distractions à la douleur profonde qui me dévore,

Ces distractions ont été folles et insensées, mais, hélas ! ce n'était qu'au milieu de ces bruyantes dissipations que je parvenais à ne plus entendre le cri de mon cœur. J'ai voulu étouffer sous de'nouvelles passions la passion qui me dévorait sans relâche.

Je puis te l'avouer à toi, Àlison, dont Tâme est si pure et si haute qu'elle ne pourra être flétrie par l'aveu des plus honteuses actions, j'ai cru que l'image de Gharistie ne me suivrait point au milieu des turbulentes débauches de mes condisciples. Je me suis trompé. Partout et à toute heure je la voyais me poursuivre et s'asseoir à mes côtés.

0 rna sœur, ma pauvre sœur, je suis fou, je suis perdu! et lorsque j'ai honte de ce que j'ai fait, lorsque je veux m'arracher à tout prix à ce que j'ai cru une consolation et à ce qui est devenu un désespoir de plus, est-il vrai que Gharistie soit heureuse et gaie ? est-il vrai que, séduite et entraînée par l'amour des plaisirs, elle vive dans une fête continuelle?

Elle est donc heureuse, elle est sans remords, car c'est son mari qui l'a poussée, m'a-t-on dit, dans cette vie dont la première loi est de rire de tout ce qu'elle avait appris à respecter. A quoi bon tenter alors de lui donner un regret de m'avoir sacrifié à la volonté d'une famille qui ne s'est occupée d'elle que pour la chasser de son sein?

Pourquoi donc essaierais-je d'être quelque chose de bon? Est-ce pour mon père, qu'aucune soumission de moi n'aurait ramené, puisque ton désespoir n'a pu le fléchir ? Estce pour ma mère, qui n'a le courage de nous défendre ni l'un ni l'autre?

Ge devrait être au moins pour toi, Alison, pour toi dont l'approbation devrait être une récompense suffisante de mes efforts ; oui, c'est vrai, si tu étais près de moi, si, au retour

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(Tune journée laborieusement occupée, je devais trouver ton sourire amical, ou si, après quelque oubli honteux, je devais voir ton front triste et sérieux à mon aspect, n'en doute point, Alison, je serais tout autre que je ne suis.

Mais être toujours seul, sans rien qui vous encourage au bien, n'avoir près de soi personne à qui dire : •< Ce qui te plaît, je le ferai; ce que tu désires, tu l'auras; ce que tu aimes, je l'aimerai; » n'avoir personne à qui donner sa vie et qui l'accepte, c'est une solitude effroyable, ma pauvre sœur ; c'est la vie d'un pauvre abandonné dans un désert aride, que la soif et la faim tourmentent, dont la vue se trouble, dont la tête s'égare, qui ne comprend plus où est le droit chemin, et qui se laisse aller, ivre et éperdu de douleur, aux' clameurs lointaines qui l'appellent de tous côtés.

Ainsi je fais.

Des voix m'appellent à faire le mal, et je les suis. Du moins , quand j'ai obéi à leur damnable tentation, rencontré-je des fronts joyeux et des bouches souriantes. C'est le mal qu'on m'ordonne, mais on me paie joyeusement du mal.

J'ai voulu faire le bien , et j'en ai été paie par le désespoir. Tu frémis, n'est-ce pas? tu pleures sans doute en lisant cette lettre ?

Que veux-tu que je te dise, Alison? je vis dans une sorte de rêve effrayant où je doute de tout, et de moi, et de mon père et de ma mère, et de toi-même.

A quoi t'a servi ta noble résignation et l'intrépide obéissance avec laquelle tu t'es soumise aux malheurs que l'on t'a imposés? Vois Charistie : elle t'a indignement pris le cœur de celui que tu aimais, et apporté le désespoir dans la famille qui l'avait accueillie et élevée comme si elle eût

été digne d'être ta sœur. Je ne lui reproche pas d'avoir oublié mon amour , c'est un crime si facile aux femmes qu'il ne doit pas compter à côté du mal qu'elle t'a fait!

Eh bien, en quoi tout cela trouble- t-il sa vie? On la voit au bal, au spectacle, oublieuse de son passé. On la cite parmi les plus belles et les plus coquettes, et les plus rieuses, dit-on ; elle s'est faite vite à la philosophie épicurienne de M. son mari, et les gais refrains des chansons bachiques n'ont point, dit-on, d'échos plus bruyants que cette voix si douce que tu as entendue tant de fois prier si chastement à tes côtés.

Oh! cette pensée m'exaspère et me tue!... Viens à mon aide, Alison. Il faut que je parte, il faut que je quitte la France, il faut que je m'éloigne de cet exemple fatal d'oubli et de bonheur.

Moi aussi je voudrais oublier ainsi qu'elle fait, et demander aux plaisirs le bonheur qu'ils lui donnent ; mais comme le désespoir de l'avoir perdue est entré plus avant dans mon cœur que dans le sien, ce ne serait que par des efforts trop désespérés que je pourrais l'en arracher : je ne m'en sens pas la force.

Viens donc à mon aide, Alison; parle à ma mère, demande-lui les secours nécessaires pour que je puisse partir et m'exiler pour longtemps de cette ville où je ne suis plus le maître de moi, car tu ne sais pas, ma pauvre Alison, le vice est un esclavage plus terrible encore que tous les autres; la faute de la veille vous entraîne à la faute du lendemain, le passé engage l'avenir, et c'est maintenant que je reconnais la vérité de cet axiome que je trouvais si sottement absolu dans la brutalité de mon père : qu'il est plus difficile de sortir du vice que de n'y jamais entrer.

Oh ! lorsqu'il écrivait cette phrase à M, Meylan, en ajou-

tant que celui qui tolère une première taule en autorise une seconde, je ne savais pas qu'il prédisait la vérité; et cependant, d'un autre côté, j'ose encore assez bien penser de moi-même pour croire que s'il ne m'avait pas été si sévère, que si, au lieu de m'abandonner à l'égarement de mon ressentiment, il m'eût appelé près de lui, que s'il m'eût éclairé de ses conseils, soutenu de sa présence et de celle de ma mère, je ne serais pas réduit où je suis à présent, et que si je pleurais encore sur mon malh.eur, je ne pleurerais pas du moins sur ma dégradation.

Viens donc à mon aide, Alison; empare-toi de cette dernière heure de repentir qui me permettra de t'écouter.

Dis-moi ce que je dois faire, et tâche surtout de ne pas me rendre tes conseils trop difficiles à suivre, en me laissant le pouvoir de faire autrement; car c'est vrai, je ne m'appartiens plus.

Mais c'est assez te faire rougir de ma honte, j'attends une réponse de toi. Songe où je l'attends.

Ton frère,

VICTOR BONSENNE.

No 46.

ALISON A VICTOR BONSENNE.

Mon cher Victor,

J'ai reçu ta lettre qui m'a épouvantée, et que je viens d'envoyer à mon père pour qu'il y voie tes fautes, qu'il y lise tes plaintes, qu'il entende tes reproches, il le faut. Il y verra

en même temps ta résolution de t'arrêter dans le sentier funeste où tu marches, de fuir la vie détestable que tu mènes.

C'est à lui qu'il appartient, avant moi et avant ma mère, de te voir, de t'aider à redevenir un honnête homme. S'il ne le fait pas, tout ce que les économies d'une pauvre mère sordidement partagées par son mari, tout ce que le travail d'une pauvre fille dont le labeur est la seule consolation, ont pu amasser, te sera fidèlement envoyé ; fais-en un noble usage, Victor, et n'ajoute pas ce désespoir à mon désespoir d'entendre mon père parler de toi avec mépris et d'être forcée de reconnaître qu'il a raison.

Je suis sincère et dure, mon frère, que veux-tu? n'ayant plus de pitié pour moi, il m'est bien difficile d'en garder pour les autres. Cependant je te plains, car tu dois être encore plus malheureux que tu ne le dis, car ta es arrivé à mépriser celle que tu as tant aimée.

Moi qui éprouve aussi ce sentiment, je ne mets point en comparaison la douleur qu'il m'inflige avec celle que j'ai soufferte par son abandon, par celui de ma mère, par la constante et implacable dureté de mon père. Mépriser l'homme qu'on a aimé c'est un supplice dont je ne pouvais me figurer la portée.

J'ai tort sans doute, et mille autres à ma place seraient déjà consolées, un autre amour eût pris la place d'un amour si cruellement trompé, de nouvelles espérances et une nouvelle foi auraient fleuri dans leur cœur sur les cendres d'une foi éteinte et parmi les rumes d'une espérance brisée.

Je ne suis point faite ainsi. Mon cœur, et je le dis avec fierté, mon cœur n'est point ainsi que celui de la plupart des femmes , une sorte d'habitation habilement distribuée,

où chaque nouvel amour trouve une place toute neuve et qui n'a point encore été occupée, un logis dont on referme soigneusement chaque réduit à mesure que l'amour qui y vivait est épuisé,

Mon âme était un temple qui n'était ouvert que par une seule porte, et qui n'avait qu'un dieu, qu'un autel et qu'une nef. On a souillé le sanctuaire et détruit l'autel. Le dieu en est tombé et le temple est fermé, le dgute veille sur le seuil, et je n'imagine plus un homme à qui je puisse croire après avoir aimé comme j'aimais et avoir été trompée comme je l'ai été.

Et crois-tu, Victor, qu'on puisse recommencer deux fois dans sa vie une pareille humiliation? S'être donnée de tous ses rêves d'avenir et de tendresse à un homme dont on se sent la force de faire plus qu'il ne vaut, et se trouver abandonnée tout à coup ! non <pas pour une rivale plus belle, non pas pour une coquette qui égare le cœur de celui qu'on aime, non point pour l'ivresse d'un grand nom et d'une haute ambition, car tout cela, faiblesse ou passion , je l'excuserais; mais se voir abandonnée pour une misérable somme d'argent, pour un calcul vil et plat qui met en ligne de compte dans ses espérances le meuble le plus élégant qui ornera son salon, le lit le plus doux où il dormira d'une paresse plus aisée, le plat plus succulent qui paraîtra sur sa table; être abandonnée pour cela, c'est la dernière des hontes et des dégradations, et s'exposer à les subir encore une fois, c'est un malheur dont la mort même ne console pas, car on doit en rougir devant le juge éternel de nos actions.

Et c'est pour cela que j'ai été abandonnée, Victor, il faut que tu le saches. Gharistie n'a été pour rien dans la trahison de Léopold ; elle n'y a été pour rien, toute belle et

toute charmante qu'elle est; elle ou une autre, c'eut été la même chose.

M. Deslaurières aimait, sous le nom de Charistie, un morceau de papier où il avait écrit, en lettres majuscules, vingtsix mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes de rente. Ce papier se fût-il nommé du nom de la plus honteuse des courtisanes à qui tu livres ta jeunesse, qu'il l'eut adoré de même. Charistie n'a été pour rien dans l'abandon de Léopold^e dis-je ; et si, dans une heure de délire et de colère, elle a voulu me le prendre, dès le lendemain il a fallu toutes les obsessions de ce malheureux, toutes les instances de mon père pour la forcer à un mariage qu'elle détestait autant que moi, et quelle s'imputait à crime.

Non, non, Victor, tu n'es pas si malheureux qee moi, et alors même que Charistie serait devenue ce que tu dis, tu n'as pas le droit de mépriser la pauvre tille qu'on a perdue et qui du moins méritait ton amour quand elle l'acceptait.

Non, tu n'as pas subi cette insigne flétrissure de prostituer tes rêves, tes espérances, ton attente, tes désirs, toute ton âme enfin, à un homme qui riait de ta passion, de la naïveté de tes aveux, de la sincérité de ta foi.

Eh bien, puisque une bonne résolution t'est entrée dans le cœur, je veux l'y affermir en t'apprenant que Charistie ne t'a point trompé et qu'elle n'a été véritablement perdue pour toi que lorsque tu as été perdu pour elle.

J'ignore encore le mystère de votre rupture , j'ignore encore ce que contenait la lettre de Charistie que je t'ai envoyée, et après laquelle tu t'es condamné à ne plus l'aimer»

Je ne veux pas savoir à quoi répondait cette parole que

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tu m'as chargée de lui répéter. Je sais qu'au seraient fait à mon père t'empêche de me l'apprendre, et ce n'est pas moi qui essaierai de briser dans ton cœur le dernier peutêtre de ses nombreux liens qui attachent un homme à l'honneur.

Mais moi qui n'ai point promis de cacher quoi que ce soit, moi qui suis libre de parler, je veux dire ce qui s'est passé entre Léopold, Gharistie et moi, le soir où ma mère et toi vous me trouvâtes immobile et folle à cette porte par laquelle on venait de me chasser insolemment.

Cette scène, Victor, c'est le spectacle continu et inévitable de ma pensée. Dans les premiers jours de mon malheur, elle m'obsédait ; maintenant c'est moi qui l'appelle, qui me la remets sans cesse devant les yeux, qui m'en repais, qui y cherche et qui y trouve la force de vivre dans la solitude d'âme à laquelle je me suis condamnée.

Fasse Dieu, Victor, que, de même que i'injure que j'ai subie me soutient dans ma bonne résolution, les regrets qu'on t'a donnés te fassent persister dans celle que tu viens de prendre !

Écoute donc. Tu te souviens, et je te le renouvelle parce que je ne sais tout ce que tu as pu oublier depuis que je ne t'ai vu; tu te souviens aussi que je le faisais malgré la défense formelle de mon père d'aller chez elle, et malgré le puéril affront de m'être vue quelques jours avant refuser sa porte plusieurs fois de suite.

Je te rappelle ces détails parce qu'ils te feront comprendre avec quel tremblement de cœur, avec quelle timidité je devais accomplir cette action.

D'une part, je désobéissais à mon père, de l'autre, j'allais peut-être m'exposer à une grossièreté gratuite, car tu sais ce que c'est que madame Lambert et en quels termes

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insolents elle était capable de me faire sentir mon importunité,

J'étais encore une pauvre jeune fille, bien peureuse de tous ces tristes riens de la vie, le malheur ne m'avait pas encore élevée jusqu'à cette dignité où ils ne peuvent plus nous atteindre. J'étais tremblante et confuse lorsque je sonnai chez Charistie.

Ce fut une femme inconnue qui vint m'ouvrir et qui ne fit d'autre difficulté de me laisser entrer, si ce n'est de m'avertir qu'il était presque impossible de voir mademoiselle Lambert, attendu l'état de maladie où elle se trouvait.

Je lui demandai où était madame Lambert ; elle était sortie pour aller chez le pharmacien. Je dus penser que Charistie était réellement fort malade.

— Voyez doucement si elle dort, me dit la garde-malade.

Je m'avançai sur la pointe du pied pendant que cette femme allait d'un autre côté de l'appartement, et comme d'abord je n'entendis rien, j'hésitais encore à entrer, lorsque tout à coup j'entendis une voix d'homme parler dans la chambre de Charistie. Cette voix, c'était la voix de Léopold.

Le coup qu'elle me porta fut affreux, je me mis à trembler, j'étais glacée, et si toute force, toute -présence d'esprit ne m'eut été enlevée par la douleur atroce que j'éprouvais, je me serais enfuie pour aller mourir loin d'eux.

Oui, Victor, à ce moment je me sentis pour ainsi dire tuée. La vie se suspendit, mon cœur ne battit plus, et si j'avais pu m'éloigner, je serais morte. M-ais je fus tirée de cette torpeur, où il me semblait que ma vie allait s'éteindre, par une douleur encore plus cruelle.

Te souviens-tu qu'il y a quelques années on arracha mon père à l'anéantissement où l'avait plongé une chute affreuse

par l'application de moxas brûlants? de même ces paroles pénétrèrent l'affaissement universel sons lequel je succombais, pour me ramener à la vie, à un sentiment de douleur plus vive.

— Oui, Charistie, je vous aime, et ne vous alarmez point de ce que j'ai pu en aimer une autre ; j'obéissais à regret à la volonté de mon père mourant, prévoyant le malheur avec une femme sans esprit et sans cœur, enfermée dans l'accomplissement de ces devoirs qui font ce qu'on appelle une femme de ménage, et qui sont tout juste les qualités qu'on demande à une bonne servante.

Je m'éveillai comme en sursaut à ce dernier mot, et j'écoutai avec une sorte de fureur.

Giaanstie avait répondu, mais sa voix très-faible n'était pas arrivée jusqu'à moi; bientôt après Léopold reprit :

— Vous jalouse de mademoiselle Alison, fi donc !

— Cependant vous l'avez aimée?...

— Oh ! jamais.

— Cependant vos soins, vos assiduités...

— Je vous l'ai déjà dit, c'était un devoir ; et puis, ajoutat-ii, si vous saviez combien il est difficile de se débarrasser d'une famille qui vous poursuit, d'une femme qui se jette à votre tête.

— Alison est pourtant bien bonne.

— 11 faut bien qu'elle soit quelque chose.

— Mais je fais mon malneur !

— Ah! lit Léopold, toutes les filles à qui leur futur manque de parole n'en meurent pas.

— Mais elle vous aimait tant.

Alors, Victor, cet homme que j'aimais encore, repartit avec un ncanemeut dont je ne puis te peindre l'insolente expression ;

— Et certes il n'a -tenu qu'à moi qu'elle ne m'eût aimé davantage.

Je ne sais si je tournai le bouton ou si je le brisai, mais

j'entrai j'entrai tout à coup. Charistie se cacha dans le

fond de son lit; elle était au lit, et Léopold assis à côté d'elle.

— - Vous êtes un misérable! m'écriai-je ; vous êtes...

La colère me suffoquait, je ne pouvais parler. Ce fut sans doute cet état désespéré qui donna à M. Deslaurières le temps de se remettre de la stupéfaction où l'avait plongé mon apparition subite.

J'étais tombée assise sur un siège, faisant de vains efforts pour calmer l'affreuse agitation qui m'étouffait. Il se leva tranquillement, et me dit du ton le plus dédaigneux ;

— Retirez-vous, mademoiselle; point de scène! Faut-il, lorsque le lâche abandon de votre frère et la brutalité de votre père ont réduit mademoiselle Lambert à un état si cruel, que vos propres violences viennent achever de mettre ses jours en danger?

Je n'avais ni la force de répondre ni celle de bouger de place.

Léopold continua :

— Retirez-vous, je vous en supplie; votre famille et vous, n'avez- vous pas assez reçu de bienfaits du protecteur de mademoiselle Lambert, et venez-vous, pour compensatiou du bien-être qu'elle vous a donné à tous , la menacer et l'injurier?

— Oh! m'écriai-je enfin, je ne descends pas jusques là, et je vous laisse ensemble ; vous êtes bien dignes l'un de l'autre.

J'avais ainsi répondu h tout hasard et sans savoir, pas plus que je ne le sais maintenant, la portée de mes paro'es,

ILES AMOÏJftS Or. VICTOR BONSENNE. 309

A peine les eus-je prononcées, que Gharistie se dégagea de ses draps qui l'enveloppaient, et s'écria :

— Eh quoi! du mépris, toujours du mépris! Le mépris du père, celui du iils, et le tien, Alison, le tien! et cela après ce que j'ai fait, après ce que j'ai osé dire !...

Je l'écoutais avec étonnement, et peut-être, si nous eussions été seules, une explication m'eût-elle appris pourquoi Charistie paraissait avoir le droit de m'accuser, lorsqu'elle semblait être la seule coupable. Mais avant que j'eusse pu lui faire une question, Léopold jeta sa parole de serpent entre nous, et, s'adressant à Gharistie, il lui dit :

— Le mépris de pareilles gens est votre plus magniiique éloge. Que voulez-vous attendre d'une famille qui, vivant de votre fortune qui lui avait été confiée, se la voit arrachée tout à coup? De la colère, des transports de rage et des faux-semblants de mépris pour vous épouvanter et rompre les courageuses résolutions que vous avez prises.

~ Les rompre, reprit Charistie, oh! non... non...

— Ah! fit Léopold, on espère bien vous garder, vous êtes d'un bon revenu.

Cet homme, qui nous insultait en essayant de nous mettre à son niveau, me parut s: bas que je ne trouvai point de mots qui pussent descendre jusqu'à lui; il n'y a que les hommes qui puissent punir un homme de pareilles injures, ils peuvent le soufileter, lui cracher au visage ; il faut qu'une femme se taise.

— Ne ferez-vous point sortir cette femme de chez vous? ajouta Léopold.

J'étais arrivée à cet état où la tête semble prête à éclater, où, pour donner issue à l'affreux tourbillonnement qui la déchire, on se la briserait volontiers couue les murs. Je le

sentais, mais j'eus encore la force de ne pas leur donner la joie de ce spectacle.

— Je vous laisse, leur dis-je... L'homme qui peut dire de pareilles choses est bien digne de la femme qui peut les- entendre. Je ne vous le dispute pas, dis-je à Gharistie... Vous devez le connaître maintenant, et pour oser faire ce qu'il fait, dire ce qu'il dit, il doit vous connaître aussi.

— Encore! s'écria Gharistie... Ëh bien, oui, il me connaît! eh bien, oui, il sait tout!... et par qui le sait-il? par votre frère, le lâche qui n'a rien eu de plus pressé que de me jeter en proie à la curiosité d'un inconnu pour moi... Oui, c'est Victor à qui je sacrifiais tout, tout ce qu'une femme a de plus puissant dans le cœur, c'est lui qui m'a livrée à ceiui que tu aimais... Ëh bien, lui vous a pris tous en mépris pour cette lâcheté ; j'ai trouvé en lui la pitié que pas un de vous n'eut pour moi... Il m'a aimée d'être si malheureuse... et je l'aime, moi...

Je la regardai en face... elle mentait.

— Oui, me dit-elle en m'en voyant ses regards comme des traits de feu, oui, je l'aime d'avoir été bon, noble, généreux... et s'il est vrai qu'il veuille me donner son nom...

— Oui... oui... s'écria Léopoid... et jamais je n'aurai pu l'offrir à une âme plus haute et plus pure.

— Ëh bien, fît Gharistie, je n'hésite plus... Léopoid, si vous avez le courage d'accepter.

La fin de la phrase fut couverte par une exclamation enthousiaste de Léopoid qui s'écria :

— Oh! merci... merci... merci, Gharistie! Oui, je serai votre mari, c'est moi qui protégerai désorotais votre existence.

— Vous? lui dis-je.

— Et pour vous montrer, reprit-il eu se tournant ver

moi, que personne ne l'insultera plus désormais... je vous ordonne de sortir.

Je me relevai en chancelant...

Mais Dieu me soutint jusqu'à ce que la porte de cette maison maudite se fût fermée sur moi. Ce fut alors que je tombai sur l'escalier où vous m'avez trouvée, ma mère et toi. Ce qui se passa après, tu le sais.

Quant à ces souvenirs que je viens de te raconter, ils doivent te montrer, Victor, la vérité de ce que je te disais : Charistie n'est pas la plus coupable ; Charistie, et tu dois sans doute connaître le secret de sa position, Charistie, frappée de quelque malheur terrible, a succombé à la pensée de sa vengeance.

N'avait* elle pas été abandonnée par mon père, par toi ? Ne me l'as-tu pas reproché comme si j'en savais les raisons, comme si je ne pouvais le nier?... C'était donc vrai...

Eh bien, Victor, si c'était vrai... elle s'est vengée, et ni toi ni moi ne sommes assez humbles pour ne pas concevoir jusqu'où ce besoin peut entraîner, pour ne pas pardonner à qui n'a pu résister à cette soif brûlante de rendre l'humiliation à qui vous la jette, le malheur à qui vous le donne.

L'infâme... dans tout cela... le véritable lâche, le coupable sans raison, sans passion, ce qui est encore plus vil, c'est Léopold. Et je l'ai aimé, cet homme... je l'ai aimé! Quand cette pensée me vient, je me trouve si avilie, si misérable... Avoir été, être encore le rebut d'un pareil misérable... C'est là ce qui tue et ce qui est un malheur irréparable.

Ne te plains donc point et ne t'excuse pas de tes folles résolutions sur l'abandon et la trahison de Charistie... mon père et toi vous y avez mis la main. Et s'il est vrai que maintenant elle ait fait comme toi, qu'elle ait cherché dans

une vie dissipée l'oubli de ce qu'elle a souffert, ne pense pas que je considère cela comme une vengeance; je plains Charistie, car, j'en suis sûre, c'est elle qui est oit qui sera sûrement encore la victime. Si son caractère, son passé, ce mystère enfin qui préside à sa vie, ont dû la pousser au mal, ce n'est point la main d'un misérable comme Léopold qui aura pu Ten détourner. Qui sait s'il n'a pas levé le masque devant elle, une fois qu il a eu conquis cette fortune qu'il poursuivait? Mais que m'importe?... Je n'ai même pins la passion de leur malheur à tous deux : on me dirait qu'ils sont tombés dans la dernière misère et dans le dernier mépris, que cela me trouverait indifférente. Je vis, mais ma vie n'a plus qu'un but, c'est la mort. Si je ne meurs pas, c'est parce que Dieu ne le veut point sans doute; je ne me tue pas, parce que c'est un crime que je ne veux pas commettre,... mais je me suis de moi-même effacée de ce monde... Je me suis fait une route à part, route déserte et uniforme', que je suivrai jusqu'à la tombe.

Ta lettre est venue m'y trouver Je te plains, Victor;

mais s'il faut te dire l'état où je suis pour te faire comprendre combien tout est éteint en moi, ta lettre, ne m'a point émue, elle ne m'a point épouvantée de prime abord, ce n'a été qu'après l'avoir relue plusieurs fois que je me suis dit que cette lettre m'eût jadis causé un violent chagrin. J'ai été pour ainsi dire obligée de me rappeler mon cœur d'autrefois, mon amitié d'autrefois.

Je ne puis t'expliquer cela autrement, mais je l'ai jugée avec le souvenir de ce que je pensais jadis... Je l'ai sentie

par la supposition du mal qu'elle m'eût fait il y a un an

et ma raison m'a conseillé de faire ce que j'ai fait.

C'est ma raison qui m'ordonne de te dire que c'est donner raison à Léopold, à Gharistie, et surtout à mon père,

LES AMOURS DE VIGTOK BONSENNE. 313

que d'agir comme lu fais. Eveille-toi donc, toi qui as encore la puissance de sentir des désirs et des remords!... Quant à moi, je ne sens plus, je me souviens. Je suis comme ces paralytiques qui se frappent sur le côté mort de leur corps et qui se disent : « Jadis cela m'eût fait beaucoup de mal. »

Yoilà où j'en suis... Toutce que jepuis sentir, c'est qu'autrefois j'aurais été bien malheureuse de ta conduite, c'est de me rendre compte de ce que j'eusse fait en pareille circonstance, et d'agir en vertu de ces souvenirs.

Ne compte donc que sur toi-même, Victor... Ta pauvre Alison est morte. .<>son corps n'est que la tombe vivante où son cœur et son esprit sont à jamais ensevelis.

Toi qui vis encore par l'âme, même dans le mal, sois fort et relève-toi. Je n'ose pas te dire que ce me sera un bonheur... et cependant... je désire te voir honnête... c'est la seule chose qui vaille ia peine de s'en occuper... Quant à être heureux... c'est un rêve dont je suis pour jamais éveillée. Adieu.

Ta sœur,

ÀLISON.

MORINLAID A MADAME DE SLAUR 1ÈRES.

Madame,

J'ai reçu la lettre tout aimable par laquelle vous me faites de si charmants reproches de ne plus vous aller voir, ainsi que M. Deslaurières.

Je supposais qu'il vous avait dit qu'une mésintellligence

fâcheuse, au sujet d'une pièce de théâtre, nous avait presque brouillés. 11 m'a écrit une lettre que je dois croire le fruit d'un moment de folie. Je ne vous la montrerai pas, madame, pas plus que je ne vous en montrerai d'autres qui vous concernent. Mais vous pouvez être assurée que je n'aurais point laissé une pareille lettre sans châtiment, si je ne savais qu'il y a des heures où M. Deslaurières est capable de dire les dernières infamies à des gens qu'il aime le mieux.

Je ne veux pas troubler l'amour confiant que vous avez pour lui; je me retire lorsqu'on me méconnaît, c'est le seul rôle digne d'un honnête homme,

Veuillez agréer, madame, l'assurance'* de mon profond respect.

NICOLAS MORINLAID.

LÉOPOLD DESLAURIÈRES A MORINLAID.

Monsieur Morinlaid, je viens de lire une lettre par vous écrite à ma femme et qui mérite un châtiment exemplaire. Si vous n'êtes pas le dernier des lâches, vous serez demain matin chez vous à six heures, où j'irai vous trouver en compagnie de deux témoins, Bonjour.

LÉOPOLD DESLAURIÈRES.

MORINLAID A DESLA URIERES.

Monsieur Deslaurières, je serai demain chez moi à six heures, où je vous attends avec une lettre d'excuses trèsformelles de votre part; sinon, monsieur Deslaurières, je fais remettre à madame votre épouse copie des petits billets confidentiels que vous m'écriviez sur votre campagne à l'effet d'enlever les 26, 666 fr. 66c. de rente qui ont fait de vous un si gros seigneur. Cela charmera madame Deslaurières et l'édifiera sur votre compte.

D'un autre côté, je les montrerai en confidence à quelques-uns de vos amis, et je mettrai les noms à une histoire que raconte d'une façon adorable une petite figurante de l'Ambigu, appelée Justine. C'est sa rencontre avec une belle dame, accompagnée d'un élégant jeune homme décoré et qui était, il y a quinze jours, à l'Opéra, dans la loge n° 26, à la première représentation de Flore et Zéphire. Justine prétend que cette belle dame faisait jadis partie d'une troupe de saltimbanques, etc., etc. Voulez- vous que je mette ce roman au jour? cela me sera très-facile/., car j'ai beaucoup d'autres renseignements. Ainsi... voyez comme le hasard est bizarre ! il y a une vieille femme qui s'appelle la marquise et qui est l'amie intime de Justine, laquelle vieille femme devint garde-malade de mademoiselle Cbaristie Lambert, le soir d'une scène ignoble où un jeune homme, dont elle ne se rappelle pas le nom, a chassé

une jeune fille qui était venue voir mademoiselle Lambert. Je puis lui dire le nom de ce jeune homme, que j'attendais dans la rue de Provence, en cas d'enlèvement. Je puis... mais je n'ai pas besoin de vous en dire davantage pour vous décider à agir comme vous auriez du le faire. Votre ami,

MORINLAID.

MONSIEUR DESLAUR'lÈUKS A MONSIEUR MORINLAID.

( deux jours après les précédentes. )

Mon cher Morinlaid,

Que deviens-tu donc? ma femme me querelle à propos de ton absence. Nous avons aujourd'hui un petit dîner d'amis ; est-ce que tu veux que ta place reste vide ? Tout à toi de cœur.

LÉOPOLD DESLAURiÈRES.

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