JE CHANGE DE VIE
Je me trouvai donc seul après cet exploit, et je me mis à réfléchir sur ma conduite.
11 m'est bien difficile d'expliquer le sentiment que j'éprouvai, ou plutôt de démêler, même encore aujourd'hui, ce qui parlait le plus haut dans mon cœur, de la douleur que j'éprouvais d'avoir vu tuer mon beau rêve, ou du dépit d'àvoir été si honteusement chassé. D'ailleurs, il y avait au milieu de cette douleur vraiment sentie, de ce dépit digne et sérieux, un je ne sate quoi qui me disait que j'avais été bien pis que brutal et malavisé, c'est-à-dire que j'avais été ridicule.
Je le comprenais, et je me serais battu d'avoir été si niais.
Et puis venaient peu à peu les pensées légères et aventurées, les pensées un peu débraillées, celles avec lesquelles la jeunesse est leste, pimpante, coureuse, prenant le plaisir au vol partout où il passe, portant l'amour aux lèvres comme une fleur qu'elle donne à qui la veut.
Après bien des injures, j'arrivai au mot qui qualifiait ma
conduite... et ce mot, je vous le donne en mille, en cent mille à deviner. Je me suis bien étudié, et sous quelque forme que j'aie eu à considérer mes sottises, j'ai découvert qu'elles partaient toutes du même principe.
Ce principe, c'est une vanité effrénée, accompagnée d'une souveraine manie de faire des phrases et de poser des sentiments. Je m'étais fait une passion, il me fallait celle-là et pas une autre : telle était ma volonté.
Assurément, 'voilà bien la part faite aux idées telles qu'elles sont parmi le plus grand nombre, et dans ce milieu de la société qui se compose d'un peu de vertu et d'un peu de vice, d'un peu de passion et de beaucoup de légèreté, de grands principes et de petites concessions, et qui a pour devise de prendre les hommes et les choses pour ce qu'ils sont.
Au compte de cette sagesse usuelle, je me suis suffisamment rabaissé comme sot, comme niais, et cependant il faut que je le dise pour ma justification, ce fut pour moi un coup terrible, une douleur réelle; ce fut surtout le premier point de départ de cette haine soupçonneuse qui me ronge et qui cherche partout et toujours l'intérêt honteux que cachent les plus chaudes démonstrations, le serpent sous l'herbe, et le venin sous la splendiœ corolle de la fleur.
Certes je n'avais pas le droit de faire de la misanthropie, car si j'avais trouvé le vice, du moins n'avais-je pas trouvé sa trahison; mais, à tort ou à raison, j'étais blessé, profondément blessé, peut-être l'étais-je d'autant plus que tous les torts étaient de mon côté : c'est très-probable.
Je me cherche et je ne me trouve pas d'excuse; mais il faut que je le dise encore, je souffrais autant qu'un homme peut souffrir, et ce fut sous l'empire de cettte déception, de cette colère que je me jurai de faire payer à la première
femme que je rencontrerais le chagrin que venait de me faire madame Sainte-Mars.
La nuit ne calma point cette fâcheuse disposition où je me trouvais; mais, à partir de ce jour, fatigué, dégoûté de tout ce qui m'entourait, je me décidai à me retirer de ce voisinage honteux qui m'excédait.
Ce parti, je le mis immédiatement à exécution, et, changeant complètement mon existence, je me décidai à étudier sérieusement. En conséquence, j'organisai ma vie d'une façon toute nouvelle.
Mon père avait exigé ma parole que je ne quitterais point l'appartement qu'il m'avait donné ; mais il n'avait point marqué le nombre d'heures que je devais y passer par jour. Je pris donc l'habitude de quitter ma maison à sept heures du matin, et de n'y rentrer guère que le soir.
Après mon cours du matin, je déjeunais, et j'allais ensuite m'établir dans un de ces nombreux cabinets de lecture qui servent de salles d'étude aux écoliers ; puis venait notre cours de deux heures, où débutait M. Blondeau, l'un des premiers professeurs qui aient professé le droit romain en français, chose qui semblait scandaleuse à tous les anciens de l'école, et fort commode aux étudiants , qu'on interrogeait cependant en latin dans leurs examens.
x\près ce cours, je retournais dans mon cabinet de lecture, et j 'allais diner chez l'un de ces restaurateurs inouïs, et créés tout exprès pour montrer que l'homme est un véritable polyphage.
Aux peines de mon cœur qui me poussaient à cette régularité de bonne conduite, il faut joindre l'aridité de ma bourse que j'avais épuisée tout d'un coup. Je rentrais chez moi le plus tard possible, et j'en sortais avant que personne songeât à se lever; à vrai dire, on ne me voyait plus.
Cependant j'avais trouvé plusieurs fois le nom de M. de Favreuse inscrit chez la portière, celui de M. le marquis de Pavie, et enfin celui de M. Bonsenne. D'abord on avait commencé par une carte, ensuite on avait laissé un mot avec prière de donner une heure où l'on me trouverait.
Enfin, j'avais fini par recevoir trois lettres qui me demandaient des rendez-vous sérieux pour des affaires graves.
La lettre de M. Bousenne était pleine de reproches affectueux, mais tristes ; celle de M. de Favreuse était pressante et partait d'une personne très-alarmée, et celle de M. de Pavie finissait par être menaçante.
Mais avant de dire ce qui arriva de ces trois lettres, il faut que je raconte une rencontre que je fis et qui se lie à la suite d'événements qu'amenèrent ces diverses missives.