‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 8 sur 39 · L ESTAMINET DE LA MERE-L OIE · texte numérisé non relu

L ESTAMINET DE LA MERE-L OIE

Malgré les précautions que mon père avait prises pour me faire échapper à ce qu'on appelle proprement la vie d'étudiant, malgré le peu de goût que je me croyais même pour les amusements habituels de mes camades, la nécessité que je m'imposai de rester toute la journée au quartier latin, et par conséquent de ne pas rentrer chez moi, m'entraîna

peu à peu à faire ce que faisaient tous ceux qui m'entouraient.

Ce ne fut, les premières fois, qu'une bouteille de bière à accepter, un journal à lire, et puis, tout en prenant la bouteille de bière et lisant le journal, il fallait bien regarder faire la partie de billard, et alors les heures se passaient à admirer ou à critiquer les coups des joueurs. De l'admiration à l'action le passage est facile, et au bout d'un mois mes camarades n'avaient plus à me reprocher ni ma caponnerie ni mes grands airs.

J'avais été d'autant plus facilement entraîné à adopter ma nouvelle vie de jeune homme, que j'avais pour compagnon un garçon dont la nature distinguée, la parole élégante semblaient ne pouvoir se prêter à des habitudes de mauvais goût.

On se rappelle cet Olivier Duhamel qui était venu me •voir durant ma maladie et qui m'avait si mystérieusement interrogé surMorinlaid, sur M. Bonsenne, sur madame Deslaurières, c'était mon commensal habituel. Or, du moment que Duhamel allait au café et jouait au billard, qui donc pouvait refuser de le suivre?

Olivier Duhamel était la perle de l'École. C'était un tout jeune homme blond, au front large et élevé, au nez d'aigle. Jamais je n'ai vu de chevelure si soyeuse et si abondante, jamais regard plus ferme et plus hardi dans son œil bleu et presque languissant, jamais spurire plus fin sur des lèvres roses, et jamais activité plus dévorante dans un corps chétif, frêle et souffreteux.

Gomme je l'ai dit, j'avais suivi Olivier au café; chaque soir je le quittais avec lui d'assez bonne heure.

Jamais mon ami ne rentrait plus tard que neuf heures

précises. Il montait dans sa chambre de la rue de la Harpe, et moi je regagnais ma rue de Provence.

Malgré notre;amitié, jamais Duhamel ne m'avait proposé de monter chez lui, et je ne lui avais pas demandé la raison de cette réserve; mais un jour où il s'aperçut qu'elle me blessait, il m'en parla le premier, sans cependant me l'expliquer complètement.

— Écoute, me dit-il, Michel, un jour viendra bientôt, je l'espère, où tu pourras entrer chez moi; aujourd'hui tune le peux pas. Je cache là-haut le secret, le bonheur, l'avenir de ma vie, et je ne suis encore maître ni de ce secret, ni de ce bonheur, ni de cet avenir. Ne m'en demande pas davantage, ne répète pas un mot de ce que je viens de te dire : c'est ce que, avant toutes choses, je demande à ton amitié.

Je n'avais pas pressé Duhamel de questions inutiles , car ce n'était pas un des hommes dont la fatuité joue avec un secret pour le montrer à la curiosité d'un ami, le cacher en-, suite, et se le faire arracher.

Cependant, depuis quelque temps, je remarquais de la tristesse sur le visage d'Olivier; une amertume mal contenue perçait dans ses paroles, et une impatience qu'il réprimait à grand'peine éclatait dans ses gestes par des mouvements fébriles.

Un indice encore plus puissant que tous ceux-là me disait que là vie de Duhamel avait reçu une atteinte profonde. Il oubliait souvent l'heure régulière à laquelle il rentrait autrefois.

— Qu'as-tu? lui demandai-je un jour.

— Je souffre, me répondit-il.

— Est-ce un malheur que je puisse connaître?

— Ce malheur, me dit-il, je ne le connais pas moi-même,

et peut-être n' existe- t-il que dans mon imagination; mais il y a un moyen de le savoir, et je le saurai.

Quelques jours se passèrent sans que rien de nouveau vînt m'avertir que Duhamel eut appris ce qu'il cherchait à découvrir; seulement un soir, au moment où, après notre frugal repas, nous allions gagner notre café accoutumé, il me dit :

— Veux-tu m'accompagner rue du Petit-Pont, à l'estaminet de la Mère-1'Oie ?

Cet estaminet était fort mal famé parmi les étudiants ; c'était le refuge de ces écoliers qui font un droit éternel, c'était le coupe-gorge où ils entraînaient les innocents de province dont les pensions servaient de pâture à l'adroite escroquerie de ces licenciés ès-billard, ès-piquet.

Tout s'y passait légalement, selon: les règles de l'estaminet, c'est-à-dire qu'on ne volait point dans la poche, qu'on ne marquait point au billard ou au piquet des points qui n'avaient pas été faits; mais l'escroquerie n'en était pas moins complète lorsqu'on poussait un pauvre garçon qui ne savait ni tenir une carte ni manier une queue, à jouer tout son avoir contre les plus habiles de l'endroit.

— Que diable vas-tu faire là? dis-je à Duhamel.

— Tu as raison, me répondit-il, je ferais peut-être mieux de n'y pas aller ; mais il faut que mon incertitude finisse.

— C'est donc pour y découvrir quelqu'un que tu vas dans ce bouge ignoble ?

— Oui, dit-il; et comme il est possible que cela tourne en querelle, j'ai compté sur toi.

Après cette déclaration, il n'y avait pas moyen de refuser, alors même que je n'eusse pas été poussé par le désir d'apprendre le secret de mon ami.

Nous arrivâmes rue du Petit-Pont , nous entrâmes dans

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l'estaminet. Quoiqu'il fût presque plein, et malgré les cris qui retentissaient de tous côtés, je crus remarquer qu'on observait notre entrée.

D'une table où étaient assis deux jeunes gens vêtus avec cette élégance flétrie qui est la livrée la plus honteuse de la débauche, de cette table, dis-je, je vis un regard qui s'adressait au garçon de café, lequel s'empressa d'essuyer le bout de la table qui était libre à côté de ces deux individus, lesquels s'écartèrent légèrement pour nous faire place.

Nous nous assîmes près d'eux, et avec le café que nous demandâmes on nous servit immédiatement un domino.

— Jouons, dit Duhamel, pendant qu'il regardait de tous côtés, cherchant quelqu'un qu'il n'apercevait pas encore. Il avait le dos au mur, de façon qu'il voyait directement la salle, que pour ma part je devinais à peine dans un bout de glace étamé de graisse de mon côté et placé en face de moi,

Peu à peu nos deux voisins firent attention à notre partie, puis ils y prirent intérêt, hasardèrenl un conseil, une observation, et finirent par la phrase consacrée en pareille circonstance :

— Est-ce que ces messieurs ne jouent pas le domino à quatre ?

J'allais avertir le voisin que nous n'étions pas tellement des étudiants de première année que l'on nous' prît à de pareilles propositions , lorsque , à mon grand étonnement , Olivier accepta, et nous engageâmes la partie.

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