‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 18 sur 71 · ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR, A BRUXELLES · texte numérisé non relu

ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR, A BRUXELLES

Paris, 4815.

Merci, merci, mille fois merci, Victor. Que ta lettre a été bien venue... combien elle nous a consolés! Que d'espérance et de joie elle a remis dans mon cœur !

Mais il faut que je te dise comment tout cela s'est passé.

Tu aurais dû être là ; tu aurais vu comme on t'aime, comme tout le monde t'aime. Tu aurais été lier et heureux, tu aurais oublié les paroles trop sévères peut-être dont tu ne parles pas, mais qui, je le sens bien, sont restées au fond de ton cœur.

Celait ce soir (car je t'écris à minuit), je t'écris sous l'impression de tout ce que je viens de voir, de tout ce que je viens d'entendre.

Nous nous étions tous réunis, ma mère, Gharistie, madame Lambert, mon père et moi, dans le petit salon.

11 faut te dire qu'à l'approche de l'armée ennemie on a renvoyé toutes les jeunes filles de tous les pensionnats chez leurs parents. Gharistie était donc revenue chez sa mère, quoiqu'elle ne doive quitter la pension que pour se marier.

Nous étions tous là, bien tristes, n'osant croire au malheur que nous redoutions tous, n'osant espérer que tu avais échappé à cette dernière et épouvantable affaire ; d'autant plus tristes, qu'aucun de nous n'osait parler de ce qu'il avait dans lç coeur ; ca^, il y a quelques heures encore, il nous

était défendu de prononcer ton nom devant mon père.

Léopold venait d'arriver, et, de même que la veille, un signe nous avait avertis qu'il ne savait rien de nouveau sur ton compte ni sur celui de son père; comme la veille aussi, papa, en le voyant entrer, avait pris un journal qu'il faisait semblant de lire très-attentivement, afin de permettre à Léopold de nous raconter à voix basse toutes les recherches inutiles qu'il avait faites pour découvrir ce que son père et toi étiez devenus.

Alors, pour la dixième fois depuis dix jours, après un moment de vaine espérance, nous étions retombés dans l'horrible incertitude qui nous tourmentait si cruellement.

Tout à coup nous entendons sonner bruyamment, et bientôt un domestique vient nous annoncer qu'un ofiicier étranger, appelé le prince de Morden, désirait me parler. Comme si mon père eût pressenti que cet officier nous apportait de^ nouvelles, il tressaillit et se leva- à son nom, et ordonna d'une voix mal assurée qu'on le fit entrer dans son cabinet

Il allait s'y rendre, lorsque ce prince parut lui-même su< le seuil de la porte, en disant, avec un léger accent allemand :

— Je vous demande pardon d'entrer si vite, mais mon excuse est que je viens vous apporter des nouvelles de v<* tre fils. i

Gomme si nous eussions été tous frappés d'un mémj coup électrique, nous nous levâmes tous ensemble eu pro nonçant ton nom, nous avions tous la mémo question ain lèvres, comme la même joie au cœur.

Mais ce fut ma mère qui la première dit à l'étranger :

— Il vit, monsieur, n'est-ce pas, et vous l'avez vu? Et qu< fait-il, et où est-il, et que devient-il?

Tu sais, toutes ces questions auxquelles on ne donne paa

l£S ÀtfQUBS PE YICTOH RONSEMNg. 145

le temps. (Je répondre, et auxquelles, cet officier répondait . autant qu'il le pouvait.

Mon père avait beau faire semblant de ne pas vouloir écouter, c'était lui qui avait l'air le plus inquiet et le plus attentif. Il venait de recevoir malgré lui une joie qui faisait taire sa colère et sa fatale résolution de ne plus entendre parler de toi.

Cependant iM. de Morden a interrompu toutes les questions qui lui étaient adressées en disant :

— Du reste, voici une lettre de M. Victor Bonsenne qui

probablement vous instruira. mieux que je ne pourrais le faire de ce que vous désirez savoir.

Par un geste empressé et plus fort que sa pensée, mon père tendit la main pour prendre cette lettre, et ma mère en fît autant. M. de Morden la retint en disant :

— Elle est,. je crois, adressée à mademoiselle Lise Bonsenne, et je suppose que c'est l'une de ces deux demoiselles ici présentes.

En parlant ainsi, je remarquai que cet étranger, regardait Charislie avec un vif étonnement. Aussi .s'approcba-t-U d'elle avec empressement en lui présentant la lettre et lui dit:

— Est-ce à mademoiselle Lise Bonsenne que j'ai l'honneur de parler ?

— Non, monsieur, c'est ma fille, répondit madame Lambert.

Gharistie se contenta de me désigner de la main, tandis que mon père se replaçait soucieux et désappointé dans un coin du salon. 11 venait de s'apercevoir que tu t'étais mieux rappelé sa malédiction que lui-môme.

Cependant la tristesse qu'il en a éprouvée ne fut aperçue que de moi seule. J'allai à lui pour lui remettre la lettre afin qu'il la lût.

— Lis, mon enfant, me dit-il, ne fais pas attendre ta mère.

Nous avions complètement oublié l'étranger qui restait immobile.

J'ouvris ta lettre, mais à mesure que je la lisais, tu dois comprendre que je devenais fort embarrassée au moment où tu as parlé de l'accueil probable que mon père ferait à l'arrivée de ta lettre.

J'ai entendu un profond sanglot s'échapper de sa poitrine; puis, quand il s'est agi de ma mère, elle s'est mise à fondre en larmes, et lorsque c'a été le tour d'une autre personne que tu ne nommes pas, elle est demeurée si tremblante et si émue, que l'étranger>qui nous regardait a dû savoir de qui tu voulais parler; puis enfin est venu l'endroit où tu me parles de moi et de Léppold.

Je n'ai plus osé lire, je me suis mise à pleurer aussi en voyant que tu n'avais oublié aucun de ceux qui t'aiment. Nous étions tous incapables d'aller plus loin.

Jamais famille n'a éprouvé un bonheur si triste, jamais on n'a senti mieux tous ensemble ce qu'emporte avec soi un cœur exilé dé la tendresse des siens. Je ne sais même comment nous serions sortis les uns les autres de ce douloureux embarras, si l'officier qui nous avait apporté cette lettre n'eût élevé la voix pour nous dire :

— Permettez-moi de me retirer; je sens trop bien que ma présence doit s'opposer à l'effusion de vos sentiments. La nécessité de le remercier et de le reconduire, en lui faisant les politesses d'usage, interrompit nos larmes.

Mon père et Léopold quittèrent un instant le salon pour accomplir ce devoir; cela me donna le temps de jeter un coup d'œil rapide sur la suite de ta lettre, et je ne pus contenir une exclamation de douleur et de surprise en

LES AM0VR6 DE VICTOR BOtfgEHNB. 147

armant au moment où tu m'annonces la mort de M. Deslaurières.

Mon père et Léopold rentraient en ce moment, et me voyant pfrle et tremblante, ils s'élancèrent en même temps vers moi.

— Qu'est-ce doue? s'éeria mon père.

Je n'eus pas la force de répondre* papa s'empara de la lettre et voulut la lire seulement des yeux, mais Léopold œ cessait de lui crier :

— Mais répondez-moi donc? c'est de mon père ! ii s'agit àe mon père l

— Ma mère, également alarmée, suppliait mon père de parler.

Enfin il se décida à répondre :

— Eh bien, Léopold, prenez courage, c'est vrai, vous êtes orphelin.

L'infortuné Léopold poussa un terrible cri et tomba sur on siège, et je crus que la douleur allait le suffoquer. Jamais on n'a passé plus soudainement d'une joie vraie à une peine plus profonde. Il faut te le dire cependant, la douleur de Léopold ne pouvait tuer notre joie, pas plus que notre bonheur ne pouvait consoler son désespoir.

Il y a une chose bien vraie, mon cher Victor, c'est qu'entre tontes les affections du cœur, les affections de famille sont toujours les premières et bien au-dessus de l'amour le plus vif et de l'amitié la pluB dévouée. Moi-tiiéme qui aime !<éopokl, tu le sais, je pensais à toi en lui parlant de lui.

Heureusement pour. ton malheureux ami, mon père avait eu le temps de lire les paroles que tu me rapportes, et que ion père a prononcées à son lit de mort : c'est un jugement bien sévère, et j'accepte sans crainte la mission que me donne le colonel en mourant, de maintenir son fils dans

146 LES AMOURS DE VICTOR BONSËNJfK.

la bonne voie. On n'éprouve pas une pareille douleur, u désespoir si sincère et si vif quand on n'a pas le cœur M blement placé*

Enfin l'heure de se retirer est arrivée; mon père a p conduit Léopold chez lui. Nous avons pu causer avec C1k ristie et ma mère, et lire et relire dix fois ta lettre.

Mon père est rentré fort tard, mais sais-tu ce qu'il a fa à ce moment? De ma chambre où je lisais encore une fo ta lettre avant de te répondre , je l'ai entendu entrer dai la tienne, qui était condamnée depuis ton départ. Il s'y et promené un instant, puis il a appelé Marguerite, et je 1'; entendu qui disait :

— Il faudra demain faire blanchir les rideaux de cet! chambre.

Marguerite a voulu parler ; mon père est rentré bra quement chez lui. Tu vois bien que tu es pardonné.

Reviens donc, reviens ; tu trouveras ici des cœurs qi t'aiment, et parmi ceux-là, si je demande la préfèrent c'est parce qu'il me semble que je serai plus courageus que ma mère pour t'avertir de tes défauts, parce que je m sens moins enthousiaste que Charistie par rapport aux qiw tités qui font de toi ce qu'on appelle un homme charmant

Moi, je t'aimp, Victor, pour que tu sois bon et calm comme tu es brave et généreux. La sévérité cache souvec plus d'affection qu'une tendresse toujours indulgente.

Tiens, quand mon père a donné à Marguerite l'ordre qu je viens de te rapporter, j'aurais voulu me jeter à ses ge noux pour le remercier.

Reviens doue, reviens ; car, tu dois le savoir déjà sa» doute, la paix est faite et les prisonniers vont revenir et France.

Mais, je t'en supplie, oublie les opinions qui t'ont défi

LES AMOURS ÛE VîCfOR fcONSÉNtfÈ. 149

lit désobéir à mon père. La haine qu'il avait pour Vempe- )eur n'a fait que s'accroître de la dernière tentative qu'il kfeite pour remonter sur le trône. Ménage ton bonheur et femien.

Sous ce rapport, Léopold, qui, en sa qualité de fils d'un Nlitaire qui doit toute sa fortune à l'empereur, devrait se Montrer plus inflexible que toi; sous ce rapport, dis-je, léopold a su faire plier sa conviction devant la façon de lourde mon père; et s'il*n'applaudit pas à tout ce qu'il dit ttr la tyrannie de Napoléon, du moins ne le contrarie-t-il •s à ce sujet.

! Mais voilà la nuit qui s'avance ; il est temps que je te dise dieu, non pas pour tout à fait. Je vais te dire bonsoir, et tanain je te dirai bonjour, et peut-être

i (La lettre continuait ainsi, mais d'une autre main, et toiture était toute différente) :

Oui, mon frère, j'ai persévéré et j'ai continué; je ne suis f tout à fait la pauvre fille ignorante dont vous vous es tant moqué.

le ne suis pas encore bien savante sans doute, mais je psbien aise de pouvoir vous écrire que je n'ai rien oublié fcre que, je vous ai promis

hfLa lettre était encore interrompue à cet endroit et reprefode la main d'Alison :)

Mon cher Victor, Gharistie avait commencé à t' écrire à la fte de ma lettre. C'est moi qui le lui avais demandé, c'est toi qui avais voulu que tu pusses juger par toi-même ce fil a fallu de courage, de persévérance et d'ardeur àno- *amie, à cette chère sœur (car elle est... elle sera ma

sœur, j'en suis sûre), oui, ce qu'il lui a fallu de couraflj pour arriver, de l'ignorance la plus triste et la plus hoû* teuse, à être déjà la jeune fille la mieux instruite et )| plus distinguée.

Mais au moment où elle allait continuer à t' écrire, m(g père est entré dans ma chambre, et après quelques parole amicales, il lui a annoncé que, comme Tordre était parfaitement rétabli dans Paris, elle allait immédiatement retour* ner au pensionnat de madame Viane.

Cependant Gharistie est plus âgée que moi; la fortum que sa mère semble posséder la met à môme de lui donner chez elle tous les professeurs qu'elle lui donne chez madame Yiane. Tu dois comprendre que Gharistie, qui pourrait déjà être présentée dans le monde, souffre beaucoup d'être dans un pensionnat où elle est soumise à la règle des plus petites élèves.

Il faut dire que déjà depuis deux jours elle savait, aina que moi, qu'elle devait nous quitter; mais cette nouvelle, qui lui faisait sans doute de la peine, l'avait trouvée fort résignée.

Est-ce donc parce que tu dois revenir bientôt qu'elle la si cruellement frappée? C'est au point qu'elle n'a pu cacher ses larmes et qu'elle m'a dit en partant, sans que cependant je lui eusse rien dit à ce sujet :

— Non, vois-tu, non, c'est une folie ; cela n'arrivera jamais. * N

Je l'ai comprise; la comprends- tu de môme? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, c'est à toi de dodner un démenti à ses tris* tes prévisions.

Viens donc, viens, nous t'attendons tous. Ta sœur qui* t'aime,

USB B0NSENNE.

(Un intervalle de quelques mois séparait, comme on va le voir, la lettre qu'on vient de lire de celle qui suit.)

VICTOR BONSENNE A CHARISTIE.

Paris, 481 6»

Mademoiselle,

Il est impossible que je laisse s'écouler une heure de plus sans que je cherche à me justifier à vos yeux de l'événement qui s'est passé hier.

Depuis un mois que je suis revenu à Paris, j'étais dans la plus vive affliction en apprenant que vous aviez tout à coup quitté la maison de madame Viane, et que vous étiez retournée en province avec madame votre mère, sans dire à personne en quel endroit vous vous étiez retirée.

C'est là du moins ce que mon père avait répondu à mes questions, et je n'avais aucune raison de soupçonner qu'il me cachât la vérité. Alison elle-même me paraissait convaincue de votre départ. Elle éprouvait trop de chagrin de l'oubli qui paraissait l'avoir suivi pour qu'elle n'y crût pas sincèrement.

Cependant elle m'assurait encore hier qu'il y avait dans votre existence un mystère dont mon père seul devait être instruit, et quelquefois dans nos longs entretiens^ dont vous étiez seule le sujet, elle paraissait croire que vous n'étiez pas si loin de nous qu'on nous le disait ; elle prétendait aussi qu'une volonté supérieure à la vôtre vous forçait à garder le silence vis-à-vis de vos anciens amis. Quoi que je puisse

152* LES AMOURS 0E VICTOR BONSEN'tfË.

penser à ce sujet, il m'était impossible d'en savoir davantage;

Mon père ne repoussait point mes questions, ce qui m'eût fait supposer qu'il ne voulait point me répondre.

Gomme moi, comme ma sœur, il déplorait votre départ, et vous accusait d'ingratitude, prétendant qu'il ne savait rien, absolument rien* ... ..

Voilà où j'en étais, ainsi que ma sœur, lorsqu'il y a deux jours, vers le soir, j'allai aux Champs-Elysées pour chercher la solitude. Je parcourais sans but et sans espoir cette promenade où nous nous étions une fois rencontrés il y a deux ans, lorsque vous passiez avec ma sœur, toutes deux à la tête de vos jeunes compagnes, et que moi je partais, malgré la volonté de mon père, pour aller me battre et devenir vite le maître de disposer de moi-môme.

Mon père m'avait chassé, et c'était l'ingénieuse bonté de madame Viane qui avait trouvé ce moyen de me permettre de dire à ma sœur un adieu qui pouvait être éternel.

Madame Viane ne savait pas qu'elle accomplissait aussi le double vœu de mon cœur,les deux chères espérances de mon âme. Elle ignorait que si je voulais tendre la main à Alison encore une fois, je voulais aussi vous voir une fois encore.

Je venais chercher dans l'adieu de ma sœur le pardon de mes actions, car dû moment qu'Alison ne me condamnait pas , je me sentais innocent; je venais chercher dans votre dernier mot Teepérance de mon avenir. Celte espérance vous me l'avez permise; mais en vérité je ne sais si alors vous avez compris ce que je vous demandais , si alors je me suis trompé sur ce que vous m'avez protnis.

« Revenez avec un grade, m'avez-vous dit, et vous me trouverez capable de plaider votre cause. » Pardon, pardon, Charistie ! mais cette promesse de répa«

LES AMOURS OE VICTOR BONSENNE. l£3

rer par uq travail assidu l'abandon inouï où il semble qu'on a laissé yotre enfance, était-ce la promesse^que vous eussiez faite à ma sœur, ou bien pensiez-vous que vos succès devraient m 'être plus chers qu'à elle-même , qui vous aime autant que moi, mais qui ne vous aime pas de la même tendresse?

Que vous dirai-je, Gharistie? je n'ose et je crains de m'expttquer, et cependant l'incertitude où je suis est affreuse.

11 vaut mieux encore vous raconter la scène qui s'est passée Mer, peut-être me comprendrez -vous mieux.

Pensez, en la lisant, que je n'eusse pas ressenti la même colère s'il se fût agi de ma sœur.

J'étais donc seul dans l'endroit le plus écarté de l'allée des Veuves, lorsque dans le crépuscule j'aperçois , marchant rapidement et profondément absorbé dans sa pensée, un homme que je reconnus pour mon père.

Je fus sur le point de l'aborder : un sentiment inouï m'en empêcha ; il me sembla que de cette rencontre devait sortir pour moi une révélation inattendue.

Je le suivis doucement, et je le vis enfin s'arrêter devant la porté d'une petite maison ; mais avant d'entrer, et comme s'il eût à ce moment été rappelé aux précautions qu'il avait négligé de prendre, il regarda autour de lui pour voir s'il n'était pas suivi. Il m'aperçut sans me reconnaître, tant je me retirai avec rapidité derrière une masure qui était près de moi.

Mon père, au lieu d'entrer dans la maison devant laquelle il s'était arrêté, continua sa route. Je craignis qu'il ne me reconnût, et moi-même j'allais partir d'un autre côté lorsque de la misérable baraque qui me cachait j'entendis sortir une voix disant ;

— Tu vois bien que ce n'est pas là qu'elle demeure, puisqu'il s'en va.

Une voix de femme répondit :

— Monseigneur, c'est là qu'elle demeure, vous dis-je, j'en suis sûre.

— Vous devez comprendre ma stupéfaction. 11 s'agissait d'une femme; à quelle autre qu'à vous ces paroles pouvaient-elles se rapporter? quelle autre femme que vous mpn père pouvait-il venir voir à pareille heure, en pareil lieu, et si mystérieusement?

Mais ceux qui espionnaient mon père ne devaient le faire que dans des sentiments ennemis, et vous devez comprendre que je dus me décider à rester.

Cependant j'entendis sortir presque aussitôt de cette masure un homme et une femme. La nuit venait rapidement et je ne pouvais les voir.

Je m'approchai d'eux le plus près qu'il me fut possible, mais ils parlaient très- vite et très-bas. Je vis s'avancer de loin l'ombre d'un homme; je jugeai que c'était mon père qui revenait.

En voyant qu'ils n'évitaient point sa rencontre, je craignis un piège pour mon père, et à tout hasard je me risquai à les suivre d'assez près, quoique avec le moins de bruit possible.

Ils passèrent près de lui comme des gens très-affairés.

Je m'étais arrêté à quelque distance, de façon que mon père, m'apercevant devant lui pendant que les autres le dépassaient, put croire qu'il avait affaire à des gens malintentionnés. Les deux inconnus s'étaient arrêtés à quelque distance; je ne bougeai pas, de façon qu'il était dans la position où les voleurs ont l'habitude de mettre ceux qu'ils veulent attaquer avec avantage.

Mon père jugea peu prudent d'attendre ceux qu'il pouvait regarder comme des adversaires , et après avoir hésité un moment, il résolut de marcher vers les inconnus.

— Holà ! leur cria-t-il, avez-vous quelque chose à me demander, que vous vous arrêtez à me regarder?

— Qui sait? repartit l'homme en faisant un pas vers mon père.

— En ce cas, lui dit mon père en faisant luire le canon d'un pistolet, demandez-le à distance, car sans cela je vous répondrai de manière à couper court à vos questions.

— Oh ! mon Dieu, fit l'homme, sans paraître fort surpris de cette menace, je n'ai pas besoin d'être plus près de vous que je ne le suis pour savoir ce que je désire savoir de vous.

— Et qu'est-ce donc?

— Mais c'est tout simplement l'adresse d'une jeune fille dont la mère vivait dans votre maison, et qui a disparu depuis deux mois à peu près.

— Au diable le fou ! dit mon père en cherchant à dissimuler le trouble que lui causait cette question.

Il fit un pas pour s'éloigner, et l'inconnu reprit : —Pas si fou que vous voulez bien le dire, monsieur Bonsenne.

A son nom, mon père s'arrêta.

— Qui êtes- vous donc, vous qui me connaissez?

— Un homme dont vous devriez avoir mieux conservé te souvenir, car je vous ai rapporté il y a quatre mois une lettre de Belgique qui vous a donné assez de joie pour que le messager méritât votre reconnaissance.

— Ah! fit mon père, vous êtes le prince deMorden?

Le prince de Morden , Gharistie , est celui que j'avais chargé de ma lettre pour Alison, celui que vous avez vu chez mon père.

Que dis-je... celui qui vous y a vue, et qui dès ce moment a voulu vous revoir... celui... Mais je m'égare... non, ce n'est pas possible... non...

Mais laissez-moi vous raconter. la lin de cette, rencontre, et vous comprendrez mon trouble.

Après les paroles de mon père, le prince s'approcha et lui dit :

— Oui, monsieur Bonsenne, c'est moi, et franchement c'est moi qui vous espionne.

— Et dans quel but?

— Ah! très-franchement aussi le voici, dit le prince. Pardonnez-moi, Gharistie, de vous raconter cela, mais il

le faut. Si c'est vrai, rien ne vous empêche de l'entendre; si ce n'est pas vrai, vous serez au moins suffisamment avertie du danger qui vous menace,. et alors puissiez-vous le comprendre !

Je vous espionne , reprit M. de Morden , parce que je veux savoir l'adresse de cette belle jeune fille que je vis chez vous le jour même de mon arrivée. Le lendemain, elle n'y était plus.

Je fus un mois et demi à la découvrir; je finis enfin par savoir, grâce à Téhéta que je vous présente , c'est une femme adroite et persévérante, je vous en préviens ; grâce à Téhéta, dis-je, je finis par savoir le pensionnat où vous enfermiez mademoiselle Lambert.

Vous devez bien supposer qu'il, ne me fut pas difficile de m'y introduire. J'allai voir la maîtresse du pensionnat pour lui confier l'éducation de mes filles.

Mes filles, comme vous le pensez, sont à venir, quand je me marierai; mais cela me donnait le droit de prolonger ma visite, de demander à voir la maison. On fut d'autant plus complaisant que je ne marchandai sur rien, et que je

LES AMOURS DE VICTOR BONSENNli. 157

parlais de quatre filles d'un seul coup. Ce que j'avais prévu arriva : je rencontrai mademoiselle Lambert.

Pour des raisons que vous soupçonnez peut-être, je la reconnus aisément, quoique je ne l'eusse vue qu'une fois. Elle me reconnut pour le messager qui avait apporté cette fameuse lettre* qui vous a tant fait verser de larmes de bonheur.' '

Jchiî parlai, et Ton ne put lui interdire de me répondre.

Le lendemain je revins.

J'avais annoncé quatre filles ; j'y ajoutai deux nièces,' dont l'une déjà presque aussi âgée que mademoiselle Lambert, que je demandai à revoir pour savoir quel accueil elle lui ferait. On la fit venir. '

Un instant après, un de mes amis, escorté de trois petites filles, faisait demander madame Viane, et me laissait, moi, père de ïamille, avec votre délicieuse protégée.

Je voulus sur-le-champ en avoir le cœur fret, et je lui dis:

— Eh bien, Marie, mon enfant, vaut-il mieux être en pension que de danser dans lés carrefours? »

Oh! mon Dieu! mademoiselle, je suis fou? Qu'est-ce donc que je vous écris?;.. Mais il le faut ; il faut que cette horrible incertitude que j'éprouve cesse.

Charistie, vous me direz la vérité; vous me la direz, n'est-ce pas?... Oh ! je vous le demande à genohx.

A cette parole de M. de Morden, mon père, au lieu de répondre en traitant cet homnie de lâche et d'infâme, mon. père parut comme anéanti.

Cependant il interrompit ce misérable et lui dit :

« Et de quel droit êtes- vous venu insulter cette malheureuse enfant?»

Le prince répondit :

« Ou mademoiselle Lambert est la fille que je cherche,

et vous savez alors quel est ce droit, ou elle ne Test pas, et je lui eusse demandé mille millions de pardons de ma grossièreté, si à cette parole elle ne s'était évanouie.

— Cela vous prouve jusqu'à quel point elle a senti Tindignité de votre injure.

— Permettez, reprit le prince ; si mon injure n'avait eu pour mademoiselle Lambert que la signification qu'elle eût eue pour votre tille par exemple, elle ne l'eût pas comprise, elle ne se fût pas évanouie... et surtout le lendemain elle n'eût pas disparu de la maison où on la cachait.

On m'aurait tout simplement^interdit la porte de cette maison, on n'aurait pas redouté à ce point les visites d'un homme étranger, qu'on fût venu la cacher ici ; car maintenant, j'en suis sûr, elle est là.

— Qui donc cela? dit mon père.

— Mais cette demoiselle Lambert, qui n'est autre... » Le prince s'arrêta, et mon père reprit :

« Eh bien, qui est-elle ? »

A cette question, ce monsieur et la femme qui l'accompagnait se mirent à parier allemand.

Mais mon père les interrompit en leur disant :

« Je vous préviens maintenait qu'U faut que j'entre dans cette maison, et que, quelles que soient les personnes qui l'habitent, je vous défends de tenter d'y pénétrer.

— C'est fâcheux, lui dit le prince, je comptais vous prier de ip'y laisser entrer avec vous.

— Prenez garde, lui dit mon père, prenez garde que je ne vous connais pas, monsieurT et qu'après tout je suis eu droit de me débarrasser comme je le puis de l'approche et de la poursuite de gens qui m'abordent et me menacent à pareille heure et dans un lieu écarté.

— «Je vous prie de remarquer, reprit le prince, que j'en

LES AMOURS DE VICTOR BON8BNHE. Il*

pois dire autant que vous et avec plus juste raison; ne vous ai-je pas laissé passer tranquillement? n'est-ce pas vous qui m'avez interpellé , et, après tout, n 'ai-je pas près de moi un témoin qui dirait au besoin que c'est vous qui m'avez attaqué ?

— Sans compter, lui dit mon père, celui qui est à deux pas d'ici caché derrière un de ces arbres.

— Si je savais que quelqu'un eût pu nous'entendre... s'écria le prince avec fureur et en s' élançant de mon côté.., malheur à lui ! »

Ce fut alors que je me montrai.

« Qui êtes- vous et que faites-vous là ? me. dit le prince.

— À cela je n'ai aucune réponse à faire, » lui dis-je.

Le prince et mon père me reconnurent en même temps, et, par une étrange singularité, je me trouvai en butte aux reproches de l'un et de l'autre.

— Vous m'avez espionné! me cria mon père.

— Sur mon honneur, lui dis-je, je me trouve ici par hasard.

C'est à peine si je vous ai reconnu lorsque vous êtes passé près de moi, et ce n'a été que lorsque j'ai vu ces personues vous observer que j'ai voulu savoir si elles avaient quelque mauvais dessein contre vous.

— Et vous nous avez suivis ? dit le prince.

— Sans doute.

— Et vous avez écouté tout ce que nous venons de dire?

— Parfaitement.

— Misérable !

— Monsieur de Morden, lui dis-je, vous avez déjà parlé à mon père d'un ton qui me déplaît souverainement.

Faites bien attention que vous êtes ici dans un pays oft les titres ne dispensent personne de rendre raison d'una

injure. Si tous ajoutez une parole grossière, je vous soufflette, et si vous trouvez que la nuit soit trop sombre pour vous en apercevoir > je vous soufflette detnain en plein jour.

— Taisez-vous ! s'écria mon père, taisez-vous !

— Mon jeune ami, me dit le prince, vous avez oublié de venir me rendre une visite pour me remercier d'avoir bien voulu me charger de votre lettre; c'est probablement parce que vous ne savez pas mon adresse, la voici. »

Mon père interrompit le prince et lui dit : « Je ne permettrai pas cette rencontre, monsieur, il est inutile d'aller plus loin. Retirez-vous, Victor.

— Mais... lui dis-je.

— Retirez-vous, reprit-il.

— Vous avez tort, lui dit le prince en ricanant; ca* je vous préviens que, de gré ou de force, je veux entrer avec vous dans cette maison.

— Je n'ai besoin de personne pour vous en empêcher, dit mon père. Retirez-vous, Victor. »

Je fis quelques pas pour me retirer, et mon père gagna du côté de votre maison. Le prince le suivit, mon père lui dit :

« C'est inutile, vous n'entrerez pas. Écoutez bien : je vais à cette porte, on me l'ouvrira, j'entrerai ; une fois dans l'intérieur, n'oubliez pas que je suis chez moi; si vous tentez la moindre violence pour en passer le seuil, vous me mettrez dans le cas de légitime défense, et alors prenez garde !

Je ne sais pas si vous savez nos lois, mais je vous préviens que le citoyen qu'on attaque violemment dans son domicile peut tuer celui qui l'attaque, fût-il prince, et cela sans que la loi le punisse. ,

LES AM0CR8 M VlCTOft ftOtfSBNNE. 161

Maintenant, je 'vous al averti, voyez si vous voulez braver ma défense. » ' '

Malgré la défense <3è mon £ère> je m'approchaien voyant que le prince lé suivait.

Vous savez le reste. . • •

Àumoment'où mon père sonna à Votre porte et qu'elle s'entr'ouvrit, le prince, profitant de sa force, repoussa violemment mon père, s'élattça contre la porte, la franchit et voulût la refermer sur lui; mais je m'étais élancé à mon tour près de votre persécuteur, et c'est alors que commença entré nous cette lutte désespérée où je succombai : un coup violent me fit perdre connaissance.

Lorsque je revins à moi, j'étais dans cette maison inconnue avec un médecin étranger.

Ce fut lui qui m'apprit que lorsqu'on l'avait fait appeler, la maison était déjà déserte; ce fut lui qui me remit .une lettre de mon père, qui me défendait de rentrer chez lui. J'ai sir par les informations que j'ai prises que vous étiez revenue avec votre mère dans 1 appartement qu'elle occupe dans notre maison.

J'ai écrit à Alison, elle ne m'a point répondu; je lui ai fait monter ma lettre; lin moment après, le concierge me l'a redescendue en me disant qu'on ne voulait pas la recevoir.

Mais cette autorité de mon père qui interdit à ses enfants de s'écrire l'un à l'autre ne s'étend pas jusque sur vous. Répondez-moi donc, Gharistie : que s'est-ii passé après mon évanouissement, et pourquoi mon père m'interdit-il l'entrée de la maison? Il devrait cependant le savoir, puisque je lui en ai donné ma parole, c'est par une circonstance bien fortuite que je me suis trouvé sur son passage.

Pourquoi donc cet exil qu'il m'impose ?

163 LES AMOURë DÇ VICTOK BOKSBMNE.

Sans doute j'eusse dû respecter le secret dont il semblait vouloir s'entourer; mais lorsque l'occasion d'apprendre ce que vous étiez devenue s'offrait à moi sans que j'eusse été la chercher, comment l'aurais-je laissée échapper? il eût fallu pour cela ne pas vous aimer, et je vous aime, Gharistie ; je vous aime, vous le sentez, vous devez le comprendre.

Oh ! permettez-moi de vous le dire ; si vous saviez depuis combien de temps cet ampur me brûle en secret ! Je vous l'aurais avoué, si je n'avais suivi les conseils d'Alison, qui m'a toujours défendu de vous en parler ; mais aujourd'hui qu'elle m'abandonne, il faut que je ip'adresse à vous. Mais ne vous a-t-elle rien dit de mon cœur, elle à qui je l'ai tant de fois confié ?

Et lorsque je vous poursuis de mes vœux les plus ardents, ignorez-vous donc tout à fait que ce n'a été que pour pouvoir arriver plus tôt à vous que j'ai bravé les ordres de mon père et suivi une carrière où la fortune paraissait devoir couronner plus rapidement mes efforts?

Ignorez- vous donc que si je me suis soumis à ses désirs en me livrant à une étude qui me déplaît, c'est dans l'espoir que mon obéissance le rendrait favorable à mes projets ?

Dites-moi que vous les approuvez, et, fort de votre assentiment, je demanderai à mon père une explication qu'il ne pourra me refuser. J'implore cette réponse, je l'attends, elle décidera du destin de ma vie.

Pardonnez-moi, Charistiq, de vous ^voir écrit tout cela; mais je ne sais pourquoi il me semble qu'il doit y avoir entre vous et moi un ennemi jaloux qui vous montre ma concjuite sous un aspect défavorable. Qui sait ce que vous

avez pu penser de ma présence dans la maison où vous étiez enfermée,?

Peut-être avez-vous pensé que, poussé par un soupçon jaloux, je vous espionnais. Dites-moi surtout quel est cet homme qui a osé vous insulter et qui ose vous poursuivre.

Déjà j'aurais été lui demander compte dé sa conduite envers vous, si je ne craignais de m'attaquer à un homme qui a sur vous des droits... Quels droits peut-il donc avoir?... appartient-il à votre famille ? car il y a dans votre existence un mystère qu'il faut que vous me disiez.

Songez, Charistie, que c'est sincèrement que je vous parle. Rassurez mon amour, et dès que vous le voudrez, nous serons unis, si mon père ne s'y oppose pas. Si sa volonté nous était contraire, dites-le-moi, aurez-vous le courage d'attendre que l'âge nous ait affranchis l'un et l'autre des liens de l'obéissance ? Ce temps sera long, je le sais, mais je me sens le courage d'ajourner jusque là le bonheur que me donnerait notre union. Ce temps, je l'emploierai à me faire une fortune qui puisse satisfaire à tous les désirs que vous pourrez former ; le voulez-vous, Charistie, le voulez-vous?

J'attends un mot, un seul mot de vous.

Consentez, et pour vous je me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner, je ferai tout... Je consentirai à ne plus vous écrire... Un mot... j'attends un mot.

Si c'est un refus, eh bien, Charistie, je chercherai dans un autre pays, non pas le bonheur il n'y en aura plus pour moi à attendre de l'avenir, mais je demanderai à d'autres contrées une vie de dangers et de périls.

J'attends, j'attends... Je vous envoie mon cœur, ne me le rendez pas.

VICTOR BONSENNE,

N° Il

Page 1