‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 29 sur 71 · LISE · texte numérisé non relu

LISE

No 24.

VICTOR BONSENNE A SA SOEUR ALISON

Ma sœur,

H n'y a de malheur que pour moi, personne ne té trompait, ni Ctyaristie, ni Léopold.

Quand mon père a dit que le mariage de Léopold avec Charistifc était impossible, il avait raison. Nul homme ayant

dans lé cœur un peu de dignité ne peut accepter un. pareil mariage.

• Ce n'est pas à toi dé te plaindre, Alison... ah! ce serait bien plutôt à d'autres ! et quand j'y pense, ce n'est pas moi qui suis le plus malheureux f

N'accuse pas Charistie, ne lui reproche rien de ce^ui afrive ; c'est une âme digne de toute la pitié et du respect qu'on dqit à une vie perdue. C'est un terrible secret que je ne puis te dire, que tu ne peux pas entendre, que tu ne comprendrais pas ; car il est des malheurs si épouvantables, des abîmes dlnfortunessi profonds., que les regards de l'innocence ne sauraient y pénétrer, et que tu n'y verrais que des ténèbres.

Crois-moi, jamais rien ne pourra t'en donner une. idée, et moi-même, qui sais la triste vérité, je ne me sens pas la force de la contempler, dans toute sa, désespérante cruauté.

Chaque fois que mon esprit y revient, je la retrouve plus terrible, plus désolante.

Pauvre Charistie! Et pourtant je l'aime.. . je l'aime encore... je le sens!...

Si, dans le triste avenir auquel elle est condamnée, je puis lui être un ami sincère, un prolecteur dévoué, elle n'a qu'à m'appeler, et je la défendrai autant qu'elle peut être défendue, SI tu 1» revois, ci lu lui écris, lais-luicomprendre qu'elle a en moi un frère.

Quant à toi, sois bonne pour elle. Il serait affreux qu'elle se sentit abandonnée après l'héroïque effort qu'elle vient de faire, après le terrible sacrifice qu'elle a si noblement accompli. . \ ■■

Adieu, ma bonne Alison; crois en ton bonheur* il repose sur des bases inébranlables : sur l'amour d'un honnête homme pour le cœur le plus pur que je connaisse.

LES AMOURS DE V1CTOK BONSENNE. . 197

Calme tes soupçons ; je verrai Léopold, je riuterrogerai. Tu te trompes^ j'en suis sûr.

Tu as pris pour je ne sais quel sentiment la pitié qu'il doit éprouver pour Clxaristie, car je ne doute pas qu'il n'ait été instruit par mon père des secrets de Charistie. On pairie de Ja marier, m'as-tu dit ?.. .ô la malheureuse, à quel homme veut-on la livrer... car quel est l'homme qui osera bKH ver assez audacieusement l'opinion pour lui donner son nom?

Adieu; encore une fois, plains-moi, heureuse que tu es, et qui te plais à jeter le trouble dans ton bonheur. Oh! c'est affreux...

Tu trouveras dans cette lettre un billet pour mon père, donne-le-lui.

Àlnentôt. Ton frère »

VICTOR

No 25.

VICTOR A MONSIEUR BONSENNE.

(Incluse dans la précédente. )

Mon père ^

Je viens vous demander sincèrement le pardon de ma révolte contre vos ordres. Je comprends que tout ce que vous avez décidé est juste et convenable.

Veuillez comprendre qu'ignorant lès raisons que vous aviez de m'éloigner de votre maison et de condamner mon

amour, j'aie pu murmurer contre une volonté qui me semblait tout arbitraire. N'est- il pas vrai aussi (Jue Je ne pouvais m'imaginer rien de pareil à ce qui est?

Je n'ai rièri à dicter à un cœur comme le vôtre; mais n'est-fce pas que tous ^'abandonnerez point Charistie?

Je tous .envoie une copie de la lettre Qu'elle m'a écrite. Si quelque cliose au monde pouvait dfâcferl'hôtribleHé-

trissure de 6on passé, ce serait èa noble abnégation d'aujourd'hui.

Faites-lui part du bonheur qu'elle peut encore espérer; aidera, soutenez-la. 4' ! ^

1 Vous ne m*en voudrez pas si je ne vous écris pas plus longuement; vous devez sentir ce que je souffre à parler d'un sujet pareil; car l'amour que j'avais pouf Charistie est mort et flétri, comme sur sa tige une fleur" touchée par une haleine impure ; mais il me tient encore ati cœur comme la fleur à la terre, toute morte et toute flétrie qu'elle est, et je ne l'en arracherai qu'avec d'affreux déchirements.

Pardonnez-moi donc, mon père, et prenez-moi en tyitié. Votre fils respectueux ,

VICTOR BONSENNE.

CHARISTIE A MONSIEUR BONSENNE.

Monsieur, Lisez-moi patiemment, et je vous le demande comme

une justice que vous ne pouvez me refuser, faites ce que je v£is vous demander, faites-le, monsieur, il le faut, je le veux.

EQtendezrinoi bien, je le yeux.

4 Si ce langage vous étonne et vous blesse, la faute n'en est pas à moi, mais à vous qui m'y avea réduite.

Yous passez pour unbemme juste et bon, selon les idées du monde où vous vivez. Je ne sais si j'ai bien appris ces idées, mais mon cœur, ma raison, tout mon être se refuse à penser que vous puissiez un instant mettre obstacle à ce que je yous demande,

La lettre que je vous écris a été longuement réfléchie par moi; c'est après trois jours de larmes, de cris, de tortures que vous ne comprendriez pas, que je suis parvenue à vous récrire.

Je l'ai fuite et refaite jusqu'à dix,fois, j'ai effacé lés premières avec mes larmes *, d'autres, je les ai déchirées avec rage.

. Je n'écris plus à ce moment à l'homme qui m'avait dit : « Je vous serai un père ; » à celui-là, si j'adressais des prières, des larmes, des supplications, il ne les écouterait pas.

J'écris aujourd'hui à un juge, à un maître peut-être... je ne sais pas...

N'importe! je plaide ma cause, et si le juge ou le maître ne cède pas, je lutterai ; et s'il arrive des scandales ou. des malheurs, je lui en envoie dès à présent toute la responsabilité.

Lisez donc, monsieur, et soyez patient.

lia jour, sur la place Vendôme, moi, fille des grands chemins, .chaateu^e des rues, libre, indépendante, vivant de mou talent, je tenais ma guitare et je chantais.

- Une voilare qui passait se trouve un moment arrêtée par la foule que j'amassais près de moi ; car, dans ma misère, j'étais la reine de mes pareilles, et si je ne disposais pas de tout ce que je pouvais gagner, si une autre main que la mienne récoltait l'argent qui m'était destiné, du moins n'avais-je de reconnaissance à personue" qu'à moimême de la part qu'on me faisait.

Du fond de cette voiture arrêtée devant moi part un cri perçant ; je vois une ipain de femme me désigner, puis la voiture s'éloigne.

Quelques minutes après, un homme fit signe à Ja femme qui m'accompagnait de venir lui parler, et je pus voir que vous vous entreteniez de moi avec elle. L'infâme Téhéta avait cru vous comprendre, et vous-même, devinant ce qu'elle s'imaginait, vous vous prêtâtes à ses idées, afin de pouvoir arriver jusqu'à moi.

11 fut convenu que je vous serais "amenée le soir même, dans une maison que vous désignâtes vous-même. Je m'y rendis avec Téhéta.

Voilà ma misère, mon malheur, ma honte. Je la regarde bien en face, je vous la montre sans la farder, je veux que vous soyez bien convaincu que je n'en ai rien oublié.

C'est hideux, c'est épouvantable, n'est-ce pas?

Vous le sentez à présent comme alors, je pense; eh bien, monsieur, quand je vous aurai montré que vous m'avez fait une position plus affreuse, un malheur plus grand, une honte pius cruelle que celle où j'étais plongée, peut-être alors trouverez-vous que j'ai le droit de vous parler comme je le fais, et de vous crier :

— Qu'éte.s-vous venu faire dans ma honte et dans ma misère ? . pourquoi m'avez-vous prise où j'étais pour me

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donner les remords de ma position, et me faire marcher dans une voie où je dois périr ?

Mais je reviens à mon récit, car je ne veux pas récriminer.

Je veux que les faits parlent, je veux qu'eux seuls vous (lisent la justice de ma réclamation,

Lorsque Téliéta m'eut laissée seule avec vous, vous souvient-il, monsieur, que j 'attendais indifféremment, lorsque vous vous mites à me questionner sur mon passé, sur ma naissance, sur mes souvenirs?

C'est alors que vous me demandâtes si je ne portais pas une marque rouge au flanc. Ce ne fut qu'à l'anxiété de vos questions, qu'à l'étrange surprise que vous me montrâtes en apprenant la vérité de tout ce que vous aviez, l'air de savoir, que je devinai à mon tour que vous cherchiez en moi quelque enfant perdue, enlevée, volée.

Ce n'était pas la première fois qu'une pareille idée se présentait à moi.

J'avais trop souvent entendu reprocher à Téhéta par Zabuloni, devenu l'un des chefs de notre bande, de m'avoir enlevée à ma famille, pour ne pas saisir avec empressement l'espoir de la retrouver un jour.

Quel sang coule dans mes veines? je l'ignore encore. A quel rang étais-je destinée? je ne le sais pas.;. Mais il y avait çn moi un mépris de tout ce qui m'entourait qui malgré mon esclavage me mettait au-dessus de tous mes co mpagncns.

On avait pu pervertir mon âme, on ne m'avait pas réduite à l'obéissance.

Cependant j'étais fatiguée de la lutte... j'attendais.

Vous savez, monsieur, avec quel transport j'acceptai l'espérance d'échapper à Fa vie infâme qui était la mienne.

202 LES XàOURS DE VICTOR B0NSENNE.

Vous souvient-il de vos paroles, monsieur? vous en souvient-il? Je ne sais, maïs je vais vous les répéter... je les sais par cœur, car elles ont été pendant toutes ces dernières années l'entretien de mes heures de solitude ; elles ont incessamment retenti à mes oreilles comme une exhortation du ciel pour me soutenir lorsque je me sentais prête de manquer de force dans le chemin de réhabilitation où vous m'avez fait marcher.

Ces paroles je les ai crues saintement, sincèrement, car elles paraissaient saintes et sincères.

— Marie, me disiez-vous — je m'appelais encore Marie, — abandonnez vos compagnons, rentrez dans une vie honnête ; ni appui ni secours ne vous manqueront. Si vous voulez accepter votre nouvelle position avec courage, un noble et brillant avenir vous appartient encore.

Et d'abord une éducation soignée vous rendra digne du monde dans lequel vous entrerez. Innocente pour ainsi dire du mal qu'on vous a fait faire, vous retremperez dans de salutaires leçons voire jeunesse qu'on a pervertie ; de môme qu'une instruction meilleure fera disparaître l'ignorance grossière où vous êtes plongée, vous fera oublier le langage grossier auquel vous êtes accoutumée, de môme les principes d'une morale sévère, l'exemple constant de la vertu vous ramèneront à la chaste, pudeur qui convient à une jeune fille. Le crime n'est que dans l'intention de le commettre, et à ce titre j'ose presque espérer que vous êtes inneente.

Et si plus tard, docile aux leçons qui vous seront données, vous vous tournez vers la pratique de la vertu, si plus tard vous détestez comme abominable la vie qu'on vous a faite jusqu'à ce jour, vous serez pure devant Dieu.

Et comme le secret de ce que vous êtes maintenant res-

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tera toujours enfoui entre noua, vous serez également innocente aux yeux des hommes.

Je la détestais déjà cette yie qu'où me faisait mener, et c'est alors que,, sensible aux transports arec lesquels j'acceptai l'espérance que vous m'offriez, vous avez ajouté :

— Soyez bonne, laborieuse, sage, obéissante, discrète, résignée T et peut-être un jour vous sera-t-il permis de voir s'ouvrir pour vous les bras de votre mère.

N'est-ce pas là ce que vous m'avez dit, monsieur ? n'estce pas là ce que vous m'avez tait espérer?

Et dans le marché que nous avens conclu ensemble, aàje oublié quelque chose des obligations que vous m'ayez imposées et la récompense que vous m'avez promise ? Je ae le crois pqs. .

11 est inutile de vous rappeler les événements qui ont suivi cet entretien. Vous les savez, monsieur ; vous savez qu'enfermée pendant six mois dans un village des environs de Paris, prisonnière sous la surveillance de madame Lambert, j'y ai reçu les premières leçons que vous m'avez fait donner.

Ai-je manqué de courage, de docilité, de résignation ? Vous savez bien que non ; car ce fut au bout de ce temps que vous me jugeâtes digne d'entrer dans le pensionnat où était votre fille, ce véritable modèle de toutes les vertus auxquelles vous me disiez de me consacrer.

Ce me fut une bien douce espérance, monsieur ; pour la première fois j'entrai pour ainsi dire dans un cœur ami.

Oh! merci, monsieur, pour ce que voua avez fait alors ; ce fut pour moi un bonheur dont vous ne pouvez avoir d'idée.

Imaginez un pauvre enfant, vivant du pain de l'aumône, l couchant sur la dure, grelottant de froid, et à qui l'on ou-

3M LES AH0UBS DE Y1CT0R BONSStfNfi.

dans le cœur pourrait accepter ua semblable mariage?

Voilà donc où tous m'avez réduite , monsieur; voilà donc cet avenir que vous m'aves promis; voilà donc cette récompense de mes efforts, cette réhabilitation tant vantée!

D ne vqus semble pas possible que j'appartienne à un honnête homme, et cela est bien vrai, car celui que j'aime, et qui m'aimait encore il y a quelques jours, te dit comme vous. 11 faudra que je sois la proie de quelque lâche, assea vil pour accepter ma honte, à moins que moi-même je ne descende à tromper celui qui, comme Victor, pourrait se laisser prendre aux apparences qui l'ont trompé.

Mais dites-moi donc ce que je vais devenir?

Vous avez feU naître en moi le dégoût et l'horreur de ce que j'ai été, et vous me laissez en proie au dégoût et à l'horreur de tous les cœurs honnêtes.

Que ne me laissiez-vous à la misère que je connaissais, au yjce si facile à apprendre? j'y serais morte où j'y vivrais 8$ps remords.

Pourquoi m 'apprendre des sentiments qu'il ne m'est pas permis d'éprouver, des vertus dont la pratique ne me sera comptée pour rien ?

Pourquoi me donner l'ambition du bien, pour me dire que je n'en recueillerai jamais le fruit?

Oh ! tenez, monsieur, je ne veux pas plaider cette cause, elle m'entraînerait aides regrets honteux, à des pensées funestes, à un désespoir qui égarerait ma raison et mon coQiir.

Je reviens au sujet véritable de cette lettre.

Pour des raisons que je ne comprends pas et que je n'ai

jamais cherché à approfondir jusqu'à ce jour, vous vous êtes fait le maître dç ma destinée. Soit de votre volonté, ou que vous obéissiez à la volonté d'un autre, vous vous êtes emparé de moi.

U n'est rien qui ne me vienne de vous. Je vais où vous voulez que j'aille ; je vis comme ^ous entendez que je vive; grâce à vos bienfaits personnels ou à* des bienfaits dont vous n'êtes que le distributeur, rien n'a manqué à mon éducation, et rien maintenant ne manque à toutes les dépenses qu'il me plaît de faire.

Eh bien! monsieur, si c'est à votre générosité que je dois ce que je suis, ajoutez-y une dernière aumône, donnez-moi la somme nécessaire pour que je puisse quitter Paris seule, pour que je puisse aller, soit en Allemagne, soit en Italie, me cacher à toutes les personnes qui ont pu me connaître autrefois ou qui peuvent me connaître encore.

J'ai appris de vous la probité, je n'ai pas oublié de mon ancienne existence de savoir vivre de peu. Avec ces deux vertus et la résolution de travailler, je pourrai vivre honnêtement.

Voilà ce crue je vous demande, monsieur; que ce soit, comme je vous l'ai dit, à votre générosité ou à une générosité cachée que je m'adresse.

Vous devez comprendre combien .une parçille correspondance me doit être pénible-; vous devez comprendre que le courage qui m'a fait'écrire à votre fils, et qui me fait vous écrire aujourd'hui, est celui du désespoir, qu'il est le dernier effort d'une âme brisée et d'un esprit qui ne sait plus où il va.

Hâtez-vous donc, monsieur, et répondez-moi. Si c'est un refus que vous avez à me faire, ne craignez pas de me le dire; mais né vous étonnez pas, dans ce cas, si je ne de-

mande conseil qu'à moi-même, recours qu'à moi-même, protection qu'à moi-même.

Oùirai-je? que ferai-je? je l'ignore; mais rester comme je suis, et où je suis, je ne le peux pas, je ne le veux pas.

Peut-être un jour viendra* t-il où, plus calme et plus juste, sans doute je retrouverai dans mon cœur la reconnaissance que je vous avais vouée, et où je pourrai vous l'exprimer.

Aujourd'hui je souffre trop, aujourd'hui je ne sens que mon malheur, aujourd'hui je vous maudirais...

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