‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 46 sur 71 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Je venais de lire la lettre de Deslaurières; cette lettre me fît horreur : c'était de la dépravation la plus ébontée que j'eusse encore rencontrée.

Si les personnes qui ont lu ce manuscrit s'étonnent de rencontrer ici cette phrase, après les récits des crimes dont cette histoire fourmille, c'est qu'elles ne comprennent pas la véritable puissance de la démoralisation.

Ce ne sont point les peintures des vices et des crimes, si énergiques qu'elles soient, qui portent aux mœurs d'un peuple les coups les plus rudes; ce sont les discussions dont ces crimes deviennent le sujet; ce sont les principes d'une philosophie exécrable sur lesquels on les appuie? ce sont les sophismes honteux par lesquels on les explique ; ce sont les distinctions subtiles par lesquelles on les classe et on les catégorise, par lesquelles on élève les uns assez haut pour leurôter cette horreur qu'inspire toute bassesse, et par lesquelles on excuse les autres.

Avec l'assassinat de Henri IV un jésuite fera de Ravaillac un martyr de la foi, et fanatisera les botes fauves du catholicisme. Avec la mort du duc de Berry un républicain sans alliage fera de Louvel le héros de la liberté, et égarera des brutes méchantes jusqu'à rimiter.

Note de 1840. —Non certes, non, ce n'est pas la représentation des crimes qui est immorale S'il fallait sonder dans les plaies sociales de notre époque, je serais encore aujourd'hui de l'avis que j'avais en 1829.

J'ai lu volontiers tous les prétendus mauvais livres auxquels on impute la démoralisation actuelle. Je ne veux point ' discuter la question de savoir si notre siècle est plus démoralisé que ceux qui l'ont précédé.

Je ne sais pas ce que notre époque a produit de mieux que les ordures du régne de François 1er, pour ne pas aller plus loin, ce prince dont il n'est pas prouvé qu'il fut un brave chevalier et dont il fut prouvé que ce fut un féroce libertin. Qu'on veuille bien lire ce que Sauvai, que l'on n'acéusait certes point d'avoir été élevé dans les hainos des rois, a écrit.

Quel ignoble et impur cloaque de toutes sortes de crimes et de vices, que les règnes du iils de François 1er et de ces trois Valois qui ont été les derniers rejetons de celte branche pourrie!...

Mais à quoi bon de continuer? pour qui s'est donné la peine d'y regarder, le doute existe au moins en faveur de notre époque. Mais ce qui me surprend, c'est de voir partir d'en haut des accusations qui attribuent aux écrivains tout le mal qui se produit en France. Les uns se posent dans leur siège de magistrat et font les Lamoignon le lendemain du * jour où iîs ont siégé à l'Opéra; les autres gesticulent dans leurs habits de députés et tonnent contre les mauvais livres.

Eh bien, j'en appelle à tout homme indiffèrent et impartial, s'il y en a.

La législation actuelle nVt-elle pas à elle seule fait plu* de mal à la société en dix ans que tous les romans et tous les drames possibles lorsqu'elle a dépensé tant d'argent pmtf bien pourrir, bien coucher et bien chauffer les voleurs et les assassins; et croyez- vous qu'elle n'ait pas, à son insu, je veux le croire, fait naître tout de suite cette déduction morale dans beaucoup d'esprits : c'est que des gens dont on a tant

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de soins ne sont pas considérés comme si méchants, et qu'après tout la prison était un fort bon séjour en cas de malheur. Il faut bien le dire, l'état de voleur mène à un boa gîtç et i yne caisse d'épargne.

Nous imputera ton à crime de faire ces raisonnements... Nous dirons, nous, que ce sont ceux qui en posent les prémisses qui sont les coupables.

D'une autre part , la France ne commencc-t-elle pas à avoir assez de honte de cette sublime invention des circonstances atténuantes introduites dans la loi ? Que de cris et d'injures eût soulevés, il y a dix ans , celui qui eût dit que c'était là un principe désorganisateur et corrupteur! Aujourd'hui, l'expérience est venue. Le juge, qu'il s'appelle juré ou autrement, le nom n'y fait rien, le juge n'a pas voulu être audessous de l'humanité du législateur , il a flanqué sous ses arrêts des circonstances atténuantes.

Que voulez-vous que le peuple ait pu en conclure, sinon :

Qu'on est excusable jusqu'à un certain point d'assommer sa femme, de casser les membres à ses entants, d'empoisonner son mari, de tuer son père à coups de hache ?

Là, de bonne foi, que voulez-vous conclure de ceci?

— Oui, madame *** est coupable d'avoir empoisonné son mari.

— Trô3-bien ! on va la tuer...

— Non, il y a des circonstances atténuantes.

— Ah bah !... et en ce cas?

— On la mettra en prison.

— Elle n'est donc pas tout à fait coupable?

— Pas autant qu'une autre.

— Gomment ca?

— C'est qu'il y a des circonstances atténuantes.

— Mais lesquelles ?qu 'entendez-vous par là?

— D'abord son Joaari était vieux. ..

-Ah!

— Laid...

— Peste !

— Brutal...

— Très-bien!

— Et il sentait mauvais...

— Oh ! c'est différent.

— Vous.comprenez ?

— Je comprends très-bien qu'il fat tout cela... Qu'est-ce que ça prouve?

—Mais, dame ! qu'il y avait des circonstances atténuantes.

— C'est-à-dire?

— Que, jusqu'à un certain point , elle est excusable de l'avoir empoisonné.

On peut donc être excusable d'empoisonner à certaines conditions. Or, comme chaque femme est juge dans sa sphère des torts que peut avoir son mari , et que la passion peut les lui montrer plus grands qu'ils ne sont, le jour où la femme a jugé que son mari méritait un peu d'être empoisonné, elle l'empoisonne tout net.

A tout risque, elle s'est munie de circonstances atténuantes, elle s'est fait souffleter ou dire de gros mots... C'est stupide.

Mais, avant les circonstances atténuantes, la loi, nous dirat-on, reconnaissait quelquefois des excuses au crime.

— Oui , la non-préméditation, la défense personnelle , l'adultère surpris en flagrant délit... mais la loi avait défini, arrêté et parfaitement précisé ce petit nombre de cas exceptionnels. Chacun ne pouvait pas promener son imagination à plaisir dans le champ des limites des circonstances atténuantes.

Mais, en vérité, à quoi bon ces longues réflexions à propos de la lettre de M. Deslaurières , à propos d'une lettré où un homme avait seulement osé écrire ce que mille autres disent sans cesse ?

Note de 1829. — Cette lettre était d'autant plus dangereuse que , jusqu'à un certain point , elle cachait la dépravation sous des raisons" qui semblaient démise; elle confondait habilement les vrais et purs sentiments dans une âme élevée avec le charlatanisme de ces fausses idées qui ont produit tant de ridicules personnages. Elle devait nécessairement jeter dans le doute une femme qui, ayant expérimenté le mal et le bien, n'avait trouvé aucune récompense pour le bien qu'elle avait fait; elle devait être enfin le point de départ de cette marche qui avait ramené madame Deslaurières au point d'où elle était partie.

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