NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS. —ANCIENS PERSONNAGES
En prenant les papiers qui suivent la correspondance contenant les amours de Victor Bonsenne, je m'aperçus qu'outre les lettres qui m'avaient été confiées , il y avait encore un assez grand nombre de papiers qui me parurent tout à fait étrangers à madame Deslaurières.
Je les mis de côté , et je cherchai le numéro qui devait , d'après Tordre où on avait classé cette correspondance, faire suite à la lettre que je venais de lire.
Je ne Jms le trouver d'abord, et, en parcourant les papiers qui me passaient successivement sous les yeux , je ne fus pas peu surpris d'y trouver quelques-uns des noms qui depuis quelque temps occupaient incessamment mon attention.
Ainsi je vis, en parcourant ces manuscrits, le nom de M. de Frobental, celui de madame de Prémontré, et une soudaine illumination éclaira pour moi ce nom de Justine , que j'avais trouvé plusieurs fois dans cette correspondance.
Cette Justine dont parlait Morinlait, cette vieille garde qu'on appelait la marquise, étaient sans doute les mêmes que celles chez qui j'avais été témoin de cette horrible scène de reconnaissance entre une mère et cette fille infanticides.
Cette circonstance, qui n'a point échappé peut-être à ceux qui lisent ce manuscrit , avait passé sous mes yeux complètement inaperçue. L'intérêt que je prenais à l'histoire de madame Deslaurières m'avait sans doute empêché d'y prendre garde
Je regardai ces papiers plus attentivement; ils étaient dans un complet désordre, de façon que je ne pus y découvrir
6 OLIVÎE* ftUftÀMfiL.
rien qui pût exactement m'éclairer; seulement je m'assurai que c'étaient là des preuves irrécusables de la naissance de cette Justine qui avajt disparu , ainsi que je l'ai raconté , de l'appartement qu'elle habitait au-dessus de moi.
Je demeurai un instant partagé entre le désir de m'éclairer au sujet de cette étrange histoire et ceîui de connaître la fia de la correspondance relative à madame Deslaurières. Mais je ne trouvai plus qu'une lettre forUnsigniliante de Moria- Jaid , faisant une déclaration d'amour en forme à madame Deslaurières.
J'allais enfin renoncer à la recherche que je faisais , lorsque, dans une enveloppe que j'avais plusieurs fois rejetée parce qu'elle ne portait aucuue suscription , je trouvai une nouvelle collection de lettres sans adresses , mais dont les numéros correspondaient à ceux des lettres que je venais de lire.
Elles étaient toutes de l'écriture de Victor , d'une écriture imperceptible et sur un papier d'une telle finesse que je jugeai qu'il avait fallu ces précautions pour pouvoir les faire parvenir, grâce au très-petit volume qu'elles devaient occuper.
En outre de cela, elles étaient chiffonnées comme si on les eût comprimées en petites boules.
La finesse cte l'énilure et les cassures multipliées de ce papier luisant comme de la soie, no permettaient de les lire qu'avec beaucoup de difiioulté; cependant j'allais le tenter, lorsque je fus arraché à cette occupation par le bruit de la sonnette de l'appartement de Victor; je mis rapidement tous ces papiers dans ma poche, et j'allai ouvrir. Je me trouvai en présence de deux hommes à figure sinistre et à redingote suspecte; je leur demandai ce qu'ils voulaient.
— Le nommé Victor Bonsenne, me répondit l'un d'eux.
— On aurait dû vous dire en bas, lui répondis-je, que M. Victor était mort.
— On nous l'a bien dit, reprit l'estafier qui puait son*métier d'une lieue; mais ce n'est pas la première fois que ce coquin joue des tours à la police. Celui-là malheureusement est usé, on le connaît* allons, laissez-nous passer, l'ami.
Toujours en vertu de cet esprit de rébellion qui me poussait à ne jamais laisser aller les choses droit à leur conclu-
sion naturelle, je m'opposai à rentrée de ces deux messieurs, et je leur demandai de quel droit ils prélenduient ainsi pénétrer chez M. Victor Bonsenne.
L'individu, se reculant, me loisa de la tête aux pieds, comme s'il eût voulu choisir son moment pour me sauter au collet, puis il parut renoncer à Celte manière de toc répondre; il se pencha sur la rampe de l'escalier et se mit à siffler.
J'entendis aussitôt monter un bruit de bottes fortes qui ne pouvaient appartenir qu'à des gendarmes; et en effet, j'en vis bientôt deux, montrant leurs chapeaux à trois cornes.
— Empoignez-moi ce gaillard -là, leur dit TestaOer en me désignant; ce sera d'abord autant de pris.
— Do quel droit? m ecriai-je encore.
—Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es, me répondit i'estaficr. Tout ce qu'on, peut trouver chez un homme comme Victor Bonsenne doit être de bonne prise. Qui 6a ressemble s'assemble. Allons, empoignez!
— En Irez donc, dis-je alors, quoique je puisse vous faire observer que vous auriez bien pu me montrer le mandat en vertu duquel vous agissez.
— Le mandat en vertu duquel... répéta l'eslaficr. Ah 1 ça sent l'étudiant en droit pur carbonaro... et il file doux... bien... Empoignez monsieur, nous allons fouiller tout à l'heure.
Cette menace me fit uoe peur horrible ; j'étais en ce moment porteur de papiers qui sûrement devaient compromettra M. et madame Deslaurières, et sans doute auêsi M. Bonsenne; des papiers où se trouvaient non seulement des secrets de famille, mais encore les indices d'une action que les lois pourraient poursuivre : c'était l'usage qu'on avait fait de l'acte de naissance de la tille morte de madame Lambert pour l'appliquer à Gharistie.
D'une autre part, je ne savais jusqu'à quel point les papiers où j'avais lu le nom de madame de Frobcntal pou-t raient être compromettants, et pour la vingtième fois de ma vie je me repentis de cette manière de me mettre toujours en travers des choses qui ne demandaient qu'à marcher toutes seules.
Ne savais-je pas aussi que le nom de mou père était malheureusement mêlé à l'histoire de Justine, et j'ignorais si on ne trouverait pas dans ces papiers quelque trace de cette odieuse histoire ; tout ce danger se présenta à moi pendant que l'estafier de la police pénétrait dans l'appartement de Victor. Je le suivis entre les deux gendarmes que la curiosité poussa à me laisser entrer.
— Eh bien, lui dis-je en lui montrant le canapé où gisait le cadavre de Victor, ôtes-vous assuré maintenant que je ne vous trompais point ?
— Bah ! dit-il, je le connais, il est homme à faire le mort... Il poussa du bout du pied le corps de Victor et lui dit :
— Allons, réveillons-nous, et soyez gentil.
— Misérable! mais regardez-le.
Cet homme écarta le manteau qui couvrait le visage de Victor et se pencha sur lui, le regarda avec une longue attention, puis après il se tourna vers un de ses acolytes et lui dit : /
— Voilà une drôle de figure pour un homme qui est mort d'une balle dans le ventre.
— Dame! fit l'acolyte, quand on est mort on ne peut pas avoir une figure bien réjouie.
— Imbécile, répondit le chef en lui montrant du bout de la grosse canne qu'il portait les traces livides qu'avaient laissées sur le visage dû malheureux Victor les tortures de la mort, j'pi vu assez de cadavres tués de coups de feu quand j'étais brigadier de la prévôté de l'armée d'Espagne, pour te dire que cet homme est mort d'autre chose...
Il se tourna de mon côté et reprit :
— Voilà un individu qui pourra peut être nous en donner des nouvelles.
— le vous prie, lui dis-je, de parler avec plus de circonspection d'un homme que vous ne connaissez pas.
— Qu'est-ce que c'est? fit-il, ça raisonne !
— Allons, allons, dit l'un des gendarmes, un peu plus de douceur , vous savez bien que. ce n'est pas la première fois que vous seriez admonesté pour la façon dont vous menez vos expéditions.
Nous allons conduire monsieur chez le commissaire de police,* et il décidera...
L'agent principal se promena un moment dans la chambre et se mit à jurer d'une façon horrible.
— Morbleu! disait -il; l'avoir manqué de quarante-huit heures... Il ne se battait pas, il,ne se faisait pas tuer... et, pour prévenir le procès, son père aurait payé les billets faux et...
— Et vous en auriez eu votre part, lui dis-je.
Cette accusation, qui semblait devoir irriter cet homme, le fît reculer.
— Ah çà ! qui êtes-vous donc, vous?
— Si vous me conduisez chez le commissaire de police, dis-je, vojjs le saurez...
Il hésita encore et reprit :
— Eh bien, il y a du louche dans tout ceci, allons, marchons. \
Pendant que je sortais, le gendarme me dit :
— Si monsieur ne veut pas marcher ainsi au milieu de la rue, il peut envoyer chercher une voiture.
— Eh bien, moi, je ne veux pas, dit l'estafier qui avait entendu le gendarme ; il marchera comme ça.
Quoiqu'il fût très -grand matin, la rue commençait à se peupler, et je ne me souciais pas de parader ainsi jusqu'à la rue de Buffault entre deux gendarmes, d'autant plus qu'il me fallait passer précisément à l'angle de la rue de Provence, en vue de l'épicier, du commissionnaire Guillotin qui y stationnait sans doute déjà. Je m'arrêtai résolument, et j'aunonçai à cet homme que je le poursuivrais pour arrestation illégale.
— Ah! me dit-il, vous êtes de la Charte, vous êtes de ces blancs-becs qui parlent des droits des citoyens ! En ce cas, et rien que pour ça, marchons.
Ceci sfe passait au bas de l'escalier de Victor. Je n'avais plus aucun espoir, lorsque tout à coup j'entends une voix, que je crus reconnaître, demander M. Loulou.
— Vous pouvez l'appeler de son vrai nom, lui répondit le concierge, il est mort.
— Mort!... s'écria la môme voix, c'est impossible... Je veux monter... je veux savoir...
Le nouveau venu s'élança de notre côté, et je reconnus
M. de Sainte-Mars.
Quoi qu'il en eût, l'agent de police fut obligé de céder ; il y avait trop de témoins de cette scène pour qu'il osât tenter l'emploi de la violence.
Nous sortîmes de la maison.
Je remarquai seulement que M. de Sainte-Mars s'approcha de l'estafier pendant que nous marchions devant. Presque aussitôt il partit et nous devança avec rapidité pendant que l'agent criait aux gendarmes :
— Il n'y a pas besoin d'aller si vite ; nous n'avons pas l'ennemi sur nos talons.
— Vous voulez dire en face, dit le gendarme.
— Pourquoi ça?
— Parce que nous autres, des carabiniers, nous n'allions vite que quand il était devant ; quand il était derrière, qous nous retournions.
L'agent fit semblant de hausser les épaules avec dédain, mais i) n'alla pas plus vite; évidemment il voulait donner à M. de Sainte-Mars le temps de prendre les devante et de combiner quelque démarche qui devait m'être fatale.
Nous approchâmes ainsi de la rue de Provence, moi, honteux et colère à la fois.
— Tenez, me dit tout bas le gendarme, voilà le père Guillotin; envoyez-le vous chercher quelqu'un qui vous réclame.
Je fis un signe au vieux commissionnaire, qui accourut près de moi; mais le terrible eatalier (j'appris à ce moment qu'il s'appelait Bonaventure), le terrible Bonaventure donc fit rouler son énorme canne entre mon quadrille de gendarmes et le père Guillotin, en lui ordonnant de se tenir au large.
Celui-ci se retira sur-le-champ ; mais Bonaventure ne put l'empêcher de me crier :
— N'ayez pas peur, monsieur Meylan, je vais vous envoyer quelqu'un.
Lorsque j'avais obéi à l'insinuation du gendarme bienveillant qui m'avait pris sous sa protection, je n'avais songé qu'au fait de me faire réclamer; mais il est probable que si M. Bonaventure m'eût permis de donner à ce sujet des ordres à Guillotin, j'eusse .été très-embarrassé de le faire.
En effet, il est très-probable qu'en nommant la personne que je choisissais, j'eusse réfléchi à la position où elle se-
rait; par conséquent, il est à présumer' que si le nom de M. Bonsenne me fût dès l'abord venu à la bouche comme étant mon protecteur naturel, je l'eusse cependant écarté tout aussitôt.
Quoi qu'il en soit de ce qui serait arrivé dans ce cas, la brutale défense de ce Bonaventure me mit dans un nouvel accès de colère contre l'acte arbitraire dont j'étais là victime, et qui nie fit résoudre de ne demander ma liberté qu'à mon propre droit.
J'arrivai chez le commissaire de police, où j'appris qu'il était fort occupé et enfermé dans son cabinet avec un monsieur qui verrait d'arriver. Il nous fallut donc attendre pendant un assez long temps, quoique je fusse convaincu que M. de Sainte-Mars organisait quelque trahison contre moi.
Je le crus d'autant plus qu'on y introduisit M. Bonaventure, et il se passa encore un énorme quart d'heure pendant lequel il dut arranger à sa façon l'histoire de mon arrestation ; puis enfin on m'appela.
Je priai les gendarmes de me suivre ; mais lorsqu'ils %arri- Tèrent sur la porte, le commissaire leur dit :
— Retournez à votre poste : on n'a pas besoin de vous.
Je me trouvai donc seul avec le magistrat et M. Bonaventure.
Je reconnus immédiatement le commissaire de police : c'était celui qui était venu chez Justine, lors du crime de M. de Frobental. 11 parut ne pas me reconnaître, quoiqu'il m'examinât avec une profonde attention.
Je n'oublierai jamais cette figure qu'on ne trouverait plus guère maintenant que dans les plus bas emplois de la police. C'était un homme de quarante-cinq ans, à la face aplatie, la tête en pain de sucre et les oreilles détachées en forme d'éventail à moitié ouvert. 11 manquait absolument de cheveux, mais en revanche il avait une énorme paire de favoris d'un rouge grisonnant. Je n'ai jamais pu trouver de bête assez laide pour établir une comparaison et un animal qui pût en donner l'idée.
Gomme, malgré les quelques lignes qu'on vient de lire plus haut, je ne veux point qu'on pense que je me suis plu à charger le portrait de ce magistrat en haine de la police, on verra plus tard comment ce monsieur se trouvait dans
une position où d'ordinaire il y a des hommes parfaitement convenables.
tll
CUtt TLË èôMMlà^AlAÉ
L'aspect du commissaire de police, je l'avoué, tné ât une impression factieuse ; il me lit peur, mais non point cette peur qu'on peut (prouver, ce me semble, à l'aspect d'un animal redoutable, mais contre lequel on a toute sa force; mais cette peur mêlée de dégoût qui vous fait redouter la défense encore plus que l'attaque.
— Votre nom? me dit-il.
— Michel Meylan.
— Votre profession?
— Etudiant en droit.
— ' Ah! fit-il en souriant, un tapageur, un mauvais sujet. Je ne répondis pas.
J'avais un pressentiment que cet homme voulait me pousser à engager une discussion avec lui.
— Votre domicile?
— Rue de Provence, r\° 3.
Il se tut et regarda Bonaventure comme pour lui dire que ce n'était pas là ce qu'on lui avait promis.
— Allez... allez... lui dit l'agent.
— Que faisiez- vous chez Victor Bonsenne ?
— Je le veillais.
— Vous êtes donc son complice?
— Pour l'avoir veillé ?
— On ne veille pas le cadavre d'un mort sans avoir été son ami intime, et quand on a été son ami intime et que le mort a été un voleur, une canaille, on est comme lui un... voleur... une...
Le £oiûmisâairé s'arrêta pour laisser agir l'insulté, mais (Jette fois eucore il manqua son but et je lui dis fort paisiblement :
— C'est votre opinion?
— Oui, me dit-il.
— Vous pouvez avoir raison, mais il né s'agit pas dé votrt opinion, il s'agit de faits... Pourquoi suis-je arrêté?
— Ne le savez-vous pas?
— Je ne le sais pas.
— Vous avez voulu empêcher monsieur d'entrer.
— J'ai demandé à monsieur d'exhiber le mandat en vertu duquel il agissait.
— Il ne vous Ta pas montré, il a bien fait.
— Et il msd arrêté.
— Et il a bien fait.
— Pourquoi?
Le commissaire de police se gratta le front et me répondit :
— 11 a bien fait, voilà tout.
— Mais, monsieur Bonnissens, fit le Bonaventuré, écoutezmoi donc.
Puis il se rapprocha du bureau et se mit à parler vite et bas.
Je n'essayai point d'entendre ce que disait l'agent. J'étais trop préoccupé du nom qu'il venait de prononcer.
H me frappa comme ayant été déjà articulé devant moi dans un de ces nombreux récits dont j'étais si fantastiquement devenu le centre; mais j'avais toutes les peines du monde a démêler celui auquel il se rattachait immédiatement, lorsque ledit M. Bonnissens interrompit tout à coup mes réflexions en me disant :
D'après les renseignements que nous venons d'ouïr, il paraîtrait que Victor Bonsenne a succombé, non pas à sa blessure, mais à,..
11 s'arrêta et reprit :
— Il faut que nous nous assurions de votre personne, et je vais d'abord vous faire fouiller. f
Je compris que c'était là le but où l'on voulait tendre, et je pensai aussitôt non-seulement aux papiers tle madame Deslaurières, mais à ceux de Justine.
Ce nom de Justine me reporta sur-le-champ à l'histoire de cette infortunée, et ce feu électrique de la mémoire, qui une fois qu'il a un lil conducteur court de l'objet le plus proche à l'objet le plus éloigné avec la rapidité de la foudre, cette étincelle, dis-je, alla frapper juste à l'endroit où donnait le nom de M. Bonnissens : c'était celui du médecin qui se trouvait dans la cabane de Moline la nuit où madame de Frobental y mit au inonde cette malheureuse enfant.
— Je ne suis pour rien dans la mort de M. Bonsenne, dis-je à M. Bonnissens; vous ne le croyez pas, mais...
— Hein? me dit-il.
— Je sais parfaitement où vous voulez en venir, et par quelle investigation...
— Monsieur, prenez garde à ce que vous dites!
— Monsieur, prenez garde à ce que vous faites! Je vous connais, monsieur Bonnissens.
— Plaît-il?
— Nous nous sommes déjà vus.
lime regarda encore, étonné de tant d'audace.
— Et, lui dis-je, il n'y a pas bien longtemps.
— Gomment ça?...
— Mais vous n'avez pas entendu que je vous disais que je demeurais rue de Provence, n° 3 ?
— Je lésais.
— Vous n'avez donc pas souvenance que c'est moi qui ai empoché une certaine demoiselle Justine^ d'être jetée par la fenêtre?
— Si fait... si fait...
-— En ce cas, je suis charmé que vous m'arrêtiez, car il
faudra bien que je comparaisse devant un autre juge que vous, et alors je lui demanderai ce qu'a pu devenir le procès verbal de tentative de meurtre commise dans ma maison.
— Bah ! il y a longtemps que je suis chargé de cette affaire.
Ceci m'arrêta à mon tour; mais je voulais atout prix n'être, pas fouillé, et, sans calculer la portée de mes paroles, je lui dis :
— Cependant il me semble que vous auriez dû vous intéresser à une femme qui est votre compatriote.
— A moi?
, — Née à quelques lieues de Mazamet... 11 me regarda.
— Vous me connaissez ?
— Oui, je connais le docteur Bonnissens.
— Mon père! s'écria-t-il en me regardant plus attentivement.
— C'était votre père? lui dis-je... Alors vous connaissez madame de Prémontré...
Le commissaire s'enfonça sur sa chaise, et sa figure prit une expression cruelle.
— Ah! dit-il, madame de Prémontrô... Mais qui êtes- vous donc, vous?
— Quelqu'un qui sait beaucoup de secrets... qu'on voudrait mettre dans l'ombre.
Le commissaire et Bonaventure se regardèrent. Je croyais les avoir frappés tous deux de terreur, lorsque le commissaire me dit d'un air presque câlin :
— Voyons, jeune homme, suivez-moi, nous avons àcauser de choses trop particulières pour rester dans un bureau d'où l'on peut nous entendre du dehors.
— Je vous suis, lui dis-je, monsieur.
Le commissaire ouvrit une porte, et j'allais entrer dans une pièce plus reculée de son appartement, lorsque la porte par laquelle j'étais entré s'ouvrit et je vis paraître M. Bonsenne.
— Qu'est-ce à dire? s'écria le commissaire.
— Il y a, dit M. Bonsenne, que je viens ici réclamer ce jeune homme.
— Qui ôtes-vous? fit Bonaventure pendant que le commissaire, tournant autour de M. Bonsenne et de moi, allait fermer la porte derrière lui.
— Je n'ai pas à vous répondre, dit M. Bonsenne à l'agent de police. Monsieur me connaît.
— Oui, je vous connais, monsieur Bonsenne, fit le commissaire ; vous êtes un des plus anciens habitants du quartier.
— Et je «suis le répondant de ce jeune homme.
— Et savez- vous où on l'a arrêté? fit Bonaventure.
— Silence ! fit le commissaire en revenant à sa place.
11 s'assit, rangea devant lui son cahier, ses plumes, son
1S 0LÏVIEK BUHAMEL.
écritoire, comme pour se donner le temps de mettre eti ordre les idées que l'apparition de M. Bousenne avait fait naître en lui.
— Eh bien, monsieur, lui dit M. Bonsenne, avez-vous fini? je n'ai pas de temps à peidre, et comme je suppose que ce jeune lumme n\st arrêté que pour quelque folie tiès-pardonnable, je me purte caution qu'il reparaîtra si cela est nécessaire.
Le commissaire de police ouvrit un tiroir et en tira des papiers qu'il se mit à feuilleter ; puis il reprit avec un air de satisfaction :
— Affaire de faux... c'est ça.
À ce mot, M. Bonsenne pâlit, et moi-môme je fus pris d'un effroi indicible... Je sentis tout à coup l'affreuse position de M. Bonsenne
On doit se rappeler qu'il m'avait chargé de retrouver son fils et que je lui avais fait dire que j'étais enfin sur ses traces. 1! devait doue s'attendre à ce que ju lui donnerais de ses nouvelles, et peut-être son empressement à me délivrer venait-il, indépendamment de sou amitié, de ce qu'il supposait que j'avais pu me trouver à quelque querelle où Victor m'aurait entraîné.
À vrai due, je ne vis point sur-le-champ, comme cela mapparuit mai; » tenant , jusqu'où pouvait aller la scène d'cxplkvtions qui allait commencer. Mais je prévis quelle ne pouvait être qu honiMe pour M. Bonsenne, et, emporté parcelle idée, je lui dis très- vivement :
— Tcikz, monsieur Bjnscnne, retirez-vous, laissei-moi seul. Je vous remercie de votre empressement ; mais un moment d'explication su frira, et j irai bientôt vous appren ire...
M. Bonsenne me lesurdait if un air effaré, comme s'il eût voulu deviner ce que je ne lui disais pas dans ce que je lui disais.
Malgré moi, je sentis ma parole s'arrêter devant ce regard ardent, et je balb rtiai quelques mots inintelligibles.
— M'appi cnJre... me dit M. B« nseune, mais quoi donc?
— Plus tard, et pas ici, lui dis-je.
— Il s'agit de Victor ! s'écria M. Bonsenne en me dévorant du regard.
— Bh bien oui ! loi dis-je.
, OLIVIEA DUHAMEL. 19
— Il est... il est arrêté? me dit-il avec un accent si désespéré que je itie sentis le cœur déchiré.
*- Non, luidis-je tristement.
~ Mais, qu'est-ce donc ? fit-il en regardant le commissaire ,etBonaventure.
— Eh bien, il est mort, lui dit celui-ci brutalement.
« — Mort! répéta M. Bonsenne... Lui... Victor!... à vingt-huit :ms... mort! Mai3 comment?... Mort!...
11 s'appuya sur le mur et me tondit la main...
Jamais je n'ai vu un plus complet changement s'opérer en un instant sur le visage d'un homme. Ce visage agité, mais ferme, ce regard vivant, cette énergie sérieuse, tout cela se fondit dans une expression de douleur presque enfantine, et il se mit à sangloter avec des gémissements convulsifs.
— Du courage! lui dis-je en lui serrant les mains... Il est mort, et vous savez que peut-être vaut-jl mieux qu'if en soit
.ainsi.
Cet homme, dont je venais d'apprendre quelques heures avant les sévérités implacables, ne me parut pointdigne, si je puis ni'exprimer ainsi, d'éprouver la douleur pleine de faiblesse qui l'accablait.
C'était la douleur d'un homme qui eût sacrifié toute sa vie à celle de 9011 fils, que je voyais devant moi; mais l'homme qui n avait pu avoir un moment des remords de sa conduite passée, ni faire plier son caractère de ferv même pour le salut de son lils, ne devait pas être affecté de cette manière; s'il entrait dans son chagrin des remords de sa conduite passée, ce cliagrin devait être plus sombre et plus ardent.
11 ne répondit point à ce que je venais de lui dire, et je continuai :
— Il faut tout vous dire, et quoique ce soit encore là un malheur, il vous rendra peut-être cet horrible événement moins douloureux.
Il me regarda en sanglotant toujours.
— Voilà monsieur qui venait pour l'arrêter ; vous saves pourquoi...
H continua à me regarder, et je pus, pour ainsi dire, voir enfla ses regards à travers ses larmes.
— Il est mort, n'est-ce pas? mort!...
Et il se remit à sangloter.
Ce que je voyais de M. Bonsenne était si étrange pour moi, que je me pris à regarder le commissaire et M. Bonaventure. Le commissaire, le nez en l'air, tenait suspendue entre ses doigts une feuille du dossier qu'il allait consulter, et il avait l'air aussi étonné que moi. Quant à Bonaventure, il ricanait dans ses favoris et murmurait :
— Qu'est-ce qu'ilNa donc, le père?...
A ce moment quelque cljose de plus extraordinaire encore se passa : M. Bonsenne s'était appuyé le dos à la muraille... il sembla que ses jambes ne pussent plus le soutenir, il se laissa glisser et s'accroupit lentement sur ses talons, et, prenant la position d'un enfant boudeur, il continua à sangloter en marmottant :
— Il est mort... Victor est mort!...
Je commençai à comprendre que la raison de M. Bonsenne venait d'être frappée fl'une atteinte terrible, et de l'étonnement peu sympathique que me causait cçtte douleur si étrangement exprimée je passai à une terreur véritable.
—/Mon ami, m'écriai-je, revenez à vous ! c'est moi qui vous parle... C'est moi, Michel...
Des sanglots et des larmes qui tenaient de l'idiot me répondirent encore.
M. Bonsenne ouvrit de grands yeux... regarda tout autour de lui et se mit à dire :
— Il est mort, n'est-ce pas?... il est mort... Ah! bien, il est mort!
Le commissaire sonna, un homme parut.
— Reconduisez cet homme chez lui, dit M. Bonnissens en montrant M. Bonsenne.
— Permettez, lui dis-je; il faut que je prévienne sa femme, sa fille...
— Vous oubliez que vous êtes arrêté, me dit-il...
— Comment! m'écriai-je, vous oseriez...
— Allons, fit le commissaire en se levant, enlevez cet homme; et vous, gendarmes, prenez garde à celui-ci.
A ce moment, furieux et prêt à me porter à quelque violence, j'aperçus de l'autre côté de la porte restée ouverte Guillotin, que j'appelai et qui entra, malgré les cris de M. Bonnissens.
— Reconduisez monsieur chez lui...
— Mais qu'y a-t-il? me dit-il.
— Assez ! Gt le commissaire-, emportez cet homme et sortez tous...
— Un moment! fit Guillotin; et ce jeune homme?... Le commissaire se leva et s'écria d'un accent furieux :
— Ah çàl est-ce que tout le monde va venir faire la loi ici?...
— Mais je connais M. Meylan, fit Guillotin, que le bon gendarme poussait par derrière.
— Monsieur, M. Meylan est accusé d'avoir empoisonné Victor Bonsenne.,
— Moi?... m'écriai-je.
— Vous...
Je n'avais pas eu le temps de prononcer une parole, tant [avais été atterré sous cette horrible inculpation, que je vis s'avancer au milieu de la chambre un nouveau personnage, et je ne sais si je l'eusse reconnu tant il était changé depuis le jour où je l'avais quitté. Cependant je courus à lui en m'écriant :
— Duhamel!... Duhamel!... •
— Monsieur le commissaire, fit Duhamel du ton le plus hautain, M. Victqr Bonsenne est mort des suites d'un duel avec moi.,.
— Et qui ôtes-vous? fit le commissaire sans lever les yeux. Olivier tendit une lettre au commissaire.
— Voici mon nom et mon adresse, lui dit-il, voyez.
Le commissaire, après avoir lu l'adiesse, tressaillit, regarda plus attentivement le nouveau venu.
— Vous, monsieur!... dit-il d'un ton craintif.
— 11 suffit, lui dit Duhamel en l'interrompant. Vous pouvez du reste lire le contenu de cette lettre, elle est de M. Victor Bonsenne.
Le commissaire décacheta la lettre avec un profond respect et s'inclina encore.
— Vous allez immédiatement remettre ce jeune homme en liberté, dit-il en me montrant.
— Mais je ne sais si je dois...
— Je le veux, fit Duhamel.
La porte de la chambre où l'on avait voulu me conduire s'ouvrit, et je vis paraître M. de Sainte*Mars, qui probable-
ment était là depuis le commencement de mou ç&trevut avec le commissaire.
— Ce jeune homme ne doit point être relâché.
— il est accusé d'empoisonnement, ait, {kroaventurç. Duhamel le regarda.
— Prenez le nom de l'homme qui dit cela, fit-il au commissaire.
Le commissaire répondit :
— Je le sais.
M. de Sainte-Mars parut à son tour interdit de la condescendance du commissaire de police, et, après un moment de réflexion, il reprit :
— Je ne sais si cette accusation a le moindre fondement; mais ce que j'affirme, moi, comte de Sainte-Mars, c'est que M. Me vlan sest emparé chez M. Bonsenne de' papiers à lui confiés et qui intéressent l'honneur d'une famille, et ce sont ces papiers que je réclame.
— D'où savez-vous que je les ai?
— Qu'est-ce que ces papiers? me dit Olivier.
# — D abord, lui dis-je (répondant à ceîui qui avait été mon camarade comme à un homme d'une autorité supérieure, soumis que j'étais sans m'en apercevoir à la dignité impérieuse avec laquelle il s'exprimait et au respect servile que lui montrait le magistrat), d'abord, lui dis-je, il y a que la plus grande partie de ces papiers ne concernent nullement monsieur et ne touchent qu'à des secrets de la famille de M. Bonseiine. Quant à l'autre partie de ces papiers, ils doivent appartenir à une malheureuse fiile que M. le comte de Sainte-Mars poursuit depuis longtemps pour les lui arracher...
— Quoi! s'écria Olivier, c'est là le comte de Sainte-Mars?...
— Moi-même, dit celui-ci avec insolence.
Olivier s'approcha de lui, et, lui montrant le commissaire d'un geste impérieux, il lui dit :
— Demandez mon nom à monsieur...
— Vous vous moquez de moi! lui dit M. de Sainte-Mars.
— Je vous dis de demander mon nom à monsieur...
— Allons donc! vous me prenez pour un poltron de comédie ! fit de Sainte-Mars, et pensez- vous me faire peur avec vos airs de mélodrame?... Méiez-vous de vos affaires...
— M* plus grande affaire en ce. moment, c'est de vous
avoir rencontré, et le seul parti que vous ayez à prendre, vous le comprendrez quand vous saurez mon nom.
— Mais dites-le donc!...
— J'ai juré de ne plus le prononcer, fit Olivier.
— Voyons, quel est ce monsieur? lit M- de Sainte-Mars. Le commissaire lui tendit la lettre; M. de Saiute-Mars lut
Pa<}resse.
Un tremblement convulsif s'empara de lui , la lettre lui échappa des mains et tomba sur le bureau où Duhamel la ramassa.
— Je serai à vos ordres partout où il vous plaira de me rencontrer, dit M. de Sainte Mars.
Olivier sourit tristement et repartit:
— Non, monsieur ; il y a des gens dont on ne se venge pas.
— Monsieur!...
— On les livre aux tribunaux, ajouta-t-il tout bas, s'ils veulent être insolents; mais il y a aussi des noms qu'on respecte et qu'il ne me convient pas de salir...
M. de Sainte-Mars s'inclina avec un sourire amer, et, me regardant :
— Mais il me semble, ajouta-t-il en me désignant, que monsieur m'a écrit pour nie demander compte dune mission dont il m'avait chargé.
M. de Sainte-Mars ne m'adressait sans doute cette provocation que pour se relever aux yeux des auditeurs de celte scène, de la piètre figure qu'il y faisait depuis l'arrivée de Duhamel.
— Pardieu! lui dis-je, monsieur, il paraît que ma présence était nécessaire pour vous le rappeler, et que si nous ne nous étions jamais rencontrés face à face, je n'aurais pas obtenu l'explication que je vous avais demandée.
^-Et peut-être, quand vous saurez ce que c'est que monsieur, ne voudrez-vous pas la lui demander, lit Duhamel.
— Monsieur!...
— Du reste, ce n'est pas ici qu'une pareille explication peut avoir lieu, et nous ferçns bien de laisser monsieur à des occupations plus sérieuses, fil Olivier en montrant le commissaire.
Nous quittâmes donc le cabinet de M* Bonnissens, et je trouvai en bas M. Bonsenne , que Guillotin avait fait monter dans un iiacre.