‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 52 sur 71 · LE BIVOUAC · texte numérisé non relu

LE BIVOUAC

Vers la même époque, une scène toute différente se passait dans le midi de la France.

Dans un village d'assez pauvre apparence, situé en avant de Toulouse, et entre cette dernière cité et Narbonne, deux hommes se promenaient à la lueur d'un feu qui avait été allumé au milieu de la rue ; la lueur mourante de ce foyer presque éteint laissait voir ça et là les chevaux tout harnachés , attachés par la bride aux grilles qui défendaient les fenêtres basses des quelques maisons de ce hameau.

Ces chevaux paraissaient harassés de fatigue, et les cavaliers auxquels ils appartenaient, étendus par terre, dormaient de ce sommeil invincible auquel l'approche du danger le plus imminent ne peut soustraire celui qui en est accablé.

A tous ces indices, on pouvait reconnaître une halte d'un moment, après de longues heures d'une marche forcée.

Indépendamment des deux hommes qui se promenaient, ainsi que nous l'avons dit, un autre veillait encore : c'était un soldat en faction devant la porte ouverte d'une maison dont les fenêtres éclairées attestaient que Ton veillait aussi à l'intérieur.

Il faisait partie des cavaliers dispersés dans le hameau, et son cheval était attaché à côté de lui.

Le plus souvent, il marchait avec une rapidité fébrile, comme s'il eût voulu chasser le sommeil par l'acfivité du mouvement, et combattre l'accablement de la lassitude en s'imposant une nouvelle fatigue.

Quant aux deux autres individus, il est. probable qu'ils n'avaient point eu à suivre la marche du détachement, car ni

90 OLIVIER DUPAMEL.

l'un ni l'autre n'avaient aucun signe de la fatigue qui accablait tous les autres.

Le plus âgé des deux était vêtu comme un bourgeois ; le plus jeune, qui paraissait avoir à peine vingt ans, avait le petit uniforme d'aide de camp, et écoutait plus qu'il ne parlait.

Le plus âgé était ce Bonnissens que nous avons trouvé chez M. de Barbasan, sous le nom de Bernard; et le plus jeune était le même Maximilien de Sainte-Mars qui était singulièrement mêlé à ma vie personnelle.

— Comprenez-moi, lui disait Bonnissens; tout est fini à Paris à l'heure qu'il est. L'Empereur est déchu ou prisonnier; le maréchal Soult est un fou de prétendre s'opposer à la marche du duc de Wellington ; il sera vaincu, et votre père, en lui amenant l'armée du duc de Pavie, ne fera que conduire un plus grand nombre de Français à leur perte. Tandis que si, par son inaction (et par ce temps de désordre un prétexte est bientôt trouvé) , il avait l'art de ne point se mêler à cette bataille, il nous serait facile de présenter cette inertie comme

' une coopération active au triomphe de la cause à laquelle j'ai voué mon existence.

— Ceci est bien hardi! répliqua le jeune de Sainte-Mars, car je n'aurais qu'à répéter un mot de ce que vous venez de me dire , et il serait homme à vous faire sauter la cervelle sans autre forme de procès.

— On ne tue pas un homme sans jugement, tout général de division qu'il est, répliqua M. Bonnissens, et ce n'est pas là un danger qui puisse m'effrayer.

— Si c'est un procès en forme qu'il vous faut, répliqua de Sainte-Mars, je n'ai qu'à réveiller ce gros garçon qui dort làbas, la tête sur son porte-manteau ; il s'appelle Bonaventure, il est brigadier de la prévôté, et il est capable de vous organiser en un clin d'oeil un petit tribunal militaire, qui vous jugera en une minute, et dont il exécutera le jugement en une seconde, en vous chantant tout doucement dans l'oreille :

La bonne aventure, ô gué !

La bonne aventure!

— Peut-être que si je le regardais en face, répliqua Bernard , il n'y mettrait pas tant d'empressement que vous croyez.

Peut-être perdrait-il plus d'une heure à organiser ce tribunal, que vous prétendez qu'il peut créer en une minute.

Peut-être ce tribunal mettrait-il plus d'un jour à me condamner ; et s'il arrivait que, malgré tous ces délais, je fusse remis à M. Bonaventure pour être fusillé, il se pourrait encore que sa carabine et celles des hommes qu'il commanderait fissent long feu*

Le jeune de Sainte-Mars regarda l'homme qui lui avait parlé avec tant de sécurité, en présence d'un si grand danger.

— Et puis, ajouta Bonnissens ou Bernard, comme on voudra, il faudrait dire ce mot soit à votre père, soit à Bonaventure, et ce mot, monsieur le comte, vous ne le direz pas.

Bernard baissa la voix et ajouta :

— La belle Fanny , la fille de ce soldat (il indiquait celui qui était en faction à la porte de la maison), cette charmante enfant que votre père fait si tendrement élever, a quitté Paris à l'approche des ennemis , et est revenue à Toulouse où sa maîtresse de pension a cru qu'elle serait;plus en sûreté.

Mais M. votre père et le sien ne savent point où elle est, à Toulouse. Je le sais, moi, et sais de quel prix vous me paierez son adresse.

Maximilien ne répondit pas.

Bernard continua :

— Qu'est-ce que je vous demande pour prix du service que je veux vous rendre ? la chose du monde la plus aisée :

Un aide de camp du maréchal S... est venu apporter de sa part une lettre au duc de Pavie.

A moitié chemin, il a rencontré votre père dans ce village. Tout dormait, excepté vous.

Vous alliez, avec l'escorte qui vous accompagne, rejoindre le duc, et vous avez dit à l'aide de camp du maréchal S... que ?ous arriveriez plus tôt que lui auprès du duc de Pavie, et que vous vous chargiez de lui remettre cette lettre.

Eh bien, cette dépêche, il faut qu'elle ait été égarée, perdue, et qu il n'en soit plus question.

— - Cela serait possible si l'aide de camp du maréchal S... ne devait pas dire qu'il me l'a remise.

— Qui sait, répondit Bonnissens d'un ton qui fit tressaillir le jeune militaire, qui sait si l'aide de camp n'a pas été tué en retournant vers Toulouse ?

— Que voulez-vous dire? reprit M. de Sainte-Mars.

— 11 y a tant de choses possibles, repartit Bonnissens.

— Mais ce qui ne l'est pas, reprit M. de Sainte-Mars, c'est qu'on ne m'ait pas vu recevoir cette lettre; c'est que je ne l'aie pas moi-même remise à mon père...

— Qui, pressé de prendre quelques heures de repos, l'a jetée sur la table qui est tout près de son lit, et d'où Von peut l'apercevoir d'ici. Voilà surtout ce qui vous rend possible, à vous, de la faire disparaître, car vous n'en êtes plus responsable.

— Mais c'est mon père qui en deviendra responsable! reprit de Sainte-Mars.

— Qui sait? dit Bonnissens; peut-être dans huit jours sera-t-il ravi d'avoir commis cette faute.

— * Mais s'il apprenait que c'est moi qui ai fait cette soustraction, il serait homme à me faire sauter la cervelle, sans que mes regards eussent le pouvoir de l'arrêter, comme vous prétendez que les vôtres arrêteraient ceux de notre brigadier Bonaventure.

— Il est possible, il est même certain qu'à moins que vous ne le lui disiez, il ignorera cette soustraction; mais ce qu'il apprendra certainement, si vous n'enlevez pas cette lettre, c'est que, avant de venir le joindre, vous avez profité de son absence pour faire sortir la belle Fanny de son pensionnat.

— Moi! s'écria de Sainte-Mars en tressaillant.

— Vous-même... attendez...

Et en parlant ainsi, Bonnissens tira un petit portefeuille de sa poche et parut y chercher quelques renseignements.

11 se pencha vers le foyer et, à la clarté qu'il répandait encore, il lut les quelques lignes suivantes :

« Le 2 janvier, sortie à quatre heures ; — diner chez Beauvilliers; — menée à Feydeau; — rentrée en fiacre à onzeheures et demie.

» Le 8 janvier, sortie à la même heure; — dîner à Saint- Cloud; — rentrée à neuf heures.

» Le n janvier, sortie à six heures ; — diner dans un cabinet particulier, no 7, chez Véry.

» Soirée passée au café de la Montansier. »

Bernard s'interrompit et dit au jeune de Sainte-Mars :

OLIVIEK DUHAMEL. ' 9$

— Le lieu n'était pas de bon goût...

\ Puis il continua :

« A minuit, deux dominos loués chez Babin; — à minuit et demi, entrée à l'Opéra.

» Le 12, logée hôtel des Princes, rue de Richelieu. » Le 13, le H, le 15... »

— 11 est inutile, fit Bernard en ricanant, de parler de ce jour-là.

« Le 16 au matin, ramenée à son pensionnat dans la voiture de poste de M. de Sainte-Mars, qui part une heure après pour rejoindre son père.

» Le 17, chassée du pensionnat; mise en diligence pour retourner à Toulouse, chez sa tante. »

Après cette lecture faite avec un accent railleur, Bonnissens ajouta, tandis que le jeune officier le regardait d'un air épouvanté : t

-— Voici une note qui clôt ces renseignements; écoutez-la bien, je vous en prie.

« Une personne qui s'intéresse à la jeune fille en question a obtenu de la maîtresse de pension qu'elle donnerait pour prétexte à l'expulsion de cette pensionnaire la nécessité où elle s'est crue de la renvoyer à ses parents, quelque éloignés qu'ils fussent, comme elle a fait pour beaucoup d'autres dont la famille résidait à Paris, cette nécessité lui étant imposée par l'approche des armées étrangères.

» Ce prétexte couvrait suffisamment l'honneur de la maison de madame. Elle n'aurait aucun intérêt à dire la vente, à moins que la personne qui le lui a suggéré ne lui ordonne de le faire. Mais cet ordre ne lui sera donné qu'autant qu'on n'aurait pas pu obtenir de M... (Vous voyez, dit Bernard, qu'on s'est dispensé de mettre le nom) le service qu'on lui demandera.

Bernard referma son carnet et le remit tranquillement dans sa poche; puis, sans que M. de Sainte-Mars pût trouver une parole à dire à l'homme qui possédait un secret qu'il croyait en sûreté dans le cœur de Fanny, et qui venait de le lui jeter à la face, à si peu de jours d'intervalle et à plus de deux cents lieues de distance, le terrible corrupteur continua ainsi :

— Si votre père me faisait sauter la cervelle, dans le ras

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où vous lui répéteriez un mot de ce que je vous propose, que penseriez-vous qu'il fit si, moi, je lui lisais une ligne de ce carnet ?

Vous savez la folle passion du comte pour cette jeune fille, il ne pense pas à moins que l'épouser, et c'est sur la parole d'honneur qu'il a donnée au soldat qui veille maintenant à sa porte, qu'il a obtenu de lui le droit de faire donner à sa fille l'éducation bien au-dessus de sa fortune et de sa position.

Vous saviez cela, jeune homme, et cela ne vous a pas arrêté.

Le jeune homme ne répondit pas encore; mais, après un moment d'hésitation, au lieu d'aller et de venir comme il lel faisait dans un espace circonscrit, il continua à marcher dans I la direction de la route, comme s'il eût voulu entraîner Bernard sur ses pas.

Mais, celui-ci s'arrêta à une certaine distance, et, jouant l sur les mots avec une effronterie inouïe, il reprit : i

— Sans aller si loin, M. de Sainte-Mars, je n'aurais qu'à m'arrêter à ce même soldat qui dort pour ainsi dire debout à la porte de votre père, et si à lui aussi je lisais une seule ligne de ce carnet, malgré vos épauleltes, malgré votre titre de comte, qu'il fût bien assuré, lui, que le fusil de Bonaventure ne le manquerait pas, il vous passerait immédiatement son sabre à travers le corps.

Le jeune de Sainte-Mars tressaillit d'un mouvement de rage et d'effroi à cette dernière parole.

— Oh 1 nous savons aussi, reprit Bonnissens en ricanant, que vous n'aimez pas beaucoup la vue de cet instrument de guerre, et votre père ne serait peut-être pas charmé d'apprendre que vous vous l'êtes laissé reprocher par un souslieutenant de chasseuraMe dix-sept ans, sans avoir trouvé autre chose à lui répondre qu'en votre qualité de lieutenant vous ne vous battez pas avec un inférieur...

Gomme ils parlaient ainsi, ils se trouvèrent en face du foyer dont une dernière lueur éclaira le visage du jeune homme.

Il était d'une pâleur livide; ses yeux, dont la pupille semblait se dilater dans l'ombre, comme celle des animaux de race féline, brillaient d'un éclat fauve et sinistre.

11 les attacha un moment sur Bernard, qui en supporta le

rayonnement avec une froide indifférence; puis, comme convaincu de l'inutilité de ses tentatives pour épouvanter ou séduire cet homme, il s'éloigna brusquement en disant :

— Attendez.

Bernard laissa entendre un petit ricanement satisfait, et, les mains étendues au-dessus des charbons brûlants, il resta à sa place aussi tranquillement que s'il se fût chauffé au foyer de sa maison, à mille lieues de toute espèce de danger.

Quant à Maximilien, il alla tout droit vers la porte où reposait son père ; Guillotin, qui veillait à la porte, ainsi qu'un soldat rivé à son devoir, se souleva du sommeil léthargique, qui l'accablait, pour faire le salut militaire à son officier.

Celui-ci entra dans la maison, et en ressortit presque aussitôt.

— Eh bien, dit Guillotin en le voyant répasser, votfe père?

— Il dort toujours, reprit Maximilien.

— Quand il s'éveillera, au moins n'oubliez pas la dépêche.

Le jeune de Sainte-Mars s'arrêta, mais ne répondit pas.

Bernard, qui avait entendu te peu de paroles, demeura immobile ; mais, après un moment d'hésitation, Maximilien s'avança rapidement vers Bernard, il l'entraîna à l'ombre d'une chaumière écartée, et lui remit une lettre sous enveloppe en lui disant:

— Et maintenant, dites-moi où demeure Fanny.

Bernard prit la lettre en examinant soigneusement le cachet, puis, ayant reconnu que c'était celle dont il voulait s'emparer, il répondit :

— Rue de la Pomme, dans une vieille maison garnie tenue par une vieille bohémienne qui s'appelle Téhéta, à l'enseigne du Nain.

Aussitôt après ces paroles, Bernard s'éloigna.

Et maintenant, que ce soit cette circonstance ou que ce soit tout autre motif, toujours est-il certain que l'armée du duc de Pavie n'assista point à la bataille qui fut donnée le lendemain à quelques lieues de là par le maréchal S...

UN TESTAMENT MOTITÉ

Si ceux qui lisent ces mémoires ont eu la patience d'arriver jusqu'à cet endroit, j'ose espérer que cette vertu déjà si longtemps éprouvée ne leur faillira pas, et qu'ils voudront bien me suivre dans les diverses scènes auxquelles il convient-que je les fasse assister pour qu'ils aient tous les secrets de l'histoire si compliquée qui a joué pendant quelques mois, sous mes yeux, comme une fantasmagorie dont je ne comprenais moi-même ni les liens ni les rapports.

Dans les premiers jours de 1815, l'hôtel de la princesse de Hatzfeld-OJimbourg était dans la consternation, la princesse avait fait mander, d'une part son confesseur, de l'autre le docteur Magnus.

Et comme la vénérable camériste qui présidait à la toilette de madame de Hatzfeld depuis plus de cinquante ans s'étonnait de l'insistance agitée avec laquelle la princesse demandait leur venue, celle-ci lui répondit :

— 11 est temps de mettre ordre aux affaires de ce monde, et de préparer celles de l'autre.

— Mais, lui dit la chambrière, vous ne vous êtes jamais mieux portée.

La princesse branla la tête d'un air de dédain et reprit :

— J'ai reçu la part du temps que Dieu accorde aux Olimbourg ; ce que je puis encore obtenir d'années sera une faveur de la Providence.

On se rappelle le portrait que M. de Favreuse m'avait fait de la princesse et des étranges manies qu'elle avait au sajet des prétendus droits de sa famille.

On se rappelle aussi que j'avais considéré comme une mauvaise plaisanterie de M. de Favreuse la prétention qu'il atlri-

buait à la princesse d'appartenir à une famille dont tous les membres avaient un droit consacré par, le temps à vivre un certain nombre d'années.

11 avait parfaitement raison, et madame de Hatzfeld avait vécu jusqu'à soixante-six ans avec l'intime conviction qu'elle ne pouvait pas mourir avant cet âge, et ne s'était nullement préoccupée de sa mort et des dispositions qu'elle pouvait avoir à prendre à ce sujet.

Mais une fois le temps révolu, l'heure sonnée, elle se mit en devoir de régler l'avenir.

M. de Favreuse, en m'esquissant le portrait de la princesse, m'avait bien dit aussi quelques mots de ses originalités et des idées étranges qu'elle se créait, et qui, une fois implantées dans sa tête,' devenaient la règle de sa conduite.

Mais je pense mieux la faire connaître en racontant les deux entretiens qu'elle eut, l'un avec son confesseur, l'autre avec son médecin.

Pour avoir une idée plus complète de ce qu'ils pouvaient être, il faut qu'on s'imagine la princesse telle que l'avait peinte M. de Favreuse, mais encore plussèche, plus maigre, avec son nez en damas pointu et tranchant, ses petits yeux gris ardent bordés de rouge, comme des saphirs entourés * de rubis, son vaste front plissé comme les manchettes d'un abbé, les lèvres minces et allant se perdre dans une bouche édentée,son menton saillant, son longcou dont on eût compté tous les muscles et toutes les rides, comme on eût compté les arêtes d'une colonne gothique sur lesquelles le sculpteur fait courir de légers branchages ; imaginez cette vieille tête sur un corps plus maigre encore, s'il est possible, ayant toute l'inflexibilité d'une planche, tandis que les bras et les jambes se meuvent avec la légèreté gigantesque d'un faucheux.

Imaginez cette image extravagante de la vieille fille plantée dans un vaste fauteuil de cuir de Hongrie auquel elle donnait relativement l'apparence d'un canapé par le vide qu'elle y laissait ; imaginez la princesse de Hatzfeld, à qui l'âge n'avait jamais délié la langue sur un sujet qui pouvait laisser supposer qu'elle fît une différence entre un homme et une femme.

Et voyez là, en face, H. Hothnitz, jeune prêtre aux manières élégantes, à la figure papelarde, sachant faire jouer

avec une égale facilité l'éclat de son bel œil bleu et celui du diamant qui pare lç, petit doigt cfe sa main blanche et potelée; il parle doucement, lentement, avec affectation et onction, et s'impose à chaque phrase un long soupir accompagné d'une grimace rétractée des lèvres qui lui permet de montrer les plus belles dents du monde.

Il est en face de madame de Hatzfeld, un peu à sa droite, et attend, de l'air le plus humblement satisfait, que la princesse daigne lui parler.

Et de même, en face de la princesse, mais un peu à gauche, est assis Magnus, aussi négligé de sa personne que l'abbé pouvait être soigné, les mains d'un jaune crasseux, les ongles couronnés d'un noir irréprochable;- sa figure de la couleur de ses mains, l'œil empâté, la lèvre épaisse et pendante, la parole lourde, aussi contrarié que malheureux d'avoir été arraché à son cabinet d'étude où il passe son temps, lisant, commentant, et, pour nous servir d'une expression de la princesse :

« Mangeant d'une main pendant qu'il dissèque de l'autre. Voilà les deux personnages que la princesse avait fait mander en toute hâte, et voilà comment commença l'important entretien pour lequel elle les avait fait appeler.

— Messieurs, dit la princesse, j'ai besoin aujourd'hui de vos lumières et de votre franchise, je compte qu'elles ne me manqueront pas.

J'y compte tellement, que je me garderai bien de vous dire, ni à l'un ni à l'autre, que je puis vous récompenser, cela blesserait votre désintéressement et je vous prie d'agir comme si je ne vous avais pas parlé.

L'abbé Hothnitz regarda la princesse avec la défiance d'un homme qui soupçonne qu'on se mogue de lui, et il ne bougea pas.

Quant à Magnus, il n'avait entendu de la phrase entortillée de madame de Hatzfeld qu'une seule chose, c'est qu'on avait besoin de sa franchise et de ses lumières, et comme il étais trop honnête homme-pour ne pas les tenir toujours au service de celle qui le logeait dans un pavillon de son hôtel, e: qui lui donnait d'honorables appointements, il ne bougea pa? non plus, trouvant inutile toute protestation d'obéissance i ce sujet.

OLIVIER BUHAMBL. ™>

La princesse continua avec le même flegme :

— Vous me permettrez, messieurs, de procéder par ordre. Ce sera d'abord vous que j'interrogerai, monsieur l'abbé; le docteur viendra ensuite; puis, lorsque j'aurai recueilli les renseignements que j'attends de chacun de vous, je prendrai ma décision et je la ferai connaître...

La princesse s'arrêta à ce mot, car l'abbé s'était incliné comme pour remercier de la confiance que madame de Hatzfeld allait leur témoigner; mais celle-ci reprit en pinçant ses lèvres :

— Je la ferai connaître à ceux qu'elle concerne.

La réticence ne parut pas charmer le confesseur; cependant il reprit d'un ton indolent :

— J'attends vos questions, madame, et j'y répondrai avec sincérité, quoi qu'il puisse arriver de mes réponses et à qui elles puissent s'adresser.

A son tour la princesse s'inclina, et reprit presque aussitôt:

— Monsieur l'abbé, pourriez-vous me dire quel est le but principal de l'institution du mariage?

 cette question l'abbé regarda Magnus, comme pour lui demander s'il avait bien entendu; mais le docteur avait été averti qu'il ne serait interrogé qu'en second lieu, et il s'était retiré en lui-même pour continuer une consultation relative à l'action du sang noir sur le cerveau. »

L'abbé fut donc obligé de s'en rapporter à ses propres oreilles ; comme tous les gens embarrassés, il lit une question au lieu d'une réponse.

— Pardon, dit-il, mais je prie Son Altesse de vouloir bien • me dire dans quel but elle me fait une question si...

L'esprit de l'abbé ne trouva pas d'épithète convenable pour qualifier la question.

La princesse, sans s'arrêter à l'impertinence de cette suspension, répondit :

— Je vous le demande, monsieur l'abbé, pour le savoir. Le prêtre était encore plus jaloux de savoir, lui, pourquoi

on le questionnait à ce sujet ; et, espérant le découvrir en engageant une espèce de dissertation à ce propos, il se rejeta au fond de son fauteuil, croisa ses jambes Tune sur Vautre, tira sa tabatière, y prit une longue prise de tabac ,

l'aspira, leva les yeux au ciel, gonfla ses joues, poussa deux ou trois gros soupirs et finit par dire :

— Madame, c'est une question immense qui embrasse toute la morale sociale et religieuse, qui même, et j'en appelle à l'avis du docteur, intéresse au plus haut point Thygiène de l'humanité.

Après cette phrase, à laquelle Magnus ne fit pas la moindre attention, l'abbé souffla encore une ou deux t'ois, et attendit une interruption qui pourrait l'aider à pénétrer dans le motif qui avait poussé madame de Hatzfeld à. le questionner à ce sujet ; mais celle-ci ne sortit point de la marche qu'elle s'était tracée, et reprit après une minute d'attente :

— Je vous écoute, monsieur; continuez.

— C'est qu'en vérité, madame, reprit l'abbé, la question est si vaste qu'il est difficile de savoir par quel côté je dois l'aborder.

En effet, sous le point de vue dont je vous parlais tout à l'heure, l'institution du mariage, en créant des obstacles invincibles à l'alliance trop fréquente des individus d'une même famille, a protégé l'espèce humaine contre la dégradation où elle fût tombée physiquement et moralement par ces alliances monstrueuses, ainsi que cela s'est vu en Egypte où la race des Ptolémées était descendue...

— Pardon, fit la princesse en interrompant l'abbé, vous avez oublié le texte de ma question, et je ne crois pas que le but du mariage ait été d'empêcher les Ptolémées de se marier entre eux.

L'abbé comprit que la princesse voulait une réponse plus catégorique; mais comme lui-même voulait savoir à quoi pouvait lui servir cette réponse,. il reprit en s'inclinant :

— Si je ne réponds pas précisément à votre question, madame, c'est que je ne la comprends pas.

Le mariage est une loi sociale et religieuse; cette loi sociale et religieuse a pour but de maintenir dans de justes limites, de soumettre à ses saintes règles une passion que je ne connais pas, dont vous-même vous avez dédaigné l'empire, et qu'on nomme...

— Je sais au moins son nom, repartit la princesse d'un ton de vieille tille à. qui l'on vient de rappeler l'aridité dans

laquelle elle a vécu; vous me répondez comme si je parlais à un publiciste, et c'est à un prêtre que je m'adresse.

Veuillez donc me comprendre, ajouta-t-elie plus sèchement.

La loi divine ne dit-elle pas à l'homme et à la femme : Vous vous marierez?

— Sans doute, dit l'abbé, confondu par l'accent sévère de la princesse, et s'imaginant qu'il lui passait par la tête d'obéir à cette loi divine après soixante-cinq ans de célibat.

— Eh bien, monsieur, dans quel but la loi divine dit-elle à l'homme et à la femme : Vous vous marierez''

L'étonnement de l'abbé redoubla, et son embarras devint extrême.

Il considéra d'un air tout effaré madame de Hatzfeld, sans pouvoir pour ainsi dire comprendre qu'une pareille question eût pu sortir d'un pareil visage; puis, toujours plus préoccupé de l'idée que c'était pour son compte que la princesse le questionnait ainsi, il finit par répondre, en mâchant la moitié de ses mots :

— - Vous comprenez, madame, que si tous les hommes ou toutes les femmes, ce qui reviendrait absolument au même, vivaient dans le célibat, l'humanité serait bientôt effacée... ce que... Enfin, madame, le mariage a été institué pour...

La princesse se chargea d'achever la phrase, elle le fit avec une aristocratie allemande dont nous autres Français nous n'avons guère d'idée.

— Je comprends, dit-elle, que le mariage a été institué pour que le peuple ait des enfants, et la noblesse des héritiers.

— C'est parfaitement cela repartit l'abbé, et c'est ce que j'aurais répondu à Son Altesse, si j'avais pu croire qu'elle pût douter d'une chose si simple et si naturelle.

— Pardon, dit la princesse, elle n'est ni aussi simple n* aussi naturelle que vous vous l'imaginez.

Et la vieille, marchant avec l'intrépidité de son ignorance quasi séculaire sur un terrain à notre sens très-dangereux, épouvanta de nouveau l'abbé par la question suivante, faite sans le moindre embarras :

— Et lorsqu'on est marié, monsieur, n'est-ce p;:s un péché que de ne pas obéir à la loi divine, qui a institué le mariage, en n'accomplissant pas le but qu'elle lui a donné?

f/abbé regarda encore du côté de Magnus, comme s'il eût

102 OLFVJER DUHAMEL.

cherché dans les yeux de celui-ci l'assurance des paroles qu'il venait d'entendre ; mais Magmis était toujours enfermé avec lui-môme, et l'abbé fut abandonné à ses propres forces ; et il repartit, toujours avec l'accent d'un homme qui a peur de chacun des mots qu'il prononce :

— Il est certain, madame... que canoniquement... il y a péché lorsque... par... des raisons d'une manière quelconque... on manque... on évite le but...

La foi, dit-il plus rapidement, l'Ecriture dit : Crescite et multiplicamini ; donc il y a péché à ne pas lui obéir.

Après cette réponse, la princesse poussa un soupir de satisfaction et reprit en souriant :

— J'avais bien quelque idée de ce que vous dites là, monsieur l'abbé, mais je suis charmée d'en avoir la certitude. Cependant reprit-elle en se tournant vers le docteur, comme il serait inutile d'imposer des obligations impossibles à remplir, et qu'il se peut que le mal soit irréparable, il faut que j'adresse au docteur une question non moins importante que celle à laquelle vous venez de répondre.

Le docteur, ainsi interpellé, se tourna vers la princesse et attendit l'importante question.

La vieille princesse était toujours droite, pincée, sérieuse, et semblait profondément préoccupée de la pensée qui l'occupait.

Ce fut donc avec la même imperturbable gravité qu'elle adressa au docteur la question suivante :

— Jusqu'à quel âge une femme peut-elle accomplir le but de l'institution du mariage?

— Hein? fit le docteur en regardant à son tour l'abbé. La princesse répéta sèchement sa question.

Le docteur toussa deux ou trois fois.

— Accomplir le but du mariage... hum! Votre Altesse... me fait une question... qui...

Puis, tournant tout à coup la difficulté comme avait fait l'abbé, il reprit :

— Mais, qu'est-ce donc que Votre Altesse entend par accomplir le but du mariage?

— J'entends, répondit intrépidement madame de Hatzfeld, tout ce que le monde entend.

Cette vieille mémorable virginité de soixante-six ans, cou-

rant d'un pied alerte et imprudent sur ce terrain passablement équivoque, eût été un spectacle fort amusant pour quelqu'un qui n'en eût voulu voir que le côté plaisant.

Le docteur, qui ne riait jamais, ne put cependant y tenir et laissa échapper un gros murmure saccadé, ses joues se .trémoussèrent et son œil se ferma à demi.

Jamais Magnus n'avait poussé l'hilarité si loin, et il s'y abandonnait comme à une chose tout à fait nouvelle et agréable, lorsqu'un regard de la princesse arrêta soudainement cet accès intempestif.

Magnus resta la bouche ouverte avec un éclat de rire dans la gorge, si vivement intercepté qu'il faillit en suffoquer.

— Je ne plaisante pas, monsieur, et je vous prie de me répondre, fit la princesse d'une voix si sèche que le docteur se mit à trembler de tous ses membres ; cependant la nécessité d'obéir l'emportant sur sa frayeur, il essaya quelques paroles et il dit :

— Vous comprenez, Altesse, que... d'abord il est certain que la nature... a mis une borne à ce que... cependant la passion vit au delà de cette borne et... par exemple...

L'abbé était ravi du trouble du docteur... alors, celui-ci voyant dans le regard sardonique du confesseur qu'il s'égarait, crut devoir conclure par un exemple qui répondait triomphalement à la question.

— Ainsi, reprit-il... la duchesse de K..., qui est votre aînée, a un amant.

Ce fut le tour de la princesse de regarder l'abbé... Cette réponse lui parut monstrueuse ; elle interrogeait sur le but de l'institution du mariage et on lui parlait d'amant, et ce qui était surtout hors de toute croyance, un homme de l'espèce de Magnus osait tenir un pareil propos sur une personne du rang de la duchesse de K...

Madame de Hatzfeld se dit en elle-même :

— Mais ces gens-là parlent donc de nous ! Cependant, cette indignation fit place pour un moment à

la nécessité d'obtenir une réponse catégorique.

— Monsieur l'abbé, dit madame de Hatzfeld, tâchez de lui faire comprendre ce que je lui demande.

L'abbé était en proie à une supposition des plus extravagantes, relativement à la princesse ; il lui supposait le dé-

sir de se marier... et comme il avait cru entrevoir que ce désir, chez la vieille fille, était accompagné de celui de laisser des héritiers; comme, d'un autre côté, il avait mille raisons personnelles de désirer que la princesse ne fût sous l'intluence ou sous la direction d'aucune autre personne que de lui-même, il vint en aide au docteur, ce qu'il n'eût pas fait assurément en toute autre circonstance, et lui dit :

— Madame la princesse désire savoir jusqu'à quel âge une femme peut espérer être mère et avoir des héritiers.

— Ça dépend, dit Magnus; nous avons des exemples

Moi-même, au fait... dit-il, ma mère avait quarante-quatre ans quand je suis né...

— Ah! fit la princesse d'un air de satisfaction.

— Mais c'est déjà un exemple rare, fit l'abbé.

La duchesse hocha la tête et se mit à compter en marmottant ces mots :

— Ta, ta, ta, ta, ta... 1780... 1796... 1815... Ça fait... L'abbé était si convaincu que la princesse comptait pour

elle, que de son côté il marmotta :

— Ta, ta, ta, et ta, ta, ta... ça fait soixante-cinq ans. L'oreille de la duchesse était d'une extrême finesse ; elle

entendit, et, sans paraître émue du total, elle répondit froidement :

— Eh non ! Tabbé, ça fait trente-cinq ans.

— Trente cinq ans, JSt l'abbé, pour qui, madame ?

La princesse lança un coup d'oeil à l'abbé ; coup d'oeil qui repoussa sa curiosité au fond de son âme, tant il y avait d'étounement de l'impertinence d'une pareille question.

Après avoir ainsi remis chacun à sa place, la princesse prit un air plus gracieux et leur dit :

— Maintenant que, grâce à vos réponses, je suis sûre, d'un côté de marcher dans la voie de la religion, et de l'autre, de ne pas faire une entreprise inutile, de ne pas tenter une épreuve impossible, je vous remercie, et je n'oublierai pas vos bons avis.

Une inclination très-légère, mais qui comportait avec elle une invitation formelle de se retirer, termina cette courte allocution : et les deux conseillers intimes de la princesse quittèrent son salon, fort embarrassés de savoir : le premier, à quoi pourrait servir à une vieille fille de soixante-

cinq ans de savoir qu'un des devoirs de l'institution du mariage est l'accroissement de la famille ; et l'autre, que la femme peut accomplir ce devoir jusqu'à un certain âge, quarante-cinq ans tout au plus.

Maintenant, voici à quoi servit cette consultation, et voici la pièce originale à laquelle elle donna naissance :

« Testament olographe de la princesse Wilhelmine-Frédérique-Radegonde-Martiale de Hatzfetd, princesse d'Olimboiirg.

» Autant que mes paroles et mes conseils pourront se faire entendre pour la plus grande gloire de Dieu, je ne les épargnerai point et je ne les ai point épargnés à ceux sur lesquels ils peuvent avoir quelque empire.

» A défaut de mes paroles, et autant que mes actions, mes volontés pourront suppléer à l'insuffisance de mes paroles, je les mettrai au service de la très-sainte cause de notre Seigneur, dont j'espère la providence, grâce à la voie dans laquelle j'ai vécu et à celle que je compte suivre jusqu'à ma mort.

» Aiïermie dans cette sainte résolution, et éclairée par les conseils d'un prêtre prudent, j'ai considéré :

» 1° Que l'état du mariage comporte avec lui l'obligation de se donner des héritiers;

» 2° Que non-?euIem^nt c'est un devoir pour les familles nobles, qui doivent tenir à perpétuer leur race qu'elles repré sentent;.

» 3° Que c'est un devoir imposé par la loi divine qui a dit : Gretcife et multtplicamint

» Et, après avoir considéré ces raisons, j'ai encore considéré les faits suivants :

» 1° Ma nièce bien-aimée et chérie, Gertrude de Morden, est mariée au comte de Belnunce;

» 2° Par des raisons d'éloignement qu'il est inutile de dire ici, elle est dans l'état de mariage "absolument comme dans l'état de célibat, ce qui est contraire aux lois divines ;

» 3° Elle n'a point d'héritiers.

» Attendu ces considérations au nombre de trois, et ces faits également au nombre de trois, je prie, j'adjure, je conjure, au nom des devoirs imposés à l'épouse par notre trèssainte religion, ma très-chère et très-bien-aiméc nièce Gertrude de Morden, comtesse ue Belnunce, d'étouffer en son

cœur, d'oublier, de jeter sous ses pieds les causes d'éloignement qui l'empêchent d'accomplir ses devoirs sacrés.

» Je lui représente que sa résolution est un péché qui pè; sera sur elle au moment de comparaître devant Dieu; je lu1 demande de ne pas arriver devant son tribunal chargée du fardeau de ce manquement à ses devoirs.

» Je la prie par mes paroles, je la conjure par mes conseils, je l'exhorte par mes larmes de se laisser fléchir à ce sujet, lui assurant, si elle le fait, ma reconnaissance, ma bénédiction en ce monde, et mon intercession dans l'autre.

» Mais, comme il est possible que ni prières ni larmes ne puissent toucher cette âme égarée et engagée dans une mauvaise voie, je crois devoir ajouter âmes exhortations toutes pieuses la résolution suivante :

» Si de ce jour, 10 janvier 1814, à dix ans, ma bien-aimée nièce Gertrude -de Morden , comtesse de Belnunce , devient mère d'un ou de plusieurs enfants, je lui assure à elle ainsi qu'à sa" descendance, tant masculine que féminine, la propriété de tous mes biens dont l'inventaire exact est joint à cet acte : tous ces biens deviendront siens et propres, de façon qu'elle en puisse disposer en souveraine maîtresse.

» N'imposant aucune charge à cette pleine et entière donation que celle que ladite dame Gertrude de Belnunce voudra bien s'imposer pour récompenser les serviteurs qui sont attachés à ma maison ; m'en rapportant parfaitement à sa bonté et à sa générosité des soins de pourvoir au sort de chacun d'eux, selon ses mérites et ses besoins.

* Mais lui recommandant plus particulièrement le docteur Magnus et le digne prêtre Hothnitz, dont les sages avis et les bons conseils m'ont déterminée à l'acte que je fais aujourd'hui.

» Mais si, contre toutes mes espérances, ma bien-aimée Gertrude de Morden, comtesse de Belnunce, au lieu d'écouter la voix de Dieu qui lui parle par ma bouche, persistait dans la conduite irréligieuse et antimorale qu'elle tient depuis près de vingt ans en échappant à la loi divine du mariage, je déclare que mes vœux et ma bénédiction lui sont retirés sur cette terre; et qu'elle ne doit pas compter sur mon crédit dans le ciel pour lui obtenir le pardon de cette persévérance dans le crime.

» Je déclare aussi que toutes les propriétés dont l'inventaire exact est joint à cet acte, passeront, au délai posé par moi, à mon neveu Hercule, prince de Morden, que je n'ai jamais aimé, mais auquel je promets en même temps mes prières et mes vœux en cas de rébellion de sa sœur, devenue indigne de mes bontés par sa persistance à ne vouloir pas accomplir son devoir.

» Jusqu'au dit jour du 10 janvier 1825, mes biens seront gérés par l'intendant actuel, qui en placera les revenus actuels sur les banques impériales, de façon que tous ces biens et les capitaux provenant de leurs revenus annuels soient réversibles et tels qu'ils sont calculés en l'inventaire cicontre, à celle des deux personnes, la dame comtesse de Belnunce, ou le prince Hercule de Morden, qui se trouvera en mesure de les recueillir d'après la volonté que j'ai exprimée plus haut.

» Que Dieu éclaire ma très-aimée nièce Gertrude.

» C'est mon vœu de cœur et d'esprit... mais si elle persiste... qu'il l'accable et la punisse.

» Ceci est ma volonté franche et irrévocable.

» Fait, écrit et signé de ma main, en mon hôtel, le 10 janvier 1815, ne varietur.

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