‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 53 sur 71 · RÉSULTAT DU TESTAMENT CI-DESSU · texte numérisé non relu

RÉSULTAT DU TESTAMENT CI-DESSU

11 est possible que ceux qui lisent ces mémoires se demandent pourquoi, au lieu de continuer à leur raconter ce qui m'arriva personnellement, je vais jeter mon récit à des époques éloignées, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre et selon mon caprice (du moins le pensent-ils ainsi).

Si je faisais un roman, il est probable que j'eusse essayé de lui donner un autre ordre, de le commencer par le commencement et de le finir par la lin. '

Mais il faut bien le reconnaître, la vie n'est pas faite comme les livres bien faits.

Qu'on prenne un homme à partir du jour de sa naissance, qu'on le suive prudemment année par année, mois par mois, jour par jour, avec la prétention de conduire ainsi son histoire sans jamais se détourner de cette marche simple et régulière.

Voilà tout à coup un événement qui se présente, grotesque ou terrible : un passant soufflette cet homme, une femme lui fait des agaceries inx'écen tes.

— Pourquoi? s'écriera le lecteur.

— Ah! pourquoi? vous voulez le savoir.

— Oui, eh bien?

— Parce que...

Et ce parce que est une histoire à lui tout seul.

Exemple : Si le soufflet dont je viens de parler est donné en Corse,

Le parce que peut remonter à trois cents ans de haines héréditaires, envenimées par trente assassinats, trente enlèvements.:, trente, etc.

Ainsi, il est presque toujours vrai que, pour celui qui raconte sa propre existence, l'événement précède la connaissance des faits en vertu duquel il s'accomplit.

Cependant, comme dans le cas dont il s'agit je ne suis plus en cause, et que je raconte des incidents qui me furent étrangers, j'ai cru devoir, autant que possible, mettre chaque chose en son lieu; mais on doit comprendre que la scène que je vais raconter parut tout à fait inouïe a la comtesse de Belnunce.

C était dans le mois de février 181b, un an après l'entretien qu'elle avait eu avec M. de Barbasan.

La pai licipalion tiès-active du comte au renversement de Napoléon Pavait adn.irablement placé dans la nouvelle cour, et comme il n'était point de cesgons qui ont des remords de ce qui leur pitfite, il vivait le plus heureux des hommes; la pairie avait recomposé son dévouement hàlif, et le crédit dont U jouissait le faisait rechercher plus encore par ceux

dont il avait trahi les opinions que par ceux dont il avait servi les projets.

En effet, ceux-ci l'estimaient peu, mais ils pouvaient se passer de lui, tandis que ceux-là le méprisaient beaucoup, mais en avaient grand besoin.

De son côté, M. de Belnunce, comme pour racheter ce que sa conduite pouvait avoir d'équivoque, s'était fait bravement le protecteur de ceux que le nouveau gouvernement semblait repousser.

— J'ai donné, disait-il, une trop grande marque de dévouement au nouveau roî pour qu'il puisse me soupçonner.

Je suis bieu mieux placé que ceux qui lui ont été fidèles toute leur vie.

La trahison raisonne ainsi, et la trahison raisonne bien; en effet, depuis Henri IV il est passé en principe politique qu'on peut négliger les sincères amis, mais qu'il faut beaucoup faire pour les douteux.

Quoi qu'il en soit , M. de Belnunce était à cette époque, dans la meilleure position, il vivait tout en dehors de chez lui, et il se passait des semaines entières sans qu'il aperçût la comtesse.

Madame de Belnunce, au contraire, s'était presque complètement confinée dans son hôtel, ne voyant que quelques amis, parmi lesquels M. de Favreusc, mais ne confiant à aucun d'eux, pas même à lui, la cause de la profonde tristesse , du découragement extrême auxquels elle s'abandonnait.

D'une part, la trahison politique qu'elle avait inspirée à M. de Belnunce, et l'abandon de ses opinions qu'elle avait exigé de son frère, lui semblaient un crime dont elle était la cause et dont elle éprouvait tout le remords ; d'une autre, elle avait perdu vis-à-vis de ces deux hommes l'autorité que donne le malheur dont on est innocent.

Jusqu'à ce jour fatal, ce malheur n'avait été que pour elle, et ils n'avaient pas à le lui reprocher; mais une heure était venue où elle avait été forcée de le faire peser sur eux, une heure était venue où, pour sauver son honneur et le leur, elle leur avait dicté une autre conduite que celle qu'ils devaient tenir, et depuis cette heure les rôles étaient changés. M. de Belnunce avait le droit de parler de ses sacrifices à

là position exceptionnelle de sa femme, et M. de Morden arait déclaré qu'il lui faudrait un jour le salaire de la complaisance qu'il avait montrée.

Enfermée dans sa maison, elle s'était peut-être encore enfermée en elle-même.

Gomme nous l'avons dit , elle ne disait rien de ses chagrins à M. de Favreuse lui-même.

En effet, le comte l'aimait sincèrement, mais il manquait peut-être de cette délicatesse avec laquelle il faut parler aux aines malades.

D'ailleurs, dans un malheur irréparable, il n'y a rien de pénible comme de voir essayer de le réparer, et le comte, bien qu'arrivé à l'âge où l'on doit se résigner, le comte, dis-je, eût voulu le tenter, surtout s'il eût connu l'existence de Châristie.

Cette existence retrouvée et qu'elle protégeait par M. Bonsenne, le courageux effort de cette enfant pour rentrer dans la vertu : telle était la seule consolation de madame de Belnunce.

l)ans la solitude où elle vivait avec son remords et son chagrin, la comtesse ouvrait furtivement la porte à cette consolation, et si quelque joie entrait encore dans ce cœur flétri, si quelques larmes moins amères mouillaient quelquefois ses yeux, c'était quand elle pensait à sa fille, noble fille alors, victorieuse de son hideux passé, ange relevé de sa chute.

C'était donc là tout le bonheur de madame de Belnunce, et ce bonheur, elle en était jalouse; elle le cachait avec prudence, avec terreur; elle semblait pressentir que si une main étrangère y touchait, ce serait pour la flétrir.

Voilà donc quelle était madame de Belnunce à l'époque dont nous parlons.

Or, un soir qu'elle était demeurée seule avec ses idées, à l'heure où tous les gens de son service particulier étaient retirés, voilà qu'elle entend frapper légèrement à la porte de sa chambre.

— Qui est là? dit-elle fort étonnée.

— C'est moi, répondit M. de Belnunce.

La comtesse lui ouvrit avec empressement ; une pareille visite à une pareille heure ne pouvait être que le résultat de quelque sérieux événement.

11 n'y avait guère que les affaires d'une très-grande gravité qui amenaient entre M. de Belnunce et sa femme des entretiens en règle ; ils ne se voyaient, d'ailleurs, que devant leurs gens ou dans le salon ouvert les jours de réception; or le choix de l'heure paraissait annoncer un de ces importants entretiens.

L'entrée de M. de Belnunce confirma la comtesse dans cette pensée.

11 lui fit signe de ne pas faire le moindre bruit, ferma luimôme la porte avec précaution, sembla s'assurer du regard que les rideaux étaient exactement fermés, prit un fauteuil, le plaça d'un côté de la cheminée, en face de celui que la comtesse venait de quitter, et s'y établit comme un homme qui se prépare à une longue explication.

Dans les idées de madame de Belnunce, le costume môme de son mari était une preuve qu'il était conduit chez elle par un grave et puissant intérêt.

Depuis longtemps, leurs entrevues avaient un caractère ofliciel qu'ils observaient jusqu'à s'imposer vis-à-vis l'un de l'autre une tenue rigoureuse.

Ainsi, que M. de Belnunce dût entrer chez sa femme ou aller chez un ministre, il se croyait obligé au même costume cérémonieux.

Ce jour-là, au contraire, M. de Belnunce arrivait en pantoufles, enveloppé dans sa robe de chambre, comme un homme surpris à l'improviste par une nouvelle impérieuse, et qui oublie la réserve qu'il s'est impflfcée.

Quelle que fût l'appréhension de madame de Belnunce au sujet de ce que son mari pouvait avoir à lui dire, quoiju'elle attribuât à une circonstance pressante l'état dans lejuel son mari se présentait chez elle, elle remarqua ce fait lans un sens bien éloigné de celui-là.

Depuis vingt ans qu'elle était mariée, elle n'avait jamais reçu dans une seule circonstance qui eût môme l'apparence le cette intimité qui est la vie ordinaire de tout le monde.

Elle fut presque troublée d'une chose si simple, et cependant si nouvelle, et cet horame qui était son mari, assis au oin de son feu, à une heure du matin, en robe de chambre, i rendit toute timide.

Etait-ce un regret de ce qu'il n'en avait pas toujours été

ainsi, était-ce déplaisir de voir M. de Belnunce manquer à la règle sévère qu'ils s'étaient imposée mutuellement? ellemême eût rendu difficilement compte de l'impression qu'elle éprouva, car elle fut aussi mcertaine que passagère et fît bientôt place à la plus vive curiosité ou plutôt à l'inquiétude qu'elle avait éprouvée.

Elle s'approcha de la cheminée, mais au lieu de s'asseoir (comme si elle n'eût pas voulu se laisser imposer complètement cette entrevue), elle s'accouda de l'autre côté de la cheminée.

M. de Belnunce avait pris une pincette et ramassait de petits charbons qu'il jetait çà et là sur les bûches, en homme qui ne pense point à ce qu'il fait, mais à ce qu'il va faire, et qui cherche un biais pour y arriver.

Madame de Belnunce s'alarmait de plus en plus, supposant toujours que son mari lui apportait la nouvelle de quelque grave événement et croyant deviner dans son hésitation qu'il n'osait la lui dire ouvertement.

Tout cela ne dura guère qu'une minute, car madame de Belnunce, étonnée du silence de son mari, lui dit assez vivement :

— Eh bien, monsieur, qu'y a-t-ii?

M. de Belnunce rejeta la pincette dans son crochet, et st

penchant dans le fond de son fauteuil, il répondit :

— Il y a, madame, uue chose bien triste et bien grave sur laquelle je veux avoir une sérieuse explication avec vous.

— Qu'est-il donc arrivé de nouveau, monsieur? reprit madame de Belnunce, toujours en appréhension de quelqrn événement qui pouvait l'atteindre elle ou sa fille.

— 11 n'est rien arrivé de nouveau, reprit le comte avec uin politesse affectueuse; rassurez- vous.

Ce qui m'amène n'est pas un malheur d'un jour, un chagrin d'hier, un événement contre lequel il faille nous prô munir; c'est un malheur qui depuis longtemps pèse sur netre existence, un chagrin contre lequel je lutte depuis vingi ans.

La comtesse quitta la posture presque familière qu'eli avait prise, se redressa et, se reculant d'un pas, elle dit son mari :

— En vérité, monsieur, je ne vous comprends pas.

Le comte resta immobile et reprit avec une tristesse qui voulait être railleuse :

— Pourquoi donc vous épouvanter, si vous ne me comprenez pas, madame? pourquoi prendre cet air sévère, si vous n'avez pas deviné que c'est de notre passé à tous deux que je veux vous parler?

D'un mouvement rapide la comtesse saisit le cordon d'une sonnette, et reprit :

. — Vous oubliez, monsieur, que notre passé est entre nous un abîme où nous nous sommes juré de ne jamais regarder... ensemble du moins.

— Ne le regrettez-vous pas quelquefois, si vous y regardez seule?

— Assez, monsieur, dit la comtesse; voulez- vous donc que j'appelle?

—Pourquoi faire? reprit le comte; pour faire mettre votre mari à la porte par vos gens comme on fait d'un amant qui devient impertinent? Vous n'y pensez pas. i:'-'^

Nous sommes assez malheureux pour ne pas nous rendre ridicules.

— J'espère, monsieur, reprit la comtesse, que du moment que je vous aurai dit assez formellement pour que vous ne puissiez pas en douter que je refuse de vous entendre à ce sujet, vous me dispenserez de recourir à tout autre moyen.

— - Je suis moins rigoureux, madame, reprit le comte en donnant 5 ses paroles l'accent d'une prière, el lorsqu'il y a un an à peu près vous êtes venue chez moi...

La comtesse tressaillit.

— Gomme je viens aujourd'hui, reprit encore plus doucement le comte; lorsque vous me dites que vous aviez à me parler de ce passé...

La comtesse baissa la tête et s'appuya sur son fauteuil

— Lorsque, reprit le comte avec une sorte de respect, vous me demandâtes un sacritice cruel pour vous sauver des suites menaçantes de ce passé...

Madame de Belnunce pâlit et des larmes vinrent mouiller ses yeux.

— Lorsque enfin, reprit le comte, dominée par la puissance terrible et occulte qui vous poussait et dont vous n'avez pas osé ou voulu me dire le secret, vous m'avez menacé

114 OLIVIER DUHAMBL.

et supplié; j'ai insisté, j'ai combattu, je me suis môme emporté ; mais je vous ai écoutée, madame, et avant de savoir ce qui vous amenait, je ne vous ai pas pour ainsi dire chassée.

— C'est vrai, monsieur, dit madame de Belnunce en tombant assise sur son fauteuil, accablée de ce souvenir qui faisait son supplice de tous les jours et dont le comte s'armait avec une si cruelle douceur; c'est vrai, reprit-elle, vous n&'arez écoutée. Parlez donc, je vous écoute. ,

Le comte la considéra un moment, ainsi soumise et réduite à l'écouter.

Il avait habilement pris cet avantage sur la comtesse, mais il avait tiré de la circonstance qu'il venait de rappeler tout le secours qu'il pouvait en attendre en forçant madame de Belnunce à l'écouter, et maintenant il ne pouvait compter que sur lui-même pour faire réussir le projet qui l'amenait ; cependant c'était déjà beaucoup que d'avoir choisi l'heure et le lieu de la lutte et que d'avoir forcé son adversaire à l'accepter, car c'était une lutte qu'allait engager M. de Belnunce; et il est dii'GciJe de dire s'il ne mettait pas autant de vanité à triompher pour la gloire du triomphe que pour les avantages qu'il pouvait en retirer.

Le comte s'inclina comme pour remercier la comtesse de sa condescendance, car il semblait éviter de paraître vouloir faire parler son autorité ou ses droits.

Où voulait-il en venir? quel était son projet?

Voilà ce qu'il voulait cacher surtout à sa femme, jusqu'au moment où il l'aurait assez enveloppée de subtils raisonnements, jusqu'au moment où il lui aurait arraché assez de concessions pour pouvoir se dévoiler tout à coup.

En habile tacticien, il prit donc un immense détour et lui dit :

— Vous êtes d'une faipille dont la noblesse incontestable est de beaucoup plus ancienne que celle de la maison qui gouverne actuellement l'Autriche.

— C'est une de$ prétentions de ma famille, monsieur, dit la comtesse fort étonnée de voir son mari aborder un pareil sujet ; mais l'antiquité de ma maison doit fort jpeu importer à ce que...

— Pardon, fit le comte en interrompant sa femme toujours

avec la môme affectation de respect et de soumission; pardon, mais vous savez qu'il y a des idées toutes particulières qui se rattachent à cette antiquité : plus le pa*sé d'une famille est !ong et illustre, et plus elle désire prolonger dans . l'avenir celte illustration.

La comtesse fronça le sourcil ; si incertaine que fût la lueur qui vint en ce moment lui éclairer le but où son mari voulait arriver, elle se tint cependant en garde contre ses questions et se contenta de répoudre :

— Je sais que c'est le désir de toutes les familles nobles, et vous n'aviez pas besoin de me questionner à ce sujet.

Le comte s'inclina encore comme pour la remercier de cette nouvelle condescendance, et reprit d'une voix qu'il affecta de rendre aussi respectueuse que possible :

— Vous ne vous étonnerez donc pas, madame, si je vois avec regret s'éteindre en moi le nom d'une famille qui, si elle n'a pas l'antiquité de celle des Morden, se recommande cependant par quelques hommes marquants.

Soit que la comtesse vit toute la portée de cette confidence et voulût sur le-champ en prévenir les suites, soit que de bonne foi elle ne crût pas possible que M. de Belnunce eût des projets sérieux à cet égard, elle répondit avec la plus grande froideur :

— Voilà un chagrin qu'il fallait me confier il y a quelques années, monsieur; à cette époque nous vivions sous un régime qui reconnaissait le divorce, et il nous eût été facile...

— Ah! madame, s'écria le comte avec l'expression d'un véritable chagrin, me croyez- vous capable de vous avoir fait une pareille injure?

Je ne veux point faire d'hypocrisie avec vous, je ne vei^x point vous dire que j'ai été amené à regrettera malheur qui nous sépare par un de ces repentirs qui ne viennent que du cœur; non, madame, non, telle n'a pas été la marche de mes idées; mes regrets sont peut-être partis d'une cause sèche et égoïste, mais vous ne pouvez vous imaginer à quel sincère désespoir ils m'ont conduit.

— Je vous avoue, monsieur, reprit la comtesse, que tout ce que vous me dites me surprend doutant plus que j$ ne comprends pas dans quel but possible vous pouvez mç le dire.

— Vous voilà absolument, madame, comme j'ai été moimême, reprit le comte avec une sorte d'effusion.

La première fois que ces idées me sont venues, je les ai repoussécs en me demandant à quoi elles pouvaient me conduire, mais elles me sont revenues malgré moi ; alors je les ai acceptées comme un rêve, comme un roman ; je me suis laissé aller avec un charme douloureux à leur triste entrai nement, et il s'est trouvé que mon cœur souffrait encoiv plus que ma vanité du malheur de notre séparation.

— Monsieur de Belnunce, dit sévèrement la comtesse, je connais votre habileté à faire des romans; mais vous devez connaître aussi mon antipathie à écouter ceux de votre composition...

Elle s'arrêta et reprit :

-r- Pour les avoir trop écoutés peut-être* M. de Belnunce paraissait décidé à ne se blesser de rien de ce que pouvait lui dire sa femme, car il reprit aussitôt :

— Et c'est là sans doute mon plus grand crime, madame, d'avoir fait que vous ne pouvez plus croire à la vérité, parce que vous avez trop cru à ce que le monde appelle des mensonges, mais qui, après tout, n'est que la ruse des gens qui aiment bien.

La comtesse fit un mouvement hautain où perçait un sentiment de dégoût :

Le comte se hâta de reprendre :

— Mais n'engageons pas une discussion sur une chose ju gée sans retour entre nous; toutefois, madame, ne vous liez pas trop à votre perspioacité pour repousser ce que j'ai à vous dire, parce que vous croyez avoir deviné le but de ma visite.

— Je vous prie de croire, monsieur, reprit la comtesse avec dédain, que je ne m'en préoccupe pas.

— Je ne crois pas que vous puissiez même en avoir l'idée. dit le comte, et quoiqu'il vous intéresse beaucoup plus que vous ne pouvez le penser, je vous demanderai la permission de vous dire très-froidement, très-simplement comment celte pensée m'est venue.

Mon projet est réalisable : d'un mot vous pouvez en faire la consolation de ma vie et peut-être de la vôtre; d'un mo! aussi vous pouvez le laisser dans la catégorie des rêves et

des romans où vous dites que je suis si habile; la seule faveur que je vous demande, c'est de l'entendre.

— Parlez donc, monsieur, dit la comtesse avec impatience, quel est donc ce projet que ma volonté peut réaliser ou mettre au néant?

Le comte parut hésiter; il eut deux ou trois mouvements involontaires, comme ceux d'un homme qui se décide à dire tout à coup la vérité, mais à chaque fois il s'arrêta; et après quelques moments d'une lutte et d'une incertitude qu'il eut l'habileté de bien faire voir à la comtesse, il reprit tout à coup :

— Non, pas ainsi, vous vous épouvanteriez à ma première parole; et tenez, ajouta-t-il avec un attendrissement véritable, je veux vous sauver d'un premier mouvement où vous me refuseriez et d'un refus sur lequel votre orgueil ne pourrait pas revenir.

Et d'ailleurs, si j'ai été un fou, vous me le direz, et j'accepterai votre jugement avec d'autant plus de résignation que vous aurez entendu tout ce que je pouvais dire pour vous faire comprendre comment cet espoir m'est venu.

La comtesse était tout à fait tranquille ; rassurée sur la crainte qu'elle avait éprouvée à l'apparition de son mari, elle ne semblait plus éprouver que l'ennui de l'entendre, et elle se résigna assez bénévolement à cet ennui, mais sans se donner la peine de le lui dissimuler.

— Parlez donc, monsieur, dit-elle, parlez donc.

Et avec un dédain qui frisait l'impertinence, elle se plaça dans un fauteuil, dans la posture d'une personne qui est forcée d'écouter la lecture d'un drame ennuyeux faite par son auteur.

M. de Belnunce n'y prit point garde, ou, s'il le vit, il accepta ce dédain.

Son parti était pris sans doute à cet égard, et tant de résigaation de sa part eût dû annoncer à la comtesse quelle persévérance il comptait mettre à la réussite de ses projets.

— Oui, madame, reprit le comte sans regarder sa femme, et comme s'il se parlait plutôt à lui-môme qu'il ne lui adressât la parole; oui, madame, un mot, un hasard, une de ces questions qui passent sans cesse dans la conversation a été -le point de départ de toute cette histoire.

US OLiyiEft pupAyEt«

Il y a une ou deux semaines, chez le roi, quelqu'un, je ne sais qui, un émigré rentré avec Sa Majesté, s'est informé de ma position et m'a demandé, je ne sais comment, si j'avais des enfants, une fille, un fils; je lui répondis que non.

11 me présenta alors sa fille et son (ils, qu'il allait conduire chez Jfadame : c'pst un beau jeune homme, une belle jeune fille; et cet homme, je ne sais plus son nom, me semblait si lier et si heureux de l'admiration que j'éprouvai à la vue de ces deux beaux jeunes gens, que je ne sais pourquoi, pour la première lois de mei vie, je me sentis saisi d'un pénible sentiment devant le bonheur d'un autre : c'était comme de la malveillance contre des gens à qui je [ne pouvais en vouloir, c'était, que vous dirai-je? de l'envie, de la jalousie.

Le comte s'arrêta, comme s'il avait voulu calmer l'agitation qu'il éprouvait à ce souvenir.

Puis il reprit, sans paraître étonné du silence glacé de sa femme :

— Le tumulte de la réception effaça bientôt cette impression fâcheuse ; mais, comme ces maladies dont la première atteinte vous fait frissonner, mais qui s'endorment presque aussitôt pour ne se réveiller que plus tard par de légers symptômes, cette impression, qui n'avait été que d'un moment, me reprit $u cœur lorsque j'en étais déjà bien loin.

Pour la première fois de ma vie, le soir, en rentrant chez moi, je me trouvai isolé; je sentis le vide de ma maison, et je ne sais par quel ressouvenir étrange je revis près de moi ces deux beaux jeunes gens du matin.

Je les fis assister à ma rentrée ; je les assis à mon foyer désert; je fis plus, j'y fis asseoir leur mère que j'aimais et dont j'étais digne, et par je ne sais quelle faiblesse que vous devez trouver bien ridicule, je me mis à pleurer tout seul en pensant que c'était une scène, un rêve impossible, et rendu impossible par ma faute.

La comtesse se taisait, mais à la place du sourire sardonique avec lequel elle écoutait d'abord son mari, une froide gravité se peignait sur son visage.

Le comte, qui jusque là avait parlé pour ainsi dire devant lui , se tourna vers la comtesse et lui dit :

— Voilà le premier chapitre de mon roman, madame; il

OLIVIER DUHASEL. 1*9

n'est ni bien intéressant, ni trop invraisemblable, n'est-ce pas? <*■•*■

Elle ne répondit point et il continua :

— Je ne vous le cache pas, madame, je fus honteux de ma faiblesse; je fus honteux de mon repentir.

Si le vice vaut quelque chose, c'est par sa persistance, et je me méprisai d'avoir éprouvé le regret du mal que je m'étais fait et que je vous ai fait aussi ; mais, comme je vous le disais , la blessure était faite, et ayant pour ainsi dire calmé la souffrance qu'elle me faisait au cœur, je la ressentis par là vanité.

La pensée d'être père et d'avoir des enfants dont l'amour me consolât m'avait paru si niaise que je l'avais repoussée; alors je me sentis venir la pensée d'avoir un héritier de mon nom , et celle-là me persécuta avec plus d'obstination, cellelà, peut-être parce qu'elle ne s'adressait qu'à un sentiment d'orgueil, celle-là, je ne puis l'éloigner un moment.

Le comte s'arrêta encore, et se tournant vivement vers la comtesse, il ajouta avec un mouvement d'humeur chagrine :

— Faut-il vous le dire, madame ? dans le tourment de cette pensée incessamment acharnée à me poursuivre, je regrettai d'avoir laissé passer le temps du divorce.

Un divorce, en nous séparant, m'eût permis d'espérer que mon nom ne mourrait pas. Il n'y fallait plus penser; et alors la colère me prenait , je songeais à mes droits, à l'autorité, d'un mari, à je ne sais quelles extravagances que je voyais alors comme possibles, et dix fois j'ai été sur le point de venir ici vous imposer brutalement ma volonté et mes désirs. .

La comtesse, les sourcils froncés, le regard animé d'une secrète terreur, ne put cependant s'empêcher de murmurer d'un ton plein de dédain :

— Oh! monsieur! monsieur!

— Que voulez-vous, dit le comte en se levant subitement, c'est le second chapitre de mon roman, et vous devez reconnaître que si je ne m'y montre pas juste, j'y suis du moins sincère.

Sans doute que tout cela est odieux, tout cela est méprisable; mais enfin je n'ai point cédé à ces emportements, et si vous les connaissez, c'est que je viens de vous les dire.

120 OLIYIER DUHAMEL.

Hais pourquoi n'y ai-je point cédé, madame? probablement c'est parce que j'ai prévu l'inutilité d'une tentative, et je suis encore trop sincère pour ne point vous laisser tout l'honneur de ma résignation.

J'ai donc enfermé en moi tous ces désirs impossibles, et j'ai été assez maître de moi jusqu'à ce jour pour que tous ne vous en soyez point aperçue.

— U est à regretter que votre vertu n'ait pas été de plus loi gue durée, dit féchement la comtesse.

— Vous avez peut-être raison, madame, reprit tristement M. de Belnunce, mais vous ne savez pas tout.

Si j'ai été assez maître de moi-même pour ne pas vous ennuyer et fatiguer de récriminations odieuses et de propositions insultantes, je ne l'ai pas été assez pour m'empêcher de considérer enfin d'un regard sérieux la cause du malheur auquel je me trouvais réduit.

Oh! s'écria le comte en se rejetant sur le siège qu'il venait de quitter et en serrant les poings avec violence, oh! ce n'est pas volontairement que l'homme s'impose ces terribles examens de conscience où l'on se juge d'autant plus sévèrement qu'on ne peut pas se mentir à soi-même; on vit ainsi dix ans, quinze ans, vingt ans, dans une position funeste, avec le malheur autour de soi, et avec le pouvoir d'eu détourner la vue et d'en distraire son cœur et son esprit; mais un jour vient, une circonstance fatale arrive qui vous force d'y porter vos regards, et alors un pouvoir invincible vous attache à ce spectacle, vous en met sous les yeux tous les détails, toutes les causes, toutes les fautes : alors, madame, on se demande avec terreur si, dans ces vingt ans employés à s'étourdir, à oublier, il ne s'est pas trouvé une heure où il y avait place pour le repentir ; on doute alors de l'utilité de ce repentir; bien plus, on doute de l'inflexibilité de celle à qui on aurait pu l'adresser.

— Vous vous trompez, monsieur, dit vivement la comtesse.

— Vous vous trompez vous-même, reprit vivement le comte; cette heure viendra bientôt pour vous, si elle n'est pas encore venue , et vous vous demanderez alors si cette sévérité implacable dont vous vous êtes armée contre moi vous sera comptée devant Dieu comme une vertu, vous vous

demanderez si tant de persévérance dans le châtiment ne ressemble pas plutôt à une vengeance qu'à une résignation.

Vous douterez de votre vertu, madame , comme moi j'ai douté de mon crime, et vous penserez peut-être que mieux eût valu ne pas élre implacable, comme j'ai pensé que mieux eût valu pour moi ne pas me croire indigne de pardon.

La comtesse était bien loin d'être attendrie par ce que lui disait son mari, mais elle était émue.

La gravité de ses paroles, le sombre emportement avec lequel parlait M. de Belnunce la forçaient déjà à une attention sérieuse et inquiète.

Cependant elle répondit avec une dignité sévère :

— Ce qui a été pour vous un hasard a été pour moi l'occupation de ma vie, cet examen de conscience que vous avez fait dans un jour d'ennui et de désappointement, je l'ai fait tous les jours, et tous les jours, monsieur, je me suis de plus en plus affermie dans cette inflexibilité qui, selon vous, doit céder au premier doute qui s'élèvera dans mon cœur.

— Peut-être a vez-vous raison, madame, reprit le comte, mais moi, j'ai eu tort.

Si le repentir devait résulter pour moi de ce retour sur mon passé, je dois regretter de ne pas l'avoir fait plus tôt, alor3 même que vous n'eussiez pas dû accueillir le repentir qu'il aurait fait naître ; car il faut vous le dire, et c'est là une chose inexplicable encore pour moi , madame, ce n'est pas tant le mal que je vous ai fait que je regrette, c'est le bonheur que j'ai perdu.

À ce moment le comte, les yeux fixés au ciel, semblait en contemplation devant une image qui le tenait immobile sous le charme de sa présence.

— Oh! tenez, madame, dit-il, c'a été pour moi un désespoir profond que de me rappeler ce que vous étiez alors.

Mon Dieu, que de beauté partout, et sur votre visage et dans votre cœur! que de grâces et dans votre personne et dans votre esprit! quelle naïveté et quel saint enthousiasme ! quel courage dans votre amour ! Vous étiez belle, vous étiez charmante. Que vous méritiez d'être aimée et respectueusement aimée, et que j'ai été bien plus à plaindre que coupable de ne pas avoir compris tout ce qu'il y avait de

grandeur, de noblesse et de dévouement jusque dans l'aveu de ce malheur dont on s'est armé pour vous livrer à mot dont je me suis armé pour échapper à l'empire de votre supériorité!

La comtesse, vivement troublée, tenait ses yeux baissés pour cacher à son mari l'émotion qoi l'agitait au souvenir d'un temps où elle avait cru au bonheur. Le comte, sans s'arrêter à cette émotion, continua vivement :

— Car il faut vous le dire, madame, et c'est là un aveu que je puis vous faire, maintenant que j'ai bien pesé tout ce qui m'a poussé dans cette fatale voie.

Oui, je dois vous le dire, ce qui m'a le plus égaré, c'est la vanité.

Comprenez- vous cette Me? je vous aimais, mais, je ne sais, je me sentais tellement au-dessous de vous pour la grandeur des sentiments et des idées, que je m'en voulais de mon amour; ne pouvant vous égaler dans le bien, j'ai voulu vous dépasser dans le mal.

Tout cela est inexplicable, tout cela manque de raison; mais la vérité, c'est qu'il est venu une heure où j'ai voulu vous punir de mon infériorité en vous disant : Vous êtes belle, vous êtes riche, vous êtes noble, vous êtes noble et supérieure; eh bien, moi je n'ai voulu de vous que votre fortune, je Tai et je dédaigne tout le reste.

J'ai pris cela pour de la grandeur et de la puissance.

(Test une horrible perversité, direz-vous? Non, madame, non, ce n'est pas de la perversité, non; c'est ce fatal espri de raiUerie et de moquerie que nous a légué le dernier siècle ne croire à rien, n'estimer lien, voilà comment nous avec* été élevés par l'esprit des philosophes! Jouer tous l«s grave sentiments, feindre toutes les nobles pensées, pour trompe la crédulité, voilà à quoi nous avons été habitués par i'espde cette cour aveugle et frivole qui a conduit la noblesse à» perte; voilà ce que j'étais quand je vous ai trouvée pour votr* malheur et le mien; car moi, madame, je me méprise asse pour me rendre au moins cette justice; non, je n'avais pas .< cœur méchant, ni les iuclinations perverses; je vous aimai? ^ tous aimais trop, puisque j'ai eu peur de mon amour, puisque, emporté par ce délire de corruption, je vous ai sacrili* 'précisément parce que je vous aimais, précisément potf

OLIVIER PUHAMEL. 1)S

Dir raison de cette passion et de ce culte que je vous avais

nés.

l'ai fait comme le misérable qui brise l'image du Dieu

quel il dit de ne pas croire, et qui la brise cependant

rce qu'elle l'épouvante, oubliant que cette terreur et son

me lui-même sont une preuve de sa foi.

Oui, madame, c'est une chose folle et inouïe, c'est parce

e je vous aimais au delà de Pamour qu'une femme me

nble mériter, que j'ai été indigne et : infâme envers

us! .

2e n'est pas en vain qu'une femme comme madame de Inunce vit avec sa pensée, et non avec son cœur, pendant longues années ; quoi qu'elle en ait, la passion de l'amour ccupe, et ne pouvant plus ou ne voulant plus l'éprouver, e y rêve; après en avoir considéré les aspects généraux , e en recherche les mystérieux détours; après en avoir miré les grands effets, elle en étudie les subtilités. Madame de Belnunce était Allemande et enthousiaste, 'tait plus qu'il n'en fallait pour avoir souvent égaré son prit dans ces vagues rêveries.

Ainsi, le langage de son mari, qui eût paru ridicule ou ieux à une femme qui fût demeurée dans la vie ordinaire, fit presque réfléchir, comme s'il eût dévoilé une vérité ûcile à saisir, mais cependant possible. D'ailleurs, M. de Belnunce n'avait pas rappelé un de ses ls sans le couvrir d'un mot d'admiration pour sa femme; était avoué indigne, mais il l'avait appelée noble et belle ; était traité d'infâme, mais il s'était incliné devant sa suriorité; il avait fait plus, il avait cherché une excuse à ses ites dans des vertus dont l'éclat l'importunait : c'était vilir,^ mais c'était flatter.

fr, s'il est vrai qu'une femme pardonne moins aisément' niai qu'on dit d'elle que le mal qu'on lui fait, il est cern qu'elle doit un peu pardonner du mal qu'on lui a fait, en !*ur du bien qu'gn dit d'elle.

Sans doute, madame de Belnunce n'en était pas à se laisser *cher par les subtils raisonnements de son mari, ni par > retours désespérés vers le passé; mais elle l'écoutait, tétait beaucoup; elle lui répondit, c'était déjà presque >P.

— Que votre chagrin d'un jour, lui dit-elle , vienne de solitude où vous vous êtes trouvé, en comparant votre exi tence à celle d'un père fier#de sa famille, qu'il vienne de v remords ou de je ne sais quel désir ambitieux pour vot nom, il m'est permis de vous demander pourquoi vous êl venu me le confier.

Le comte parut embarrassé.

— C'est une question que vous avez le droit de me faii reprit-il après: un moment de silence; et c'est pourtant m question bien étrange dans la bouche d'une femme quipai à son mari.

— C'est notre position qui est étrange , monsieur , comme c'est vous qui l'avez faite , vous devez trouver i question nouvelle.

— Oui, reprit le comte, vous avez raison... c'est moiq vous ai donné le droit de me dire : •

« Vous souffrez, pourquoi venez-vous me parler de vos du leurs? »

Oui, je vous ai donné le droit d'être sans pitié ; j'ai \ plus, je me suis enlevé le droit de me plaindre... car àtj me plaindrais-je?...

M. de Belnunce laissa échapper un geste de triste imf tience, et reprit :

— Oh! tenez, c'est du malheur! du vrai malheur! Il se leva et reprit bientôt :

— Un malheur plus affreux que le vôtre , précisent parce qu'il ne vient que de moi. Je vous ai fait beaucoup! mal, mais vous êtes innocente ; l'innocence est une consci tion; vous êtes moins malheureuse que moi. |

— En vérité, monsieur, reprit la comtesse, c'est unerision... ou une folie... et permettez-moi de vous le M mander encore une fois : quel motif... quelle raison voit1 amené ici? I

M. de Belnunce s'arrêta devant sa femme, il la regd longtemps. De profonds soupirs soulevaient sa poitrine.

Dix fois il parut tout prêt à laisser échapper la pensée: l'oppressait; enlin, après une sorte de lutte qui se inaoik tait par les diverses expressions qui se succédaient sur? visage, il se détourna vivement et reprit avec un acdésespéré :

— Non, madame , non... il vaut mieux que je ne vous le dise pas... A quoi bon parler? peut-être pour vous offenser encore, et certainement pour*ine voir, repousser avec mépris... non... non... madame, il vaut mieux que je me taise.

Que voulez-vous , quand on est seul avec soi-même , on s'écoute, on se croit, car on se sent vrai... et alors on rêve la possibilité d'un pardon, parce qu'on sent en soi la sincérité d'un repentir... alors on s'égare, on se croit fort, et parce qu'on aie cœur plein de sacrifices, de dévouement, on invente , on arrange des choses qu'on croit bonnes et nobles... On vient poussé par l'espérance, poussé par le remords... et lorsqu'on est arrivé, on n'ose pas même dire ce qu'on a rêvé... ce qu'on voudrait faire... On se trouble de* vant un juge froid et sévère, et peut-être juste...

— Non, madame, non, j'ai eu tort de venir, je n'ai qen à vous dire. • »

Il fit un pas pour s'éloigner.

La comtesse était mal à l'aise, émue, embarrassée, impatiente de son émotion.

Le comte s'arrêta et reprit avec une tristesse profonde :

— Et cependant, tenez... c'est une folie... une bien grande folie... une présomption impardonnable...

Mais , voulez- vous me croire , voulez-vous croire que je souffre, que je souffre horriblement?... vous expliquer comment... ce serait beaucoup trop vous dire...

Mais soyez sûre d'une chose, Gertrude , c'est que je suis bien malheureux... oh! oui, bien malheureux!...

Eh bien ! pour tout ce malheur , pour tout ce repentir... pour ce silence même que je garde par respect pour vous... je vous en prie, donnez-moi votre main.

— Ma mainl dit la comtesse, que son nom de Gertrude avait fait tressaillir comme un souvenir endormi et soudainement éveillé.

—Oui, reprit le comte avec prière, votre main, oh! je vous en prie.

La comtesse détourna la tête et répondit d'une voix plus émue qu'elle n'eût voulu :

— Non, non, monsieur. "

Le comte passa sa main sur ses yeux, comme pour cacher une larme, et salua la comtesse.

Tant da soumission embarrassa madame de Belnunce.

Elle se trouva trop sévère, non point pour avoir refusé de tendre la main à son mari , qjle était encore bien loin de croire qu'elle pût en venir là, mais pour ne pas avoir accompagné son refus d'un mot de regret, d'un mot qui, en rappelant ce qu'elle avait souffert, l'excusât elle-même de se trouver si implacable.

Cependant M. de Belnunce se retirait , mais il se retirait lentement.

Sa démarche avait quelque chose d'incertain et de pénible.

Tout à coup, arrivé près de la porte, il s'arrêta, parut faire un effort désespéré , et après avoir chancelé , tomba sur un siège , Je visage pâle et le corps agité d'un tremblement nerveux.

— Qu'avez-vous donc, monsieur? dit la comtesse en courant rapidement à lui.

— Rien... rien... répondit-il avec effort et en essayant de sourire. ,

La comtesse s'arrêta près de lui, les yeux baissés et sans lui parler.

Que lui aurait-elle dit?

Le prier de se retirer, c'eût été presque une brutalité... le plaindre, l'interroger c'eût été presque une faveur; elle ne voulait ni l'une ni l'autre.

—Pardon, madame... reprit-il ; je suis honteux de l'ennui que je vous cause... Depuis quelque temps j'éprouve des serrements de cœ.ir qui me fout presque évanouir.

La comtesse le regarda.

— Vous ne saviez pas cela et j'aurais voulu vous le cacher. Madame de Belnunce ne répondit pas.

— Du reste, ajouta le comte en respirant péniblement, ce n'est point grave... un verre d'eau suffît souvent à calmer ces mouvements nerveux... Si j'étais chez moi...

Il fit un effort pour se lever et retomba sur son siège.

— Ah ! monsieur ! dit la duchesse, avec un accent de reproche.

Elle prit sur un guéridon le verre et la carafe qui lui servaient d'habitude ; elle emplit le verre et le présenta à son mari.

OLIVIER DUHAMEL. i27

Il s'en empara avidement et le porta à sa bouche.

Mais avant qu'il y eût touché , il s'arrêta brusquement, loigna le verre leutement, et se laissa aller à le regarer.

Son œil semblait y découvrir quelque chose de caché, et i poitrine se soulevait à longs soupirs.

La comtesse le regardait avec étonnement.

Tout à eoup M. de Belnunce se leva brusquement et posa î verre sur un meuble.

— Non, madame , non! lui dit-il avec une sorte de désspoir.

— Pourquoi donc? reprit la comtesse, à qui la surprise aracha cette question.

— Ce verre a touché vos lèvres, lui dit M. de Belnunce. La comtesse baissa les yeux et rougit.

— Quand on est jeune , reprit le comte avec amertume, uand on s'aime de cet amour qui nous fait un bonheur de ueiliir la fleur que celle qu'on aime a regardée, de porter ur son cœur le brin d'herbe que sa main a froissé; quand •n aime d'un pareil amour, madame, c'est plus qu'un aveu, dus qu'un serment, c'est une faveur suprême que de poser es lèvres sur le cristal qu'ont touché des lèvres adorées... :ar les superstitions de l'amour disent qu'on y boit la pensée le celle qui vous le permet.

Eh bien, madame, j'ai été arrêté par ce souvenir... il m'a emblé que ce serait presque vous manquer de respect que è toucher ainsi ce verre auquel vous avez touché... C'est mcore une folie , c'est pis , c'est une niaiserie sans doute, nais, je vous le jure, si vous me disiez qu'il vous déplaît que ^ e vous regarde... je ne lèverais plus les yeux sur vous.

Si M. de Belnunce avait eu affaire à une femme railleuse, il $ût été bien aisément bafoué; c'est une arme si cruelle que a. raillerie, qu'elle s'attaque à la vertu ou qu'elle s'attaque à 'amour, elle a le plus terrible des pouvoirs , celui de faire louter de ce qui est respectable comme de ce qui est sinïère.

Combien la victoire eût-elle été plus facile contre des çentinents qui étaient assez près de la plus noble délicatesse pour toucher au ridicule !

Aussi la raillerie est-elle la meilleure défense des femmes,

quand elles veulent se défendre ; leur trait le plus cruel, quand elles veulent attaquer.

Malheureusement pour elle, madame de Belnunce mettait de la gravité dans tous ses sentiments.

Elle se sentit plus embarrassée des paroles de son mari qu'une jeune fille de quinze ans ne l'eût été si son amant lui avait tenu le même langage.

Le respect de M. de Belnunce, sans la désarmer de sa réso lution, lui ôtait le droit de faire cesser impérieusement ce singulier entretien.

Elle cherchait cependant un moyen d'en finir, et,* prenan; le premier qui se présenta, elle lui dit :

— Je suis contente que votre indisposition soit calmée. Le comte ne dit mot.

Elle continua, quoique avec hésitation:

— Ainsi vous pourrez... obtenir... trouver chez vous... de soins...

— Chez moi? dit M. de Belnunce; je comprends... voit me chassez...

Le grand art des discussions n'est pas de faire dire à se adversaires autre chose que ce qu'ils ont dit ou qu'ils on: voulu dire : ce procédé grossier est tout au plus bon pour te avocats de la chambre des députés; ce grand art, c'est dt dire la pensée de ses adversaires avec des mots dont ils k peuvent accepter la portée.

Ainsi, M. de Belnunce avait parfaitement achevé la pensée de sa femme, en supposant qu'elle désirait le voirj partir; mais en employant le mot, vous me chassez, il lui attribuait une grossièreté contre laquelle elle s'empressa de protester.

— Vous chasser, monsieur !, lui dit-elle; me suis-je jamaii servi de pareils mots ?

Quand il n'y a plus entre époux aucune communauté dt sentiments, toujours est-il qu'il faut au moins garder la convenance des termes.

L'explication était renouée, monsieur de Belnunce es profita :

— . Je ne crois pas y avoir manqué, reprit-il.

— Je ne vous accuse pas... seulement je crois mutile de prolonger un entretien...

— Qui vous ennuie...

— Qui m'étonne...

— Et qui vous étonnerait bien plus encore si vous en saez le motif.

— C'est ce que je veux ignorer, monsieur.

— De quoi donc avez- vous peur, madame?

La comtesse fit un geste d'impatience; elle sentait qu'elle

\ laissait prendre et envelopper sans se défendre comme

le l'eût voulu.

Elle avait déjà laissé dire à son mari plus de choses qu'elle

•eût voulu en entendre.

Elle pressentait qu'il lui en dirait encore qui l'embarrasse-

dent, et cependant elle ne savait comment lui imposer si-

nce, tant son langage était respectueux, et tant il semblait

n'en même temps ses paroles fussent interlocutoires.

— Sans doute, monsieur, reprit-elle enfin, sans doute je 'ai peur de rien ; mais vous-même qui avez tant souffert our être revenu par hasard sur votre passé, croyez-vous ue je ne souffre pas, moi, de m'y voir ramenée... par vous?

Monsieur, veuillez en finir, ajoula-t-elle en s'animant, je ous en supplie. Ne savez-vous pas qu'il y a entre nous un bime infranchissable?

— Mon crime, n'est-ce pas?

— Ou peut-être mon malheur, que vous pouvez appeler n crime, si vous le voulez.

— Un malheur, madame! s'écria le comte, un horrible lalheurl car il vous a laissée sans affection autour de vous; ms même l'affection qu'il devait vous donner... celle de la talheureuse enfant...

— Monsieur l s'écria la comtesse avec épouvante, en voyant afin en face le danger qu!elle avait redouté.

— Ah ! madame, reprit le comte en l'interrompant vivelent, pensez- vous donc que je sois assez sans pitié, sans relords? croyez-vous que je n'ai pas mille fois souhaité que stte innocente créature , jetée à Ja misère , ait trouvé près e vous l'asile et l'amour dont elle avait besoin et qu'elle ous eût rendus ?

Croyez-vous qu'à l'heure où nous sommes arrivés, je ne onnerais pas toute cette fortune, tout ce pouvoir que j'ai Mit ambitionné, pour que votre fille fût la mienne? : — Monsieur... assez! assez!... s'écria la comtesse en se ré-

fugiant sur un canapé où elle cacba sa tête dans ses main*

— Oui, madame, la mienne, continua le comte avec vête mence, oui, votre fille que je voudrais être la mienne, en k donnant mon nom, pour lui donner le droit de l'avoir près ci vous, de l'aimer tout haut, d'en être fière... heureuse.

— Ah ! monsieur, s'écria la comtesse en se levant et e parcourant sa chambre dans un désordre inexprimable, b me parlez pas ainsi... assez... assez...

— Gertrude! Gertrude! disait le comte en l'implorant écoutez-moi... écoutez-moi...

— Mais, s'écria madame de Belnunce en s'arrétaiit tout coup et en joignant les mains avec violence, mais que von ai-je donc fait pour me torturer ainsi?

— Vous torturer! reprit le comte; oh! je suis fou!, je suis fou !... j'avais espéré que si le cœur de la femm m'était fermé, celui de la mère m'écouterait. I

— Jamais!... dit la comtesse d'une voix brève et brisée.

— Oh ! reprit le comte, je suis donc bien coupable, puis que j'ai tué en vous tous les sentiments doux et sacrés.] puisque jj ai tué la pitié, puisque j'y ai tué l'amour ma ternel?

La comtesse retomba sur son siège,' ne pouvant ni parla ni pleurer, et se tordant les mains dans un affreux de espoir.

— Car, reprit le comte , vous ne pouvez plus me pardonner, vous qui n'aimez pas votre enfant!

— Ah! s'écria la comtesse, se levant droite et superbe, les mains tendues vers le ciel.

Ah! monsieur ! répéta t-elle avec une sombre amertume, et, soit que l'expression manquât à l'élan de son âme, soi: qu'elle la comprimât par une force inouïe, elle retomba soi soi} siège, sans avoir laissé échapper d'autres mots que ces deux éloquentes exclamations.

— Vous l'aimez ! reprit le comte. Eh bien , Gertrude, le voulez- vous?... cette enfant est la vôtre, cette enfant est né* huit mois après notre mariage ; le roman de sa naissance es: facile à faire. Ne m'avez- vous pas assez aimé pour avoir été égarée par votre amour ?

hh bien! votre orgueil, celui de votre pore, n'a pas voulu que la naissance de cette enfant vint prouver votre faute.'

vous l'avez cachée... et lorsque vous étiez prête à tout dire, on vous l'a enlevée... Alors, la croyant perdue, vous avez continué votre silence.

Mais aujourd'hui, elle est retrouvée. ..

— Vous le savez? s'écria la comtesse avec effroi.

— Oui, je le sais, et c'est pour cela que je vous dis : Voulez-vous que cette charmante enfant soit hautement votre fille, la mienne, sans honte, sans remords?

Voulez-vous l'avoir là, près de vous, sans cesse, pour vous aimer, vous plaindre, vous consoler?

— 0 mon Dieu! mon Dieu ! s'écria la comtesse, les mains levées au ciel, les yeux inondés de larmes, la poitrine brisée de sanglots... ô mon Dieu! ô mon Dieu! pourquoi vient-il me dire tout cela?

— Pour avoir mon pardon, lui dit M. de Belnunce à voix basse, et en se jetant à genoux devant elle; pour que vous me preniez en pitié à votre tour... car je souffre plus que vous ne pouvez le penser... J'ai tout essayé : ambitions, plaisirs, intrigues ; rien n'a étouffé en moi le remords de ma lâcheté... le remords de votre malheur... Gertrude... Gertrude!...

Et en lui parlant ainsi, il lui prenait les mains, il l'attirait à lui, et la comtesse, se débattant avec douleur, répondait à peine et d'une voix suffoquée :

— Non, monsieur... jamais... jamais !...

— Vous ne pouvez pas me refuser...

— Je refuse.

— Eh bien! s'écria le comte avec un mouvement d'exaltation désespérée , je vous amènerai votre fille, et elle vous priera pour elle et pour moi !

— Vous savez où elle est? fit la comtesse avec une nouvelle terreur.

—Oui, je le sais... et je lui dirai : Voilà votre mère qui ne veut pas que je vous donne un nom, un rang et une fortune; voilà votre mère qui ne veut pas que je vous ramène dans ses bras !

— Oh! grâce... grâce! s'écria la comtesse; ne lui dites pas cela !

Puis elle reprit en fondant en larmes :

—Elle ne me connaît pas et elle ne peut m'aimer, voulezvous qu'elle me connaisse pour me maudire?

Les pleurs coulèrent plus abondamment, l'heure de la faiblesse était venue après de si violents efforts.

— Eh bien, Gertrude, reprit le comte, ne voulez-vous pas être bénie par votre fille? ne voulez-vous pas être bénie par moi?... répondez-moi...

— Pas maintenant... pas maintenant, dit la comtessenon, plus tard... non... je ne sais si je rêve... je ne sais si je suis folle... plus tard.

— Plus tard, Gertude, reprit le courte, tous vos souvenirs vous seront revenus, plus tard tous vos ressentiments se seront réveillés, plus tard vous ne penserez plus qu'à l'injure que je vous ai faite...

— Vous vous trompez , reprit douloureusement la comtesse... vous m'avez demandé le bonheur de ma fille... croyez-vous qu'une mère oublie cela?

Le comte lui prit la main et la baisa.

Madame de Belnunce tressaillit; puis elle reprit :

— Maintenant, soyez bon... ayez pitié de moi... laissezmoi.., laissez-moi seule, je vous prie.

— - Attendrais-je que vous me rappeliez? dit le comte, sans abandonner la main de la comtesse.

— Cela ne serait pas généreux, répondit-elle... je n'en aurais peut-être pas le courage.

M. de Belnunce se retira.

Avail-il rêvé une victoire plus éclatante , et se tenait-il pour hattu parce qu'il n'avait point poussé son triomphe jusqu'où il l'eût voulu ; ou bien craignail-il que la réflexion ne vint lui arracher tout ce qu'il avait si péniblement obtenu ?

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine eut-il dépassé le seuil de la chambre de sa femme , que son visage devint sombre et soucieux.

11 rentra chez lui et tira une sonnette dont le bouton était caché dans un ornement de la boiserie.

Un magnifique valet de chambre se présenta aussitôt.

— Molinos, lui dit-il, tout en se laissant déshabiller , demain, toute la journée, un planton chez le suisse , pour rece-

voir et m'apporter toutes les lettres qui arriveront à l'hôtel... toutes.

— I) suffit, monsieur le comte.

— Si madame la comtesse sort, savoir exactement où elle est allée, qui elle a vu et à qui elle a parlé.

— Oui, monsieur le comte.

Et là-bas?...

— Rien de nouveau : le jeune homme toujours fort amoureux , et le père ne voulant point entendre parler de mariage.

— Bien. Je dîne chez M. de Sainte-Mars, avec la petite Fanny. Je serai rentré à dix heures.

— Ah! la petite Guillotin, lit le valet de chambre.

— Vous connaissez cette Fanny ?

— Oui, monsieur le comte , je l'ai vue à Toulouse, il y a •un an avec le (ils de M. de Sainte-Mars.

— Je sais cette histoire... et ce bon général la croit novice à vouloir l'épouser. C'est drôle... Sainte-Mars a pourtant vécu.... mais la guerre l'a rouillé.

— Mademoiselle Fanny sera seule.

— Non.

— Et monsieur rentre à dix heures?

— Oui !

— Ah! fît le valet de chambre en souriant.

— Oui, répéta le maître, à dix heures. Puis il murmura entre ses dents.

— Trois cent mille francs de rente. Et il le congédia.

Page 1