‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 56 sur 71 · UN REGARD EN ARRIÈRE · texte numérisé non relu

UN REGARD EN ARRIÈRE

Molinos raconta donc à M. de Morden ce qui suit, pendant que la calèche les emportait tous deux vers Bruxelles.

— Un soir, c'était à la Ferté, dans le château de M. de Sainte-Mars, je faisais je ne sais plus quel service dans la chambre de M. de Belnunce, et je dois direjque j'y allais le plus que je pouvais, attendu qu'il est fort généreux ; ce soir- ' là, dis-je, M. de Belnunce me demanda ce qu'était mademoiselle Fanny, qui, ma foi, tenait rang de madame dans la maison; et où diable (c'est comme ça qu'il parla) ce vieux coquin de Sainte-Mars avait découvert cette adorable enfant, le lui racontai l'histoire de la fille Guillotin, et de fil en aiguille, comme le comte de Belnunce me disait :

— Pardieu 1 je voudrais connaître quelque chose d'aussi fiui, d'aussi jeune, d'aussi charmant que cette Fanny.

Alors, je ne sais pas pourquoi je me mis à lui parler de cette petite bohémienne dont j'avais appris l'histoire.

Monsieur le comte ne fit pas comme vous, monseigneur : il me fit raconter la chose dans le plus grand détail ; il me fit passer la nuit à me faire des questions auxquelles j'étais trèsembarrassé de répondre.

Ce fut de là qu'il commença à me promettre de l'argent pour tirer de mademoiselle Fanny d'autres renseignements sur cette Charistie Lambert; mais il n'était plus temps, la belle Fanny ne causait plus avec les valets de chambre, surtout avec ceux qui avaient eu le malheur de la connaître dans la petite souricière de ma tante Marine, où elle ne s'était pas cachée d'être la fille du sergent Guillotin.

Alors le comte prit un autre parti : il me demanda d'entrer à son service, et nous ne. fûmes pas plutôt arrivés à Paris qu'il m'expédia pour savoir ce qu'on pourrait découvrir de cette petite fille. 11 y a de cela tout au plus quatre mois.

— Et qu'as- tu découvert?

— Eh bien, reprit Molinos, dussiez- vous m'accuser de mensonge, je n'en ai pas découvert beaucoup plus que ce que la Fanny m'en avait appris.

La petite Lambert est arrivée au pensionnat comme une vraie petite tille des rues, on l'y avait présentée sous le nom de mademoiselle Charistie Lambert; mais à preuve que la madame Lambert, qui se disait sa mère, ne l'était pas, on disait que c'était une vraie cuisinière, tandis qu'on faisait élever *sa fille comme une princesse.

— faon Dieu, fit le prince, il en était peut-être de mademoiselle Lambert comme de mademoiselle Guillotin, et quelque homme riche la préparait peut-être à tenir rang; comme tu le dis, de madame dans sa maison.

— La preuve que ça ne pouvait pas être "cela, c'est qu'elle avait été amenée dans le pensionnat' et qu'elle était surveillée par un certain M. Bonsenne, le plus honnête de Paris, à ce qu'on dit, le plus rigide, et qui n'aurait pas prêté son intervention à une pareille infarnie, avec ça qu'il la mettait clans la compagnie de sa fille, qui, dit-on, est la jeune personne la plus vertueuse.

. — Puisque M. Bonsenne, dit le prince, est un homme si recommandable, c'est un acte de charité qu'il aura voulu faire, sans doute.

— La charité ne vas pas jusqu'à faire pour les autres plus qu'on ne peut faire pour les siens; rien-ne manquait à mademoiselle Lambert, et on ne lui épargnait pas l'argent.

D'ailleurs, j'ai appris que M. Bonsenne, qui était pauvre avant d'avoir rencontré cette petite fille, était devenu très

sonx aise depuis qu'il passait pour être son bienfaiteur. Enfin, on disait dans le pensionnat que c'était une fille randonnée par une princesse étrangère.

Le prince ne put retenir un mouvement de contrariété.

— Une princesse ou une comtesse, enlin une grande dame, it Molinos, qui voulut encore faire de la finesse et pénétrer ids les sentiments de M. de Morden.

Mais celui-ci reprit avec le plus grand sang-froid :

— Et probablement M. de Belnunce t'a chargé, dès cette )oque, de séduire cette belle orpheline, et de la préparer à 3venir ce que tu appelles une madame?

— Du tout, du tout, fit Molinos, jamais M. de Belnunce ne l'a parlé de ce ton-là, eu égard à cette jeune fille ; seulement -tais chargé de savoir tout ce qu'elle disait et tout ce qu'elle lisait : c'est comme ça que j'ai appris que le fils de M. Bonmne en était devenu amoureux, et qu'il s'était fait militaire )ntre la volonté de son père, de désespoir de ce que celui-ci e voulait pas la lui laisser épouser.

— Et jamais, jusqu'à aujourd'hui, reprit M. de Morden, il 3 t'avait parle d'enlever cette jeune fille ?

— Jamais.

— Ni en France ni depuis qu'il est en Belgique ?

— Je vous dis jamais.

— Et comment t'a-t-il expliqué cela ce matin?

— A peine étiez-vous parti, qu'il m'a dit :

« Mille louis pour toi, si tu parviens à enlever la jeune fille 3 là-bas. » — Là-bas, c'était le nom convenu pour parler de tadcmoiselle Charistie Lambert.

— J'en sais assez, dit le prince.

M. de Morden; sans s'occuper plus longtemps de son comagnon de voyage, se mit à réfléchir pour combiner probalement le parti qu'il pourrait tirer des révélations que veait de lui faire le nommé Molinos.

Quant à celui-ci, il calculait encore en espérance ce qu'allitlui rapporter sa trahison, lorsqu'ils arrivèrent à Bruxelles.

Le prince le fit monter dans une chambre dont il ferma )igneusement les portes.

— Ecoute, lui dit-il, tu m'as vendu le secret de ton maître, ar conséquent tu «s capable de vendre le mien ; je n'ai que eux moyens d'être sûr de ton silence, c'est de te faire

sauter la cervelle ou de Renfermer dans un cul de bassefosse.

Molinos pâlit.

— J'avais bien trouvé un autre moyen, c'était de te pren dre à mon service; mais M. de Belnunce pourrait en être in formé d'une façon ou d'autre, et ce serait lui dire que je connais son secret; il n'y faut point penser.

— Mais, monseigneur, fît Molinos tout tremblant, ce n'es pas là la récompense que vous m'avez promise.

— Je tiendrai ma parole, répliqua M. de Morden, et lorsque le danger sera passé, je te rendrai ta liberté, et tu peux croire que je ne m'imposerai pas la honte de in'être sen: d'un drôle tel que toi et de ne pas lui avoir payé ses services

il faut donc te décider à te laisser emprisonner, à mom que tu ne veuilles prendre le parti que je vais te dire.

— J'aime mieux tous les partis que celui d'aller en prison reprit Molinos.

— Eh bien! lui dit le prince, je vais te proposer un moye: de fortune.

Tu vas quitter immédiatement la Belgique sous l'escort d'un homme que je te donnerai, tu remonteras le Rhin et t. te rendras en Suisse. Une fois en Suisse, tu iras à Fribourg une fois à Fribourg, tu t'informeras d'un certain M. è Barbasan.

-^ Tout cela n'est pas impossible à faire, dit Molinos.

— Oh! lit le prince, je n'ai pas besoin d'un homme de génie. Ecoute bien :

Il y a deux ans peut-être, une troupe de bohémiens s'e? arrêtée aux environs du château de M. de Barbasan; durcette troupe de bohémiens se trouvait une femme appel» Téhéta; cette femme eut une entrevue avec M. de Barbasas elle lui remit des papiers, ou plutôt une lettre adressée pr elle au comte de Favreuse ; cette lettre doit être envoyée s comte par M. de Barbasan, le jour où la femme qui la lui confiée lui fera remettre un anneau pareil à celui-ci.

— Donnez-moi l'anneau et il enverra la lettre.

— Non pas, dit le prince, je veux au contraire que Fat neau te serve à ravoir ta lettre... entends-moi bien :

D'abord il faut que tu saches que, malgré de prétend services que M. de Barbasan aurait rendus à la cause k

Bourbons, il n'a pu obtenir grâce de l'infâme réputation qui pèse sur lui et qu'il est retourné en Suisse après un voyage inutile à Paris.

Là, il vit enfermé avec sa honte et sa colère, tout adonné maintenant à des pratiques religieuses, obsédé, tourmenté par les restes obscurs de la congrégation des jésuites, qui se sont emparés de lui, afin de lui arracher une bonne partie de son immense fortune.

Molinos ouvrait de grands yeux en écoutant, et le prince, s'apercevant qu'il se laissait aller à dire à son agent des choses auxquelles il ne pouvait guère attacher d'idée, reprit : •

— Mais tout ceci n'est point indifférent à ce que j'ai à te demander.

Dans la position où se trouve M. de Barbasan, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait doit être exactement observé et surveillé.

Te sens-tu capable de t'introduire près de lui, et, en lui montrant cet anneau, de le déterminer à te remettre la lettre adressée à M. de Favreuse?

— Mais puisque c'est précisément cet anneau qui doit avertir M. de Barbasan que le temps est venu d'envoyer cette lettre, comment voulez-vous qu'il me serve à la lui prendre?

M. de Morden examina Molinos, et, après un moment de silence, il lui tourna les talons. '

Il sonna un domestique, demanda de l'encre et du papier, se mit à écrire comme si Molinos n'avait point été présent.

Celui-ci, horriblement inquiet de ce silence, finit par dire d'une voix insinuante :

— Qu'est-ce que vous me donnerez si je vous rapporte cette lettre?

— Si tu me rapportes cette lettre, dit M. de Morden, qui ne parut pas plus ému de l'espoir de succès que montrait cette demande qu'il ne l'avait été du peu d'enthousiasme avec lequel avait été accueillie sa proposition; si tu me rapportes cette lettre, ce ne sera pas mille louis que je te donnerai, ce sera dix mille.

— Tonnerre du ciel ! dit Molinos avec éclat, je l'aurai, je ne sais pas comment, mais je l'aurai !

— Voilà qui est bien, dit le prince; tu partiras dans deux

heures, tu partiras en chaise de poste, avec l'homme qui doil Raccompagner.

Je te le donne : divise les rôles comme tu l'entendras, faisle ton maître ou ton domestique, à ta guise ; il parle assez de français pour t'entendre; sa charge à lui, je vais te la dire: s'il s'apercevait que tu aies aucune communication avec de? gens qui aillent en France ou qui puissent y aller, si tu écris une ligne ou qu'il te surprenne mettant un paquet, quel quii soit, à la poste, de façon que tu puisses avertir M. de Belnunce, il te cassera la tête sans te prévenir le moins du monde. Maintenant nous nous sommes entendus : si je t'ai bien jugé, tu es le plus adroit fripon que je connaisse; si tu m'as bien jugé, tu dois bien comprendre qu'avec moi il y a une fortune à faire,

— Elle est faite, monseigneur, si vous tenez votre parole.

— Et si tu réussis.

— J'en réponds d'avance. ■

— Ne t'y fie pas ; il y a des jésuites dans tout cela.

— Eh bien, fit Molinos en riant, je me ferai jésuite, s'il le faut, pour réussir.

— Prends garde qu'ils ne te fassent jésuitç, Ge qui est bien différent.

Cela dit, ils se séparèrent.

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