UN VALET
Elle restait cependant immobile, les yeux fixés devant elle, en proie à une sorte d'hallucination intérieure qui lui montrait une à une toutes les basses comédies avec lesquelles on l'avait trompée, et ces faux serments, ces faux désespoirs, ces faux repentirs... mensonges!... toujours mensonges! et pendant qu'on jouait ainsi avec son âme, avec son corps, elle croyait, elle aimait, elle criait au bonheur!
Horreur! dit-elle enfin, en s'arrachant de sa profonde stupeur.
Puis, apercevant son frère et son mari, elle s'écria avec une dignité terrible :
— Sortez... sortez tous deux !
Malgré sa brutalité, le prince de Morden fut épouvanté de l'état de madame de Belnunce et lui dit ;
— Ma sœur, chassez cet homme; j'ai voulu être votre ami, et je le veux encore : je vous consolerai.
— Me consoler, moi !... fit la comtesse avec la plus amère expression de désespoir... Me consoler... vous!... ajoutât-elle avec un mépris indicible. Sortez... tous deux, vous dis-je... sortez ensemble! vous êtes dignes l'un de l'autre.
Tous deux voulurent parler, tous deux voulurent se rapprocher d'elle...
— Oh ! s'écria-t-elle en se reculant, ne m'avez-vous pas assez salie ?
Le prince de Morden sortit.
M. de Belnunce s'arrêta devant sa femme :
— Gertrude, lui dit-il, votre frère a calomnié mon repentir et mon amour... vous le reconnaîtrez bientôt.
146 OLIVI.ER DUHAMEL.
— Malheureux! lui dit la comtesse avec une douleur poignante, ayez donc au moins le courage de vos infamies !
D'un geste elle lui ordonna de quitter sa chambre.
Le comte obéit et se retira.
M. de Morden, satisfait sans doute du résultat qu'il avait obtenu, avait quitté la maison ; une heure après, il écrivait à sa femme (je ne sais si j'ai dit que le noble Hercule s'était marié) ; il écrivait donc une lettre dont voici un extrait :
« Désormais toute réconciliation entre le comte et ma sœur est absolument impossible.
» Dans les dispositions où elle est, je pense même qu'il nry a plus pour nous aucune crainte à avoir.
» Si leur rapprochement avait par, hasard amené le résultat que nous redoutons, je crois la comtesse si exaspérée qu'elle ferait tout pour le faire disparaître.
» Du reste, vous pouvez être sûre que je profiterai de toutes les circonstances qui se présenteront pour vous ras surer sur le compte de cette tille disparue depuis longtemps, et dont on pourrait s'armer un jour.
» M. de Belnunce est capable de tout, et si le coup que vient de recevoir la comtesse était mortel, je ne puis affirmer qu'il n'essaierait pas de faire valoir les droits de cette fille abandonnée ; je le surveillerai.
» 11 est trop compromis pour penser à rentrer en Frauce.
» Quant à moi, je quitte Gand dans une heure ; il faut que ce soir je sois à Bruxelles. »
Le reste de la lettre raisonnait sur cette hypothèse, et montrait que M. de Morden avait apprécié M. son beaufrère à sa juste valeur.
En général, quand on a affaire au vice abject, on ne se trompe jamais en lui supposant de nouvelles infamies ; les crimes qui demandent du courage fatiguent souvent les plus déterminés, ceux qui ne veulent que de la bassesse trouvent les lâches infatigables.
En effet, M. de Belnunce était resté dans la petite antichambre qui précédait la pièce où était madame de Belnunce ; là, il avait appelé dans un coin le valet de chambre qui avait reçu une si rude leçon de M. de Morden.
— Écoute, lui dit-il, tu vas partir pour Paris.
— Oui, monsieur le comte.
— Tu connais Charistie?
— Oui, monsieur le comte.
— Eh bien, reprit monsieur de Belnunce, il faut que, par ruse ou par force, cette jeune fille soit enlevée à son pensionnat d'ici à huit jours.
— On l'enlèvera, reprit le valet de chambre.
— Tiens, voilà deux cents louis, il y en aura mille pour toi le jour où tu me la livreras; et maintenant au galop et pas une minute de retard sur la route.
— Pas une seconde, repartit Molinos; le temps de faire un paquet de capucin, un oignon dans un bissac, le temps d'# voir un cheval à la poste et je suis en route.
Ces mesures prises, M. de Belnunce se renferma patiemment dans la chambre qui précédait celle de sa femme.
— Il faudra bieïi qu'elle sorte , disait-il , il faudra bien qu'elle me voie, qu'elle m'entende, qu'elle m'écoute... Je l'ai bien trompée deux fois... et...
Je laisserai le comte dans l'attente de son nouveau succès, attente qui fut bien longue, car plus de quatre heures s'écoulèrent avant que la comtesse sortit de sa chambre.
Toutefois, M. de Belnunce s'était rassuré sur la crainte qu'il avait d'abord éprouvée d'un suicide.
M. le comte de Belnunce avait regardé par le trou de la serrure, il avait vu sa femme aller et venir, puis écrire, puis pleurer et se lever avec colère, puis écrire encore, et il s'était dit:
— Des lettres, je les aurai... à qui que ce soit qu'elle écrive , elles ne peuvent que me donner d'utiles renseignements; attendons.
11 attendit; mais peMant qu'il attendait, il se passait sur la route de Gand à Bruxelles un petit événement qui devait déranger beaucoup de projets , et qui amena quelques-uns des principaux événements racontés dans ce livre.
A une heure environ, M. de Morden, couché dans une de ces calèches allemandes si artistemeiit combinées pour les voyages; M. de Morden, dis-je, courant la poste de toute la vitesse de quatre chevaux, vit à travers le carreau latéral de la capote de sa calèche arriver d'abord un postillon en courrier, puis un cavalier allant à fond de train, et qui devait
bientôt le dépasser, avec quelque rapidité que marchât sa propre voiture.
Il ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il Reconnut en lui le drôle qui l'avait insolemment arrêté à la porte de l'appartement de madame de Belnunce.
Le départ immédiat de cet homme, après la scène qui venait d'avoir lieu , devait nécessairement s'y. rattacher, qu'il fût expédié par ordre du comte ou de la comtesse.
Le prince se jeta presque hors de la voiture, comme s'il eût pu atteindre Molinos et l'arracher de dessus son cheval.
Heureusement pour M. de Morden, le cavalier avait déjà aépassé la voiture; de cette façon, il ne vit point Je brusque mouvement du prince.
Molinos allait d'ailleurs d'un train qui ne lui laissait pas beaucoup le loisir de regarder ce qui se passait à droite ou à gauche, encore moins derrière lui.
Le mouvement du prince et ^'exclamation dont il fut ac compagne ne servirent qu'à faire retourner l'un des deux postillons qui le conduisaient.
— Deux louis, lui dit M. de Morden, si nous arrivons à 1 première poste avant que cet homme ait eu le temps d'et repartir.
— Mettez-en quatre, nous y arriverons avant lui.
— Quatre, soit! dit le prince; mais pas avant, en même temps, et ne le perdons pas de vue.
* Ces ordres donnés, le prince se tapit au fond de sa calèche et baissa le vasistas de manière à tout voir à travers les carreaux,et à ne pas être vu si par hasard Molinos se retournait. La voiture prit un nouvel essor, mais Molinos ne lit point attention à cette voiture qu'il avait assez aisément dépassée, et qui maintenant se tenait constamment à cent pas derrière lui.
Le cavalier et la voiture arrivèrent presque en même temps à***.
Molinos sauta à bas de son cheval pendant qu'on lui amenait celui que son courrier lui avait fait préparer.
De si peu qu'il eût devancé la voiture du prince, il avait déjà réglé son compte et il fallait enfourcher un nouveau bidet, quand le comte arriva, sortit de sa calèche, et, sac:
autre façon, sauta à la bride du cheval de Moiinos en saluant celui-ci de ces mots :
— A bas, maître drôle... nous avons à causer.
A cette brusque agression, Moiinos avait levé son fouet avec colère, mais colère et fouet étaient tombés à l'aspect de Ténorme prince autrichien qui l'eût fait sauter par-dessus son cheval.
k — Je ne vous connais pas, monsieur, dit Molinos,*que me voulez-vous? laissez-moi continuer ma route.
— Ce n'est pas mon dessein de t'en empêcherT reprit le prince; au contraire, je veux t'aider à la faire plus commodément. Je t'offre une place dans ma voiture.
— Je suis pressé...
* — Nous irons vite.
— Chacun voyage à sa guise, et...
Le prince étendit la main vers lui.
— J'appartiens au comte de Belnunce, dit Moiinos en se reculant, je voyage pour lui, et je demande s'il y a ici des gendarmes... un maire... un bourgmestre... pour me protéger.
— Au fait, dit un des postillons que cette scène avait amené autour des deux voyageurs, cet homme est libre.
— Cet homme appartient à mon beau-frère... il lui a volé...
— C'est une infamie, monsieur.
— Je suis le prince de Morden, et j'ai des raisons pour m'assurer de cet homme.
Moiinos jeta autour de lui un regard désespéré ; un postillon lui dit :
— Allons, voyons. . . Si vous n'avez pas volé, si vous voyagez pour M. de Belnunce, vous devez avoir des lettres, des dépêches...
— Sans doute, fit le prince, voyons ; à moins qu'il ne soit venu en Belgique pour espionner et qu'il ne rentre maintenant en France.
Cette accusation ne manque jamais son effet. Tous ceux qui se sentaient quelque envie de prendre le parti de Moiinos répétèrent entre eux :
— Un espion! si nous le savions...
Moiinos se vit abandonné, et plus qu'abandonné, menacé.
— Qui est-ce qui prouve, s'écria-t-il avec colère, que ce n'est pas le prince qui est un espion?
Un hourra d'indignation générale accueillit cette accusation désespérée.
— Allons! lui dit le prince, monte dans ma voiture, mon garçon, et tiens-toi pour très-heureux que je De te fasse pas fusiller.
Molinos, qui jusque là avait résisté, prit tout à coup son parti de très-bonne grâce.
— Comme il vous plaira, dit-il; il faudra bien que nous arrivions dans une ville, et là nous trouverons autre chose que des imbéciles comme ceux-ci.
Molinos, après ces paroles, n'eut d'autre ressource que de monter dans la voiture; le prince s'assit à côté de lui.
Molinos faisait la mine résignée d'un homme qui subit une violence, mais qui est bien décidé à ne pas en laisser profiter celui qui la lui impose; le prince l'examina, et n'ayaut aucune envie de discuter avec cet homme, il se décida à tuer la résistance du premier coup.
— Combien veux-tu, lui dit-il, pour me vendre les secrets de ton maître?
Molinos le regarda, et jugeant à propos de faire de la vertu, ce qui rapporte toujours quelque chose au vice, preuve que la vertu, même quand on la joue, est une excellente chose, Molinos, dis-je, répondit :
— Je n'ai point de secrets à vendre.
— Écoute, lui dit le prince, tu me connais?
— Oui, monseigneur: •'
— Eh bien, voici ce qui arrivera : Ou bien tu ne passeras pas le premier village que nous rencontrerons et où il y aura un magistrat, quel qu'il soit; car je te jure que je te fais arrêter comme espion. Donc, si le comte de Belnunce t'a promis quelque magnifique récompense pour quoi que ce soit, tu ne pourras point la gagner. Ou bien tu me diras tout, je te promets le double de ce que ton maître t'a promis.
Molinos fit un mouvement de tête négatif.
— N'en parlons plus , dit le prince.
11 se jeta dans un coin de sa voiture, et sembla penser à autre chose.
Molinos était de ces gens (et le Midi en fourmille) qui met-
tent la discussion d'un marché au nombre des conditions dp se marché, le prix qu'elles obtiennent de ce qu'ils veulent vendre grossit à leurs yeux en raison de la peine qu'ils se sont donnée pour l'obtenir.
Ainsi le paysan gascon qui vous demande mille pistoles d'un champ qui en vaut deux cents, se croit dupe si on les lui donne sans marchander, et il rentrerait bien plus fier d'en avoir trouvé deux cent cinquante, s'il pouvait raconter par quels prodiges de finesse et d'audace il est parvenu à l'emporter sur un adversaire matois.
Mo lin os fut donc assez surpris de voir le prince prendre si lestement son parti.
Cependant il tint bon et garda le silence de son côté. - Enfin, moins patient que le noble allemand, il se décida à reprendre l'entretien, mais tout à fait par un autre côté que celui par lequel le prince l'avait attaqué.
— Puisque vous n avez plus rien à me demander, monseigneur, vous pourriez me permettre de reprendre ma route. •
Le prince le regarda de côté :
— Impossible.
— Mais, monseigneur...
M. de Morden se tourna vers Molinos :
— Écoute, drôle, je veux bien ajouter encore quatre paroles pour te faire voir clair dans mes intentions.
Molinos voulut écouter pour saisir au passage un mot qui pût lui servir à entamer le début relatif au prix de la trahison ; le prince continua :
— Je dois te dire et tu n'as pas besoin de savoir ni pourquoi ni comment cela se trouve ainsi, je dois te dire que ton maître t'envoie très-probablement à Paris pour y faire quelque chose qui me déplaît. Cette chose, je veux la savoirfSi tu y consens, c'est un marché conclu. Si tu ne veux pas me la dire, je t'empêche de la faire en te faisant arrêter, c'est déjà beaucoup.
— Mais, dit Molinos, il est possible que ce que je vais faire à Paris n'intéreSse nullement Votre Excellence.
Un Français n'eût pas manqué de s'écrier sur-le-champ : « Tu avoues donc que tu vas faire quelque chose à Paris ! » et il eût ainsi averti son antagoniste de se tenir sur ses
gardes; le noble prince germanique s'en garda et reprit seulement :
— C'est ce que je jugerai.
— Mais si cela n'intéresse pas Votre Excellence, j'aurai parlé pour rien.
-— Je te paie tes paroles et non point ce à quoi elles peuvent me servir. Si ce que tu vas faire m'est indifférent, je te paierai de même.
Molinos crut avoir gagné la victoire.., et il préparait un petit conte à endormir la prudence de M. de Morden.
Mais celui-ci ajouta avec calme :
— Je te paierai, mais je te ferai arrêter.
— Pourquoi donc?
— Parce que tu peux me mentir et que je ne veux pas te payer pour t'aider dans un projet qui peut m'être nuisible.
— Mais, monseigneur...
— En voilà assez... tu iras en prison, lit le prince en se détournant.
— Eh bien, fit Molinos, en prenant subitement la parole, je vais tout vous dire.
— Dis.
— Je vais à Paris pour enlever une jeune fille.
— Ah ! fit le prince, et quelle jeune fille ?
— Une demoiselle Gharistie Lambert.
Le prince réfléchit, et réprit d'un ton assez indifférent :
— Quel âge peut-elle avoir?
— Mais dix-huit ans. . . ou vingt. . . une jeune personne enfin- Le prince se gratta le front.
— Ah diable ! dix-huit ou vingt ans. Comment est-elle?
— Blonde.
— Oh ! ceci, dit Molinos, en prenant un air mystérieux, ce doit être toute une histoire.
— Cela doit être ? répéta le prince ; tu ne la sais donc pas'
— J'en sais pas mal, puisque c'est moi qui ai découvert la jeune personne à M. deBelnuncel mais je ne dois pas savoir lefindufin.
— Dis toujours ce que tu sais, dit M. de Morden.
— Mais que me donnerez-vous pour cela?
— Que t'a promis ton maître pour l'enlever?
— Mille louis.
— C'est cher, dit le prince. Mille louis, tu les auras si ton histoire me sert à quelque chose, et je ne suis pas homme à mentir à la parole que je te donne ; cinq cents louis si elle ne me sert à rien , et il est possible que dans ce cas je te laisse achever ton voyage et gagner la récompense que t'a promise M. de Belnunce.
— - Eh bien,'reprit Molinos, laissez-moi commencer l'histoire comme je l'ai apprise moi-même, et peut-être vous y trouverez des choses que vous ne serez pas fâché d'apprendre , même quand ça ne vous regarderait pas personnellement.
— Je suis patient, dit le prince, et nous avons du chemin et du temps devant nous.
SUITE
Il faut vous dire qu'il y a un peu plus d'un an j'habitais encore l'Espagne, quoique ma famille et moi nous soyons Français.
Nous fûmes forcés de rentrer dans le pays par Tannée anglaise, ou plutôt par ces,gueux d'Espagnols, qui se remettaient en courage d'assassiner, parce qu'ils avaient derrière eux quelqu'un pour se battre à leur place.
Au moment de notre fuite il arriva un accident à ma mère, qui lit que mon père- me mit à la porte de la grande route que nous suivions, avec un coup de fusil qui heureusement ne m'empêcha pas de marcher.
Au contraire, il me donna des jambes de cerf, si bien que je lllai tout droit devant moi tant que j'çus de force et que je fus* bientôt en France.
J'eus envie d'abord de me faire soldat, mais j'ai trop de patriotisme pour cela; nous étions repoussés de tout côté, et
je trouve abominable de faire la guerre sur le sol de son propre pays.
Le prince regarda Molinos de travers, et il n'est pas certain que cette manière d'envisager le patriotisme ne lui parût point digne d'être méditée.
Molinos continua.
— Ne vous impatientez pas, monseigneur, j'arrive à mon histoire. J'étais à peine à une demi-lieue en deçà de notre frontière, que je rencontrai un certain M. Bonnissens, dont le père avait été notre médecin, et que je reconnus tout aussitôt.
Il me fît causer, et quoiqu'il s'imaginât me faire parler, j'en appris de lui plus qu'il ne put en apprendre de moi.
Il rôdaillait dans le pays pour organiser une trahison quelconque en faveur des Anglais , et quoique je ne fusse pas bien adroit, je compris qu'il avait plus besoin de moi que je n'avais besoin de lui, lorsqu'il m'envoya à Toulouse, chez ma tante Marine, en me disant :
— Tu y trouveras une jeune fille qui vient d'arriver de Paris; fais-la causer, aie soin de me tenir au courant de tout ce que tii pourras apprendre d'elle.
— Et c'est cette jeune fille que tu vas enlever maintenant? dit le prince/
— Pas du tout, pas du tout , reprit Molinos; c'est un enchevêtrement du diable, je vous prie d'y faire attention.
J'allai donc à Toulouse, chez ma tante Marine, qui y tenait une espèce de petite maison garnie, quoiqu'elle lut au service d'une certaine marquise de Prémontré.
On disait que c'était là que la marquise venait secrètement pendant l'hiver, lorsqu'elle se trouvait trop seule dans son château de Mazamet.
— La marquise de Prémontré! dit M. de Morden; mais c'est, je crois, une demoiselle de Favreuse, la nièce d'un certain comte de Favreuse, que tu connais peut-être aussi?
— Non, répondit très-naturellement Molinos. On connaît les Favreuse dans le pays parce qu'ils y ont de grosses propriétés, mais je n'en ai pas vu un seul de ma vie.
— Continue, reprit le prince en essayant de cacher l'intérêt que ce nom venait de prêter pour lui à l'histoire de Molinos.
— Heureusement pour moi, je trouvai ma tante à Tououse, et comme elle avait eu des sujets de fâcherie avec non père, précisément à cause de cette madame de Prémonré, ça fit qu'elle me reçut très-bien. '
C'est Jà que je trouvai la jeune personne en question.
— Celle que tu vas enlever? reprit M. de Morden.
— Mais non, fit Molinos, je vous ai déjà dit que non. Celle dont je vous parle s'appelle Fanny Guillotin : c'est la
Me d'un vieux soldat qui avait toujours accompagné M. de Sainte-Mars dans ses campagnes.
Le comte l'avait fait élever à ses frais", et, à ce qu'il paraît, à son usage.
Mais, d'un autre côté, le fils du général s'était amouraché de la lille Guillotin, du moment qu'elle - avait été en âge d'être aimée.
Il l'avait soufflée à son père pendant que celui-ci guerroyait en Espagne, et il l'avait si bien promenée dans Paris, qu'un jour on lui refusa la porte du pensionnat, et qu'elle s'en revint du côté de Toulouse, où M. de Sainte-Mars était avec le père Guillotin.
— - Mais quel rapport tout ceci a-t-il avec la jeune fille que tu vas enlever, si ce n'est pas celle-là?
— Nous y voici, reprit Molinos; allons par ordre et ne nous trompons pas. Ce fut tout en causant avec la petite Fanny, qui me racontait ses histoires de pensionnat, qu'elle me dit une chose à laquelle je ne fis pas d'abord grande attention.
11 paraît que quatre ou cinq ans avant l'époque dont je vous parle, on avait fait entrer dans le pensionnat où M. de Sainte-Mars l'avait placée, une petite fille qu'on disait belle comme les amours, et qui était aussi élevée pour le compte de quelqu'un qu'on ne connaissait pas.
Cette fois encore, l'attention de M. de Morden fut vivement'excitée, mais il se garda bien de le montrer à Molinos. r- Cette petite était Allemande, je crois, ou Italienne, ou Bohémienne; enfin, on disait qu'elle avait parcouru Voûté l'Europe avec une bande de chanteurs ambulants.
Tout le flegme de M. de Morden ne put tenir devant cette découverte, et il laissa échapper une exclamation de surprise,
— Ah ! fit Molinos, voici que vous commencez à m'écou ter.
— Je t' écoute comme quelqu'un qui me fait un gros meii songe, dit le prince d'un ton Indifférent, et qui s'imagmt qu'il va me faire prendre le change; mais continue, va, continue.
— En ce cas, reprit Molinos en reprenant sa narration, passons à autre chose.
Ma tante Marine me fit entrer au service de M. de Sainte- Mars avec qui elle avait aussi je ne sais quel secret au sujet de ma sœur, qui n'était pas ma sœur et qui était restée avec mon père.
Ma tante Marine, dis-je, me fit entrer au service de M. de Sainte- Mars; et comme il n'a pas voulu rester dans l'armée depuis la chute de l'empereur, je le suivis à Paris où il emmena la belle Fanny, bien convaincu qu'elle était blanche comme une sainte Vierge.
Ce fut là que je vis venir chez mon maître M. de Belnunce.
Ce fut là que j'entrai au service de M. votre beau-frère; voilà tout.
— Ah! diable, fit M. de Morden, sans paraître déconcerté de ce brusque dénoûment, voilà tout? Eh bien, il faut absolument que je te fasse arrêter.
— Moi! pourquoi donc? fit Molinos.
— Parce que ceci ne m'apprend rien qui m'intéresse personnellement, et qu'alors l'ordre que t'a donné ton maître cachant un dessein dont tu ne connais peut-être pas toimême le but, il est prudent pour moi d'empêcher l'exécution de ce dessein.
Tu es, à ce qu'il paraît, une machine qu'on fait marcher sans savoir où elle va, et j'arrête la machine. Voilà tout aussi.
—Oh! reprit Molinos, dont la vanité gasconne ne put accepter la qualification que lui donnait le prince, pas si machine que vous le dites ; car sans moi, M. de Belnunce ne connaîtrait pas la jeune fille qu'il me charge d'enlever aujourd'hui.
— Alors tu vois que ce n'est pas tout.
. —Eh! vous disiez, lit Molinos,que ça ne vous intéressait pas.
— Je n'ai pas besoin que tu m'intéresses, j'ai besoin que tu parles ; c'est à toi de le faire de façon que cela me serve assez
bien pour que je te paie très-cher. Si tu ne veux rien dire de plus, tais-toi; si tu veux parler, je t'écoute.
11 y avait dans l'impassibilité de M. de Morden quelque chose qui trompait si supérieurement les vulgaires astuces de Molinos, que celui-ci comprit enfin que le meilleur jeu qu'il avait à jouer était de jouer cartes sur table, etil reprit :
— Eh bien, monseigneur, je me livre à vous corps et âme, je vous dirai tout.