JEUNESSE D'OLIVIER
Les premières années de son éducation furent habilement menées.
Les jésuites, qui, sous diverses dénominations plus ou moins obscures, préparaient la Restauration, se gardèrent bien d'imposer des volontés à l'esprit ardent et résolu du jeune Barbasan; ils lui firent des opinions, et, parmi ces opinions, ils lui en inculquèrent une qu'ils espéraient un jour tourner à leur profit.
Cette opinion pourrait se résumer ainsi :
Le monde, lui disaient-ils, a des préjugés contre lesquels il l'est rien qui puisse prévaloir : ni talent, ni vertu, ni richesse.
De tous ces préjugés, le plus stupide, le plus injuste et cependant le plus puissant, c'est celui qui rend le fils responable des fautes de son pè/e; c'est celui qui proscrit d'un népris immérité un nom qui n'appartient plus à celui qui 'a déshonoré.
Ce préjugé aveugle et barbare, la religion, comme l'Eglise, 3 dédaigne et le combat.
De même qu'elle a élevé à la suprême puissance pontificale ?s hommes sortis des derniers rangs de la société, sans égard
cet autre préjugé de la noblesse qu'elle a toujours foulé ux pieds, de même elle aime à accueillir et à protéger les mocents que ce monde proscrit.
Cette proscription est même un titre à ses yeux.
Toute douleur soufferte ici-bas u'est-elle pas un droit à la émence divine, et fcs piètres n'entrent-ils pas dans l'esprit t Dieu en préférant celui que le monde accable à celui dont encensé les fausses vertus?
Si donc un homme, né avec un esprit élevé et une sainte et noble ambition, devait voir se fermer devant lui la carrière de la gloire et du pouvoir par cela seul qu^l est l'héritier innocent d'un père coupable, qu'il vienne à nous; nos bras lui sont ouverts, nos affections lui sont acquises, nos secours lui sont assurés, nos triomphes le porteront au premier rang.
Voilà ce que ces messieurs répétaient à tout propos à Olivier, voilà ce qu'ils lui insinuèrent peu à peu, goutte à goutte, par le choix de ses leçons, par la direction de ses entretiens et de ses lectures.
La conséquence naturelle de cet enseignement était bien facile à déduire.
. Un jour viendrait où Olivier se sentirait blessé dans le monde par le fait, de l'infâme réputation de son père; un jour viendrait où son esprit altier chercherait autour de lui les consolations qui lui manqueraient de tous côtés -v et il n'était pas douteux pour les bons pères que, dans son isolement et son abandon, il ne se tournât vers ceux qui lui promettaient tout ce que le monde refuserait de lui donner.
Cette conséquence, assez probable, les amenait à une autre, non moins probable et également prévue : quel meilleur emploi pouvait faire de son immense fortune l'adepte de cette religion subtile, que de l'absoudre et de la sanctifier en la donnant à ceux qui seuls en ce monde lui avaient offert un asile ou montré une affection?
Ainsi donc, s'emparer du jeune Barbasan, s'emparer il richesses énormes amassées par son père, se donner l'appi d'un esprit élevé, entreprenant et courageux; acquérir d'il seul coup une fortune que les plus abondantes aumône n'eussent pu leur donner qu'après de longues années, cVnii une. opération qui valait la peine qu'on s'y employât aeliv) ment; et, sous ce rapport, les jésuites n'avaient négligé ua cun moyen de réussir.
Leur élève était déjà, en 1815, tel qu'ils le voulaieut; et cette époque ils remportèrent sur M. de Barbasan une noif velle victoire, qui semblait devoir leur assurer définitive ment une conquête.
Comme M. de Morden l'avait dit àMolinos, l'active parti pation de M. de Barbasan à la restauration des Bourbons n'i vail pas eu pour lui le résultat qu'il en avait espéré ; un tit
b maréchal de camp accordé à ses anciens services dans Inde, une décoration de la Légion d'honneur, dont on comlençait déjà la dépréciation, voilà tout ce que M. de Barasan avait obtenu.
On ne lui avait pas caché que la dynastie des Bourbons vait besoin de ménager les opinions, môme erronées, de la rauce; et tout en se louant de son dévouement, tout en araissa.nt accepter comme un service l'ancienne trahison ar laquelle M. de Barbasan avait assuré le triomphe des Anlais dans l'Inde, on l'avait froidement éloigné; la pairie, objet de son ambition, lui avait été nettement refusée; et est à peine si on avait pallié ce refus en lui disant que dans n temps plus éloigné, et alors que le gouvernement aurait lieux établi ses principes, on essaierait de satisfaire cette' mbition dans une mesure générale et où il passerait inacrcu.
On doit comprendre quelle fut la colère de M. de Barbasan n voyant ainsi trompées toutes ses espérances; mais qu'eût-
gagné à une. révolte ouverte contre ceux qui le dédainaient? nul parti n'eût voulu l'accepter pour auxiliaire, et Qcore valait-il mieux attendre avec ceux qui lui avaient wjours tout refusé.
Les événements de 1815 surprirent M. de Barbasan au mien de son désappointement; s'il eût été livré à lui-même,
est possible qu'il fût demeuré dans l'inaction après avoir n ses efforts si mal récompensés ; mais mille voix s'élevè- ?nt autour, de lui, criant de toutes parts : que la conduite es Bourbons a été trop molle, que ce qui a touché de près u de loin à la Révolution ou à l'Empire doit, cette fois, être u condamné, ou exilé, ou écarté; c'est en donnant les p 3s, les emplois, les hautes fonctions de l'Etat «à ceux qui 'ont jamais servi la cause de l'usurpateur que les Bourbons ?sureront définitivement leur existence sur le trône de rance.
Plus de ménagement pour cette vaine opinion qui semblait ècuser les hommes* qui avaient combattu la France dans les ings étrangers. •
On osa leur reprocher cette conduite comme une trahison, t ceux-là ont été véritablement les seuls sur lesquels on uisse désormais compter.
Ce n'est qu'à ceux qui, de près ou de loin, ont incessant ment et partQut combattu l'influence de l'usurpateur, qui faut accorder une entière confiance; c'est à eux seuls à prétendre aux honneurs, aux fonctions, etc., etc.
Ces paroles, jetées habilement dans l'oreille de M. de Barbasan, l'enflammèrent d'un nouvel espoir.
Il tenta encore de rendre à la famille des Bourbons des ser vices qui la portei aient à la reconnaissance; et par cetiû stinct odieux des âmes mal accoutumées aux grandes résolu tions, au lieu d'aller apporter son épée aux armées qui s'é taient chargées de rétablir la famille royale sur son trôfle, i: se tourna du côté de la guerre civile.
Il envoya dans le Midi ce même Bonnissens que nous avon vu déjà, en 1814, supprimer les dépêches confiées à M. & Bainte-Mars, et lui-même, accompagné de son fils, il se rendi en Vendée, apportant sa part de dévouement en or, pour subvenir aux frais de cette nouvelle guerre.
Je np veux pas faire ici l'histoire de cette époque ; on & souvient assez avec quelle rapidité Lamarque apaisa cette insurrection et avec quelle loyauté les royalistes de 1815 oî frirent leur concours aux généraux de l'Empire pour repousser l'invasion étrangère.
Les événements prévinrent ce noble accord, et il arriva m moment où M. deBarbasan crut toucher au but qu'il ava: poursuivi avec tant d'ardeur, malgré les plus cruels désappointements.
En effet, le gouvernement sembla vouloir tenir les prc messes que les fanatiques avaient faites en son nom.
Les cours prévôtales, les condamnations, l'exil, les dest: tutions en masse furent pendant quelque temps à l'ordre di jour.
Les nominations les plus étranges comblèrent les lacune* qu'avaient faites les destitutions les plus injustes.
11 y avait en ce moment des places et du pouvoir pour tous ceux qui pouvaient se prévaloir d'un droit, si honteui qu'il fût.
M. de Barbasan lui-même dut croire qu'il n'y avait plu d'obstacles entre lui et la position élevée qu'il sollicitait lorsqu'un petit événement qui semblait étranger à son m bitàon le rejeta pour jamais dans la vie proscrite et mt
prisable à laquelle il était condamné depuis si longtemps.
Il est nécessaire de raconter en détail cette petite scène, qui expliquera quelques-unes des circonstances de cette histoire:
C'était un ^our qu'il était dans les salons d'un ministre sorti de la domesticité de l'Empire pour arriver rapidement i un pouvoir énorme , qui grandit encore pendant quelques innées, pour disparaître pour jamais dans l'inertie des fonctions législatives de la pairie.
M. de Barbasan y venait faire sa cour pour lui-même et pour un de ses affidés.
Madame de Frobental s'y trouvait pour un intérêt qui défiait grandement préoccuper la belle duchesse (elle était encore belle à cette époque, malgré son âge; la crainte, le désespoir cruel qui la vieillirent en moins d'un an venaient à peine de commencer).
M. de Barbasan ne connaissait point personnellement madame de Frobental, et attendait patiemment son tour d'audience, fort occupé à parcourir du regard une immense carte le géographie qui ornait presque tout un côté de l'hôtel assez pauvre du ministre (nous sommes en 1815).
Madame de Frobental, au contraire, semblait horriblement impatiente du métier de solliciteuse qu'elle faisait.
Malgré son grand nom, malgré son grand titre, elle avait été placée sur une liste de réception fort longue.
Enfin, un nom ayant été appelé, elle se leva, alla examiner la liste sur laquelle l'huissier de service dessinait des majuscules romaines , et vit qu'elle n'avait plus qu'à laisser passer M. de Barbasan et deux autres personnes.
Malgré ses habitudes de grande dame, et la roideur de caractère qui ne lui permettaient guère de demander la moindre bonne grâce à quelqu'un pour ne pas être obligée de l'en remercier, malgré tout cela l'impatience de madame de Frobental était telle qu'elle demanda à l'huissier s'il connaissait M. le comte de Barbasan.
On le lui montra (M. de Barbasan avait le malheur d'être 3onnu des huissiers du ministère , et il faut être bteh puissant ou bien misérable pour cela) .
La duchesse alla directement à lui :
— Pardon, monsieur, lui dit^ellej c'est votre tour, je croie, l'entrer chez Son Excellence?
180 UL1YIKK DIHAMIIL.
Le comte, prévoyaut la requête, s'inclina.
— Eh bien, monsieur, je viens vous prier de vouloir tome céder votre place : l'affaire qui m'amène ne me perou pas une minute de retard. 11 faut que le ministre expoi des ordres. #
A l'instant même on appela M. de Barbasau, qui fit dd maladresses, la première de répondre :
— Pardon, madame, mes affaires ne sont pas moins pre sées que les vôtres.
La seconde de faire cette réponse tout haut et de lais? madame de Frobental exposée aux regards ironiques il solliciteurs, qui, furieux d'attendre , se consolent de Ici mauvaise humeur par la mauvaise humeur des autres.
Madame de Frobental retourna s'asseoir dans un coinJ ne peut plus humiliée de ce refus si leste.
Presque en même temps entra M. de Belnunce qui alla saluer et qui s'étonna très-haut et très-fort de la voir ai3 reléguée parmi le vulgaire.
Madame de Frobental lui raconta la grossièreté de M. Barbasan, sur quoi M. de Belnunce s'écria :
— 11 n'y a pas de quoi s'étunner de cela ; il y a eu qtf que vent qu'il a enfin atteint le but de son ambition, etp 1 en avoir la certitude, il eût passé sur le ventre de sou p il eut vendu son âme, s'il en avait une.
—Oh ! fit la duchesse, et que compte-t-on faire de ce ml heureux?
— Un pair de France.
— C'est déshonorer la pairie.
— Il est très-porté par les évéques; il parait, je don Comment, qu'il a beaucoup influé sur les négociation
— Vous devriez savoir cela , vous , fit madame de 1: bental.
— Je vous jure que non.
En effet, M. de Belnunce était bien loin de se douter ç eût été une des marionnettes que le comte avait fait j oue: congrès de Châtillon.
— Vous le connaissez? reprit la duchesse.
— C'est-à-dire que je ne sais à quel propos il s'attoi toujours à moi, mais je ne puis l'éviter.
Comme la conversation marchait ainsi, le comte de Barbam sortit du cabinet du ministre... 11 était radieux. Son îccès lui sortait des prunelles et s'épanouissait sur son soure vainqueur.
M. de Belnunce alla à lui et lui dit :
— Il paraît qu'il faut vous féliciter?
— Je l'espère, reprit M. de Barbasan; le ministre a été larmant, et je crois que je puis me tenir assuré de ma nolination.
— Vous ne demandiez que ce qui vous était dû.
— Non, vrai, reprit M. de Barbasan, on est tout à fait arvé à voir les choses sous leur vrai point de vue.
Ainsi, sans parler de moi, il y a un garçon que j'avais plueurs fois recommandé au ministre, et dont il ne voulait pas atendre parler, et il m'a annoncé de même qu'il lui donnelit un poste as^ez bien rétribué.
Du reste v c'est un cadeau que je fais à ce ministère-ci. 'illustre Desgrais n'était qu'un enfant auprès de ce arcon.
Soit curiosité réelle, soit seulement pour avoir Tair de par- ;r à M. de Barbasan, M. de Belnunce lui adressa cette queson :
— Comment nommez-vous ce prodige ?
— Il s'appelle Bonnissens. C'est un homme qui a été à mon îrvice.
Tout en parlant ainsi, MM. de Belnunce et de Barbasan étaient approchés de madame de Frubentai. A ce nom de Bonnissens , celle-ci tressaillit, son visage se écomposa, et quelle que dût être sa rancune contre M. de arbasan, elle lui dit d'une voix émue :
— Gomment nommez-vous cette personne ?
Le comte regarda madame de Frobentai avec impertinence. . de Belnunce eut la charité de l'avertir de sa maladresse et li dit :
— Madame la duchesse de Frobentai.
— J'ai des excuses à offrir à madame, dit M. de Barbasan >rt embarrassé.
Madame de Frobentai l'arrêta et lui dit :
— Vous parliez d'un certain monsieur...
— Bonnissens, repartit M. de Barbasan.
— Ah! dit la duchesse, n'est-ce pas un procureur du roi des environs de Toulouse?
— C'est son frère, madame. '
— Je vous remercie, monsieur.
— Mais, reprit M. de Barbasan, qui, dans son vif désir de réparer son impolitesse, en disait plus qu'on ne lui en demandait, il a été plus adroit que le procureur du roi qui * laissé échapper une certaine madame de Prémontré.
La duchesse devint livide.
M. de Belnunce s'en aperçut et se garda bien d'interrompn M. de Barbasan.
Le mal qu'ils peuvent apprendre des autres est la première arme des méchants, et M. de Belnunce chassait à ce sortes de découvertes.
— Oui, continua M. de Barbasan, il Ta découverte , à et qu'il paraît, parmi une troupe errante de bohémiens qu exploite le Midi ; il s'en fait un titre et il a raison.
Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que j^ me suis trouv* moi-même en rapport avec cette troupe de bohémiens et qu c'est chez moi que ce garçon les a connus.
C'est une race tout à fait à part, et j'y ai rencontré, eotr; autres, une vieille femme du nom de Téhéta...
A son tour M. de Belnunce tressaillit et reprit avec m émotion qu'il ne put contenir :
— Téhéta!...
On comprend la première bévue de M. de^Barbasan vis-* vis de madame de Frobental ; il pouvait fort bien ignor qu'elle fût la sœur de madame de Prémontré dont il parlail était trop bien instruit des secrets de madame de Belnun pour ne pas supposer qu'un pareil nom pouvait être cou de son mari.
Aussi s'arrêta-t-il à l'exclamation de M. de Belnunce,! s'aperçut que l'ivresse de son succès l'avait rendu plus 1m vard qu'il n'aurait dû l'être, il se hâta de reprendre :
— Mais je vous entretiens là de choses qui vous intéressé fort peu.
11 voulut se retirer.
On appelait à ce moment madame de Frobental, elle leva et salua ces deux messieurs de l'air le plus solennel M. de Belnunce retint le comte de Barbasan :
— Dites-moi donc cette histoire de madame de Prémontré ?
— Je n'en sais rien.
— C'est que je suis fort curieux de toutes ces intrigues, t de celle-ci en particulier.
— Ah! et pourquoi?
— Pourquoi? mais parce que c'est la sœur de la duchesse te Frobental.
— Sa sœur ! dit M. de Barbasan.
— Oui, fit le comte de Belnunce en examinant l'effet de es paroles. Ce sont les filles du duc de Favreuse. Eh ! mais, eprit-il, ce sont les petites-nièces d'un comte de Favreuse [ui a servi avec vous dans l'Inde... avant...
— Oui , fit M. de Barbasan, pour qui c'était une injure nor telle que ce souvenir de l'Inde que venait de lui rappeer M. de Belnunce, et qui voulut imprudemment la rendre ison interlocuteur; et c'est, je crois^ aussi le même qui lepuis a habité Vienne, où vous avez dû le connaître aussi le votre côté.
L'entretien n'alla pas -plus loin; M. de Barbasan quitta le jalon du ministre, où madame de Frobental repassa quelques moments après.
Elle y retrouva M. de Belnunce et lui dit d'un air radieux :
— Son Excellence est charmante aujourd'hui pour tout le monde ; mais je crois que votre ami, M. de Barbasan , ne sera pas pair de France.
11 est probable que -madame de Frobental n'était point venue chez le ministre pour détruire les espérances de M. de Barbasan.
Ce ne fut donc que le hasard de ce nom maladroitement prononcé qui fit perdre à celui-ci l'occasion -de parvenir, occasion qui ne se représente presque jamais pour des gens le cette espèce, lorsqu'ils la laissent échapper.
M. de Barbasan ét&it un de ces hommes qui, une fois sacrifiés, le sont toujours; ce n'est pas parce qu'ils sont plus coupables que beaucoup d'autres, mais c'est parce qu'une circonstance fortuite fait qu'on les choisit pour les mépriser.
Ainsi, le ministre s'excusa auprès de ceux qui lui avaient recommandé M. de Barbasan, en disant qu'il ne pouvait Qommer pair de France un homme d'une si fâcheuse réputation.
Or, comme il en avait nommé qui ne valaient pas mieux que lui, la conséquence naturelle de cette exclusion dut s'exprimer de la manière suivante :
« Qu'est-ce donc que ce M. de Barbasan qu'on met audessous de messieurs tels et tels ? »
Une fois ceci dit, la déconsidération complète reste établie ; et comme chacun a besoin d'un plus vil que soi à mépriser, le proscrit endosse des dédains les plus misérables.
Voilà dans quelle position M. de Barbasan retourna à Fribourg, plus avili par ses sollicitations inutiles qu'il ne l'avait été jamais par le grand crime de sa vie ; arrivé à ce dernier degré de misère, qu'on finit par lui jeter en face son indignité, et qu'on se débarrassa de lui en lui déclarant qu'où n'entendait salir aucune fonction publique en la lui confiant.
Mais puisque nous en sommes arrivé à l'explication des ressorts secrets de cette histoire , il nous faut dire quel était le premier motif de la visite de madame de Frobentai au ministre.
Une lettre de Bonnissens avait averti la duchesse de la découverte qu'il venait de faire ; cette lettre renfermait une proposition formelle de cacher cette découverte aux autorités, à la condition que la duchesse paierait chèrement le silence qu'on garderait à ce sujet.
Madame de Frobentai n'était femme ni à se laisser intimider par les menaces d'un pareil-homme, ni à payer un silence qu'on aurait le droit de lui vendre tous les mois; elle coupa court aux craintes qu'elle pouvait éprouver, s'adressa au ministre qui gouvernait alors la France, lui fit ce qu'il fallait de confidences pour ne pas se compromettre personnellement-, et elle n'avait pas quitté le cabinet du ministre depuis une heure que déjà le télégraphe portait à Toulouse l'ordre d'arrêter M. Bonnissens et d'enfermer provisoirement dans une maison de correction une femme connue sous le nom de la Marquise, et qui vivait dans une société de bohémiens.
Ces ordres furent exécutés, et nous verrons plus tard comment et à quelle époque M. Bonnissens et madame de Prémontré s'échappèrent des prisons où ils étaient enfermés; puis les circonstances qui les firent se retrouver à Paris, l'un exerçant les fonctions de commissaire de police, l'autre
) cachant et réduite à faire le misérable métier de femme b ménage et de garde-malade.
On était à la fin de 1816 lorsque M. de Barbasan se décida retourner à Fribourg. j
Comme nous l'avons dit, Olivier était entièrement livré ix influences des jésuites.
Ceux-ci paraissaient assurés, d'après la direction qu'ils iraient donnée à son esprit, qu'au moindre désappointement u'il rencontrerait dans le monde, il se retournerait tout à tit de leur côté, et, en gens habiles qu'ils étaient, ils ne àtaient point cette circonstance, très-assurés qu'elle ne lanquerait pas de se présenter d'elle-même; ils eussent lôme regretté de voir arriver trop tôt le désappointement ui devait leur livrer Olivier; ils eussent voulu que ce îsappointement n'arrivât qu'à un âge où la résolution qu'il rendrait pourrait avoir toute sa portée. Ils cherchaient donc à ménager à leur élève la connaissance a fâcheux délaissement où était tombé son père ; et pour Peindre ce but, ils le gardaient autant que possible sous sur surveillance, lui laissant à peine quelques jours de lierté pour aller voir son -père, qui s'était tout à fait retiré ms sa maison des champs.
Assurément ce n'eût pas été assez pour soustraire Olivier leur pouvoir, si quelque chose de plus puissant que le jélitisme lui-môme ue s'était pas emparé de ces quelques urs pour faire naître dans le cœur d'Olivier une passion us forte à elle seule que tous les fanalismes ensemble. Olivier avait dix-sept ans à cette époque, et dès qu'il s'éîappait du collège pour aller visiter son père, il partageait •n temps entre celui-ci et le vieux Grosberg. M. de Barbasan, abattu par sa mésaventure, le cœur remi plutôt de colère que de remords, était devenu plus triste, us chagrin, plus bizarre que jamais; il demandait sans sse à voir son fils, et dès qu'il était près de lui, il se fatiîait de sa présence.
L'exaltation généreuse de ce jeune homme et ses idées ir le devoir, sur l'honneur, sur la vertu, blessaient le >mte de Barbasan, sans que le malheureux père osât en ire un crime à celui dont chaque parole semblait être une itique cruelle de son passé.
Il en résultait qu'Olivier, dès qu'il était chez son père, jouissait d'une liberté presque absolue; et cette liberté, il s'en servait, comme nous l'avons dit, pour aller voir le vieux soldat du 10 août.
Gomme Olivier avait cette admirable adresse des amoureux, qui les rend si patients pour plaire à ceux dont ils ont besoin, il écoutait avec le plus profond respect et l'attention en apparence la plus soutenue les récits que le vieux soldat aimait à lui l'aire, récits accompagnés des sentences les plus sévères sur la fidélité et sur l'honneur.
Quand Thérèse, qui avait quinze ans alors, demandait a son père pourquoi il répétait sans cesse les mêmes maximes à Olivier, le père Grosberg, affectant son sourcil le plus froncé et sa voix la plus grave, répondait à sa fille :
— Si mes paroles peuvent empêcher ce jeune homme d'imiter le fatal exemple de. son père, j'aurai fait une action dont Dieu me tiendra compte sans doute.
Hélas ! le bon et brave soldat qui veillait de si loin à la future bonne conduite d'Olivier, eût mieux fait de veiller <fc plus près à sa conduite présente.
Olivier venait dans la maison ^e Grosberg, mais ce n'est pas Grosberg qu'il y cherchait.
11 Técoutait attentivement, à ce que croyait le vieux soldat, mais il n'avait d'oreille que pour une seule voix; il feignait de le regarder, mais c'était une autre ligure que la sienne qu'il voyait sans paraître s'en occuper.
Visite, attention^ regard, tout était pour Thérèse.
m'aimait avee cette passion qu'éprouvent seuls les cœurs déshérités des affections ordinaires de la nature.
Ce qu'il eût donné d'amour et de tendresse à une mère, à une sœur, à un frère, à un père moius bizarre que le sien, i! l'ajoutait à l'amour qu'il avait pour Thérèse; et il résultai! pour lui qu'elle était l'unique espoir, l'unique bonheur, Punique vœu de son àme.
Pourquoi l'aimait-il ainsi? Etait-ce la beauté suprême dr Thérèse, sou esprit supérieur, son angélique bonté qui lui donnaient l'empire absolu qu'elle exerçait sur Olivier?
Ce n'était certes point tout cela : d'ordinaire, la vertu n'a point d'esclave, et l'amour ne s'arrête guère qu'aux défaut* des femmes.
4UV1ER DUHAMEL. 197
Thérèse était jolie, mais de cette beauté qui devait s'enfuir avec la jeunesse ; Thérèse n'avait point d'esprit, mais elle parlait avec la liberté d'une enfant gâtée par son vieux père; elle débitait avec assurance les niaiseries les plus folles, elle riait le plus impertinemment du monde des choses qu'Olivier cherchait à lui faire comprendre ou sentir, et qui avaient besoin de cœur et de tête .pour être comprises ou senties.
On ne peut dire qu'elle fût méchante, l'occasion lui eût manqué de Têtre; mais elle éprouvait déjà un cruel plaisir à .tourmenter Olivier par ses caprices, par ses bouderies sans ' raison; elle affectait de dire ou de faire en sa présence tout ce qui déplaisait à son jeune amant ; elle aimait à le voir s'irriter, se désoler; elle ne s'arrêtait qu'au moment où l'esclave fatigué menaçait de briser sa .chaîne, car Thérèse ne voulait point perdre l'amour d'Olivier.
Thérèse, à quinze ans, et sans en avoir dit un mot à son père, s&us qu'Olivier lui-même en eût le moindre soupçon, Thérèse prévoyait qu'elle pourrait devenir comtesse de Barbasan.
Il ne faut pas s'étonner de cet amour ; la fille de Grosberg était ce que sont la plupart des femmes, elle était surtout ce que sont les femmes qui sont le plus aimées par des hommes ie quelque valeur.
On s'étonne souvent de ces passions, et cela parce qu'on ne les étudie que d'un côté; lorsqu'on voit un homme d'un caractère élevé, d'un cœur chaleureux, d'un esprit large, s'attacher obstinément à une femme sotte, vaniteuse et coïuette, on s'étonne, on invente les raisons les plus bizarres, du le plus souvent on accuse l'homme d'une déplorable aiblesse.
Pour ma part, je crois qu'on se trompe : assurément un )areil amour ne peut être expliqué que par un vice, mais ce l'est pas celui de la faiblesse qu'il faut accuser, c'est celui le l'orgueil.
Entre l'homme qui sent qu'il vaut beaucoup, et la femme ju'il juge souvent aussi sévèrement que personne, il s'éta- >lit une lutte où toute la vanité de l'homme entre en jeu.
11 voudrait animer dès transports qui lui brûlent le cœur ette âme tiède qui lui donne assez pour lui faire croire à
l'amour, et pas assez pour ne pas vouloir en obtenir davas tage.
Lui dont la volonté est si ferme et si droite, il tente i comprimer cette volonté bizarre qui lui échappe sans ces par le caprice ou l'obstination ; lui dont l'esprit est «si lucid il voudrait diriger cet esprit rétif qui s'échappe de méa à ses raisonnements les plus sérieux par la raillerie ou ! dédain.
Toujours vaincu dans la lutte et toujours assuré de : supériorité, un pareil homme doit la recommencer sa; cesse.
Tel était à peu près l'amour d'Olivier pour Thérèse, amoi que le vieux Grosberg ignorait complètement, que M. i Barbasan soupçonnait, mais dont il ne se préoccupait poir le traitant en lui-même d'une fantaisie de jeune homme si laquelle on doit fermer les yeux, et que Ton ne rend dang reuse qu'en la combattant.
Cependant cet amour grandissait chaque jour, amour re pectueux dans ses formes, amour dont les plus douces f veurs rêvées étaient innocentes des deux parts.
Olivier, avec son cœur ardent et sa chaleureuse passio était aussi ignorant dès plus naïves privautés de l'amou que Thérèse avec sa coquetterie insoucieuse et son égoïsn d'enfant gâtée.
Lorsque tous les deux, emportés par la puissance de lei jeunesse, ils ressentaient ces impatiences fébriles, ces agit tions inquiètes qui les rendaient tristes et mécontents sai raison, ils se mettaient à courir vers la montagne, ils gravissaient des heures entières, leurs mains Tune dai l'autre...
Puis, lorsque, arrivés au faite d'une de ces ondes de n chers et de forêts qui montent de ilôt en flot jusqu'aux nffi ges, ils se trouvaient sous un ciel plus large, dans un s sans limites, ils se mettaient à chanter et à rire, à causer à babiller, à se quereller, et l'un à demander pardon, < l'autre à se laisser supplier.
Puis, quand sonnait l'heure de rentrer, ils redescendais
■ la montagne, se soutenant, riant, se disputant; elle, railla:
la fatigue de son jeune amant; lui, plaignant la lassitude d
son aimée Thérèse ; puis entin, lorsque, arrivés à la pon
de Grosberg, ils se séparaient devant lui, après s'être dit bonsoir d'une voix assez basse pour que cela pût être un mystère, ils croyaient avoir pris à l'amour tout ld bonheur qu'il renferme et avoir senti ses plus cruelles peines.
Avant de dire comment une nouvelle lumière se vint glisser dans ces cœurs amoureux, il faut que je le répète : rien n'était plus innocent que Thérèse.
Est-ce la faute de ceux qui écrivent, est-ce la faute de ceux qui lisent? mais lorsqu'on signale certains défauts, disons mieux, certains vices dans le cœur d une femme, il est presque impossible de faire croire à son innocence et à sa vertu sur le grand chapitre de l'amour. Ainsi, j'ai dit de Thérèse qu'elle était légère, capricieuse, dure, comme toutes les natures exigeantes, incapable d'être impressionnée par i'autres sentiments et d'autres idées que ceux quelle ressentait, et ces idées et ces sentiments étaient bien étroits;
En un mot, qu'elle était égoïste et peu intelligente, se jouant de l'amour d'Olivier avec une ruse malicieuse, le tyrannisant avec un plaisir cruel : et cependant, c'était la plus pure et la plus ignorante enfant du monde.
Que le mal lui eut été révélé, et qu'elle y eût marché vite, :ela n'était point douteux ; mais à l'époque dont je parle, rien n'avait encore poussé cette âme de jeune fille au' delà le tous les petits avantages de camarade qu'une nature égoïste et froide peut tirer d'une nature dévouée et passionnée.
Un jour vint cependant .qui apprit à l'un d'eux quelle Hait la portée de l'affection qu'il avait pour l'autre.
On se rappelle la mission que M. de Morden avait donnée i Molinos, et si l'on a suivi ce récit avec attention, on a dû comprendre que le valet de chambre de M. de Belnunce ne 3ut pas accomplir cette mission, puisque M. de' Barbasan se xouvait alors en Vendée, et qu'il ne revint que longtemps iprès à Fribourg.
Molinos n'ayant point trouvé celui qu'il cherchait en Suisse, •evint à Paris à la suite des événements de 1815, et demeura lu service de M. de Morden. * «
Ce fut lui dont l'active surveillance, la poursuite achar-
lée firent découvrir au prince la retraite où M. Bonsenne
tvait caché Gharistie.
l'amour, et pas assez pour ne pas vouloir en obtenir davan tage.
Lui dont la volonté est si ferme et si droite, il tente de comprimer cette volonté bizarre qui lui échappe sans cesse par le caprice ou l'obstination ; lui dont l'esprit est .si lucide il voudrait diriger cet esprit rétif qui s'échappe de même à ses raisonnements les plus sérieux par la raillerie ou li dédain.
Toujours vaincu dans la lutte et toujours assuré de s, supériorité , un pareil homme doit la recommencer sar cesse.
Tel était à peu près l'amour d'Olivier pour Thérèse, amor que le vieux Grosberg ignorait complètement, que M. c Barbasan soupçonnait, mais dont il ne se préoccupait point le traitant en lui-même d'une fantaisie de jeune homme su laquelle on doit fermer les yeux, et que Ton ne rend dange reuse qu'en la combattant.
Cependant cet amour grandissait chaque jour, amour respectueux dans ses formes, amour dont les plus douces faveurs rêvées étaient innocentes des deux parts.
Olivier, avec son cœur ardent et sa chaleureuse passiot était aussi ignorant dès plus naïves privautés de l'amour que Thérèse avec sa coquetterie insoucieuse et son: égoïsm d'enfant gâtée.
Lorsque tous les deux, emportés par la puissance de leir jeunesse, ils ressentaient ces impatiences fébriles, ces agit* tions inquiètes qui les rendaient tristes et mécontents sans raison, ils se mettaient à courir vers la montagne, ils gravissaient des heures entières, leurs mains l'une dait l'autre...
Puis, lorsque, arrivés au faîte d'une de ces ondes de rochers et de forêts qui montent de tlot en flot jusqu'aux nuages, ils se trouvaient sous un ciel plus large, dans un a? sans limites, ils se mettaient à chanter et à rire, à causer t à babiller, à se quereller, et l'un à demander pardon, t l'autre à se laisser supplier.
Puis, quand sonnait l'heure de rentrer, ils redescendais
• la montagne, se soutenant, riant, se disputant; elle, railla:
la fatigue de son jeune amant; lui, plaignant la lassitude*
son aimée Thérèse; puis enfin, lorsque, arrivés à la port
de Grosberg, ils se séparaient devant lui, après s'être dit bonsoir d'une voix assez basse pour que cela pût être un mystère, ils croyaient avoir pris à l'amour tout ld bonheur qu'il renferme et avoir senti ses plus cruelles peines.
Avant de dire comment une nouvelle lumière se vint glisser dans ces cœurs amoureux, il faut que je le répète : rien n'était plus innocent que Thérèse.
Est-ce la faute de ceux qui écrivent, est-ce la faute de ceux qui lisent? mais lorsqu'on signale certains défauts, disons mieux, certains vices dans le cœur d une femme, il est presque impossible de faire croire à son innocence et à sa vertu sur le grand chapitre de l'amour. Ainsi, j'ai dit de Thérèse qu'elle était légère, capricieuse, dure, comme toutes les natures exigeantes, incapable d'être impressionnée par d'autres sentiments et d'autres idées que ceux qu'elle ressentait, et ces idées et ces sentiments étaient bien étroits;
En un mot, qu'elle était égoïste et peu intelligente, se jouant de l'amour d'Olivier avec une ruse malicieuse, le tyrannisant avec un plaisir cruel : et cependant, c'était la plus pure et la plus ignorante enfant du monde.
Que le mal lui eût été révélé, et qu'elle y eût marché vite, cela n'était point douteux ; mais à l'époque dont je parle, rien n'avait encore poussé cette âme de jeune fille au delà de tous les petits avantages de camarade qu'une nature égoïste et froide peut tirer d'une nature dévouée et passionnée.
Un jour vint cependant .qui apprit à l'un d'eux quelle était la portée de l'affection qu'il avait pour l'autre.
On se rappelle la mission que M. de Morden avait donnée à Molinos, et si l'on a suivi ce récit avec attention, on a dû comprendre que le valet de chambre de M. de Belnunce ne put pas accomplir cette mission, puisque M. de' Barb^san se trouvait alors en Vendée, et qu'il ne revint que longtemps après à Fribourg.
Molinos n'ayant point trouvé celui qu'il cherchait en Suisse, revint à Paris à la suite des événements de 1815, et demeura au service de M. de Morden. *
Ce fut lui dont l'active surveillance, la poursuite acharnée firent découvrir au prince la retraite où M. Bonsenne
avait caché Gharistie.
l'amour, et pas assez pour ne pas vouloir en obtenir davantage.
Lui dont la volonté est si ferme et si droite, il tente de comprimer cette volonté bizarre qui lui échappe sans cesse par le caprice ou l'obstination ; lui dont l'esprit est^si lucide, il voudrait diriger cet esprit rétif qui s'échappe de même à ses raisonnements les plus sérieux par la raillerie ou le dédain.
Toujours vaincu dans la lutte et toujours assuré de s. supériorité, un pareil homme doit la recommencer saih cesse.
Tel était à peu près l'amour d'Olivier pour Thérèse, amow que le vieux Grosberg ignorait complètement, que M. dt Barbasan soupçonnait, mais dont il ne se préoccupait point le traitant en lui-même d'une fantaisie de jeune homme sur laquelle on doit fermer les yeux, et que Ton ne rend dangereuse qu'en la combattant.
Cependant cet amour grandissait chaque jour, amour respectueux dans ses formes, amour dont les plus douces faveurs rêvées étaient innocentes des deux parts.
Olivier, avec son cœur ardent et sa chaleureuse passion, était aussi ignorant dès plus naïves privautés de l'amour, que Thérèse avec sa coquetterie insoucieuse et son: égoïsmt d'enfant gâtée.
Lorsque tous les deux, emportés par la puissance de leur jeunesse, ils ressentaient ces impatiences fébriles, ces agitations inquiètes qui les rendaient tristes et mécontents sans raison, ils se mettaient à courir vers la montagne, ils b gravissaient des heures entières, leurs mains Tune dan? l'autre...
Puis, lorsque, arrivés au faîte d'une de ces ondes de rochers et de forêts qui montent de flot en flot jusqu'aux nuages, ils se trouvaient sous un ciel plus large, dans un air sans limites, ils se mettaient à chanter et à rire, à causer ei à babiller, à se quereller, et l'un à demander pardon, et l'autre à se laisser supplier.
Puis, quand sonnait l'heure de rentrer, ils redescendaient la montagne, se soutenant, riant, se disputant; elle, raillant la fatigue de son jeune amant; lui, plaignant la lassitude de son aimée Thérèse; puis entin, lorsque, arrivés à la porte
de Grosberg, ils se séparaient devant lui, après s'être dit bonsoir d'une voix assez basse pour que cela pût être un mystère, ils croyaient avoir pris à l'amour tout ld bonheur qu'il renferme et avoir senti ses plus cruelles peines.
Avant de dire comment une nouvelle lumière se vint glisser dans ces cœurs amoureux, il faut que je le répète : rien n'était plus innocent que Thérèse.
Est-ce la faute de ceux qui écrivent, est-ce la faute de ceux qui lisent? mais lorsqu'on signale certains défauts, disons mieux, certains vices dans le cœur d une femme, il est presque impossible de faire croire à son innocence et à sa vertu sur le grand chapitre de l'amour. Ainsi, j'ai dit de Thérèse qu'elle était légère, capricieuse, dure, comme toutes les natures exigeantes, incapable d'être impressionnée par i'autres sentiments et d'autres idées que ceux quelle ressentait, et ces idées et ces sentiments étaient bien étroits;
En un mot, qu'elle était égoïste et peu intelligente, se jouant de l'amour d'Olivier avec une ruse malicieuse, le tyrannisant avec un plaisir cruel : et cependant, c'était la plus iure et la plus ignorante enfant du monde.
Que le mal lui eût été révélé, et qu'elle y eût marché vite, :ela n'était point douteux ; mais à l'époque dont je parle, rien n'avait encore poussé cette âme de jeune fille au delà le tous les petits avantages de camarade qu'une nature jgoïste et froide peut tirer d'une nature dévouée et passionnée.
Un jour vint cependant .qui apprit à l'un d'eux quelle îlait la portée de l'aifection qu'il avait pour l'autre.
On se rappelle la mission que M. de Morden avait donnée i Molinos, et si l'on a suivi ce récit avec attention, on a dû comprendre que le valet de chambre de M. de Belnunce ne >ut pas accomplir cette mission, puisque M. de' Barb^san se rouvait alors en Vendée, et qu'il ne revint que longtemps iprès à Fribourg.
Molinos n'ayant point trouvé celui qu'il cherchait en Suisse, evint à Paris à la suite des événements de 1815, et demeura lu service de M. de Morden. * *
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Toujours vaincu dans la lutte et toujours assuré de 1 supériorité, un pareil homme doit la recommencer sa: cesse.
Tel était à peu près l'amour d'Olivier pour Thérèse, amo: que le vieux Grosberg ignorait complètement, que M. t Barbasan soupçonnait, mais dont il ne se préoccupait poic le traitant en lui-même d'une fantaisie de jeune homme si laquelle on doit fermer les yeux, et que Ton ne rend dangi reuse qu'en la combattant.
Cependant cet amour grandissait chaque jour, amour re pectueux dans ses formes, amour dont les plus douces fi veurs rêvées étaient innocentes des deux parts.
Olivier, avec son cœur ardent et sa chaleureuse passif était aussi ignorant dès plus naïves privautés de l'amoii: que Thérèse avec sa coquetterie insoucieuse et son égoïsn: d'enfant gâtée.
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le Grosberg, ils se séparaient devant lui, après s'être dit bonsoir d'une voix assez basse pour que cela pût être un mystère, ils croyaient avoir pris à l'amour tout ld bonheur ïu'il renferme et avoir senti ses plus cruelles peines.
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En un mot, qu'elle était égoïste et peu intelligente, se jouant de l'amour d'Olivier avec une ruse malicieuse, le tyrannisant avec un plaisir cruel : et cependant, c'était la plus pure et la plus ignorante enfant du monde.
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Ce fut lui dont l'active surveillance, la poursuite acharnée firent découvrir au prince la retraite où M. Bonsenne avait caché Charistie.
190 OUTIRR DUHAMEL.
Pendant quelque temps, et après le mariage de madame Deslaurières, les services de Moliuos ne furent auprès de M. de Morden que ceux d'un valet favori ; mais un événe ment que nous avons promis de raconter remit Molinosen position de servir les intrigues ténébreuses de M. de Morden. et lui donna l'occasion de sortir de la domesticité à laquelle il semblait condamné.
UN MySTÈRE.
Six ans à peu près avant l'époque où j'habitais rue de Provence, n° 3, une voiture de place s'arrêtait devant la porte, et une femme de chambre en descendait.
Elle monta chez le docteur Béquille t, qui y demeurait dé] à cette époque, elle sonna, prudemment trois fois de suite des intervalles égaux, comme si cette manière de s'annonce; eut été convenue d'avance.
En effet, au troisième coup la porte s'ouvrit, et le docteur Bequillet parut.
Etes-vous seul? demanda la femm.e de chambre.
— Absolument seul, répondit le docteur.
— Eh bjen, reprit la camériste, je vafs la faire monter. elle est en bas.
— Un moment, reprit le docteur, entrez, Marine, il faui que nous causions ensemble.
La femme de chambre suivit le docteur, qui referma t!vement la porte et qui lui dit aussitôt :
—Voyons, est-ce bien vrai, ce que vous me dites, Marine vous étiez une enfant quand j'ai quitté le pays, il y a quarante ans, et depuis ce temps-là vous avez été au service d'une femme qui vous a donné de bien fâcheux exemple?.
OLIVIER DUHAMEL. 4$l
Madame de Pjcéxaontré, yotrç maîtresse, a été accusée d'ua îrime
Marine pâlit à cette parole , mais l'obscurité était prqbnde, et le docteur ne put s'apercevoir de l'émotioai de cettp emme.
Il continua donc :
— Ce crime, on vous accuse d'y avoir trempa et maintenant, vous venez me proposer une action dont Jai peur ^ue le dénoûment soit aussi épouvantable que celui de la naissance de l'enfant de madame de Prémoritré.
Pendant que le docteur parlait ainsi, Marine s'était remise, et elle put répondre d'un voix assurée :
— Mon père et ma mère ne sont plus là pour accomplir le forfait ; d'ailleurs, reprit-elle avec rapidité, ce qu'on vous demande est bien simple : une femme a commis une imprudence en l'absence de son mari, cette femme veut la cacher ; l'enfant qui naîtra vous sera remis avec une somme suffisante pour le faire élever et lui assurer un état.
Si l'enfant disparait, ce n'est plus cette femme, que vous ne reverrez de votre vie, ce n'est plus moi, qui quitterai la France pour toujours, qui pourrons commettre le crime, s'il s'en commet un.
— Certes, dit le docteur, ce n'est pas la première fois que de pareilles confidences me sont faites, mais elles m'arrivaieut par d'autres bouches que la vôtre.
Il y a un mystère dans tout ceci, autre que celui que vous m'avouez.
Pourquoi ne voulez-vous pas me dire le nom de cette femme?
— D'abord, parce que cela m'est défendu, et ensuite, paxce que si je trahissais le secret qui m'a été recommandé, je ne vois pas pourquoi vous vous feriez une loi d'être plus discret que moi.
— Mais pourquoi, dit le docteur, cette femme n'a-t-elle pas en moi une confiance plus entière? N'a-t-elle pas pensé que je pouvais la retrouver, la reconnaître, et que, n'ayant pas eu son entière confiance, je ne puis pas me croire tenu à une entière discrétion?
— Ne vous préoccupez point de cela, répondit Marine : songez seulement que pour deux mille écus nous trouverons
tant que nous le voudrons, des accoucheurs complaisants que pour cent mille francs nous trouverons des tuteurs tout prêts à se charger de l'éducation d'un petit neveu ou d'un petit cousin abandonné.
Le docteur réfléchit et repnt avec un vif mouvement de détermination :
— Oui, et vous en trouverez peut-être pour ce prix-là qui en débarrasseraient complètement une mère coupable.
Allez dire à cette dame qu'elle monte.
Marine descendit rapidement et courut jusqu'au fiacre.
— Venez, venez, madame, on vous attend, dit-elle à une femme voilée qui paraissait en proie à d'horribles souffrances.
Cette femme fit un effort pour sortir de la voiture, mais elle retomba sur le coussin en poussant un cri qu'elle ne put étouffer tout à fait, quoiqu'elle serrât convulsivement son mouchoir entre ses dents.
— Du courage ! reprit Marine, quelques minutes de courage, et vous êtes sauvée.
La femme à qui elle parlait fut quelques moments sans répondre, elle paraissait en proie non-seulement à une violente torture physique, mais encore à un violent désespoir.
On eût dit qu'elle hésitait à suivre sa conductrice plutôt par effroi que par manque de force.
Enfin, cédant à une détermination désespérée, elle se leva, descendit de la voiture et dit à la chambrière :
— Venez, venez, Marine! il ne sera pas dit que j'aurai reculé au moment suprême.
Alors, poussée par une volonté énergique, soutenue par cette force fiévreuse que donne la douleur, elle traversa rapidement la cour de la maison, gravit avec rapidité les trois étages du docteur Bequillet; mais à peine eut-elle franchi l'antichambre, qu'elle tomba sans force sur une chaise placée à l'angle du cabinet du docteur.
Dans un angle de ce cabinet, une haute armoire de sapin fermée par une longue vitre renfermait un squelette complet, plusieurs têtes de mort de diverses grosseurs étaient symétriquement rangées sur une tablette particulière, et des instruments de chirurgie étaient dispersés sur la plupart des meubles.
Des rideaux de calicot blanc bordés d'une large bande rouge cachaient la fenêtre.
Au milieu de cette pièce qu'éclairaient deux chandelles était dressé un lit de sangle avec un simple matelas.
La femme voilée demeura un instant muette et comme accablée par la souffrance, mais bientôt elle releva la tête, et voyant le lieu où elle se trouvait, elle tressaillit et dit avec un accent épouvanté :
— Où m'as-tu conduite, Marine?
— Chez le docteur Bequillet, que voilà, répliqua la femme de chambre.
Le docteur s'approcha et l'inconnue serra son voile sur son visage avec une nouvelle terreur,
Si l'on veut bien se rappeler le portrait que j'ai fait de ce docteur, on doit se rappeler qu'il n'avait rien d'effrayant.
L'inconnue l'examina attentivement, tandis que lui-même considérait de son côté cette femme avec attention.
Sans doute Je docteur espérait découvrir quelque signe qui lui révélât au moins la classe à laquelle appartenait la femme qu'il avait devant lui.
Celle-ci, de son côté, croyait sans doute aussi avoir pris toutes ses précautions pour que rien ne la fit deviner.
Une robe de mérinos noir, un chapeau de crêpe également noir, lui donnaient l'aspect d'une bourgeoise en grand deuil, le mouchoir qu'elle tenait à la main était de batiste unie, et elle ne portait aucun bijou.
Cependant M. Bequillet était à peu près assuré qu'il avait affaire à une femme d'une très-grande fortune, sinon d'un rang très-élevé.
L'argent qui lui avait été promis pour prêter son secours à cette fpmme, la somme qui devait lui être confiée pour élever l'enfant dont on voulait cacher la naissance, ne lu laissaient aucun doute à cet égard, et la première parole que prononça l'inconnue lui fit croire que non-seulement il avait affaire à une femme riche, mais encore à une femme dans une haute position.
On peut déguiser sa personne, son visage, sa voix ; mais, pour un observateur habile, il y a une chose qu'on ne déguise pas avec la même facilité : c'est une certaine tournure
de phrases, un certain choix d'expressions; ainsi l'inconnue ayant dit à M. Bequiilet :
— Cette fille vous a dit, sans doute, monsieur, quelles étaient mes conditions?
Le docteur ne douta^point qu'il n'eût affaire à une grande dame.
La banquière la plus opulente se garderait bien d'appeler sa femme de chambre : cette filley et la femme de chambre ne le lui permettrait pas.
Il faut le dire, cette découverte ne rassura point le docteur sur les desseins de la femme qui se cachait ainsi.
Soit expérience, soit préjugé, il croyait savoir que lorsque les gens d'une certaine éducation se mêlent de crime, ils dépassent de beaucoup les plus mauvais coquins de la lie du peuple.
En conséquence le docteur répondit :
— - Oui, madame, elle m'a dit vos conditions, et elle vous a sans doute instruite des miennes ; je garderai cet enfant, et d'aucune façon vous ne tenterez jamais de me l'arracher.
L'inconnue ne répondit point.
— Ne m'avez-vous pas entendu? reprit M. Bequiilet.
— Je souffre, monsieur! je souffre horriblement! reprit l'inconnue.
L'heure était venue, et en présence de ces douleurs atroces que Dieu a imposées à la femme, le docteur oublia de conclure plus formellement le marché qu'il voulait faire.
Une heure après, l'inconnue, épuisée, était sans mouvement sur le lit fatal, son voile n'avait point quitté son visage, et lorsque, dans les mouvements convulsifs de ses souffrances, elle l'avait imprudemment écarté, la main de Marine 1,'avait soigneusement ramené.
Cependant les cris de l'enfant, ces premiers cris qui donnent tant de force à la plus faible des mères, ces cris se faisaient entendre depuis quelques minutes, et l'inconnue restait immobile.
— Mon Dieu! s'écriait Marine, est-elle donc morte?...
Le docteur déposa l'enfant qu'il tenait et se rapprocha du lit de l'inconnue, il lui tàtale pouls.
■ Non, reprit-il, mais elle est dans un état de faiblesse
ieux...
écouta sa respiration , elle était pénible et embarras-
- 11 faut lui donner de l'air, dit-il, elle étouffé... t il voulut arracher le voile.
- Non... non... dit vivement Marine, en posant sa main le visage de cette femme.
- Voulez-vous donc qu'elle étouffe?... .
ln sourd murmure de la malade se fit entendre.
e docteur essaya encore d'ôter ce voile qui se collait aux
res.
l'inconnue y porta ses mains avec vivacité.
- Oh ! fit le docteur, ne m'avez-vous point fait votre cornue, que pouvez-vous craindre?
..'inconnue le repoussa avec violence en murmurant :
- De l'air... de l'air...
- Eloignez- vous... dit Marine; un moment, par grâce!.... Le docteur se retira; à peine eut-il fermé derrière lui la rte de cette chambre pour aller se placer à une espèce de Ut judas d'où il pouvait tout voir et tout entendre, que irine ôta le voile de l'inconnue.
Elle se souleva sur son séant et regarda d'abord d'un*air Paré l'enfant posé au pied de son lit; pendant qu'elle le rendait ainsi, ses yeux prenaient tantôt une expression de uauté inconcevable, tantôt de désespoir profond ; ses lees battaient et un murmure sourd de paroles inarticulées an échappait comme à son insu.
Eafin, des mots furent plus distinctement prononcés, et le acteur put l'entendre dire :
— Maudit, comme l'autre... enfant! pauvre enfant! et moi î vivrai seule, toujours seule...
Les larmes vinrent avec ses paroles; la mère parut en ougir et reprit avec un accent sauvage :
— Ote-moi cet enfant de devant les yeux... ôte-le... car il ne ferait pitié... et si je sentais cette pitié plus forte que noi... je le tuerais... Non, non, monsieur le comte de Belmnce, reprit-elle avec amertume, vous n'aurez pas un hériier de votre nom et de la fortune des Hatzfeld... non!
Marine avait pris l'enfant pour l'enlever du lit.
— Oh! dit la comtesse de Belnunce, car c'était elle, donntle-moi, que je l'embrasse !
Elle prit l'enfant, le baisa doucement et le posa devan elle; elle sembla tout à coup devenir plus calme, leva le yeux vers le ciel, et joignant ses mains au-dessus du nouveau-né :
Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, ne rendez pas cette inno cente créature responsable des crimes de son père et de s mère; sauvez-la du vice, sauvez-la des malheurs qui or pesé sur une autre !
La comtesse s'arrêta, comme si quelque chose l'eût suffoquée.
— Ah! quelles mains te protégeront, s' écria-t-elle, puisqw les miennes te repoussent... Marine, Marine, si je l'emportais si je le rendais à son père?...
— Gela vaudrait mieux pour vous et pour lui, madame dit la vieille chambrière.
Il y eut un long silence pendant lequel luttèrent ensembk la tendresse de l.a mère et le ressentiment de la femme oc tragée... le mal l'emporta encore une fois. !
— Non!... s'écria la comtesse avec fureur; ils m'ont voie l'autre, je lui volerai celui-ci. Fais rentrer le médecin.
Marine appela le médecin, qui reparut aussitôt. La comtesse avait remis son voile, elle tendit un porte feuille au docteur :
— Voici le prix de vos services, monsieur; voici également la somme nécessaire à l'éducation et à la fortune de cet enfant. Je me fie à votre probité.
N'oubliez pas qu'une mère veille sur lui, même, alor* qu'elle l'abandonné.
— N'oubliez pas, reprit sévèrement le docteur, que je veillerai de mon côté sur la mère, et que si le sentiment dt vengeance qui la porte à renier son enfant la poussait jamat jusqu'à vouloir le sacrifier tout à fait, je me placerais ente elle et lui.
La comtesse ne répondit point, elle garda encore un de es silences pendant lesquels sa pensée parcourait un monde dt raisonnements; un rire amer termina ce long monologue, tf elle reprit :
Vous me trouvez bien odieuse, n'est-ce pas?
—Toute mère qui accepte son enfant est pardonnée à mes yeux, de quelque faute ou de quelque crime qu'il soit né.
— Ah! dit la comtesse, ce n'est pas moi qui ai fait le crime, et il faut que celui qui Ta fait en soit puni.
— 11 attend donc cet enfant avec amour?
— Certes, certes, jamais héritier suprême d'une dynastie mourante ne serait accueilli avec plus de joie que cet enfant.
— Eh bien, reprit le docteur, avez-vous le droit de priver celui qui vient de naître, de l'affection, des soins, de la tendresse d'un père?... peut-être parce que vos entrailles sont muettes pour lui!
— Oui, reprit madame de Belnunce d'un ton sombre, j'ai ce droit, je l'ai payé de vingt ans de souffrance, de solitude, je l'ai payé de la plus flétrissante humiliation...
Oh! reprit-elle avec une nouvelle expression de fureur... et quand je pense à cette infâme comédie... à ces mensonges d'amour... d'amour! reprit-elle avec horreur... d'amour pour moi... pour une femme vieille, et vieillie par le désespoir...
Et j'ai pu y croire! et durant les jours qui me restent à vivre, j'aurais sans cesse près de moi l'enfant de cette séduction abjecte!... le fruit de ma stupide vanité... le fruit de cet amour suranné... Non... je ne le veux pas... Il l'adorerait, et moi je le haïrais... non, qu'il souffre, et je l'aimerai, et je le secourrai, et je veillerai sur lui...
Mais ici, dans cet asile de misère, dans cette maison étrangère où je vais l'abandonner, je sens mon cœur se déchirer à la pensée de le quitter.,. Je pleure... Oh! si vous saviez toutes les larmes qui coulent dans mon cœur...
Oui, donnez-le-moi, que je le voie, mon pauvre fils abandonné, innocent, et proscrit, et maudit par moi... celui-là, c'est mon enfant ! . . . mon enfant ! . . .
Elle le pressa dans ses bras, l'inonda de ses larmes et resta comme anéantie.
— Eh bien, dit le docteur, cet amour n'est-il pas assez fort pour faire oublier les torts de son père?
— Son père, reprit la comtesse eh repoussant une dernière fois cet enfant, il m'attend sans doute. 11 m'attend, Marine, partons.
La comtesse se souleva sur son lit, son regard était égaré.
— Son père, dit-elle lentement, comme si les mots manquaient à la violence de sa pensée. Son père... reprit-elle, son père... il a pris dans mon cœur tout ce que j'avais d'amour, de foi, de sainteté ; il a tout arraché, tout anéanti, il m'a fait le cœur vide... Eh bien ! s'écria-t-elle en se levant sur ses pieds... je rentrerai les flancs vides, je n'ai pas été une épouse, je ne serai pas une mère... Partons... partons...
A ces mots, madame de Belnunce sortit de la chambre du docteur, quitta la maison, et une demi-heure après, elle avait gagné la porte du jardin de son hôtel; une heure après, elle était dans son lit.
Quelques heures après, une scène assez singulière se passait dans l'hôtel de madame de Belnunce.
Le comte, selon son habitude, était entré de bonne heure chez sa femme, et Pavait trouvée fort tranquille.
Cependant, il* faut que nous donnions à ceux qui nous lisent quelques explications nécessaires à l'intelligence de cette scène; sans doute la résolution désespérée que la comtesse venait d'exécuter était prise depuis longtemps, car elle avait assez bien persuadé son mari sur sa résignation, pour lui avoir ôté la pensée de l'espionnage et de la faire sur- •veilier.
Elle le traitait avec la même froideur qu'avant leur passagère réconciliation, mais elle s'épargnait le chagrin des scènes de reproches et de violences.
M. de Belnunce avait accepté une seconde fois cette position; mais ce n'était plus un homme léger, indifférent, menant gaîment la vie manquée qu'il s'était faite : une préoccupation farouche et cruelle l'absorbait le plus souvent, et ce n'était que lorsqu'il était averti qu'on le remarquait qu'il s'y arrachait, encore était-ce pour lui un grand effort; et quelque soin qu'il y pût mettre, il ne retrouvait jamais cette aisance facile, cet esprit d'à-propos aposté à tous les détours de la conversation pour y lancer des mots qui se répétaient; sous le jargon qu'il s'était fait avec ses bonnes inspirations d'autrefois, on sentait la gêne, la fatigue.
Dès qu'il oubliait de le tenir en bride, le brillant coursier penchait la tête et trébuchait, il semblait usé, fini, et le monde -examinait avec curiosité ce délabrement d'un des hommes les plus aimables, et en cherchait la cause.
3n l'expliquait de bien des façons, mais il en était une
•tout qui avait bientôt prédominé. ,
Tétait, comme de raison, la plus méchante pour M. de
Inunce et sa femme.
l'ai presque honte à raconter cette fable, mais elle a été
>p connue, et elle a été la cause d'un esclandre trop puhlic,
ur que nous ne la rapportions pas.
Cet esclandre, d'ailleurs, ne fut pas sans influence sur la
use qui me mêla personnellement à ces événements.