‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 60 sur 71 · UN SOUPER. — CONVERSATION · texte numérisé non relu

UN SOUPER. — CONVERSATION

C'était le même jour et à la môme heure que ce que nous înons de raconter, on soupait chez le général de Saintears, et parmi les convives assemblés chez le comte se trouaient M. de Favreuse, récemment revenu de l'émigration, . de Trobental le fils, celui dont le crime avaitv commencé our moi cette série de confidences.

Tous les couvives étaient arrivés, à l'exception d'un seul, 'était M. de Belnunce.

Mais, fit le général en entendant sonner minuit, Belnunce ous manquerait-il décidément? Ne l'avez-vous pas connu, 'avreuse ?

— Oui, repartit le comte, avec son ton mi-parti impertilent et poli qui faisait toujours supposer de l'esprit à ce qu'il lisait, môme quand il n'y en avait pas... Oui, je le... connais îomme le pont Neuf.

— Gomme le pont Neuf, dites- vous?...

— Ce n'est pas pour avoir passé dessus, fit M. d,e Favreuse,

quoique la semelle de mes souliers soit au service de l'un de l'autre.

— En êtes-vous là avec Belnunce? Je croyais que ri aviez été liés en Allemagne.

— Liés de très- près, fit M. de Favreuse...

— Alors je suis charmé qu'il ne vienne pas.

— Pourquoi, dit M. de Favreuse en se grignotant dents, je l'aurais reçu à bras ouverts... Je n'ai pas peur couards.

— Ah! fit Maximilien, le fils du comte, vous êtes déci: ment son ennemi.

— Jeune homme, dit M. de Favreuse en souriant, je ir pas été comme vous de la grande armée, mais je ne me ' pas cependant contre des punaises.

Un cri d'étonnement partit de tous côtés.

— J'ai tort, reprit M. de Favreuse, mais le nom de t homme m'agace, comme le bruit d'une lime sur une scj N'en parlons plus.

— Avez-vous donc quelques raisons de haine contre dit tout bas M. de Sainte-Mars, dont on se ^appelle sansdcn qu'il s'était fait le protecteur.

— Aucune, fit M. de Favreuse avec impatience et d'avoir été si loin. 11 a envers moi un tort impardonnable c'est celui de me déplaire. Que voulez-vous? ajouta-t-ili riant : je suis comme les femmes, je puis pardonner l'homme qui m'a fait du mal, à celui qui m'a trahi, vend que sais-je? je ne pardonne pas à l'homme qui me déplaî qui m'ennuie...

— Pardine ! fit Maximilien de Sainte-Mars, je conçois q& vous ennuie; pendant tout le temps que j'ai passé au colle-? à l'Ecole militaire, j'ai toujours entendu vanter ce M. de Ht nunce comme le modèle le plus accompli d'un homme & salon, et depuis un an que je le vcis partout, il me serow sauf de très-rares éclairs, aussi ennuyé' qu'ennuyeux.

— Il est certain, dit le comte, que Belnunce est singulière ment changé ; si je ne savais l'état de ses affaires, ses m tudes, je croirais qu'il lui est arrivé quelque grand m* heur.

— C'est que je crois que le malheur lui est arrivé, repn quelqu'un d'un ton mystérieux.

Qu'est-ce donc ? fît-on de tous côtés, pendant que M. de eusé prenait un livre pour s'absenter autant que pos-

d'une conversation qui lui déplaisait.

Eh bien, reprit l'interlocuteur, on prétend qu'après t ans de vertu et de sagesse, la comtesse.,, ce nom, M. de Favreuse leva l'oreille, et le narrateur inua :

On prétend que la comtesse a fait une grosse... grosse... se faute.

Bah ! fit le jeune Frobental d'un air moqueur.

Ce qu'il y a de sûr; c'est que depuis qu'ils sont revenus and, elle n'a mis les pieds nulle part.

Elle n'a jamais beaucoup aimé le monde, dit le comte ainte-Mars.

Et, continua l'interlocuteur, dites-moi, vous qui la z quelquefois, si jamais elle vous a reçu autrement qu'eue sur un divan et enveloppée de toutes Jes robes de abre les plus amples, les plus dissimulantes.

Etes-vous sûr de ce que vous dites là, monsieur? fit le te de Favreuse en se mordillant les lèvres.

Bah! ce n'est rien, mon oncle, fit le jeune Frobental,

d'après les propos de M. de Favreuse sur M. de Belce, put croire qu'une plus cruelle méchanceté sur la tesse serait bien accueillie, il ne sait pas le joli de toire.

• Ah! fit le comte en goguenardant , quoiqu'il eût la re dans i'àme, il y a du joli dans l'histoire. \ oyons ce

• On affirme, et cela n'est pas douteux, que le comte... l'est pas la première fois que ca se serait vu... enfin, lit...

• Mais que diable dit-on? fit le comte de Favreuse avec tcité.

• On dit qu'il y a un testament d'une certaine vieille cesse de Hatzfeld qui a assuré ses biens à M. de Belnunce sa postérité, mais à condition que cette postérité vient d'ici à dix ans.

■ C'est vrai, dit M. de Favreuse, qui se contenait de tout pouvoir pour savoir toute la vérité ; c'est vrai, je le

— Voué voyez, reprit le jeune Frobentai. Alors il para que le comte a dit à la comtesse... Vous comprenez... l'impossible nul n'est tenu... Mais enfin il y a un remède tous maux.

Dame, c'était pressé, la comtesse marche au pas de charg sur la quarantaine... enfin, il parait que, d'un commun ac cord, la comtesse s'est laissé trouver belle par un drôle é valet de chambre... qui...

Ces mots n'étaient pas achevés, que M. de Favreu? s'écriait :

— Monsieur mon neveu, vous êtes le dernier des homme vous êtes un drôle...

— Monsieur mon oncle, si vous n'étiez un vieillard...

— Monsieur mon neveu, vous êtes un pied plat !

— Mon oncle! s'écriait le jeune homme en serrant ï poings avec rage.

— Favreuse, criait d'un autre côté le général de Sain! Mars en essayant de faire taire M. de Favreuse, assez... ce votre neveu...

— Mon cousin, neveu à la mode de Bretagne, très-pel parenté que je lui permets de méconnaître aussi bien <p mes cheveux blancs...

— Allons, vous ne voulez pas avoir uue affaire aved lui! — - Pourquoi pas?... j'ai envie de lui piquer le ventre, à a

garçon... je ne parle pas du cœur, il n'en a pas.

•— Monsieur, dit le jeune Frobentai, vous venez de me di penser de tout respect et de toute considération... et je von demande raison...

— Allons donc, due, fit M. de Favreuse, en jetant ce m de la. façon la plus insolente; allons donc, rfwc, n'êtes- voa pas le chef de ma famille; un peu de courage... quand vcu voudrez.

— Demain.

— En sortant du souper, duc, reprit M. de Favreuse, ci je suppose que ceci ne nous empêchera pas de fêter le œuvres de Bonassou (c'était le nom du cuisinier de M. Sainte-Mars).

Le général voulut insister pour amener une réconciliatiot

— Allons, Sainte-Mars, lui dit le comte, nous avons ton deux été de fines lames autrefois.

A soixante-dix-huit ans, M. de Richelieu montait lestement cinq étages pour flanquer des soufflets et un coup d'épée à un godelureau qui avait mal parlé d'une jeune fille que le vieux maréchal trouvait jolie ; je ne vois pas comment, à moins de soixante ans, je ne passerais pas de votre salle à manger dans le jardin, pour larder un peu M. le duc, qui s'amuse de mal parler de la plus honnête femme, de la plus noble, de la plus sainte que je connaisse.

Le souper fut triste d'abord; mais M. de Favreuse y fut si amusant, que les convives ne purent s'imaginer qu'il voulût donner suite à la querelle.

D'un autre côté, le général avait chapitré le jeune Frobental sur l'odieux et le ridicule qu'il y aurait à lui d'accepter une pareille rencontre; de façon qu'à la lin du repas, M. de Sainte-Mars profita d'un moment de joie générale, et proposa de trinquer, ce qui se faisait encore.

Les verres se choquèrent ; Frobental, poussé par le général, présenta son verre à son oncle, qui le choqua gaîment, en s'écriant :

— A votre mort, cher neveu !

Ce mot, prononcé le sourire sur les lèvres, glaça d'effroi tous les assistants.

— C'est mal ce que vous dites là, Favreuse, dit le général. — - Croyez-vous que "je vais me laisser tuer par M. le duc

comme un pigeon bien empâté?... nenni... Seulement, je . crois qu'il est temps d'en finir.

— C'est donc bien décidé? fit te général stupéfait.

— Hein? fit M. de Favreuse... que demandez- vous? que je ne fasse que l'estafilader... je veux bien... Sa mère ne me pardonnerait pas de l'en avoir débarrassée... et pourtant, je crois que je lui rendrais un illustre service. '

Tant de jactance mit les esprits du côté du jeune homme", quoique M. de Favreuse eût raison, et quoique son neveu se fût déjà signalé par des folies qui menaçaient sa mère d'un cruel avenir, si elles n'étaient sévèrement réprimées.

On voulut passer dans le jardin, mais le jour n'était pas levé ; le comte de Favreuse proposa le grand salon avec des flambeaux... Un salon se trouva éclairé... M. de Favreuse demanda des épées ; M. de Sainte-Mars se refusa d'abord à les

livrer, allant de Frobental au vieux, comte, en faisant tous les efforts possibles pour les apaiser. :

— Voyons, dit-il au jeune duc, faites des excuses à votre ', oncle.

— Je n'en veux pas! cria celui-ci d'une voix flûtée, en s'interrompaut au milieu d'une gorgée de café.

— Des excuses, disait le duc, et pourquoi? pour m'être laissé traiter de drôle ?

Quoique M. de Sainte-Mars fût très-habitué à voir des duels, et que ses principes, à ce sujet, fussent ceux de presque tous les militaires, à savoir, que le duel est le suprême remède à toutes les injures et le meilleur chemin à prendre pour arriver à une réconciliation, il trouvait celui-ci tellement fâcheux et ridicule, qu'il prenait tous les biais pour le prévenir.

— Allons donc, repartait M. de Favreuse, nous sommes des voltigeurs de Louis XIV ; c'est un grand nom qu'on nous a donné là, et qui nous impose de grands devoirs... Des épées. s'il vous plaît !

Alors le général refusa tout net.

Vous n'êtes pas hospitalier, fit M. de Favreuse; vous trouvez que je suis ridicule... eh bien! si vous êtes mon ami, tâchez que je le sois à huis aussi clos que possible.

Il fallut se décider à apporter des épées, et le vieux émigré et son neveu prirent chacun leur arme.

— Hum! fit M. de Favreuse, voilà une bonne lame; si j'avais encore le jarret aussi élastique que cet acier, je parierais cent louis que je crève Ais un œil à mon neveu, juste entre le sixième et le. septième cil.

Quelques jeune gens se mirent à hausser les épaules, et il prit fantaisie à plus d'un de chercher querelle à ce vieillard vantard et gascon.

Cependant les deux antagonistes furent mis en place. U comte de Favreuse salua gracieusement son neveu , qui prenait la chose plus que sérieusement, et qui était bien décidé à donner une correction à son oncle.

Ils se mirent en garde, et le comte resta immobile.

— A tout seigneur tout honneur... dit-il. J'attends la première botte, monsieur le duc...

Frobental essaya une feinte.

— Vous ne sentez pas le fer, jeune homme, dit le comte en parant.

Le jeune homme s'anima et porta plusieurs coups rapides ; ils furent tous parés avec une aisance étonnante et un merveilleux sang-froid.

— C'est mieux, fit le comte ; mais ce n'est pas grand' chose.

Le duc qui, contre son ordinaire, s'était contenu au delà de tout ce que le ciel lui avait accordé de patience pour toute la vie ; le duc, dis-je, attaqua avec colère.

— Hé! faisait le comte toujours parant,!prenez donc garde, vous voulez me crever un œil... doucement, ne déchirons pas mon gilet... épargnons ma culotte. Si vous continuez à faire le grand écart comme M. Franconi, vous allez vous donner un effort.

Toutes ces plaisanteries -exaspérèrent à ce point la colère du jeune duc, qu'il mit 'dans les coups une fureur, une rapidité qui firent trembler tous les spectateurs. Frobental rugissait ; le comte ne ricanait plus.

Tout à coup tous deux s'arrêtent... L'épée de M. de Frobental venait de voler au bout du salon .

Le comte se recula d'un pas en arrière, et s'écria d'une voix tout essoufflée :

— Quel diable de plâtre gàchez-vous là, duc?... mais vous vous battez comme un brutal, mon cher neveu... Le diable m'emporte, je n'en peux plus...

11 s'assit sur une chaise, et se prit à s'éventer avec son mouchoir...

Je sue comme un cheval de ûacre... je vais m' enrhumer, c'est sûr... allons-y plus doucement...

La colère du neveu s'accroissait de l'insolente tranquillité de Fonde. Avant cette première lutte, quelques-uns des plusjeunes spectateurs avaient glissé dans l'oreille de Frobental des conseils qu'ils trouvaient plaisants.

— Piquez-lui le nez, lui disait l'un.

— Percez-lui l'oreille, lui disaient d'autres.

L'attitude et la résolution de M. de Favreuse avaient fait taire toutes ces plaisanteries, et c'est tout au plus si l'on osait conseiller à Frobental de recommencer.

Quant à lui, il n'avait qu'un moyen de se tirer de son

humiliation : c'était de montrer beaucoup d'esprit, et il ne: avait point du tout. Il avait une détermination furieuse de s venger, et cela lui semblait difficile... Aussi se laissait-il aller à une colère folle contre tout ce qui l'entourait; jurai sacrant, disant de ces sottes horreurs que personne n'accom plit, mais qui dégradent celui qui peut les débiter.

— Oh ! s'écriait-il, je lui casserai les reins. . . je lui manger* les entrailles... je le déchirerai...

— Allons... allons, reprit M. de Favreuse, reprenons cela Ce duel, qui avait paru ridicule, commençait à faire peu:

à ceux qui en étaient les témoins.

11 sembla que le jeune Frobental reprît un nouveau sansfroid en ramassant son épée.

11 salua son oncle et lui dit :

— A mon tour je vous attends, monsieur...

— Ouf! lit le comte en se mettant en garde. Puis il se n* tira tout à coup, en disant :

— Sacrédieu! mais voilà un garçon qui me fait peur...

— Monsieur, fit le duc, rions-nous?

— Moi je ris; mais vous me faites une grimace affreux mon cher. Si la mode des magots n'était point passée, je vou.] conseillerais de vous faire mouler ainsi.

•— Monsieur, monsieur, fit le jeune Frobental en frappai la terre du pied, je vous attends...

— Que voulez-vous, cher ami, à mon âge on ne va jfc vite.

11 se Mt en garde.

— Ecartez donc un peu votre épée... vous avez là, à votn habit, un bouton que je voudrais voir. . .

Et le bouton fut touché, légèrement touché.

Le duc devint pâle.

* — Je vous ai fait le coup en tierce; nous allons essayer et quarte au même bouton... La tête haute, s'il vous plaît dégageons...

Et le bouton fut encore touché...

Le petit duc devint vert.

— Tirez à fond, cria-t-il, tuez-moi!

— Non, fit le comte, dont le visage pour la première f ■ prit une expression sinistre ; non, je ne veux pas tacber le tapis de Sainte-Mars.

Et par im mouvement rapide comme la pensée, il écarta l'épée du duc et le fouetta au visage du plat de la sienne.

Le coup était terrible; le duc, ébloui, chancela. Son oncle resta à sa place, la pointe de son épée sur la pointe de son soulier.

— Ah ! fit M. de Sainte-Mars, c'est trop vous venger.

— Moi ! fit M. de Favreuse. Mais on ne m'a rien dit de personnel; seulement, ajouta-t-il en élevant la voix, je déclare que madame de Belnunce est la plus honnête femme de Paris, et que le premier hommage qu'on puisse rendre à la vertu, c'est de ne jamais parler d'elle.

Quelques instants après, M. de Favreuse rentrait chez lui, et quelques heures après il en sortait pour aller chez madame de Belnunce, la cause très-innocente de cette querelle.

M. de Favreuse fit le long trajet de sa maison (il ne demeurait'point alors rue de Provence) à l'hôtel de la comtesse en marchant sur la pointe des pieds, en chantomiant et en se dandinant; il avait un petit air guilleret qui faisait retourner les passants, charmés de sa joyeuse humeur.

— Pardieu! se disait-on en le voyant passer, voilà un vieux monsieur qui a dû recevoir quelque bonne nouvelle ou faire quelque délicieux repas.

Heureusement, M. de Favreuse ne rencontra personne qui e connût particulièrement, car ce quelqu'un eût compris ïu'il avait la colère et le désespoir dans le cœur.

Etait-ce une comédie habilement jouée et arrivée à l'état l'habitude? était-ce une disposition particulière de sa na- ;ùre ? toujours est-il que; chez M. de Favreuse, les Sentiments es plus violents ne se manifestaient guère que par ce Chanionnement et cette allure balancée.

Enfin il arriva chez madame çle Belnunce ; on lui répondit [ue madame était malade et couchée.

— Allez dire, reprit le comte en sifflotant, allez dire que î'est moi.

— Qui vous? fit le laquais.

— Le comte de Favreuse... allez... allez.

Le laquais, surpris de l'assurance de ce visiteur, quitta 'antichambre et traversa un salon.

M. de Favreuse le suivit et alla s'asseoir à côté d'un grand eu allumé.

— Mais, monsieur le comte, fit le laquais, je vais venir vous apporter sa réponse.

— Je f espère bien, fit le comte en mettant les pieds sur les chenets.

— Mais, monsieur le comte...

— Mon garçon, fit M. de Favreuse du ton le plus bienveillant, quand j'étais jeune, je faisais antichambre chez les dames, dans la rue, au jardin, partout où je pouvais me glisser, quelquefois sous le lit... maintenant je fais antichambre dans le salon; va, mon garçon... va...

Le laquais sortit en souriant de la gaîté de ce vieux ce ladon.

Quant à M. de Favreuse, son visage prit tout à coup um expression soucieuse ; pendant quelques instants il serra te poings avec colère.

« C'était donc une comédie qu'il jouait vis-à-vis des autres ! » Voilà ce qu'eût dit quelqu'un qui Peut vu à <* moment.

Mais, ce moment passé, M. de Favreuse, quoique seul e' certain de ne point être vu, se leva en disant :

— Tout beau, ma passion ! ne jouons pas la tragédie. Puis il se mit à se promener dans le salon en s'ajustantei

en chantonnant. Soit parti pris, soit mode de sa jeunesse, M. de Favreuse ne voulait pas. comprendre le sérieux des choses de la vie.

Le cœur et la peau de l'homme criaient quelquefois sous la souffrance, mais l'éducation du dix-huitième siècle, de ce siècle railleur, l'emportait aussitôt, et M. de Favreuse chantonnait.

Le laquais rentra bientôt et lui dit :

— Madame n'est pas visible.

— Tu lui as dit que c'est moi?

— Mais, monsieur le comte, je ne suis pas entré chez madame... j'ai parlé à sa première femme de chambre.

— Qui tna répondu?

— Sur-le-champ, que madame n'était pas visible.

— C'est ça, sur-le-champ... sans avoir été consulter s maîtresse; va lui dire...

— Mais, monsieur, M. le comte est chez madame.

— Qui ça, M. le comte?

— Eh bien ! M. le comte de Belnunce, le mari.

— Bien, très-bien, fort bien, fit M. de Favreuse en pirouettant sur le talon... vas-y dire qu'il faut que je parle à madame la comtesse.

— Mais, monsieur... monseigneur le prince de Morden vient d'entrer... et...

— Ah diable ! fit le comte de Favreuse avec une grimacé grotesque... monseigneur le prince de Morden! vas-y leur dire que je suis là...

— Mais, monsieur le comte, Marine, la femme de chambre, m'a dit que personne ne pouvait entrer.

. — Marine... fit le comte. Je connais ça... ce me semble... Envoie-moi cette Gasconne. . .

Le laquais se retira et Marine arriva "bientôt, la figure rébarbative, Tœil mauvais, la voix rauque.

— Que voulez-vous, monsieur? fit la camériste entrant.

— Vous prier seulement de vouloir bien dire à madame de Belnunce, à M. de Belnunce et à son excellentissime prince de Morden, qu'il y a ici un monsieur qui a besoin de leur parler...

— Je ne peux pas.

— - Tu leur diras que ce monsieur s'appelle le comte de Favreuse.

— Le comte de Favreuse? répéta la chambrière.

— Oui-dà, ma fille... dit le comte, qui attribua à une cause tout autre que la véritable le remarquable effet produit par son nom.

Il supposa que la chambrière savait quelque chose de ses anciennes relations avec la comtesse, tandis que celle-ci n'avait éprouvé d'autre surprise que de se trouver en face de l'oncle de madame de Prémontré et de madame de Frobental.

Soit que Marine eût peur de M. de Favreuse, soit qu'en lui obéissant elle voulût se ménager l'occasion de tirer parti de ce qu'elle savait relativement aux nièces du comte, elle lui répondit aussitôt :

— Puisque monsieur le comte de Favreuse le veut absolument, je vais aller prévenir madame.

Le comte se remit au coin du feu et attendit. Comme nous l'avons dit déjà, M. de Belnunce était entré

lî.

chez sa femme le matin, à l'heure où un mari entre seul; il avait trouvé madame de Belnunce embéguinée dans son liî et qui lui dit qu'elle ne s'était jamais mieux trouvée.

— Eh bien, lui dit le comte, êtes-vous enfin décidée et m voulez-vous point qu'on fausse venir votre médecin?

— Pas encore, reprit la comtesse; lorsqu'il sera temps, je prendrai toutes les précautions convenables. Si Ton savai; ma grossesse!... Oh! je ne me fie à la parole de personne pour cacher nn secret que je ne saurais pas cacher moimême ; cela nous vaudrait des quolibets de la part du monde et peut-être des préventions de la part de mon frère, qu: viendront assez tôt, et...

Ils en étaient à peine là de leur conversation, que Ton annonça M. de Morden. •

Le prince était sur les talons du laquais qui l'annonça.

Il fut reçu par M. de Belnunce comme le maître par l'esclave tremblant, qui cependant médite une vengeance cruelle.

Quant à la comtesse, elle fut vis-à-vis du prince parfaite ei tout à fait naturelle; elle l'accueillit du même ton et du même air qu'elle avait toujours avec lui, et si cet accueil fut très-froid et très-cérémonieux, c'est qu'il en était toujours ainsi; les circonstances de la veille n'avaient influé en rien sur sa manière d'être.

Cependant, comme il notait pas dans les habitudes du prince de se présenter à pareille heure, la comtesse lui dit :

— ■ A quel motif, mon frère, devons-nous une visite si matinale 1

— Je vais vous le dire, ma sœur, reprit le prince d'un ton contrit, et je suis charmé que votre mari soit présent; il faut qu'il sache aussi ce qui se passe, et je ne doute pas qu'il ne soit le premier à démentir les bruits scandaleux qui courent sur votre compte ?

— Quels bruits ? fit la comtesse.

— - A moins que ce ne soit la vérité, reprit M. de MordeD, auquel cas on les ferait taire mieux que personne, en se portant votre caution.

— Je ne vous comprends pas, reprit la comtesse, expliquez-vouts.

— 11 y a quelques heures il s'est passé, chez M. de Sainte- Mars, une scène qui aujourd'hui même sera racontée dan?

ous les salons de Paris; elle aurait eu lieu sur une place mblique, qu'on pourrait espérer en cacher la cause. Là, il l'y a le plus souvent que des passants indifférents et dont le ëmoignage n'a aucune autorité, et qu'on peut dénier ; mais, aa sœur., une querelle, un duel, tout cela dans un salon, en résence de vingt hommes ayant tous un nom, en position ,e répondre tous de leur parole, voilà un danger auquel il lut parer.

— Quand vous vous serez expliqué, mon frère, fit la comesse, je vous répondrai. *

Ce fut à ce moment qu'on annonça M. de Favreuse.

Le comte se récria; mais espérant trouver en lui un enlemi du prince de Morden, et par conséquent un auxiliaire, 1 dit aussitôt :

— Faites entrer.

— Lui ! s'était écriée la comtesse à l'annonce de M. de avreuse... Non, non, reprit-elle en entendant la réponse de on mari.

— Pardieul fit le prince,, c'est le héros de l'aventure de ette nuit, et il nous donnera à ce sujet des renseignements récieux. '

— Qu'il çntre donc, fit la comtesse avec un sourire amer; ous saurons au moins, d'un homme incapable d'un ménage, comment est arrivée cette prétendue aventure.

— Personne n'a envie de mentir ici, je suppose, dit le rince.

D'ailleurs je crois, ajouta-t-il avec une colère mal conteue et avec un regard menaçant adressé à la comtesse, que î mensonge serait trop facile à dévoiler pour [qu'on osât le ?nter.

M. de Favreuse parut à ce moment; il salua le prince et L de Belnunce d'une légère inclinaison de tête, comme s'il ût entré à la toilette de quelque Araminthe du dix-huitième l^cle, et alla baiser respectueusement la main de madame de telnunce.

~~ H fait un temps affreux, dit-il en se jetant dans un fau- ?uil.

~- Est-ce pour nous parler de la pluie et du beau temps ue vous êtes veflu si matin? dit le prince. Le comte examina tous les assistants; et, à F air d'anxiété

répandu sur tous les visages, il jugea qu'il était entré en plein événement, et il répondit :

— Je cause volontiers de tout ce qu'on veut, sur le ton qu'on veut et à l'heure qu'on veut.

Le prince eut volontiers averti M. de Favreuse qu'il venait de dire cela du ton le plus impertinent.

Mais on lui avait fait trop soigneusement le récit de la scène qui s'était passée chez M. de Sainte-Mars, pour ne pas savoir que M. de Favreuse ne fût prêt à soutenir toutes ses impertinences.

— J'allais raconter à ma sœur, fit M. de Morden, ce qui s'est passé cette nuit chez le générai de Sainte-Mars.

— Que je ne vous gêne pas, dit le comte. Faites, dites... allez...

Puis il tourna son fauteuil du côté du feu, et mit ses pieds sur les chenets, en disant :

— J'ai les pieds glacés; pardon, ne vous occupez pas de moi.

C'était un spectacle curieux que de voir ces quatre personnages :

M. de fielnunce, ayant dans l'âme toutes les terreurs à la fois, guettant de l'œil un signe pour voir de quel côté il pourrait se tourner pour ne pas être seul dans ce conflit qui allait avoir lieu.

Madame de Belnunce, décidée à tout dire, à tout entendre, à tout braver, excepté peut-être un mot railleur avec lequel | M. de Favreuse pourrait vouloir la punir de sa faiblesse d'uQ| jour pour M. de Belnunce.

Le prince, dans le doute d'une vérité qui lui enlevait uoe immense fortune, le cœur rempli de cette colère brutale qui ne recule pas devant des actes de la plus extrême brutalité, doué de ce courage grossier qui accompagne presque toujours la force physique; mais retenu par la présence fa M. de Favreuse, qu'il eût brisé d'un coup de poing, mai dont i'épée, toujours plantée au bout de ses railleries, faisa quelque peur à l'Hercule autrichien.

Quant à M. de Favreuse, si ce n'eût été que les ailes desoB nez se serraient et se dilataient avec une rapidité convulsirç on n'eût pu lui supposer la moindre émotion, tant il éfe

négligemment jeté sur son fauteuil, tant sa voix était calme et son sourire assuré.

Le prince lit tous ses efforts pour se mettre à ce diapason de . politesse cruelle, et reprit après un moment de silence :

— Voici donc ce qui s'est passé chez M. de Sainte-Mars; si j'ai été mal informé, M. de Favreuse aura l'obligeance de rétablir le3 faits dans toute leur véracité.

— Je n'y aurais pas manqué sans votre permission, dit M. de Favreuse.

— Monsieur..i fît le prince.

— J'ai toujours les pieds gelés, reprit M. de Favreuse, et je demande pardon à madame de Belnunce de la liberté que je prends de me tenir si loin d'elle; mais, de loin comme de près, je l'assure de tout mon respect, de tout mon dévouement; et elle peut être asssurée que je ne suis venu ici que pour me mettre à ses ordres, quels qu'ils soient.

Après ces paroles, il se tourna vers le prince et lui dit :

— Vous pouvez commencer.

— Eh bien, soit! reprit le prince avec colère.

Aussitôt il commença le récit des propos tenus sur madame de Belnunce, et arriva enfin à l'infamie répétée par le jeune duc de Frobental.

— Oui, ajou^a-t-il, on prétend que la retraite où vous vivez cache une grossesse... Et maintenant, ma sœur, qu'avez-vous à répondre?

— Pardon, fit le comte, vous n'avez pas tout dit; il faut achever l'histoire.

— N'est-ce pas tout? dit le prince.

— Non, il y a encore fceci : c'est que j'ai dit à celui qui a répété cet infâme propos qu'il était un manant, un drôle, un taquin, un pied-plat; épithètes que j'appliquerais à tout homme qui se permettrait devant moi de dire jamais la moindre impertinence à madame.

— Cest fort bien fait à vous, reprit le prince : mais de pareilles défenses sont plus compromettantes que toutes les attaques possibles ; et la meilleure justification pour ma sœur, c'est de paraître aujourd'hui même à la cour, pour prouver l'infamie de ce mensonge.

— Vous avez peut-être raison, fit M. de Favreuse.

La comtesse souriait amèrement, mais semblait ne p& vouloir répondre.

— Eh bien, ma sœiir, êtes-vous prête à faire ce .que Toc vous demande?

— Il me semble, dit la comtesse d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre railleuse, que M. le comte de Beluunce e«! pour quelque chose dans cette question , et vous avouera qu'il ne m'est guère permis de prendre un parti avant à savoir quel est son avis à ce sujet.

— Mon avis, dit M. de Belnunce, est de mépriser de pareil5 bruits, et de ne pas exposer madame de Belnunce, dont li santé est si profondément dérangée.

— J'étais sûr que vous penseriez ainsi, dit le prince en ricanant : est-ce aussi votre avis, ma sœur?

M. de Favreuse jeta un regard f urtif sur la comtesse : il attendait; de sa réponse la confirmation ou la dissipation noai du propos infâme tenu contre elle, mais du soupçon qui! avait et qui, à peu de chose près, était la vérité.

Le comte ne pensait point que la comtesse eût succomba à une séduction, mais il craigoait qu'elle ne se fût laisséej aUer à un calcul. 11 la croyait incapable de retrouver lai moindre étincelle de son ancienne tendresse pour M. de Beliiunce, mais iî ne jugeait pas impossible qu'elle se fût priai! d'un beau feu pour l'immense héritage de sa tante.

« Depuis si lougtemps qu'elle n'aime plus personne, se disait-il, elle se sera mise à aimer quelque chose, et ce quelque chose peut bien être l'argent. »

M. de Favreuse attendait donc avec anxiété la réponse de la comtesse ; mais celle-ci l'embarrassa beaucoup en répliquant, après un instant de silence :

— La manière dont M. de Favreuse a repoussé les propc? tenus sur mon compte lui donne le droit d'avoir un avises cette circonstance, et je désirerais avoir le sien, sur la démarche qu'on me propose.

— Mon avis... dit M. de Favreuse.

11 se mordit les lèvres, et reprit :

— Je prie madame de Belnunce de m'excuser, mais je pense qu'on ne doit donner son avis que sur les sujets qui nous sont parfaitement connus... Car je n'irai pas, par exemple, donner un conseil qui ne pourrait être exactement suivi.

OLIVIÇH DUHAMEL. 215

— Qu'entendez-vous par là? fit M. de Morden, qui voulut en vain déguiser sous un air de hauteur l'inquiétude dont il était dévoré.

— Je ne commente point mes paroles, reprit sèchement le comte; je laisse à ceux qui les entendent & les comprendre, s'ils peuvent ou s'ils veulent.

— Mais si je les comprends bien, pour ma part, reprit le prince, en regardant alternativement M. de Belnunce efc M. de Fâvreuse, vous supposeriez que ma sœur peut être incapable de donner cette preuve de son innocence.

Malgré son refus de commenter ses paroles, le comte de Fâvreuse se hâta cependant de leur donner un siens plus formel, il reprit :

— Je n'ai pas dit un mot qui pût faire croire que je croyais madame de Belnunce incapable de donner cette preuve de son innocence. D'abord, ajoula-t-il en traînant ses mots d'une façon impertinente, la plus grosse part de ce qu'on a dit pourrait être vraie, sans qu'il y eût pour cela le moindre crime, la plus petite faute, le plus léger péché.

Cette fois, le prince deMorden comprit, il tourna sur M. de Belnunce dfes yeux étincelants, et lui dit, les dents serrées par la colère :

— Monsieur le comte a raison, cela peut être sans crime, vous en suivez quelque chose, monsieur de Belnunce?

Le pauvre mari, accusé d'avoir fait un enfant à sa ferdme, et se sachant coupable, avait une terrible peur du prince et* aussi de M. de Fâvreuse; il ne répondit pas.

La patience du prince était à bout, et M. de Fâvreuse commençait à perdre la sienne; madame de Belnunce les observait tous les trois ; enfin, après les avoir longtemps considérés, elle reprit :

— En vérité, messieurs, c'est une chose curieuse qu'aucun de vous ne pense qu'il a devant lui la femme dont il parle, et qu'il ose en parler comme il fait.

— Pardon, madame, dit M. de Fâvreuse, vous m'avez sans doute mal compris ; mais mon intention ne peut pas être de vous offenser, lorsque je viens montrer de quelle façon je faisais taire les méchants...

— Sans doute vous m'avez défendue eu public, mais ici vous n'avez plus la înême certitude. . .

2!fi OLIVIER DUHAMEL.

— Ici, comme chez M. de Sainte-Mars, dit M. de Favreus en se levant, j'ai la certitude que le propos qui vous accusé d'avoir accepté un marché que je crois M. de Belnunce trèscapable de vous avoir proposé, est une calomnie.

— Mais quel marché1?...

— Monsieur votre frère dit les choses par leur nom, ce qui est très-facile; moi qui n'ai pas ce droit, je suis beaucoup plus embarrassé. Mais puisqu'il faut s'expliquer clairement, je dis que je dois avoir bien fait de châtier le misérable qui a osé dire que* vous aviez manqué à vos devoirs d'épouse...

Mais, je dis, ajouta-t-il avec sa moquerie cruelle, que je ne suis pas sûr que vous ne les ayez parfaitement remplis.

En un mot, je crois qu'où peut ne pas se tromper sur la cause de votre retraite, quoique cependant; ajouta-t-ii en saluant M. de Belnunce, cette cause soit on ne peut plus légitime.

— Vous le croyez! s'écria M. de Morden furieux.

Jamais position ne fut plus bizarre que celle de madame de Belnunce : elle était en face des trois hommes qui avaient perdu sa vie, avec la haine de son frère et de son mari dan? le cœur, et une sorte de reconnaissance pour le repentir chevaleresque avec lequel M. de Favreuse s'était dévoué à elle ; et elle ne pouvait satisfaire aucun des sentiment? qu'elle avait dans le cœur, sans donner à l'un de ceux qu'elle haïssait une joie qui la blessait.

Ainsi, qu'elle eût accepté, comme elle le pouvait, l'héritier très-légitime qu'elle venait de sacrifier, elle punissait cruellement M. de Morden, mais elle donnait une victoire odieuse à son mari. Qu'elle fît le contraire, qu'elle achevât la suppression de cet héritier, et c'était du côté de M. Morden que passait la victoire.

• Cependant son hésitation ne fut pas longue, et la comtesse se décida contre son mari.

— ■ Je vois, messieurs, à la créance que vous portez à ce> propos, bien que vous en écartiez la partie la plus odieuse, je vois qu'il n'y a qu'une démarche publique qui puisse les faire taire, et cette démarche, je la ferai...

M. de Belnunce ouvrit de grands yeux... puis il ajouta, croyant comprendre les intentions de sa femme :

— Oui, sans doute, vous la ferez dans quelque temps.

— Non, monsieur, aujourd'hui même, dit la comtesse ; la querelle de M. de Favreuse sera ce soir le sujet de tous les entretiens aux Tuileries ; je serai là pour donner raison à M. de Favreuse.

— Pardieu! fit celui-ci en frappant joyeusement dans ses mains, je suis un grand drôle d'en avoir douté !...

— J'étais sûr de votre innocence, fit M= de Morden en s'approchant de sa sœur pour lui baiser la main.

M. de Belnunce était resté immobile, les yeux ouverts, la bouche béante.

— Aujourd'hui, dit-il, aujourd'hui môme, disait-il, mais... c'est impossible... impossible, absolument impossible...

— Et pourquoi donc? lit M. de Favreuse en lui frappant familièrement sur l'épaule.

— Mais jamais elle ne pourra cacher...

La comtesse lui jeta un regard de mépris.

— Quoi donc? fit M. de Favreuse.

— Madame, reprit avec fureur M. de Belnunce, prenez garde...

— Qu'est-ce que c'est? fit M. de Morden.

M. de Belnunce, les lèvres écumanfe&, les yeux hagards, les cheveux hérissés, se précipita tout à coup comme un furieux du côté où était madame de Belnunce; par un mouvement plus rapide que la foudre, il écarta les couvertures ; le prince s'élança vers lui en même temps que M. de Favreuse.

— Misérable! lâche! lui crièrent-ils ensemble; mais avant qu'ils fussent arrivés jusqu'à lui, M. de Belnunce s'était retourné, et, le visage pâle et contracté, il s'était écrié :

— Cette femme a tué son enfant !

Le comte et M. de Morden reculèrent, tant l'accusation était affreuse, tant l'expression de M. de Belnunce était épouvantable.

La perte d'une espérance nourrie si secrètement et qui, indépendamment de la fortune, le vengeait à la fois des brutalités.de M. de» Morden et dès mépris de M. de Favreuse, la rage de ce désappointement animèrent à ce point M. de Belnunce qu'il s'avança contre eux en leur disant :

— Monsieur de Morden, vous avez été dans votre jeunesse un valet de bourreau en servant les projets de votre père; vous lui avez succédé, avec cette différence que vous avez

ajouté à l'emploi l'insolence dû valet et là brutalité d'un portefaix !

— Misérable!... s'écria M. ceMorden.

— Taisez vous!... lui dit M. de Belnunce; vous êtes ch« moi... chez moi, où j'ai assez de laquais pour vous faire traiter comme le dernier des hommes. Taisez- vous!... maintenant, je vous tiens à mon tour... car c'est vous qui avez conseillé le crime, qui l'avez exécuté.

Il Éoima violemment.

— Qu'on aille chercher un commissaire de police, dit-il, et que personne ne sorte de l'hôtel... veillez à la porte!

— Mais, malheureux, qu'allez- vous faire? dit M. de Favreuse.

— Oh ! quant à vous, lui dit M. de Belnunce, je ne sais pas si je puis vous impliquer dan3 le crime; mais, si je ne le puis. l'un de nous ne vivra p;»s demain.

' — A votre aise, monsieur de Belnunce ; seulement, ces fantaisies vous prennent tard.

— Aussi, lui dit M. de Belnunce, quand elles me prennent je les pou>se jusqu'à l'extravagance; nous nous battrons à ma manière, monsieur le rival de saint Georges ! le pistolet sut la poitrine ; j'aurai peut-être peur; mais si c'est moi qui ai l'arme chargée, je vous tuerai comme si j'étais brave.

— Ta, ta, ta, fil M. de Favreuse ; je me bats, mais je ne joue pas à l'assassinat.

— Ah diable! fit M. de Belnunce, j'ai trouvé le point de votre lâcheté... j'en suis charmé... Vous n êtes qu'un lâche. monsieur de Favreuse.

Pendant que M. de Belnunce et M. de Favreuse se parlaient ainsi, M. de Morden s'était approché du lit de sa Sœur et lui demandait des explications ; mais la comtesse ne répondait point; une expression sauvage, égarée, funeste se peignait sur son visage.

' Le prince, ne pouvant obtenir dé repensé, se tourna vers M. de Belnunce et lui dit :

— Mais avant que ce commissaire arrive, je vous aurai tué. malheureux !

— Eh bien! lui dit M. de Belnunce en le regardait en face. au lieu d'un assassin, il en trouvera deux.

Le prince baissa la tête.

— Ah!... fit M. de Belnunce en les regardant tous deux, si j'avais su vingt ans plus tôt ce que vous valiez : l'un qu'on fait reculer en face d'un canon de pistolet, Vautre en face d'un échafaud ; l'un qui n'a jamais valu que par son courage de duelliste, l'autre dont les crimes étaient à ma disposition... Ah! fou que j'ai été!...

— Ma foi, dit M. de Favreuse. nous jouons un sot rôle, monsieur le prince. Quant à moi , je n'ai qu'un moyen de m'en tirer, c'est d'accepter les propositions de monsieur; quanta vous...

— Quant à moi, fit M. de Morden, j'attends patiemment M. le commissaire; nous lui ferons constater sur-le-champ l'état de folie de M. de Belnunce.

— Ma folie!... fit M. de Belnunce, oh! non... vous vous trompez... D'ailleurs, ajouta-t-il, nous verrons.

— Vous avez rêvé, fit le prince, que votre femme allait vous donner un héritier, et maintenant vous supposez un crime.

— C'est ce que les magistrats et les juges décideront. Ah! reprit le comte en se tournant vers sa femme, vous n'aviez point prévu cela.

— Je l'avais prévu, dit la comtesse.

— Comment! s'écria M. de Favreuse, c'était donc vrai, on avait raison, vous cachiez?...

La comtesse baissa les yeux, et reprit en montrant son mari :

— Eh bien, oui, cet homme m'a trompée encore une fois... poussé par l'appât d'une immense fortune...

— - Ah! lit M. de Favreuse, le fameux testament?...

— Que ma sœur ne connaissait pas? dit le prince.

— Il m'a parlé de son repentir... et moi, folle.

— Oh la la la! fit M. de Favreuse, que j'ai été un grand niais! Vingt ans de fidélité à vous, madame, vingt ans de repentir et d'abstinence pour être trompé, et pour qui? peur un mari!... Pardieu! on n'est pas plus malin contre eux que moi...

La comtesse regarda M. de Favreuse sans colère.

— Comte, lui dit-elle, regardez-moi.

Le comte tourna sur le talon et lit une grimace impertinente ; mais, quelque effort qu'il eût fait pour prendre ua air

narquois, il ne pat cacher deux grosses larmes qui descendaient le long de ses joues.

— Pardonnez-moi, lui dit-elle; j'étais si seule, si abandonnée ; pardonnez-moi, car je n'ai point d'excuse... et maintenant, c'est à vous que je demande protection, c'est à vous que je dis la vérité.

Le comte resta dans la position où il était, et madame de Belnunce continua :

— Oui, je l'ai fait disparaître, cet enfant, non point pour vous garder à vous, mon frère, l'héritage que vous poursuiviez par tous les crimes, mais pour l'enlever à celui qui est venu me tuer dans le cœur le dernier sentiment chaste que j'y gardais.

Eh bien, oui, j'avais juré à M. de Favreuse que, perdue par lui et perdue pour lui, je ne serais jamais à aucun autre... Vous m'avez fait mentir à mon serment... dans l'espoir d'un gain sordide ï... eh bien, ce gain, je vous l'arrache, vous ne l'aurez pas; votre fils, vous ne le connaîtrez jamais, vous ne le verrez jamais !... Ces trésors que sa naissance vous apportait, vous ne les aurez jamais I... jamais!...

Maintenant, ce que je vous dis là, je le dirai devant les juges si vous m'y traînez; je raconterai toute votre lâcheté, monsieur de Belnunce; voire complicité dans l'assassinat prémédité de M. de Favreuse; mon frère, je dirai mes fautes el ftes crimes comme les vôtres...

Je vous le jure, messieurs, et je ne sais si la condamnation que les juges prononceront contre moi sera plus flétrissante que celle que le monde prononcera contre vous.

— Le monde dira ce que ces messieurs disent l'un de l'autre, dit M. de Favreuse.

M. de Morden n'écoutait plus ce que disait sa sœur; la pensée de ce qu'elle avait fait, le ravissement où il était de ressaisir cet héritage qu'il avait cru perdu, le préoccupaient si profondément, qu'il ne lit point attention aux paroles de M. de Favreuse.

— Ne craignez rien de la rage do ce misérable, dit-il à sa sœur... Je saurai vous protéger contre lui...

— Monsieur de Morden, reprit M. de Belnunce en se levant, j'entends ouvrir la porte du premier salon, voici le commissaire de police...

— Ah çà! fit M. de Favreuse, est-ce pour de bon?

— Oh! quant à vous, monsieur de Favreuse, c'est d'une autre façon que je vous punirai.

Dans l'enthousiasme de sa joie, M. de Mordeti avait oublié le commissaire ; une première dénonciation faite était un pas immense dans une voie où sa sœur serait nécessairement perdue, et où lui-môme pouvait l'être, du moins dans ses' espérances; les perquisitions de la police pouvaient faire découvrir les traces de l'enfant supprimé, et les magistrats pouvaient lui restituer son état... En ce cas, l'héritage était perdu.

— Monsieur , vous n'êtes pas assez infâme pour en venir là, dit-il à M. de Belnunce.

Le comte porta la main à la sonnette ; M. de Favreuse le repoussa violemment, et lui dit de la voix la plus insolente:

— Ah çà ! vous êtes deux à assassiner une pauvre femme, et vous pensez que je vous laisserai faire ? Ecoutez et obéissez sur-le-champ, sinon je vous promets à l'un et à l'autre une leçon, et je ne vous dirai pas laquelle, qui vous fera repentir de ne pas m'avoir obéi.

Tous deux se turent, car tous deux redoutaient également l'extrémité où M. de Favreuse en voulait venir.

— Vous vous disputez cent mille écus de rente, n'est-ce pas? et pour les avoir, celui-ci, le mari, a joué le rôle le plus lâche et le plus bas; celui-là, le frère, jouera le rôle le plus odieux : l'un se crée des héritiers, l'autre les tuerait au besoin. Eh bien, puisque c'est l'héritage que vous vous disputez, partagez-le, et laissez souffrir en paix la pauvre femme que vous écrasez si durement.

A cette proposition, les deux ennemis se regardèrent.

— Le commissaire attend, dit M. de Favreuse, il faut en finir sur-le-champ...

— Eh bien! ditM.de Morden en s'arrachant pour ainsi dire les entrailles, le voulez-vous?

— Soit, dit M. de Belnunce; nous allons dresser un acte.

— Allons, fit M. de Favreuse en se tournant vers la comtesse, du. moins ils laveront leur honte en famille.

— Oui, dit-elle avec amertume, pendant que M. de Belnunce grossoyait un papier ; mais je laisse échapper ma vengeance.

— Au contraire, vous les punissez tous deux... ils regret-

tentbien plus ce qu'ils perdent de cette fortune que ce qu'ils s'en assurent.

La comtesse se mit à regarder son mari... qui acheva rapidement l'espèce dédouble transaction par laquelle le prince abandonnait à sa sœur une moitié de l'héritage, alors même qu'elle n'aurait pas d'enfants de son mari, et par laquelle, de son côté, madame de Belnunce faisait le même abandon, alors même qu'il lui naîtrait des héritiers.

Cet acte Tédigé, le prince le signa, et M. de Belnunce le passa à sa femme, qui le lut avec une attention qui étonna tout le monde ; à peine l'eut-elle achevé , qu'elle le froissa violemment; mais dominant la colère qui l'agitait, elle remit l'acte à M. de Favreuse.

— Lisez, lui dit-elle.

Le comte le lut.

— N'y manque-t-il rien? dit la comtesse. M. de Favreuse la regarda.

— Il ne manque rien, répondit-il.

Elle le reprit, le signa, et tendit les deux expéditions à son frère.

Celui-ci les prit à son tour, et dit à M. de Belnunce :

— Maintenant, monsieur, vous pouvez faire constater la naissance de votre enfant.

— Ah! c'est vrai... lit M. de Belnunce, comme un homme qu'on avertirait qu'il va perdre son mouchoir.

— 11 n'y avait même pas pensé ! dit la comtesse avec dégoût.

— Cependant, reprit le comte de Belnunce, j'espère... je veux...

— Jamais... jamais, dit madame de Belnunce... jamais... M. de Belnunce leva un peu les épaules, et s'éloigna en

disant :

— Nous verrons cela plus tard ; je vais renvoyer le commissaire.

Le marché que je viens de raconter fut exactement tenu en apparence, mais chacun avait gardé par devers lui le ressentiment des injures qu'il avait éprouvées, et chacun fil tous ses efforts pour récupérer ce qu'il croyait avoir perdu.

AJfOUft ET JALOUSIE.

Revenons maiiitepant à M. de Barbasan, et nous verrous comment il se lit qu'Olivier se trouva le dépositaire des secrets de tous ceux avec lesquels je m'étais tiouvéen contact.

On se souvient que iM. de Barbasan était retourné en Suisse après avoir vu tromper toutes ses espérances. Il était descendu d'autant plus bas, qu'il avait fait plus d'efforts pour se tirer de la détestable position où il se trouvait.

Tant de services rendus, et pour lesquels un gouvernement n'avait pu trouver une récompense, lorsqu'il avait montré si peu de sévérité dans le choix des hommes qu'il avait adoptés , c'était |à une condamnation sans rémission et devant laquelle M. de Barbasan dut courber la tête.

Mais il n'accepta pas sans un furieux ressentiment cette suprême humiliation; ne pouvant plus faire tourner son activité ambitieuse à son profit, il chercha à la tourner au détriment des autres.

Quelques mots échappés au ministre, le rapprochement qu'il fit entre l'accueil qui lui avait été fait et le changement soudain qui avait suivi la visite de madame de Frobental, lui Grent aisément supposer qu elle avait été pour beaucoup dans l'insuccès de ses pré ten lions; sans savoir précisément ce qui lui était personnel, H en avait assez appris du comte de Belnunce pour pouvoir la chagriner.

L'histoire de madame de Prémontré, si on la divulguait, suffirait à porter un coup terrible à la considération de sa sœur. »

Il fallait donc que M- de Barbasan pût en savoir les détails les plus intimas, et çgg détails, il ne pouvait les trouver

qu'auprès de Bonnissens; mais Bounissens avait complète ment disparu.

Les journaux, alors soumis à la censure, n'annonçaient que les nouvelles qu'on voulait bien leur permettre, de répéter. Et d'ailleurs, à cette époque, l'arrestation d'un homme de l'espèce de Bonnissens était un fait assez peu important pour que personne ne se fût donné la peine de s'en occuper Cependant M. de Barbasan ne désespéra point de le retrouver; et on était déjà au commencement de 1817, lorsque quitta la Suisse pour se rendre à Toulouse, afin d'y découvrir la trace de son ex-intendant. '

11 laissa donc Olivier seul entre les mains des jésuites, qui' déjà se montraient la tète haute, et qui, quelques mois plus tard, devaient bravement arborer leur drapeau et marcher1 à visage découvert.

Ces bons pères eussent été de grands maladroits s'ils n'avaient connu la passion d^Olivier pour Thérèse; mais, selon le profond calcul de ces excellents moralistes, cette passion se trouvait fort à leur gré; ils la voyaient au contraire grandir avec une grande satisfaction. Us préparaient en silence une scène qui devait éclater plus lard, et sur le résultat de laquelle ils n'avaient aucun doute.

D'après cette combinaison, ils laissèrent à .Olivier plus de liberté qu'il n'eût pu en obtenir si son père était resté en Suisse; on le laissait des semaines entières dans la maison de campagne qu'avoisinait la chaumière de Grosberg; et d'après ce que nous avons déjà dit, on doit aisément deviner à quoi Olivier passait ce temps en entière liberté.

Peut-être Grosberg eût lini par trouver les visites du jeune Barbasan trop souvent répétées, si la présence de quelque saint homme, aussi habile à parler de sa surveillance qu'à fermer les yeux, n'eût rassuré la susceptibilité paternelle.

Ce surveillant, donné au jeune Barbasan, avait l'admirable mérite de ne rien empêcher et d'être cependant l'apparence d'un obstacle; Olivier se donnait une peine prodigieuse pour lancer à Thérèse des regards à la dérobée et lui glisser des mots a demi-voix durant les longues promenades que le vieux Grosberg autorisait sous la conduite du vénérable religieux qui servait de précepteur au jeune amoureux. Cependant la passion des deux jeunes gens, si vive qu'elle

fût dans leur âme, n'avait pas encore de nom pour eux. Voici la circonstance qui le révéla à Olivier.

Mo lin os, dont le premier voyage avait été inutile, était revenu à Fribourg. Ce n'était plus seulement comme le mandataire de M. de Morden.

Le prince avait appris à sa sœur l'existence de la lettre de Téhéta, adressée à M. de Favreuse; et, pour la récompenser, disait-il, du sacrifice qu'elle lui avait fait en cachant la naissance de son fils, M. de Morden avait promis à la comtesse de Belnunce de lui remettre cette lettre.

Ce n'est pas que la comtesse craignît qu'elle fût remise à M. de Favreuse, mais elle avait le droit de suspecter l'usage qu'en pourrait faire M. de Barbasan, en se souvenant de la trahison à laquelle cet homme l'avait forcée en 1814, grâce à la possession de son secret, qu'il devait sans doute à cette lettre, et dont aussi cette lettre était sans doute la seule preuve qu'il possédât.

Par un singulier hasard, Molinos arriva encore cette fois à Fribourg pendant l'absence de M. de Barbasan ; mais, comme son maître lui avait laissé les coudées franches pour arriver à s'emparer de cette pièce importante, il demeura en Suisse et alla s'établir aux environs de la maison de M. de Barbasan, afin de s'introduire dans les bonnes grâces des gens de la maison, et particulièrement dans l'amitié d'Olivier.

Ayant du temps devant lui, Molinos ne parut pas rechercher la société de ce jeune homme, mais il sut se faire rencontrer souvent par lui.

Peu à peu quelques paroles s'échangèrent : on se promit de se retrouver, et bientôt Molinos fut admis en quatrième dans les longues promenades que le révérend jésuite continuait à surveiller.

La vertueuse compagnie de Jésus n'avait point vu, Tannée précédente, cet étranger arriver aux environs de la maison de M. de Barbasan sans être inquiète de lui.

En le voyant revenir, on s'en inquiéta un peu plus; et

pour cette fois le père surveillant, qui était chargé de ne

rien voir, eut véritablement quelque chose à regarder et à

surveiller. ' .

En quarante-huit heures, il sut Molinos par cœur : c'est-à-

22C OLIVIEB DUHAMEL.

dire qu'il comprit qu'il avait affaire à un intrigant subalterne, satisfait de son esprit, de sa personne, de sa figure, et dont la yanité à l'endroit des femmes deyait ruiner tout ee qu'il avait d'astuce et de finesse.

Molinos avait gardé le secret de ses intentions et du motif de son voyage, mais il avait mis à nu «es défauts et ses vices, et les bons pères résolurent de s'en servir en attendant mieux.

On avait préparé l'esprit d'OIiyier do manière que le premier désappointement qu'il rencontrerait le jetât du côte où on lui avait montré Le repos, le bonheur et les tendres affections.

On voulut tâter cette déposition longuement préparée, et on laissa tomber dans l'oreille de Molinos qu'on s'étonnait qu'un beau jeune homme comme lui ne fit point la cour à une aussi jolie fille que Thérèse.

Par prudence, Molinos devait éviter toute intrigue qui pût le mettre mal avec le fils de M. de Barbasan; mais la vaoite ne calcule pas, et indépendamment de la certitude de réussir auprès de Thérèse, elle dunna à notre Gascon l'espérance de cacher son succès à Olivier.

Molinos commença donc immédiatement l'attaque de la jeune coquette, et prit des airs tristes, langoureux et affectés, des retraites soudaines, de? retours repentants, tout cela sans dire un mot qui ressemblât en rien à une déclaration, mais tout cela assez bien marqué pour que la plus iunocente ae pût 6'y méprendre.

Les femmes sentent les amoureux comme les chiens le gibier ; ce n'est pas l'observation ni le raisonnement qui les éclairent ; c'est un instinct dont elles sont douées, et don! elles-mêmes sont longtemps à se rendre compte.

Quant à Olivier, il était dans cette quiétude deg cc&urs généreusement épris ; il avait cette confiance de la première jeunesse qui, sûre de soi, ne doute jamais des autres. 11 avait cette amplitude de cœur qui fait qu on sait gré aux autres de? sentiments qu'ils ont pour la femme qu'on aime. On les aime de l'aimer.

A cet âge, la jalousie dort au fond de Pâme- comme ces matières inflammables dont on ne connaît pas les propriétés; et quelque puissante qu'elle doive être plus tard une foi*

qu'elle a gté allumée au choc d'u.a doute ou d'un soupçon, on l'ignore, on ne la suppose pas, elle ne vit pas encore.

Olivier était d'autant plus charmé de la vie qu'il menait, qu'il s'y laissait aller sans crainte du côté de son père.

La présence dp son précepteur couvrait toutes ses actions, et il était sans remords du côté de Grosberg et de Thérèse, car s'il savait, comme observation générale, que l'amour pût être coupable, il ignorait qu'il fût amoureux.

Un soir que Molinos, Thérèse, Olivier et le gouverneur revenaient à la nuit tombante d'une longue course danç la campagne, notre émissaire gascon avait besoin d'entraîner Thérèse de beaucoup en avant de ses compagnons.

Tout en jouant le jeu de séducteur, Molinos s'était laissé prendre à l'attrait de cette jeune tille si jolie et si gracieuse; et la jeune lille elle-même, à force d'examiner comment s'y prenait pour aimer un homme qui savait p'y prendre, avait fini par trouver que c'était un spectacle fort amusant ; cependant elle était bien loin de supposer, en se laissant entraîner à écouler les compliments fabuleux du jeune et beau Gascon, lui donner le droit de lui parler de lui après lui avoir parlé d'elle.

Voilà, cependant ce que faisait Molinos; malheureusement pour lui, il avait commencé cet entretien à l'ouibre d'un buisson situé sur le bord de la route qui les ramenait tous au château de M. de Bar basa n.

Notre séducteur croyait avoir pris d'assez bonnes précautions en se plaçant de manière à voir arriver Olivier de trèsloio, se réservant de rompre l'entretien à son approche.

11 n'avait point calculé qu'Olivier, qui se trouvait en netard, aurait la fantaisie de couper la route tournante qu'il suivait, et de traverser hardiment Les ravins qui paraissaient impraticables, pour regagner l'avance qu'il avait laissé prendre à Thérèse et à Molinos.

C'est ce qui arriva cependant.

, Olivier aperçut le jeune couple assis à l'ombre du buisspn, et sans aucune pensée de les espionner, dans l'intention seulement de les surprendre et de jouir du friompt^ que devait lui procurer une course si témérairement accomplie, il 6 approcha d'eux furtivement et arriva au moment pu Molinos disait à la jeune fille :

— Oui, Thérèse, depuis que je vous connais, je ne suis . plus ce que j'étais autrefois.

Ce ne fut point le sens très-vague de cette phrase qui lit I s'arrêter Olivier, ce fut ce nom de Thérèse si familièrement donné. Jusque là, Molinos avait toujours parlé à mademoiselle Thérèse ou à mademoiselle Grosberg.

Olivier tressaillit et écouta.

11 était déjà Jaloux. 11 commettait déjà la plus grande faute qu'un homme puisse commettre, celle d'entendre parler la femme qu'il aime alors môme qu'elle vous aime passionnément; et peut-être plus elle vous aime, plus il est dangereux de se fier à ce qu'elle dit de vous à un autre.

Quoi qu'il en soit, Olivier écoutait, et voici ce qu'il entendit :

— Oui , depuis que je vous connais , un changement énorme s'est opéré en moi : autrefois j'aimais à courir le monde, à changer sans cesse de pays; je me plaisais à voir tous, les jours de nouveaux visages, à faire de nouvelles connaissances.

Maintenant l'idée de quitter ce pays me fait peur, et je n'imagine pas que je puisse jamais rencontrer personne qui puisse me remplacer le plaisir que j'ai à rester près de vous.

— En vérité !... répondit Thérèse en baissant les yeux et en rougissant ; cela ne m'étonne pas, vous aimez tant M . Olivier!

La. coquette, elle avait déjà cet art avec lequel vne femme refuse un hommage pour se le faire présenter plus directement.

— Vous vous trompez , reprit Molinos ; que m'importe Olivier? Je ne dis pas que je n'ai point pour lui de l'amitié, mais assurément je pourrais passer bien des jours sans le voir. Mais le jour où je ne puis vous rencontrer, tout me manque; je suis comme un homme qui est dans un air qu'il ne peut pas respirer, qui voit des choses qui lui sont tout à fait étrangères; je n'entends pas, je ne comprends pas ce qu'on me dit, je ne suis plus moi-même, et je pourrais dire que vous avez emporté mon cœur avec vous, car je ne me retrouve que lorsorue je suis en voire prOsence.

Où diable M. Molinos avait-il pris cette façon d'exprimer son amour?

Sans doute dans quelque roman qu'il dévorait le soir en

ttendant le retour de son maître ; toujours est-il qu'il étonlait la jeune tille qui l'écoutait par l'expression toute nouelle pour elle d'un sentiment qu'elle éprouvait, mais dont lie ignorait les effets. Toujours est-il qu'il éclairait Olivier tir ce qu'il éprouvait lui-même, et que celui-ci s'interro- ;eait sur la nature d'une affection qu'il voyait ressentir omme il la ressentait.

Thérèse écoutait, sinon avec sympathie, du moins avec ranité, cette peinture de l'empire qu'elle exerçait sur le bel étranger, et persistant dans ce système d'incrédulité provocante, elle lui répondit encore :

— C'est que vous aimez beaucoup la campagne et les bonîes promenades qu'on y fait, et comme ce n'est qu'avec nous lue vous y venez, vous vous ennuyez quand vous n'êtes pas îvec nous.

— Il y a deux jours, je suis allé seul avec Olivier, et j'ai Hé bien triste; aujourd'hui même, quand vous étiez loin de moi et que vous ne faisiez attention qu'à lui, j'étais plus triste encore.

Non, voyez-vous, Thérèse, ce n'est pas une amitié passagère que vous m'avez inspirée, c'est une tendresse, c'est une passion qui remplit tout mon cœur, qui fait que je ne vois, que je ne pense qu'à vous, que je n'espère qu'en vous -, et pour vous voir, je quitterais mon pays, je quitterais ma mère ; pour vous, je souffrirais la misère et ï humiliation, et si vous vouliez me dire un jour : « Restez, et je serai heureuse, • je resterais, fallût-il pour cela perdre mon avenir, fallût-il pour cela renier ma famille et mon pays.

A mesure qu'Olivier écoutait, il retrouvait dans son cœur les sentiments qu'il entendait exprimer, et il éprouvait le chagrin de voir qu'un autre les disait si bien à celle qui les lui inspirait.

Cependant Molinos continua :

— Ce que j'éprouve pour vous, Thérèse, c'est un désir de ne vous quitter jamais. Mon plus grand bonheur serait de vous obéir en tout ce que vous pourriez désirer ; je ne puis vous dire quelle émotion, quelle joie infinie je ressens à la pensée qu'un jour vous pourriez être ma femme.

A cette. phrase, Thérèse tressaillit et s'écarta de Molinos, qui reprit avec plus de passion :

— Oh ! tenez, il faut que je vous le dise, je suis amoureui de vous! je vous aime d'amour!

Ce mot retentit dans le cœur d'Olivier comme un signal d'alarme ; il appuya la main sur sa poitrine, tant il se trouva oppressé; il venait enfin d'apprendre de quel nom s'appelait cet attrait irrésistible qui l'enchaînait auprès de Thérèse.

Lui aussi, il était amoureux; lui aussi, il aimait d'amour, mais de plus, il était jaloux.

Cet homme qui, quelques instants auparavant, lui semblait un si joyeux compagnon de ses plaisirs, qu'il excitait! se montrer empressé auprès de la belle Thérèse, qu'il eu: haï s'il ne l'avait pas aimée; cet homme, maintenant, ilk trouvait faux, méchant, traître; il le haïssait d'oser airaei cette jeune fille ; il ne lui pardonnait pas d'avoir eu l'iusfr lence de le lui dire.

Cependant le précepteur avait passé à l'extrémité de la route; mais Molinos, l'ayant aperçu, s'était hâté d'aller audevant de lui, après avoir dit tout bas à Thérèse :

— Oh! oui, je vous aime, et je suis bien malheureux, cai il y en a un plus riche que moi qui vous aime aussi, et vous me le préférez.

Par une inconcevable fatalité, Molinos venait de jeter dais le cœur d'Olivier tous les germes des mauvais sentîmes de l'amour : la jalousie dune part, le doute d'une autre.

Thérèse était restée seule et pensive, et Dlivier n'avait p quitté l'endroit où il s'était caché.

Quand le surveillant et Moliuos approchèrent, il les entendit s'enquérir de. son absence ; mais on eut beau l'appeler, « ne répondit pas.

Ce n'était point calcul pour se faire chercher, c'était << résultat d'un accablement profond, c'était le sentiment de V solitude oh vous laisse une espérance déçue.

« A quoi bon, se dit-on dans de pareils iustanls, à quoi M aller vers ce3 voix qui vous appellent, vers ces lèvres qw Grient votre nom? ce ne sont là que des voix vides, que d* lèvres menteuses. Pourquoi m'appellent-ils? ils n'ont p* besoin de moi. »

\\\ resta donc caché dans son coin, observant Thérèse, perdue daus une rêverie profonde pendant que le précepte courait et appelait de tous côtés avec une véritable inqui**

, et que Wtolinos se donnait un air plus inquiet encore, manquait un dernier coup à la douleur d'Olivier, et ~èse le lui porta.

■ Bah ! dit-elle, il se sera trouvé fatigué, et il sera rendez lui par un autre chemin.

)ilà donc la seule explication qu'elle donna à son ab- ;e.

îs larmes amères lui en vinrent aux yeux : il resta un nent comme anéanti, puis, quand ils furent assez loin r ne plus pouvoir le voir et l'entendre, il reprit sa route avers les halliers et les ravins, et arriva chez lui bien nt ceux qui le cherchaient, pâle et brisé, bien plus brisé a torture de son cœur que de la fatigue de son corps, e lendemain de ce jour, et lorsque son gouverneur lui îanda pourquoi la veille il s'était séparé d'eux, Olivier répondit froidement qu'il s'était trouvé ennuyé de cette gue promenade; et, avant que le jésuite eût pu lui dender d'où venait cet ennui à propos d'une occupation à uelle il s'adonnait quelques jours auparavant avec tant plaisir, Olivier lui dit brusquement :

— Retournons à Fribourg, mon père, retournons à Friirg; je perds ici mon temps, et peut-être j'y gêne des is qui se passeraient bien de ma présence.

je jésuite ne répondit rien avant d'avoir pressé en luime ces paroles inattendues pour en exprimer tout le sens elles contenaient. Il avait vu, la veille, l'entretien partiùef de Molinos et de Thérèse, et il ne lui avait pas fallu tœr beaucoup la vanité du Gascon pour la faire résonner )leines cordes.

Il savait donc que Molinos avait fait sa déclaration; il vou- ; être sûr qu'Olivier en était instruit.

— Eh bien, comme il vous plaira, lui répondit-il, nous rtirons demain, ou dans quelques jours.

— Sur-le-champ, mon père, répondit Olivier.

— Gomment ! sans même dire adieu à vos amis?

— Je n'ai point d'amis.

— Vous oubliez M. Molinos?

À ce nom, Olivier pâlit.

— Vous oubliez Thérèse? reprit le jésuite.

A celui-ci, une larme vint aux yeux d'Olivier.

— Il faut aller leur faire vos adieux.

— C'est inutile, répondit Olivier avec impatience; ils nï pas plus besoin de mes adieux que je n'ai besoin des lefl je vais partir.

C'était bien là le sentiment qu'on avait voulu nourrir à le cœur de ce jeune homme, et il répondait admirables aux leçons qu'on lui avait données. À la première cou: riété, au premier désappointement qu'il rencontrait daii vie, il s'était écrié :

— Retournons à Fribourg!

Ce qui voulait dire :

— Allons, mon père, prenez-moi, je n'ai confiance, jei espoir qu'en vous.

L'habileté des jésuites fut-elle en défaut, ou bien eufl ils raison de penser que ce n'était point là un chagrin as vif pour faire naître dans le cœur d'Olivier la résolu! irrévocable de se donner entièrement à eux? toujours « qu'ils n'en prouvèrent pas, et que le général, averti par émissaire du projet d'Obvier, lui fit comprendre qu'il de rester dans la maison de son père, qui allait revenir i samment de Toulouse.

Quel que fût le dépit d'Olivier, le condamner à reste près de Thérèse, c'était le forcer à la revoir, c'était red tre l'esclave dans sa chaîne. Us savaient bien, les bons p ce qu'ils faisaient : ils avaient préparé pour Olivier preuve telle, qu'elle devait infailliblement réussir.

La question, pour eux, n'était point le raccommodera des deux amoureux; il arriva, comme il devait arriver,! Thérèse se montra colère et piquée de l1)ubli d'Olivier, vier devint plus triste et plus piqué de la froideur de ï rèse. On se parla comme si on se connaissait à peine.

Pour tout autre que pour le vieux Grosberg, la céréJ nieuse politesse qui remplaça l'aimable familiarité des dd enfants, eût été le premier signal d'un amour qui comacuit à se connaître; mais il n'eut de souci que de leurîj teesLî, et ce fut lui qui leur proposa le premier de renouw leurs joyeuses courses dans la montague.

Ni l'un ni l'autre n'osa refuser, mais ni l'un ni l'autrei plus ne voulut donner le premier son consentement. Cep dant Grosberg, s'étant éloigné un moment pour appeler

i gouverneur qui admirait les fleurs de son jardin, Olivier put y tenir et laissa échapper ces mots d'une voix émue : - Vous vous ennuierez beaucoup, mademoiselle Thérèse, ¥olinos n'y sera pas.

te toutes les perfidies de femme, celle qu'un homme, qui écu doit le plus redouter, c'est celle qui lui répond à une usation par une caresse.

>our ma part, je préfère mille fois la femme insolemment nteuse qui nie le témoignage de vos yeux et de vos ailes, qui proteste de son innocence lorsque vous avez vu faute, qui au besoin pleure, gémit, s'arrache les cheveux, menace de mourir ; pour ma part, je la préfère à celle qui »uffe une accusation sous des serments, sous des baisers, îs des protestations d'amour, et qui vous eudort dans sa îdresse sans avoir un moment fait naître le doute de sa ihison dans votre cœur.

Plus on avance dans la vie, plus on reconnaît que cette ;on de tromper appartient aux femmes qui n'ont aucune jnité d'elles-mêmes.

La femme qui se donne la peine de vouloir vous faire oire à son innocence par quelque moyen que ce soit, cette mrae croit encore que l'inuocence est quelque chose de inl et de respectable.

La femme qu'on accuse et par conséquent qu'on insulte, qui cependant vous jette * oa amour à la tête pour vous ourdir, celte femme se méprise, ou plutôt elle n'a plus estime de rien.

J'ai été bien tain dans cette appréciation d'un caractère isez rare, et certes ces réflexions sont loin d'être applicales dans l'excessive rigueur de leurs termes à ce qu'était lors la jeune Thérèse ; mais ce qu'eHe fit alors devant l'acusation d'Olivier était la première révélation d'une âme à iquelle manquait la chasteté naturelle et l'orgueil de la ertu.

Elle jeta sur Olivier un regard désolé, et ne répondant pas

l'accusation dont elle était l'objet :

— M'ennuyer avec vous! moi qui vous ai attendu depuis

rois jours, moi qui vous attends depuis l'instant où vous me

luittez jusqu'à celui où je vous revois; vous ne pensez pas

«que vous dites!...

%U OLIVIER DUHAMIL.

Hélas! la bonne et facile nature d'Olivier n'était pas cai ble de lutter avec cette nature astucieuse ; il n'était déjà pi fâché après ces paroles, et cependant il reprit •

— Pourtant, vous avez longtemps causé avec lui, et to Pavez longtemps écouté avec plaisir.

— J'en ai beaucoup plus à vous entendre, lui répondît-rf

— Il a osé vous dire des choses dont je n'aurais jamais : vous parler.

— Peut-être, dit-elle en souriant, parce que vous ne pensez pas.

— Comment! s'écria Olivier, vous pouvez croire que je vous aime pas comme lui, plus que lui?

— Pourquoi ne me l'avez-vous pafc dit? reprit doucei la jeune fille.

Hélas ! le pauvre garçon, que cleviendra-t-il en de parti mains?

Elle n'avait pas répondu un seul mot à son accusation, t n'avait pas daigné se justifier d'avoir écouté les doux pi pos de Molinos. Elle avait tout endormi en excitaut Tarno d'Olivier.

Ce n'était encore que l'instinct de sa nature qui lui donn cette horrible habileté.

Elle était coquette comme chantait Garât, elle, avait le? nie de la perfidie comme il avait celui du chant; les miea apprises dans ces^genres ne softt jamais aussi habiles que S plus médiocrement douées.

Ce n'est jamais que l'impuissance de l'art luttant contre privilèges de la nature. •

Cette querelle passée, on comprend ce que devint ce» passion, une fois qu'ils en eurent tous deux la conscience.

Du moment qu'Olivier sut qu'il était amoureux, il le A* vint avec force et excès.

Tous les sacrifices ifispirés par cette passion, et dont* récit était arrivé jusqu'à lui, il se Sentait capable de lesfe^

Il rêvait des obstacles, des difficultés insurmontables, poff se donner la joie de sentir qu'il était capablede les vaincre.

Confiant dans le nouveau sentiment qui lui avait été p\ mis, comme il l'avait été dans l'affection purement frater nelle que lui avait longtemps cachée son amour, il dédai^ de s'occuper de la rivalité de Molinos; et ce ne fut pas par"

elui-ci avait dit à Thérèse que son plus grand bonheur t de l'avoir pour épouse, ce n'est pas pour cela qu'Oliui fît la môme promesse; c'est parce que, pour lui, Tac- ►lissement de l'amour consistait à donner sa vie, sa fortout soi à celle qu'on aimait.

vier ne rêvait plus qu'au moment où il pourrait devenir iri de Thérèse ; et celle-ci savait trop bien apprécier la rence qu'il y avait enlre lui et Molinos pour n'avoir pas ment sacrifié ce dernier à l'espérance de devenir comi de Barbasan.

iant à Molinos, il avait compris du premier coup qu'il lit pas de taille à se faire le rival d'un homme ayant un et une fortune comme celle d'Olivier. 11 s'était retiré, pas cependant sans avoir pris quelques avantages sur rêse.

avait feint le désespoir, et n'avajt pas craint de dire à la le fille qu'il savait la raison pour laquelle on ne i'écoutait ; il avait écrit une lettre dans laquelle il la racontait, pour i dire, à elle-même, attribuant aux calculs, à l'ambition, cupidité, la préférence qu'elle accordait à M. de Barba- ; et, après cette lettre injurieuse, il n'avait pas craint de jurner chez Grosberg et de parler à sa fille, (écid^ment, c'était une pauvre créature. Sans doute elle irait pas cherché à effacer du cœur de Molinos les injurieux pçons qu'il lui avait montrés, mais elle ne s'en était point oltée; elle n'avait pas chassé, autant qu'une femme le ît, l'homme qui avait osé l'insulter à ce point. )écidément, elle avait ce vice dégradant qui, chez les nmes, s'appelle lâcheté, et qui, chez les femmes, n'a point nom.

du reste, Molinos avait eu beau jeu à jouer le désespoir et mnoncer son départ, car M. de Barbasan venait d'arriver, soit qu'il réussit à obtenir de lui la précieuse lettre adrese à M. de Favreuse, soit qu'il échouât, il ne pouvait rester js longtemps à Fribourg; les ordres du prince de Morden lient de venir lui rendre compte sur-le-champ de la façon mt M. de Barbasan l'aurait accueilli.

Laissons un moment l'amour d'Olivier et de Thérèse exhaler par l'espérance d'un bonheur prochain aussi bien Je par la crainte de le voir échapper, et racontons en quel-

ques mots ce qui advint de la mission de Molinos auprès à M. de Barbasan.

Le lendemain de l'arrivée du comte, Molinos se présero chez lui, après lui avoir fait demander une audience para culière par son fils, qui lui annonça qu'un étranger arcj patiemment attendu son retour depuis plus de trois mois, i

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