‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 64 sur 71 · UN BON CONSEIL · texte numérisé non relu

UN BON CONSEIL

Olivier avait besoin de se recueillir, et, avant de rentier dans le château de son père, il se dirigea du coté de la montagne où il avait coutume d'aller avec Thérèse.

Grosberg avait jeté dans son cœur un flot d'accusations contre son père, elles y étaient entrées pôle-mêle, et Olivier, accablé de la violence du coup, en avait éprouvé une douleur violente, mais unique.

Une fois qu'il fut seul, il se rappela Tune après l'autre chacune de ces accusations, et les armées vendues, et les villes livrées ; et plus encore ces derniers mots : « Demandez au premier passant, demandez à la France, demandez à l'Angleterre, demandez à l'Europe entière ! »

Quel était donc ce déshonneur qui était arrivé à populariser le nom du déshonoré?

Quant cette pensée se présentait à Olivier* il se frappait la tête et la poitrine, et s'écriait avec des larmes de-rage:

— Non, non, ce n'est pas possible !

11 se débattait sous cette honte qui s'élevait sUr lui, comme le misérable condamné soUs le fer rouge que lé tourxeau lève pour le flétrir. Il ne se sentait pas la force de §up-

porter le supplice dont il était menacé: et peut-être, en cmoinent, il eût préféré la mort à l'horrible torture qui éprouvait, s'il n'avait encore douté un peu de ce qu'il venai d'entendre.

Deux heures après cette terrible explication, Olivier? tâtait encore, et cherchait à s'éveiller du rêve auquel il s croyait en proie.

On ne saurait dire quelle parole sainte, quelle âme plei? de consolations il eût fallu pour ramener cet esprit égar pour soutenir ce courage défaillant; une douce pitié, ut délicate vertu, eussent peut-être pu relever la dignité al tue de cet esprit si fier : il eût fallu un ange à Olivier pour'» soutenir et l'éclairer.

Dieu lui envoya un jésuite, ou plutôt le jésuite vint de to même pour accomplir l'effet de la scène qu'il avait peut-êfc préparée.

Il trouva Olivier épuisé de force et de courage, au momei où il revenait dans le château de son père , incertain des vie, irrésolu entre la mort et le désespoir.

Le jésuite l'aborda, et telle était la pâleur de son jeu* élève, que lors même qu'il n'eût pas préparé cette questict il lui eût demandé ce qu'il avait et quel accident lui éti arrivé.

— Je ne puis vous le dire, répondit le jeune homme d'e ton accablé, je me crois fou, car...

11 s'arrêta et reprit d'une voix suffoquée par les sanglot

— Non ! je n'ai rien, je n'ai rien...

— Mais, reprit le jésuite d'un ton alarmé, vous avez eu w entrevue avec votre père.

—Oui... je ne sais pas, repartit le jeune homme, dontlr lèvres répondaient plutôt que sa pensée.

— Avez-vous donc eu avec lui une explication fàcheu* Voyons, mon fils, ayez de la confiance, vous savez quej suis votre ami, et peut-être pourrai-je vous donner des coi" seils qui ramèneront le calme dans votre cœur.

Olivier regarda fixement celui qui lurparlait, puis, comff s'il cédait à une résolution soudaine :

— Vous êtes mon ami, lui dit-il brusquement, je vais ! savoir. Les paroles d'un homme comme vous doivent étr sincères; et puis, ajouta- t-il, vous sav.ez la valeur désola

ses de ce monde, la portée de toutes les actions et de toutes fyes paroles ; 'répondez-moi donc, monsieur : ce que m'a dit Grosberg, ajouta-t-il d'une voix sombre, ce qu'il m'a dit estil vrai?

Le jésuite reprit d'un ton embarrassé :

— Mais... j'ignore ce qu'a pu vous dire Grosberg,

— Il m'a parlé de mon père, dit Olivier en examinant son précepteur.

Celui-ci baissa les yeux et ne répondit pas.

— Oh mon Dieu! fît Olivier, dont la voix devint tremblante, c'est donc vrai?

— Mais, reprit encore le jésuite, je ne sais ce que Grosberg a pu vous dire de votre père.

— Ce qu'il m'a dit, murmura le jeune homme d'une voix basse et saccadée, c'est affreux, et vous comprenez bien qu'il faut que je venge mon père d'une pareille accusation; ce qu'il m'a dit, c'est que, dans l'Inde, mon père avait trahi son souverain !

Le jésuite rebaissa les yeux.

— Il m'a dit, continua Olivier, dont la voix devenait à chaque instant plus brève et plus entrecoupée, qu'il avait vendu ses armées, vendu ses villes!

Le jésuite se détournh.

— Il m'a dit enfin que mon père était un traître dont le nom était en horreur à toute l'Europe !

Le jésuite pencha sa tête dans sa main, et murmura sourdement:

— Pauvre enfant !

Puis il croisa les mains dévotement sur sa -poitrine, et ajouta en levant les yeux au ciel :

— Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour lui.

— Monsieur, monsieur, s'écria Olivier avec éclat, ce n'est pas une prière que je vous demande ; je parle à un homme d'honneur, à un prêtre qui ne peut mentir ; répondez-moi \

— C'est parce que je ne puis pas mentir que je ne veux pas vous répondre.

Olivier s'arrêta, regarda autour de lui comme s'il eût vu pour la première fois le lieu où il se trouvait.

— Mais où donc ai-je vécu jusqu'à ce jour? s'écria-t-il, et par quel prestige inouï, par quels soins mensongers m'a-t-on

caché la vérité? Ainsi donc, j'ai un nom qui me fera montre au doigt partout où on le prononcera ! ainsi, cette fortin* sur laquelle je comptais pour le bonheur de tous ceux q« j'aimerais dans le monde, cette fortune salirait l'emploi qis j'en voudrais faire !

Dans mes mains, elle ferait du bienfait un parjure, et ma: partout où je vivrais, tant que je vivrais, j'aurais écrit su mon front la vérité de mon nom , et je ne trouverais pas u asile dans le monde où quelqu'un ne pût me le reprocher!

— 11 en est un, reprit le prêtre, où Ton n'a que Dieu po* juge; où Dieu ne rend pas les enfants responsables du crin* de leur père .

— 0 mon père ! mon père ! s'écria le jeune homme en» jetant dans les bras du jésuite, je comprends que tous m vous ayez eu pitié de moi.

Le grand coup était porté, la victoire avait couronné i longues années de persévérance et de calcul; après ce com mencement de conversation, il ne fut pas difficile à celui qt l'avait si habilement mené, de se faire avouer par Olivier? qui s'était dit entre lui et son père.

Il s'agissait d'une carrière à choisir, et on avait laissé t jeune homme une liberté entière sur le choix de cette car rière.

Quelle autre pouvait-il prendre que celle de l'Église, <[ lui tenait compte de son malheur comme d'un titre qui lt ' faisait entrevoir, non-seulement la réhabilitation par lagra:deur du sacrifice, mais encore la vengeance dans les grafr deurs éminentes qu'obtiendrait un jour un jeune homœ comme Olivier.

La mule du pape, au dire du jésuite, était plus puissant pour écraser les serpents de l'envie, que le talon de fer deb botte de Napoléon.

11 fut donc décidé, entre le jésuite et son élève, que jeune homme demanderait à être prêtre, qu'il opposerait la volonté de son père une persistance froide et inébra/ lable.

Selon la leçon qui était donnée à Olivier, il ne devait! avoir de sa part ni explication ni reproche.

« Je veux être prêtre, telle est ma vocation, telle est 1» mission à laquelle Dieu m'a destiné; et j'obéirai à la vop

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du ciel, dussé-je pour cela braver la colère paternelle?... »

Tel était le thème fait au jeune néophyte ; et assurément Olivier ne fût point sorti des termes qui lui avaient été prescrits, si un tout petit obstacle n'était venu se mettre entre les habiles moines de la compagnie de Jésus et l'obéissance de leur élève.

C'était bien peu de chose assurément : un petit jupon court rayé de bleu, une jeune tête blonde qui se montra derrière un buisson, un regard qui dit à Obvier d'attendre, un doigt posé sur la bouche qui lui ordonna de se taire ; tout cela détruisit en un clin d'œil toute l'habile campagne du général jésuite.

Il suffit d'un moment d'arrêt d'Olivier et de quelques pas faits en avant pour que le jeune homme entendît seul ces deux mots :

— A minuit, à la grande fontaine ;

Pour qu'en lui-même il se résolût à attendre jusqu'après ce rendez- vous, avant de déclarer à son père l'inconcevable parti qu'on venait de lui suggérer.

Lorsque Olivier reprit la coversation avec le jésuite, il ne Técoutait plus que de la moitié de son esprit, l'autre était en avant de l'heure présente ; l'autre était déjà à ce rendezvous dotfhé par Thérèse.

Dans le désespoir où se trouvait Olivier, l'arrivée de Thérèse était presque un démenti donné aux paroles de Grosberg; la solitude, ie mépris universel dont le jésuite l'avait menacé n'était donc pas si complet qu'il ne trouvât un cœur qui vînt à son aide et qui eût pitié de lui?...

Cependant le jésuite pressait Olivier d'avoir immédiatement avec son père l'entretien où il devait lui déclarer le choix qu'il avait fait relativement à sa carrière.

Olivier trouva une excuse valable dans l'accablement qu'il éprouvait. Il était facile de comprendre qu'aprè3 de pareils assauts, il ne trouvait pas de forces pour une nouvelle lutte. %

Mais ce qui était vrai pour la souffrance ne l'était point pour l'espoir. Olivier retrouva toutes ses forces dans l'attente du rendez-vous que lui avait donné Thérèse, et jamais il ne courut plus rapide et plus léger à ses joyeuses promenades du matin qu'il ne le ht après cette journée, où tant de

douleurs auraient dû épuiser ses forces. Cependant il n'avait point devancé Thérèse, et lorsqu'il arriva, elle l'attendait depuis quelques instants.

— Hélas! lui dit-elle, j'avais peur de ne plus vous revoir

— Je suis venu, Thérèse, répondit-il, sans savoir ce q» vous pouviez avoir à me dire. Ai-je bien fait de venir? je H gnore; c'est à vous de me l'apprendre.

— Ecoutez, Olivier, répliqua la jeune fille, je ne sais s que les hommes entendent par honneur : mais, si j'ai bie compris les leçons qu'on m'a données jusqu'à ce joui, m doit aimer ceux qui sont bons, estimer ceux qui sont ïnép chables : eh bien, Olivier, je suis venue pour vous dire qit je vous aime et que je vous estime!...

— Thérèse, Thérèse, répondit le jeune homme en tombai à genoux devant elle, soyez bénie pour ces paroles!...

— La volonté de mon père nous sépare pour toujours peut-être, reprit la jeune fille; eh bien! si je ne dois pte vous revoir, je veux que vous sachiez qu'il y a un cœur qc priera pour vous, et qui gardera votre souvenir comme tf bon souvenir : voilà ce que je voulais vous dire, Olivier; tf maintenant, séparons-nous.

— Te quitter, Thérèse!... s'écria le jeune homme, oh'.j* mais, jamais!... non, je ne partirai point. La volonté de të père peut fléchir.

— La volonté du vôtre sera inébranlable, croyez -M Olivier.

— La volonté de mon père, dit Olivier d'une voix sombre que peut-elle dans cette circonstance?...

— Olivier, reprit la jeune fille d'un an; embarrassé, moî père ne vous a pas tout dit; je ne sais qui l'a averti de notf amour, mais ce matin nous avons eu, avant votre arrivé* un terrible entretien à ce sujet; et comme je pensais^ vous me prendriez pour femme, je le lui ai dit, Olivier.

— Oh! vous étiez bien sûre de moi, n'est-ce pas?...

— Gomme je le suis encore, repartit Thérèse, comme je k serai jusqu'au jour où quelque résolution que je n'ose prévoir vous aura éternellement séparé de moi.

— Que voulez-vous dire? repartit Olivier, qui crut comprendre que Thérèse faisait allusion au parti qu'il avait prends de prendre.

— Laissez-moi vous dire tout ce que je sais, repartit la jeune fille; après, vous déciderez ce que vous aurez à faire.

— Je t'écoute, Thérèse.

— Lorsque j'ai dit à mon père que vous m'épouseriez, il m'a répondu que vous étiez fou de penser que votre père voudrait jamais consentir à une pareille union. « Le fils du comte de Barbasan, disait-il, épouser la fille du pauvre Grosberg ! mais si Olivier osait en parler à son père, celui-ci le chasserait de sa présence ; car il nous méprise pour notre pauvreté et notre obscurité plus encore que je ne le méprise pour son infamie...

» Mais, si nous étions assez lâches pour consentir à un pareil mariage, nous n'en rassortirions qu'avec la boute d'un refus humiliant; et par qui, juste ciel! serions-nous refusés?... Ah! que ton amant vienne me demander ta main, s'il Tose, et je saurai prévenir la honte d'être dédaigné par un homme comme monsieur de Barbasan. »

Voilà, Olivier, ce qui a rendu mon père si dur et si emporté lorsque vous êtes arrivé. 11 avait hâte de mettre l'injurieux refus de son côté, car sans cela il ne vous eût pas traité avec tant de dureté. Mon père vous aime et vous estime comme moi ; comme moi, il vous plaint.

Olivier ne répondit pas; quelque amour qu'il eût pour Thérèse, il se sentait humilié de l'entendre, elle aussi, parler de son père en pareils termes, bien qu'ils ne lui appartinssent pas personnellement.

La jeune tille resta un moment silencieuse, et voyant qu'Olivier continuait à se taire :

— Adieu, adieu...

A ce mot, le cœur d'Olivier tressaillit.

— Oh! pas encore, lui dit-il, pas encore..*

Puis, après l'avoir doucement attirée près de lui, il reprit d'une voix caressante :

— Vous avez encore quelque chose à me dire? La jeune fille parut embarrassée.

— Oh! reprit-elle, je ne sais comment vous expliquer cela; mais, je vous le disais, mon père vous plaint, non-seulement pour votre malheur passé, mais pour ce qu'on veut faire de vous.

« On le sacrifiera, me disait-il, à la mauvais renommée

de son père ; les jésuites se sont emparés de lui, ils profiteront de son désespoir et de son malheur pour le faire entrer dans l'Eglise ; et ils lui feront une vie plus misérable que celle qu'il pourrait mener s'il avait eu uil peu de résolution. »

— Et que voulez-vous que je fasse? reprit Olivier.

— C'est ce que j'ai dit à mon père, répondit Thérèse.

— Et que vous a-t-il répondu?

— Oh! mon père est un brave homme, vous le savez, et qui a sur l'honneur des idées peut-être extravagantes.

— Que vous a-t-il répondu? reprit Olivier avec impatience.

— « Si j'étais à la place du iils de M. de Barbasan, m'a-til dit, je quitterais le nom de mon père, je prendrais un état. quel qu'il soit, je travaillerais avec ardeur et persévérance.

» Si j'étais soldat, je voudrais toujours être le premier au feu; si j'étais négociant, je voudrais qu'on me reconnût pour ma probité, et magistrat, pour ma vertu.

» Enfin, quelque parti que je prisse, j'y voudrais être le premier, et surtout le plus honnête. Puis, quand j'aurais forcé l'estime de tout le monde, je dirais à tout le monde.

» Vous m'avez estimé sous le nom... je ne sais quel nom je prendrais; eh bien, je m'appelle monsieur de Barbasan.

» Vois-tu, ma fille, a ajouté mon père, si Olivier faisai: cela, il n'y aurait plus de déshonneur sur un nom si bramement réhabilité. Voilà ce qu'il devrait faire, et ce qu'il ne fera pas, entouré comme il l'est, conseillé comme il k sera. »

Olivier garda encore le silence, mais ce n'était plus cela! d'un homme enfermé dans un abîme sans issue, et qui reste accablé sous son impuissance; c'était le silence d'un homn* qui voit poindre à l'horizon obscur, dont il était environna une ouverture accessible par laquelle il pourrait s'échapper

— Ton père a dit cela?... s'écria-t-il tout à coup en prenant la main de Thérèse.

— Oui, reprit celle-ci, qui attendait avec anxiété Teffetde sa confidence; oui, voilà ce qu'il m'a dit.

— Eh bien, reprit Olivier avec éclat, ce que ton père a dit je le ferai; je le ferai pour toi, pour toi, si tu veux me promettre d'attendre le jour de cette glorieuse réhabilitation: pour toi, qui seras ma force, mon espoir, mon soutien dan5

la lutte que je vais engager, comme tu as été mon conseil, ma consolation et mon ange gardien aujourd'hui!...

— Hélas! reprit Thérèse, ce n'est pas moi qui t'oublierai.

Et les plus doux serments furent échangés, et les promesses les plus sacrées furent faites devant Dieu, qu'ils se garderaient leur cœur et leur avenir l'un à l'autre.

La nuit s'acheva au milieu (le ces tendres épanchements; il fallut se séparer, et, grâce au ciel, ils se séparèrent innocents.

Trois jours après cette entrevue, Olivier quittait la maison de son père, et il disparaissait sans que personne pût dire h M. de Barbasan, que cette nouvelle foudroya, en quel lieu son fils avait été se cacher.

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