UN BON ONCLE
J'ai dit comment les cruelles déceptions que M. de Barbasan avait éprouvées de la part du gouvernement l'avaient poussé à vouloir se venger des mépris du monde. 11 possédait et il avait gardé les preuves du déshonneur de M. de Belnunce; il avait été chercher Bonnissens à Toulouse, pour acquérir les preuves des crimes de mesdames de Prémontré et de Frobental ; et, grâce à ce misérable, il avait fini par savoir le secret de Justine et de la faute de mon père.
Il savait aussi la trahison du jeune de Sainte-Mars, il savait l'inconduite de la belle Fanny, il savait les étranges faiblesses du comte de Sainte-Mars pour cette misérable créature, il savait le secret de la trahison de M. de Belnunce et de celle de M. de Morden.
Il avait laborieusement ramassé les preuves de toutes ces^ fautes et de tous ces malheurs; et c'est avec ces armes fa-
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taies qu'il comptait revenir en France pour obtenir par k crainte ce qu'il n'avait pu conquérir par son dévouement.
Mais ce n'était déjà plus pour lui qu'il voulait tentera combat, c'était pour son fils ; et lorsque celui-ci le laissa seii par sa fuite, M. de Barbasan perdit tout d'un coup sa colère sa force, son ressentiment, et il ne lui resta que le dése poir.
Cet homme, dédaigné par tous, et qui avait eu assez i force pour résister à cette proscription générale ; cet homi qui se préparait, plus fort et plus terrible qu'il ne l'ara jamais été, à lutter contre l'opinion qui le frappait si impk cablement; cet homme, quand son fils l'abandonna, quai son fils le renia, quand son fils l'insulta comme tous avaies fait, cet homme tomba de toute sa hauteur, anéanti et ta par ce dernier coup.
A partir du jour du départ d'Olivier, M. de Barbasan ne fo plus qu'un fantôme errant dans la solitude de sa fortuot souveraine, sans pensées, sans projets, passant bientôt de 1 tristesse désespérée à la tristesse imbécile.
En proie à ses valets qui le pillaient, n'ayant même plusL force d'obtenir leur obéissance, délaissé dans un coin de s maison, plus méprisé qu'il ne l'avait jamais été, et arrivé ce dernier degré de misère et de dégradation, qu'il allai: quelquefois demander en tremblant à ses laquais ivres i nourriture dont il avait besoin.
Gela dura deux ans, au bout desquels un journal imprima un matin que le fameux M. de Barbasan était mort dans m état d'idiotisme complet, en laissant un testament qui ne devait être remis qu'à son fils, et qui se trouvait déposé enfo les mains des magistrats de Fribourg.
Un seul événement, remarquable en ce sens qu'il se ratfr che à cette histoire, arriva durant ces deux années.
Quelques mois après le départ d'Olivier, M. de Morden. qui s'en retournait en Allemagne, crut devoir passer par h Suisse, pour voir ce qu'était devenu Molinos, et tâcher dt s'informer auprès de M. de Barbasan de la fameuse lettre qui lui avait été remise.
Le prince trouva son ex-valet de chambre se gobergeant dans les cachemires de l'Inde de son nouveau maître, en compagnie de M. Bonnissens, qui, en sa qualité d'intendant.
dépensait assez bien, au profit de tous, les revenus de son maître, pour supposer qu'il faisait son profit particulier sur le capital.
M. de Morden vit Ai. de Barbasan, et jugea qu'il n'y avait rien à craindre de cet homme, tant qu'il vivrait.
Il était devenu incapable de se servir de la lettre adressée à M. deFavreuse; et ce n'était que dans le cas où cette lettre, retrouvée après sa mort, serait envoyée à son adresse, qu'elle deviendrait dangereuses
M. de Morden prit à ce sujet deux précautions importantes : il promit sa protection à Bonnissens pour le faire rentrer en France, dans le cas où il serait assez habile pour retrouver cette fameuse lettre dans les papiers de son maître.
Il lui promit également de faire oublier ces intrigues sanglantes par lesquelles cet homme avait marqué son passage dans le Midi, et dont le récit appartient à l'histoire, si jamais il lui remettait les papiers que Molinos n'avait pu arracher à M. de Barbasan.
D'un autre côté, et dans te cas où cette lettre lui échapperait et arriverait enfin à sa destination, il prit une précaution dont il semble que l'esprit naïf d'un gros Allemand ne pût être capable, à le supposer même aussi méchant et perfide que celui d'une bégueule anglaise.
— Ecoute, dit-il à Molinos, je t'ai cru un garçon adroit pour les choses qui demandent du mystère et de la dextérité, je vois que je me suis trompé; mais en se servant des qualités que la nature t'a données, on peut faire de toi quelque chose de bon.
Tu parles assez bien le langage qu'il faut tenir aux femmes, et tu parles encore mieux celui qu'on doit tenir sur leur compte.
Tu es très^beau, fort présomptueux, assez insolent, et tu as beaucoup de chances de réussir.
Dans tous les cas, tu es assez impudent pour le faire croire, même quand cela ne serait pas, et voilà juste ce qu'il me faut.
Maître Molinos ne fit que rire de l'éloge injurieux de son ancien maître, et pour faire preuve de son impertinence, il lui répondit :
— Avez- vous quelqu'un à faire séduire?
— l'ai quelqu'un à perdre, répliqua le prince de Morden. Il y a à Paris une femme belle, jeune, spirituelle, ayant de bons sentiments dans le cœur, quoique, par une circonstance particulière, elle possède la science du 1mal mieux que personne.
Elle se débat tant qu'elle peut contre son mari, qui tue en elle tous les bons principes auxquels elle se rattache avec désespoir.
Elle fait tous ses efforts pour ne ras écouter le langage obscène de tous les sales grédins au milieu desquels son mari la fait vivre ; mais elle a beau faire, si la vertu n'est point encore entamée, déjà l'esprit se dégrade et se corrompt.
On ne s'habitue pas à entendre et à parler sans cesse le langage équivoque des orduriers de coulisses, sans que le coeur y perde beaucoup.
La chasteté de l'âme tient de très-près à la pudeur de l'esprit ; elle a déjà perdu celle-ci , il faut lui enlever l'autre.
— Quelle est donc cette femme? reprit Molinos, qui ne comprenait pas grand'chose aux considérations métaphysiques de M. le prince de Morden. Est-ce une. conquête digne de moi? ajouta-t-il en donnant de la janibe en avant, comme un marquis de comédie.
— Cette conquête, reprit le prince, est d'autant plus digne de toi, qu'on a tout fait pour la rendre facile. D'abord cette femme n'est pas intacte.
— Plait-ii? lit Molinos.
— Je vous dis, reprit le prince, que son nom est déjà sur k tapis des mauvais propos ; on lui attribue faussement, mais enfin on lui attribue un amant, c'est un certain Morinlaid. ami fort intime de son mari et qui était parfaitement place pour arriver; mais il justiiie trop bien la dernière syllabe de son nom ; il n'est arrivé qu'à se faire évincer par la femme et adorer par le mari. Il s'en est vengé en grugeant le mari ei en calomniant la femme : ce qui a un peu réparé sa maladresse.
11 s'est laissé croire heureux, ee qui n'est pas vrai, j'en suis sur ; et, comme personne ne paraissait disposé à reconnaître le bonheur qu'il s'attribuait, il a pris, par colère, une tactique qui s'est trouvée excellente : pour s'assurer sa conquête, il
'a dégradée; il a dit qu'avant lui, qu'après lui, qu'à côté de ni, dix autres avaient eu le même succès*
Gela a fini par persuader à quelques personnes qu'il entait fart bien pu obtenir ce qui avait été prodigué à tout le monde.
— - Au diable la conquête! fit Molinos d'un ton dédaigneux. Que me proposez- vous là, une femme qui a eu vingt amants ?, . .
— Qui n'en a pas eu un seul ; et c'est cfr que je ne pute souffrir plus longtemps.
Je te dis tout cela, ajouta le prince après un moment de réflexion, parce qu'il se passe dans tout ceci une chose assez bizarre : c'est que la déconsidération qui frappe cette femfee la protège contre sa faiblesse. Ce n'est pas qu'elle s'en douté, mais voici ce qui arrive :
Elle est assez belle et assez jeune pour être fort recherchée, mais, grâce à la mauvaise réputation qu'elle a, il n'est pas un seul des hommes qui l'approchent qui se donne la peine
«t faire précéder son amour de ses soins respectueux, de ses tentions, des actes qui cachent à une femme la sottise qu'on veut lui faire faire.
Ces messieurs croyant qu'elle est véritablement ce qu'on dit qu'elle est, ces messieurs n'y mettent aucune façon ; ils lui proposent leur amour, comme on propose une contredanse.
Quelques-uns sont fort étonnés d'être refusés, mais tous en sont furieux ; mais comme, après tout, un de plus ou un de moins ne peut rien faire dans la longue liste qu'on lui attribue, il en est fort peu qui ne s'y inscrivent confidentiellement et entre amis, de façon que je ne sache pas de femme plus perdue que cette femme complètement innocente.
— Mais, dit Molinos, je ne voisjpas trop ce que j'aurais à ajouter à ce que vous avez déjà fait , dans le cas même où je réussirais.
— Ce que tu ajouteras, dit te prince, ce sera un fond de vérité à tous ces propos : tu seras le chiffre placé devant une file de zéros, et qui leur donne à tous une valeur réelle. Séduis cette femme sérieusement, et une fois que tu sera maître d'elle, comprornets-la d'une manière éclatante, irrécusable, contre laquelle toute dénégation soit impossible ; amène un scandale, une séparation, un procès, s'il le faut ; ce n'est plus mille louis, c'est dix mille louis qui seront ta récompense.
A l'énoncé de cette somme énorme, la figure de Molmœ brilla de l'expression d'une ardente cupidité : il avait Vair d'un homme qui voudrait enfourcher un cheval pour arrive le plus tôt possible à une si brillante conquête.
Cependant le prince calma cette ardeur en lui disant :
— Hélas! maître Molinos, ceci n'est point aussi facile qu< vous vous l'imaginez , et je ne paie pas votre bonjfeur d'cil prix si élevé; c'est seulement parce quil me rend service: et surtout, parce que c'est une chose fort difficile.
Ce que vous ne devez pas oublier, avant toute chose, c'es. qu'auprès de cette femme si décriée, et que la liberté de se paroles et de ses allures compromet tous les jours davantage, vous n'arriverez que par la timidité et le respect.
Grâce aux maladresses insolentes des autres, elle est en garde contre les petits airs vainqueurs et conquérants que vous pourriez avoir la fantaisie de prendre ; mais, si vous voulez être adroit et modeste, si vous voulez jouer avec eflj l'amour timide et respectueux, si vous savez lui faire croirf qu'il se trouve enfin auprès d'elle un homme qui la compte pour quelque chose de bon et de noble, elle vous en sers d'abord reconnaissante.
Dans le cœur d'une femme qui souffre, et celle-là souffre beaucoup, la reconnaissance qu'elle éprouve pour le premier homme qui paraît la respecter est toujours le commencement de l'amour.
Laissez-la doucement s'engager dans cette voie , donnezlui le temps de s'y arrêter, de s'y accoutumer, d'y vivre sans crainte ; puis, lorsque vous lui aurez fait une douce habitude d'aimeret d'être aimée, vous pourrez commencer à être exigeant.
— Et toujours tout doucement ? dit Molinos.
— Non pas, reprit le prince ; et faites bien attenlion à ce que je vais vous dire; cela m'a été fort recommandé.
Indépendamment de tous les eunuis qui l'appellent au mal, cette femme a su se défendre contre sa propre nature. Malheureusement pour celui qui voudra la surprendre, elle a une expérience qui la protège.
— Voilà ce que je ne comprends pas, reprit Molinos; c'est l'expérience et l'innocence associées ensemble.
«irr C'est ce dont il est inutile de te préoccuper, répliqua le
prince; mais songe qu'à l'heure où tu trouveras cette femme assez troublée, assez émue, pour lui demander la preuve extrême de soù amour, tu peux et tu dois l'obtenir sur l'heure. Ta beauté te donne dans ce genre un immense avantage sur tes rivaux; ou les apparences de sa personne me trompent beaucoup, ou bien elle doit être la proie de celui qui saura s'emparer à temps des émotions mal contenues de cette nature ardente.
— Je comprends, dit Molinos en caressant du bout des doigts le nez aquilin et le menton à fossette dont il était doué ; et combien de temps me donnez-vous pour cette conquête?
— Un an, deux ans s'il le faut, répondit le prince.
— Vous voulez me faire attendre ma récompense, à ce que je vois, reprit Molînos; mais enfin quelle est cette femme, et comment se nomme-t-elle?
— Cette femme s'appelle madame Deslaurières.
— Quoi! la fille de... s'écria Molinos.
— Elle s'appelle madame Deslaurières, répliqua le prince; et c'est pour qu'elle ne soit pas connue sous un autre nom que je veux qu'elle soit déshonorée.
Comme il m'eût été fort difficile de présenter dans l'ordre où ils m'arrivèrent les divers détails que je recueillis sur les intérêts cachés de cette histoire, j'ai cru devoir les resserrer dan» un récit personnel, sans me préoccuper des circonstances assez indiïérentes qui accompagnèrent les confidences qui me furent faites.
Maintenant que j'ai débrouillé aussi bien que je l'ai pu tous ces conflits si nombreux et si divers, je crois devoir laisser parler Olivier, et je reprends son propre récit juste au moment où j'ai amené le mien.
2éé OLltféft DUHAMEL»