RÉCIT D'OLIVIER
— J'appris la mort de mon père seulement par les journaux qui avaient été chargés par les magistrats de Fribourg d'en transmettre la nouvelle de toutes parts, afin qu'elle m'arrivât en quelque lieu que je fusse. Je rappris aussi par une lettre de Thérèse, avec laquelle j'étais en eerrespondance secrète.
Maintenant que je ne crois plus à rien, maintenant que je regarde tout le passé de ma vie à travers la trahison qui m'a porté le coup qui me tue, je crois que c'a été un odieux calcul qui porta Thérèse à me cacher le véritable état dans lequel mon père était tombé.
Groyez-moi, Michel, si j'avais su à quelle douleur à quelle dégradation mon père était arrivé, je serais revenu près de lui. J'ai commencé ma vie par une faute immense, j'ai jugé mon père, et, l'ayant jugé, je l'ai condamné avec l'inexorable cruauté de la jeunesse.
Tenez, Michel, permettez-moi de vous apprendre une chosi qui peut-être vous garantira de bien des malheurs, en vous apprenant à vous défier de la sévérité de vos premiers jugements.
Si je vous dis cela, moi, à peine plus âgé que vous de quelques mois, c'est que j'ai vécu plus que vous.
J'ai vécu si vite, que j'ai épuisé en bien peu de temps tout ce que Dieu m'a donné de force et de courage.
On flatte la jeunesse, mon ami, en attribuant sa rigueur a la vertueuse indignation qu'elle éprouve.
Tout, honneur, probité, est incorruptible en elle, dit-on. et le mal, lorsqu'elle le rencontre, la fait reculer d'horreur.
Détrompez- vous, Michel: si tes sentiments sont pour quelque chose dans la façon devoir des jeunes gens, ils y sont pour bien peu. La sensibilité leur manque avant tout. On
(a vieillesse égoïste. Soyez-en sûr, Michel, la jeunesse Test; t fois plus... elle ne tient comptç de rien; elle a pour aicet égoïsme, le bespin de jQuir qq.i la dévore, l'ignorance la vie qui lui cache les trois quarts du mal qu'elle fait. I Michel! si j'avais su ce qu'était la tendresse paternelle, e n'avais eu dans le cœur un amour dont je voulais obtele triomphe à tout prix, je ne serais point parti en m'en- 3ppant fièrement dans un manteau d'orgueil qui me cait à moi-même la passion qui m'égarait. lue vous dirai-je? lorsque j'arrivai, je trouvai la maison mon père en proie à un pillage d'une audace effrénée; ce fut point là cependant ce qui me préoccupa d'abord, j'ap- 3 comment mon père était mort. x e reprochai à Thérèse de me l'avoir caché; elle avait une ;use plausible, elle ne l'eût pas été, que je l'eusse accepalors. Que n'aurais-je pas cru lorsqu'elle me le disait?... - Votre père, me repondit-elle, passait pour se refuser à ttes sortes de visite. Les' gens de sa maison le répétaient ous ceux qui se présentaient au château, îuieùt osé supposer que des valets tenaient, pour ainsi e, leur maître prisonnier? Quelques-uns le disaient, mais •sonne n'ajoutait foi à ces propos.
?ourquoi vous les aurais-je répétés? Vous savez combien n'était pénible de vous parler de votre père... fe n'avais pas besoin de tant, pour être persuadé qu'elle lit agi dans la meilleure intention, et je m'occupai de mes aires.
Mon premier soin fut de demander le testament qui devait être remis; je pensai qu'il était possible que mon père eût déshérité, et je ne voulais, pas porter un œil investigain* dans son héritage, s'il ne devait point m' appartenir. Je trouvai un paquet assez considérable de papiers, que je cachetai, selon la volonté exprimée dans la suscription, i présence des magistrats.
Le testament relatif aux affaires de mon père m'instituait cataire universel, et ipe chargeait seulement de. quelques- »ns en faveur de la ville de Fribourg. Immédiatement sous ce testament se trouvait une liasse * papiers fort considérable, sur laquelle étaient ces mots : Pour mon fils, pour lui seul.
J'emportai cette liasse de papiers, fort inquiet de savoir si ce n'était pas une justification de mon père, le désirant plus que je n'osais l'espérer.
Je brisai les cachets, et je trouvai une suite nombreuse de lettres, de manuscrits, de procès- verbaux, la plupart de l'écriture de Bonnissens, quelques-uns d'écritures presqu? indéchiffrables.
Ce paquet était enveloppé d'une feuille de papier, et moa père avait écrit d'une main ferme et posée :
« Mon fils, lisez! Voilà quel est le monde auquel vous m'avez sacrifié. »
Je passai la nuit à lire ces volumineux manuscrits.
Là, j'appris l'histoire de madame de Frobental... celle j'appris enfin tout ce que le hasard vous a révélé d'un auto côté.
Était-ce une vengeance de mon père; était-ce une leçc: salutaire qu'il voulait me donner? je ne sais.
11 n'y avait pas un mot de plus de sa main, que celui que je viens de vous rapporter.
Cette lecture m'épouvanta d'abord, et mon premier mouvement fut de jeter au feu toutes ces horribles paperasses..
Mais j'appris, en les lisant, que presque tous les rensegnements qu'elles contenaient venaient de ce Bonnissens.
Je haïssais déjà cet homme, dont les allures dénotait: une basse méchanceté.
Je ne peux vous dire combien je le pris en exécratio: en apprenant quel genre de services il avait rendus à me* père.
Dans sa correspondance, je trouvai l'explication d'un œ-.: que mon père m'avait dit le jour où il m'avait ordonné d» faire choix d'un état.
« Ce que je n'ai pu obtenir par mes services, je forcer, le monde à te l'accorder par la crainte. »
Si quelque chose peut encore me consoler d'avoir aba donné mon père, c'est la pensée que ma fuite a fait tombai pour ainsï dire, de ses mains des armes inutiles à ma fortui
Cependant, je voulais punir Bonnissens, et m 'assurer même temps qu'il ne ferait pas par lui-même le mal mon père avait voulu faire. Pour cela, je le voulus metl dans ma dépendance.
J'affectai pendant quelques jours de ne point vouloir m'occuper de régler les affaires de la succession, et je me donnai le temps de m'assurer que. maître Bonnissens ne se donnait même pas la peine de me voler à la façon des vrais intendants, à faire de gros mémoires et des chiffres inintelligibles.
Le misérable volait tout simplement, en mettant dans sa poche les objets de prix que mon père avait enfermés dans une caisse de fer dont la clef se trouvait sous le pli de mon testament.
Les objets enfermés dans cette cassette consistaient surtout en diamants, perles et joyaux, qui avaient appartenu à ma mère.
On eût dit que mon père eût. voulu séparer les deux fortunes, comme s'il eût deviné que je ferais un choix entre elles»
Quoi qu'il en soit, lorsque je fus parfaitement assuré de la friponnerie de maître Bonnissens, je me transportai, avec deux ou trois personnes que j'avais fait appeler à ce sujet, dans l'appartement de l'intendant, et, sans avertissement ni préambule, je fis fouiller ses meubles.
Les preuves de ses vols sortirent de tous les coins, beaucoup plus nombreuses que je ne l'imaginais.
Le misérable voulut faire de l'insolence, je donnai l'ordre d'aller chercher la police ; le lâche tomba à genoux et se mit à pleurer.
Ce fut alors que je lui fis grâce, mais à la condition qu'il m'écrirait un aveu complet de ses vols, reconnaissant que ce n'était qu'à ma pitié qu'il devait de n'avoir pas été poursuivi.
Une fois que j'eus entre les mains la confession de ce Bonnissens, je lui dis l'usage que j'en prétendais faire.
— Mon père, lui dis-je, a su par vous des secrets dont il a laissé les preuves entre mes mains ; vous êtes assez misérable pour en avoir gardé, dont vous ne vous ferez point scrupule de vous servir contre ceux que ces révélations intéressent, pour leur arracher soit de l'argent, soit des places.
Je vous avertis d'une chose, c'est que j'aurai l'œil sur vous, et qu'au moindre bruit qui me reviendra de menaces faites par vous à qui que ce soit, je vous fais arrêter en vertu
de cet aveu, que je vais faire certifier par tous les témoin? que j'ai amenés.
A la rage désappointée qui se peignit sur le visage de Bonnissens, je compris que j'avais deviné juste, et qu'il n'avait peut-être consenti si facilement à se mettre entre mes mains que par l'espérance où il était de se faire protéger par d'autres, sans que je m'occupasse de l'emploi qu'il pourrait faire de tous ces hideux secrets.
Je vous ai arrêté quelque temps sur eette circonstance, reprit Olivier, parce que je voulais vous expliquer d'où me venait mon pouvoir sur ce Bonnissens, qui, je ne sais comment, a fini par escroquer une place de commissaire de police au gouvernement.
Je reviens à ce qui m'est personnel.
Mais à quoi bon vous dire mes propres aventures, Michel ! elles doivent vous être fort indifférentes. J'en arrive au dénoùment.
— Non, Olivier, lui dis-je, je veux vous connaître pour mieux vous aimer.
— Pour mieux me regretter, voulez-vous dire, réponditil en souriant.
Je voulus l'interrompre.
— Oh ! me dit-il, ne discutons pas à ce sujet. Je me suis donné un mois pour mourir ; si cela n'arrive pas, ajouta-t-ii a*ec un dégoût qui contrastait avec la noble expression de sa figure, j'y mettrai la main. J'espère que cela sera inutile... Je méprise le suicide.
Laissez-moi donc continuer.
Lorsque j'eus apporté dans les affaires de mon père l'ordtf qu'elles réclamaient, je pensai à mon bonheur, car, il font) vous le dire, une seule pensée, un seul espoir m'avait guidé dans tout cela, c'était l'espoir d'obtenir Thérèse.
J'allai chez Grosberg. Je trouvai Grosberg inflexible.
Il semblait cependant que j'eusse accompli le sacrifice • qu'il avait seul jugé capable de me racheter de la faute paternelle ; mais les jésuites s'étaient emparés de Grosberg.
Irrités contre moi de ce que je leur avais échappé, il IV valent endoctriné de telle sorte, que je vis eet homme tour-
• contre moi la résolution môme qu'il avait dictée à mon ;espoir.
) Michel, ce fut là une cruelle déception; j'avais passé ix ans dans l'étude, et vous savez si j'avais pris dans l'ée une place qui pût me promettre de me faire distinguer ; rrivais avec la fierté dans le cœur, avec la coufiance que me le devoir religieusement accompli ; tout cela fut déigneusemeut réprouvé comme une présomption ridicule, f'avais passé deux ans à Paris, je n'y avais rien laissé de chasteté de mon cœur, et l'amour de Thérèse y était resté moi aussi pur, aussi sacré, aussi intact que le jour où vais quitté celle pour qui j'entreprenais de me relever de m nom.
Mais j'avais vu d'assez près la vie pour ne plus croire à ces cessifs orgueils comme à la vertu.
L'héroïsme de Grosberg refusant pour sa fille l'amour d'un mme d'honneur, me parut une révoltante injustice, et rsque je compris à qui il obéissait, cela me sembla une ossière sottise.
Assurément, j'aurais pu acheter le consentement du vieilrd, ou plutôt j'eusse pu acheter les conseils qui m'eussent it donner ce consentement : je ne le voulus pas. Je vis Thérèse, dont le désespoir n'était pas moins grand te le mien.
Elle voulait mourir, elle accusait le ciel d'injustice ; et rsque je lui parlais des soins persévérants par lesquels je ^viendrais à fléchir la résistance de son père, elle éclatait i sanglots et m'accusait d'indifférence. « Ce n'est pas que je n'eusse dans le cœur le projet que j'ai icompli; mais je n'eusse jamais osé le lui proposer, et si je îusse trouvée plus calme, plus résignée, certes je ne l'eusse tint fait.
Mais enfin, voyant que nulle raison ne pouvait la consoler, îr de tant d'amour, pressé par mes propres désirs, je lui roposai de fuir.
Fut-elle vraie, lorsqu'elle «repoussa cette proposition, fit livier avec tristesse, et ce cri qui lui échappa disait-il sa ensée?
« Oh ! non, non... je mourrai, ce n'est pas un crime! » Hélas ! dois-je me plaindre du chemin qu'elle a suivi, moi
qui, le premier, l'ai détournée de la bonne voie... et le joi où, par mes prières, par mes menaces, par mes larmes, je décidai à quitter son père, n'ai-je pas arraché de ce cœur sentiment d'honneur sur lequel repose toute vertu ?
Que devais-je attendre de la fille à qui j'avais fait aba donner son père?
Huit jours après cet entretien, elle me suivait à Paris j je vécus comme je vous l'ai raconté.
SUITE
Je n'avais emporté de l'immense fortune que j'avais tw vée que les bijoux qui avaient appartenu à ma mère. & répudiation de la fortune de mon père fut le plus grand trage que je pusse faire à sa mémoire.
Que voulez- vous? fit Olivier, je ne le voyais pas ainsi.
D'ailleurs, recueillir son héritage, après l'avoir fait ffi rir du désespoir de mon abandon, c'eût été me déshonor Je préférai déverser l'insulte sur la tombe paternelle. C'4 odieux...
Maintenant que le prisme est brisé, maintenant que lé* nement m'a montré l'inanité de ces fausses vertus qui* crifient tout le reste à leur propre orgueil, maintenant je i trouve plus méprisable pour ce que j'ai fait contre monft| qu'il ne l'a jamais été contre le souverain dont il a at* donné la cause.
Mais à quoi bon ces repentirs inutiles, ces repentirs^ ne viennent rien réparer et que l'homme n'éprouve pd être qu'à l'heure où il ne peut plus espérer qu'en eux?
Maintenant, Michel, faut-il, pour satisfairevotre curio^ que je vous dise le dénoûment de cette histoire?
'avais mal compris le cœur de Thérèse, je lui avais prêté altation folle qui animait le mien.
3 m'étais imaginé qu'elle se satisferait de l'espérance ore éloignée de notre futur mariage. C'était assez pour i, ce devait être assez pour elle, oubliais que mes travaux étaient des distractions, que siens étaient des ennuis.
e me croyais fort, parce que je ne trouvais point trop rd un temps que j'occupais avec persévérance d'études ) j'aimais, et j'oubliais que je la laissais seule avec ses sées et ses désirs, qui ne trouvaient d'autre aliment que tendre l'âge où nous serions les maîtres de notre sort. b lui avais fait commettre la plus cruelle de toutes les tes, et je me croyais vertueux, parce que je la respectais s la bonté et dans la solitude où je l'avais plongée. 3 l'excuse, n'est-ce pas? et vous me trouverez peut-être le. Je ne suis que juste.
es hommes d'exception, et je suis assez près de la mort r pouvoir me glorifier ou m'accuser d'être de ce nombre ; hommes, dis-je, ont le sentiment de croire toutes les ares taillées sur leur patron. i me disais, moi :
Oui, j'ai enlevé une jeune fille à son père, mais elle *chera pure à l'autel où je la conduirai. Que si quelques railleurs méchants doutaient de cette ai si longtemps gardée, j'en aurai la conscience : cette itude me suffira.
Hélas ! je sais trop ce qu'il en coûte d'avoir à rougir de * dont les affections doivent nous être sacrées, pour ne vouloir que celle qui portera mon nom soit irréprochadu moins à mes yeux; et, au besoin, il est des témoins attesteront ce respect constant que j'ai eu pour elle, e chasteté qu'elle a gardée.
Je ferai si bien, m'écriai-je, que la faute que je lui ai fait imettre servira de piédestal à sa vertu. Rêves insensés, vanités stupides, mon cher Michel, niâtes odieuses que toutes ces magnifiques subtilités pour vrir une faute !
J'aurais réussi, que je n'aurais pas été innocent aux yeux ous, et que j'aurais été ridicule pour la plupart. »
Olivier s'arrêta et reprit bientôt :
— Vous le voyez, mon ami, je plaide, je parle, je dogma Use, je ne vous dis pas ce que vous vouiez savoir : c'est que. malgré moi, la blessure saigne encore, c'est que j'ai peur dy toucher ; c'est que, décidé à mourir, je ne puis regarde; sans effroi et sans désespoir la main qui m'a poussé daa la tombe. 11 le faut cependant, il est temps de finir ceta confidence.
Olivier fit une longue aspiration, comme s'il voulait prendre à la fois haleine et courage, et me dit alors, mais d'u. ton sombre et mécontent :
— Vous savez comment je vivais :
J'ignorais donc parfaitement que M. Victor Bonsenne logeât dans la maison qui faisait face aux fenêtres de Thérèse D'ailleurs, lui ou un autre, il importait peu, je n'y eusse pà pris garde.
Gomment il attira ses regards... je ne sais... ou plutôt me Ta dit, il me l'a dit avec ce cynisme qui salit jusque crime.
Oui, le jour où je le retrouvai, le jour où, à force de soj et de persévérance, je finis par découvrir sa demeure, j| l'interrogeai.
« Tenez, me dit-il, ne me demandez point cela ;' si vous : tuez, ce qui est probable, à quoi bon savoir comment yj avez été trompé ?... Non ! »
J'insistai, je l'accusai de violence, je l'accusai de menac* je lui dis qu'il lui avait fallu user de moyens infâmes pri perdre cet ange que j'aimais.
11 haussa les épaules et me répondit brutalement :
« Je ne m'en donne pas des gants, je vous jure. Ce n'éui pas difficile, le premier qui l'eût essayé fût arrivé. »
Je m'oubliai jusqu'à injurier cet homme qui venait de promettre de risquer sa vie contre la mienne.
Il me regarda et resta longtemps muet; puis, se détoa nant brusquement, il ajouta :
« Si vous n'étiez frappé au cœur, je vous le dirais... Si vd
aviez encore la force de vivre, je vous avouerais tout ; ffl
pourquoi vous faire souffrir, lorsque la douleur ne peut)
*être un remède ?... c'est inutile. »
Je le pressai, je le menaçai, je le conjurai.
11 me fit signe de m 'asseoir; et, se plaçant devant moi, il me tendit la main :
« A bientôt, là-haut, me dit-il. Vous me tuerez, et vous mourrez de désespoir; tant mieux pour vous; nous pourrons parler franchement. »
11 me regarda encore longtemps, et cet homme, aux façons si brutales et presque féroces, parut un moment s'attendrir.
« Vous vous étonnez de ce que je vous regarde ainsi, me dit-il; eh bien, j éprouve un triste plaisir à vous voir : vous me rappelez ce que j'étais il y a dix ans.
» J'ai été ce que vous êtes, amoureux fou, confiant; j'ai aimé comme vous une femme pour laquelle j'ai quitté mon père, pour laquelle je me suis fait soldat.
» C'était un ange de pureté, de grâce, d'esprit, de vertu. J'ai voulu l'épouser, mon père me l'a défendu. J'ai voulu Tenlever comme vous avez enlevé votre Thérèse. Cette femme a eu un courage sublime.
» Avant de me confier sa vie, elle m'a écrit ce qu'elle avait été. Enfant perdue, élevée dans la mendicité et le vice, elle m'a raconté tout ce que la mendicité et le vice lui avaient appris.
» Tirée de cet abîme par mon père, élevée au-dessus de toutes ces ordures par un effort inouï de cour jger elle eut la noblesse de me dire :
» — Me voulez-vous ainsi? »
En prononçant ces paroles, Victor frappa du pied et se tordit les mains.
« Eh bien ! monsieur, j'ai été assez lâche pour lui dire : Je ne veux pas.
» Misérable et infâme que je suis !
» Et maintenant cette femme est tombée, de faute en faute, au dernier degré de la déconsidération. A quoi lui aurait servi la vertu?
)> Quant à moi, ajouta-t-il, regardez où m'a conduit mon premier crime, ma première déception.
» Qui sait où vous conduirait ce que j'ai à vous apprendre, si vous deviez le supporter sans mourir*? Vous voulez le savoir ? sachez-le donc :
» J'ai vu votre Thérèse à travers ses fenêtres ; je l'ai trouvée assez jolie. Je me suis informé de ce qu'elle était, on m'a
dit la vie que vous lui aviez faite, et j'en ai ri comme un fou, et je me suis promis l'amusement de déranger vos projets.
» Un moment j'ai cru que ce serait là une entreprise herculéenne, d'après les certificats de vertu puisés dans le voisinage. Mais tout cela n'était que des remparts de carton qui devaient tomber à la première chiquenaude.
» J'ai fait la guerre à l'œil, ensuite j'ai lancé des poulets d'amour ; après les poulets d'amour, j'ai parlé de plaisirs et de l'ennui qu'elle devait éprouver.
» Je l'ai traitée de vertu, en lui proposant d'aller à la Chaumière, il fallait la décider à sortir.
» Un soir, je lui ai écrit que si elle ne descendait pas dans la rue où un fiacre l'attendait, je vous tuerais et moi pardessus le marché.
» A l'heure convenue, elle était dans le fiacre, me demandant la grâce de son futur mari, et je l'ai accordée à la future de M. le comte de Barbasan.
» — Horreur ! m'écriai-je... et elle vous a dit mon nom?
» — Oui, plus tard; quand elle a commencé à m'ennuyer, je l'ai fait causer.
» Elle m'a tout dit, et quand j'ai su ce que vous étiez et ce que uous aviez fait pour cette femme, j'ai eu un moment de remords.
» Vous vous souvenez du jour où je vous ai trouvé à l'estaminet de la Mère-1'Oie. Je me serais laissé souffleter plutôt que de me battre avec vous.
» A présent, il faut que je meure, c'est différent.
» Encore vaut-il mieux être tué par un honnête homme que par... un je ne sais qui. »
J'étais confondu.
Victor se leva, et, inspiré par un souvenir de sa jeunesse, qui a dû être généreuse, il s'écria :
« Tenez, M. de Barbasan, nous mourrons tous deux, moi le dernier des gredins, vous encore honnête; tous deux pour n'avoir pas eu le courage de braver les propos du monde: moi pour ne pas avoir compris qu'il y avait plus de vertu dans Charistie que dans les plus innocentes; vous pour ne pas avoir compris que le courage était à combattre sous votre nom.
» Nous avons tous deux entraîné une femme dans notre
chute : moi celle que mon abandon a précipitée dans le désordre; vous, celle' à qui vous avez ôté le protecteur qui l'eût peut-être sauvée de vous et de moi.
» Nous mourrons tous deux : vous, du mai que je vous ai fait; moi, de la balle que vous m'enverrez probablement dans le ventre.
» Ce sera justice pour l'un et pour l'autre.
» Adieu et à demain. »
Voilà, continua Olivier, voilà comment j'ai entendu raconter cette séduction pour laquelle j'inventais les astuces de Lovelace, les perfidies de Richelieu, les infernales adresses de Satan!... des regards, des billets, un rendez-vous... Oh! fit Olivier avec dégoût, avoir donné son âme, sa vie, avoir rêvé la gloire, la vertu,., pour cela....
Croyez-vous, mon ami, que ce ne soit pas à en mourir? croyez- vous que ce soit la peine de vivre pour recommencer avec une autre...
— Toutes les femmes ne sont pas...
— Assez, me dit Olivier; ce qui me concerne est fini ; par grâce, n'en parlons plus, et revenons à vous.
En lisant tous les papiers que mon père avait laissés, j'y avais lu l'histoire du vôtre.
Lorsque je vins vous voir, vous devez vous rappeler mon étonnement eh entendant prononcer le nom âe M. de Favreuse.
Je me fis informer par Bonnissens de vos relations avec cet • homme, et j'appris par quel hasard singulier vous vous trouviez en rapport avec tous ceux que concernent les renseignements recueillis par mon père. • „
Je résolus de vous les remettre, assuré qu'ils ne vous serviraient qu'à prévenir des scandales, au lieu de les exciter.
Je les avais laissés chez moi à votre adresse, car je ne prévoyais pas que Victor, avide de mourir, me laisserait la vie.
Je suis donc venu ce matin pour vous les confier.
Je ne vous ai point trouvé, et j'allais faire demander des renseignements chez M. Bonsenne, lorsque j'ai entendu parler d'arrestations faites dans votre maison, dans un groupe assez nombreux assemblé à votre porte.
Une dame qui voulait passer a interrogé vivement ceux qui parlaient de crime ; on lui a répondu qu'on avait arrêté
le matin même une fille appelée madame Sainte-Mars... chez laquelle on comptait surprendre le marquis de Pavie.
Puis on a ajouté que Ton venait de vous arrêter dans une maison de la rue Richer, et que vous étiez encore chez le commissaire de police.
En apprenant cette nouvelle, cette dame est devenue pâle et tremblante. Je l'observais et je l'entendais murmurer :
« Mon Dieu ! mon Dieu! je suis perdue 1 »
Sans la connaître, sans savoir quels liens pouvaient tous unir à elle, je lui ai dit :
— Ne craignez rien, madame, si, comme je viens de l'entendre dire ici, M. Meylan est entre les mains de M. Boanissens, je vous réponds de sa liberté.
C'est alors que je suis allé chez ce misérable, qui ne m'a point reconnu tout d'abord.
Je vous ai déjà dit à quels titres j'étais sûr de son obéissance.