DERNIER DUEL DE M. DE FAVREUSE
Si maintenant on veut se rappeler les premières ligne» <fe ce récit, et tout ce récit lui-même, on s'étonnera peut-itre de voir tant d'aventures si étranges, si soigneusement ensevelies, se montrer tout à coup au jour, au risque de la vie de plusieurs, et de l'honneur de tous pour un motif en apparence aussi frivole que celui dont il s'agit, pour un mot
affreux sans doute, mais qui n'avait pas eu le moindre retentissement, pour un mot que j'avais entendu et que j'avais oublié, comme les indifférents oublient; mais il faut que je laisse parler monsieur de Favreuse.
— Tenez, madame de Frobental, reprit-il, voici votre fille que vous avez voulu faire disparaître le jour où vous l'avez retrouvée- Madame de Frobental dédaigna de répondre à cette accusation, et montrant madame Deslaurières, elle dit à monsieur de Favreuse :
— Et voici la vôtre, monsieur, dont la mère, la comtesse de Belnunce, a fait une mendiante et une fille perdue, et qui a honnêtement persévéré dans la carrière que sa mère lui a tracée.
Madame Deslaurières se cachait derrière les nombreux spectateurs de cette scène extraordinaire.
— Ne craignez point de vous montrer, madame; ou plutôt, dit monsieur de Favreuse, venez, ma fille, car il nous faut déposer le masque maintenant.
Venez, ma fille, et s'il est vrai que, fatiguée des lâchetés de votre mari, enveloppée de pièges habilement tendus sous vos pas, vous ayez succombé à une heure d'égarement, la faute en est à ceux qui vous ont voulu perdre, plus qu'à vous, si vous êtes perdue.
— Voilà quelqu'un que vous pourrez interroger sans doute, fit madame de Frobental en ricanant et en montrant Motinos... 11 était cette nuit même en compagnie de la digne fille d'une si digne mère.
Molinos ainsi interpellé 'baissa les yeux.
— Répondez donc, m'écriai-je vivement, que vous n'avez pas vu madame Deslaurières !
— Vous vous trompez, repartit Molinos avec rage, je l'ai vue sortir de sa maison avec vous, et je l'y ai vue rentrer avec vous.
— Et je puis dire tout haut, moi, où elle a passé ce temps : auprès d'un mourant, auprès de celui qui fut son
frère et les témoins ne nous manqueront point pour
l'attester.
— Eh! qu'importe cette femme I s'écria la duchesse; c'est sa mère que je perdrai, sa mère..*
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Et maintenant... maintenant elle ne peut plus m'échapper... les preuves de la naissance de cette femme sont entre mes mains.
— Et voici, fit monsieur de Favreuse en montrant madame de Prémontré et Justine, les preuves de votre crime.
— Ça, fit la duchesse avec une effroyable audace.
— Oh! fit madame de Prémontré, j'y jouerai ma tête... Mais je vous perdrai, Hélène... je dirai tout.
— Dites, répondit la duchesse.
— Mais vous , s'écria M; de Favreuse en s'adressant à M. Deslaurières, vous qui avez dû examiner les papiers de madame Sainte-Mars depuis son arrestation, vous avez dû trouver des restes de la correspondance de la duchesse avec le général.
— 11 n'y avait rien absolument.
— Et vous saviez à qui de pareils renseignements auraient profité s'ils avaient été découverts? fit la duchesse.
— A vous sans doute,-dit M. de Favreuse, et ils vous auraient profité selon votre système, qui consiste à anéantir tout ce qui vous gêne, tout ce qui vous fait obstacle.
— Vous me connaissez admirablement, mon cousin ; et comme monsieur , ajouta-t-elle en me désignant, me faisait obstacle , j'ai pensé à lui faire passer quelques jours en prison.
— Vous avez mal réussi jusqu'à présent, lui dis-je.
— Sans doute; mais, à défaut de votre personne, on a dû trouver chez vous les papiers qui vous ont été remis par M. Victor Bonsenne, et ceux-là je les sais suffisants à prouver la naissance de madame et les bonnes mœurs de madame de Belnunce.
— 11 me semble que vos agents vous les font attendre bien longtemps, dis-je, en riant, à madame de Frobental. ,
Cette raillerie, qui lui apprenait que toutes les recherches seraient inutiles, irrita madame de Frobental beaucoup plus que n'avaient fait les reproches les plus honteux, et, s'adressant alors à M. de Sainte-Mars, elle lui dit avec colère :
— A quoi donc vous a servi de vous emparer de ces deux femmes, et ^comment n'avez-vous pas trouvé ces papiers dont elles nous menaçaient sans cesse?... En quelles mains sont-ils.?
— Je vais vous le dire, reprit Olivier en s'avançant ,et je vais vous dire, ajouta-t-il, de quoi se compose la collection précieuse que je suis en mesure de publier, si cela me plaît. Elle a coûté assez cher à mon père pour que je ne la vende qu'à un prix très-élevé.
Madame de Frobental, à qui Molinos avait dit tout bas quel était ce jeune homme, madame de Frobental, dis-je, forcée de subir la parole cruelle de cet homme, ne consentit point à se laisser vaincre sans se iveuger ; et comme la guêpe prise dans la main , elle enfonça son aiguillon au cœur d'Olivier.
— Nous savons l'habileté des Barbasan à faire des marchés et à se vendre, dit-elle; allez, monsieur, nous vous écoutons.
Il arive quelquefois que la vive douleur que cause la piqûre malfaisante de l'insecte fait ouvrir la main qui la tient, et la guêpe s'échappe; à l'injure de madame de Frobental, je vis Olivier pâlir.
Cette force chancelante qu'un dernier devoir à accomplir soutenait encore en lui fut sur le point de lui échapper.
Je courus à lui pour le soutenir ; mais il m'écarta doucement de la main en me disant :
— J'aurais manqué de prévoyance si ce reproche m'étonnait, et je manquerais de courage s'il m'empêchait d'achever ce que j'ai commencé.
Il garda un moment le silence pour se remettre de cette atteinte cruelle, et reprit bientôt après :
— Ecoutez donc, madame, et je vous dirai tout à l'heure à quel prix je vous vendrai le secret de vos crimes.
Il prit la feuille de papier qu'il avait retirée de la liasse remise à madame Deslaurières, et lut à haute voix.
Nous ne donnerons pas ici la longue énumération de ces documents. 11 nous suffira de dire que c'était la correspondance de M. de Sainte-Mars et de madame de Frobental, des déclarations signées de madame Bonnissens, enfin tout ce qui pouvait perdre madame de Frobental.
— Eh bien, madame, êtes -vous satisfaite? dit Olivier.
En ce moment, madame de Prémontré, qui écoutait avec l'expression d'une joie cruelle, s'élança vers Olivier, et lui dit : * '
— Et vous avez toutes ces preuves, monsieur, et vous pouvez nous venger, nous tous qu'elle a fait si cruellement souffrir, et vous ne le ferez pas !...
— Ce serait une justice, dit M. de Favreuse ; justice tardive sans dout,e, mais qui n'en serait que plus terrible, car elle frapperait la coupable au milieu de cette auréole de bonne renommée que lui ont faite son hypocrisie et sa profonde scélératesse.
H me semblait que madame de Frobental n'avait plus qu'à courber la tête et à demander grâce, mais rien ne pouvait épouvanter et vaincre cette nature obstinée ; elle se leva belle et redoutable pour ainsi dire par l'excès même, de son audace.
— Faites-le donc, s'écria-t-elle, traînez-moi donc devant les tribunaux, que la fille, et le fils, et la sœur, et vousmême, M. de Favreuse, vous, le dernier de votre nom, vous vous acharniez tous à me pousser à l'échafaud, je le veux bien, j'accepte la lutte, et je ne demande pour vengeance que de traîner avec moi sur la même claie la femme pour laquelle vous avez insulté mon fils, que d'y traîner madame de Belnunce, votre maîtresse.
Et si vous avez des preuves contre moi, eh bien! j'en trouverai contre elle, moi; je sais qu'il existe une lettre à vous écrite, M. de Favreuse !
J — - Ecoutez, madame, reprit Olivier, continuant à lire la nomenclature qu'il tenait.
— Lettre de Téhéta, remise à M. de Barbasan par la bohémienne mourante.
Cette lettre est une sorte de confession in extremis dans laquelle est racontée toute l'histoire de la rencontre de M. de Favreuse avec mademoiselle de Morden, le mariage de celle-ci avec M. de Belnunce, la captivité de M. de Favreuse, sa fuite du château de Morden, toutes les circonstances de la naissance d'une fille appelée Marie, l'adoption de cette enfant par une nommée madame Smith, son enlèvement par Téhéta, agent secret des ordres de M. de Morden, et enfin la vente de cette jeune fillle à M. Bonsenne, agent de madame de Belnunce.
Voilà, ajouta Olivier, la lettre sur laquelle vous comptiez,
madame, et qui est plutôt une justification de madame de Belnunce qu'une accusation contre elle.
Si elle accuse quelqu'un, c'est M. le prince de Morden, sur lequel je puis, du reste, vous donner d'autres renseignements.
— C'est inutile, dit M. de Favreuse d'un ton sombre ; j'ai quitté Paris il y a quelques jours, sur une lettre de madame de Belnunce ; je l'ai trouvée mourante.
M. de Sainte-Mars était venu la veille lui porter tes menaces de madame de Frobental au sujet de l'attentat de monsieur son fils»
J'avais à peine eu le temps de rassurer la comtesse, que son frère, M. de Morden, menacé de son côté, est venu pour la rendre responsable de l'éclat scandaleux que sa noble cousine lui préparait.
Voilà tantôt vingt ans que l'insolence majuscule de ce portefaix blasonné m'ennuie profondément, je le lui ai dit enfin de la voix et du geste ; je le lui ai dit si bien qu'il a fallu qu'il me comprît, et ce matin même, dans la forêt de Sénart, à côté du château de M. de Sainte-Mars où on avait soigneusement caché madame de Prémontré et Justine; ce matin môme,- dis-je, dans la forêt de Sénart, j'ai étendu par terre ce grand colosse de prince d'un si beau coup d'épée, qu'il n'en a pas plus bougé qu'un gros orme qu'on avait abattu la veille.
Ainsi tout le mal qu'on pourrait vouloir faire à M. de Morden est du bien perdu pour tout le monde.
Mais madame de Belnunce attend : vous ne l'avez pas encore tout à fait tué, je vous demande quelles paroles je dois lui rapporter.
— Les voici, dit Olivier; quoique jç sois peut-être le plus jeune de tous ceux qui sont ici, j'ai peut-être le droit de parler comme le plus âgé, car c'est moi qui de vous tous suis le plus près de la mort ; toutes ces preuves désirées de toutes parts avec tant d'ardeur seront anéanties ; rien ne transpirera de tous ces tristes secrets au delà de ceux qui ont été les complices ou les victimes.
Le voulez-vous ainsi ?
L'orgueil de chacun se refusait sans doute à être le pre-
mier à faire cette concession, car tout le monde se taisait. Madame Deslaurières s'avança vers madame de Frobental, et lui dit :
— Je vous le demande en grâce, madame, au nom de ma mère que je ne connais pas. ,
Madame de Frobeûtal regarda un moment madame Deslaurières et lui répondit avec cette implacable cruauté que rien ne pouvait vaincre :
— Comprenez-vous, madame, dans cet incendie général, le billet par lequel vous acceptez le rendez-vous de l'ancien laquais de M. de Barbasan?
— Pardieu ! madame, fit Olivier, nous pourrions vous prier de mettre dans le même incendie le titre de marquisat de Ghabron, si heureusement créé par vous.
Mais ce que nous nous dispenserons d'y mettre, ajouta- t-il, ce sont les deux déclarations de MM. Morinlaid et Molinos relativement à madame Deslaurières.
Ces déclarations, les voici, ajouta Olivier en les tirant de sa poche; elles ne font point partie des papiers dont je viens de vous lire en partie le catalogue.
Ces papiers avaient été rassemblés par mon père pour se venger de ceux qui l'avaient si cruellement méprisé ; et comme votre déshonneur ne le justifierait point, il y a longtemps que je les ai condamnés à êlre anéantis.
Quant à ceux-ci, ajouta-t-il, qui sont destinés à laver une honnête femme de toutes les calomnies dont ces deux misérables l'ont salie ; quant à ceux-ci, ils ne doivent point périr, et c'est à vous que je les confie, monsieur de Favreuse, à vous son père.
— Et il ne manque plus, ajouta madame de Frobental en ricanant, que de les faire porter à madame de Belnunce par l'innocente fille dont elle est la vertueuse mère.
C'est à quoi je ne vais pas manquer, reprit M* de Favreuse; et cela avec d'autant plus d'empressement qu'il me tarde de vous laisser aux embrassements de l'heureuse tille pour qui vous avez été une si tendre mère.
Il est inutile que je pousse plus loin le récit de cette scène, et si ceux qui liront ces souvenirs sont curieux d'apprendre comment tous ces intérêts opposés parvinrent à s'arranger entre eux, je leur dirai que, le lendemain de ce jour, M. de
Frobental le fils, cause première de toutes les confidences que j'avais reçues, partait pour l'expédition d'Espagne, où il se fit bravement tuer;
Que Justine et madame de Prémontré quittaient aussi la France pour aller vivre en Italie, où madame de Frobental avait été forcée, par M. de Favreuse, de leur, assurer une fortune considérable ;
Que, huit jours après, M. de Sainte-Mars épousait mademoiselle de Frobental, à qui M. de Favreuse donnait la main. Quelques jours' encore après, madame de Frobental et madame de Belnunce se rencontraient à la cour, et s'y embrassaient tendrement, au grand ravissement des âmes pieuses, charmées de voir deux femmes d'une si pure vertu se rendre enfin justice l'une à l'autre.
Quant au Chabron, il continua à marquiser; quant à Morinlaid, il se remit à faire des vaudevilles, et quant à Molinos, j'ai appris beaucoup plus tard qu'il était devenu général au service de l'Empereur dom Pedro.
La maison de M. Bonsenne reprit son allure triste et accoutumée.
Madame Deslaurières rentra chez son mari, profondément désespérée; car dans les dernières explications qu'amena cette scène étrange, elle apprit, à ne pouvoir pas en douter, que son mari n'avait eu d'autre but, en l'insultant publiquement et en publiant son prétendu déshonneur, que de s'assurer les restes de la fortune qu'elle lui avait apportée.
Je n'ai pas besoin de dire quelle fut la destinée d'Olivier. Il laissa faire au mal qui le rongeait, et le mal, cruePen vers lui comme le monde l'avait été, le mal mit trois mois à l'achever, M. de Favreuse continua à vivre chez madame Smith, et moi... moi je sortis de tous ces événements avec la folle passion qui a perdu ma vie, qui m'a rendu coupable, fou, infâme, et qui...