‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 70 sur 71 · LETTRE DE MICHEL MEYLAN A SA MARRAINE, MADAME LA COMTESSE DE L · texte numérisé non relu

LETTRE DE MICHEL MEYLAN A SA MARRAINE, MADAME LA COMTESSE DE L

Cfest là que s'arrêtait ce manuscrit que je vous envoie, et que j'écrivis en 1839 pour une autre que vous, madame.

A cette époque, après avoir osé retracer tous ces horribles souvenirs dans tous leurs hideux détails, je reculai devant le récit de ma propre passion.

Aujourd'hui que je tente devant vous, madame, la justification de quelques paroles que vous m'avez si sévèrement reprochées, je n'hésite plus à vous l'écrire; et si je n'hésite plus, c'est que j'ai peut-être racheté par le courage et la persévérance avec lesquels j'ai bravé les anathème3 du monde, la lâcheté que j'ai commise, il y a vingt ans, sous l'empire de la terreur que m'inspirait ce monde, que vous m'accusez de braver si impudemment.

Lisez donc, madame, ces dernières pages, et vous comprendrez peut-être pourquoi j'ai pris si hautement, dans la soirée de madame D..., le parti de madame Fasia qu'on y insultait et que je ne connaissais pas.

Madame Deslaurières est la première femme que j'ai aimée, c'était aussi une femme perdue, au aire du monde ; peut-être que tant de malheurs soufferts à cause de ces calomnies tourneront votre indignation, non pas contre ceux qui défendent les femmes que l'on insulte, mais contre ceux qui les accusent.

Après tous ces événements, je demeurai assez longtemps dans une sorte de crainte de tout ce qui m'entourait.

Je m'étais rapproché de M. Bonsenne, chez lequel je rencontrais souvent madame Deslaurières.

Par un accord tacite de chacun de nous, on évitait autant que possible de rappeler le triste souvenir de ce qui s'était passé.

J'observai madame Deslaurières, tout en évitant de me rapprocher d'elle.

Je n'entends point par là que je craignisse sa présence; mais dans les longs entretiens du soir, si un de ses regards m'approuvait d'un mot que j'avais dit, ou si elle m'adressait plus particulièrement une réflexion, en apparence dite pour tous, je paraissais ne point comprendre l'éloge ou la confidence; je repoussais, autant que je le pouvais, cette intimité si souvent charmante qui fait que l'on cause à deux avec la conversation de dix personnes.

Cependant, je la voyais chaque jour devenir plus triste, sa santé même semblait s'altérer.

11 y avait des jours où elle arrivait les yeux à peine essuyés des larmes qu'elle venait de répandre...

Et ces jours-là même, ceux-là particulièrement, elle se laissait aller tout à coup à des accès d'une gaité folle, bruyante, toute pleine de paroles hardies, de propositions paradoxales, de rêves fantastiques, de désirs immodérés.

Quand elle était prise de ces mouvements fiévreux, qui l'emportaient quelquefois au delà des bornes de la convenance, je me retirais dans un silence absolu.

Il semblait que ce silence l'excitât davantage; elle m'y harcelait de plaisanteries auxquelles je dédaignais de répondre.

Madame Deslaurières s'irritait de ce dédain, et, emportée par une sorte de fureur, elle finissait par quelque épigramme si acérée qu'elle perçait la résolution où je m'enveloppais, et que je ripostais par quelque brutalité^qui, presque toujours, tranchait au pied cette gaîté factice, et ramenait sur le visage de madame Deslaurières la sombre préoccupation à laquelle elle tentait de s'arracher.

Du reste, il y avait une chose remarquable, c'est que lorsqu'une discussion, si aigre qu'elle fût, s'engageait entre moi et madame Deslaurières, personne ne s'en mêlait, et que jamais M. Bonsenne, qui en toute occasion ne manquait pas de

relever les paroles malséantes que je pouvais laisser échapper, ne me faisait la moindre observation, quoi que je pusse dire à madame Deslaurières.

11 semblait qu'il y eût entre elle et moi une lutte qui ne regardait que nous deux. •

Cette lutte était-elle entre madame Deslaurières et moi où n'était-elle qu'en moi-môme? c'est ce que j'étais incapable de juger à cette époque.

Je ne m'apercevais môme pas que je ne vivais que pour cette femme dont je fuyais le contact.

Quand je l'avais quittée, je passais les heures éveillées de mes nuits à me rappeler ce qu'elle m'avait dit, comment elle l'avait dit.

Alors je trouvais un sens caché aux mômes paroles qui m'avaient paru si vides et si déraisonnables; alors je croyais deviner que cette femme se débattait sous un malheur terrible ; alors je me promettais de me montrer pour elle plus indulgent ou du moins plus poli.

Mais le lendemain, dès que je la revoyais, je reprenais ma roideur, ma dureté.

La hardiesse des idées de Charistie, ses théories, indépendantes, son langage animé et plein d'exaltation, réprimaient en moi toutes mes bonnes dispositions, et je me mettais en admiration devant madame Bonsenne, bonne femme au parler simple, aux idées timides, qui pensait comme on lui avait dit de penser.

Je me rapprochais d'Alison, dont les manières sévères et retenues me cachaient, sans que je m'en aperçusse, ce qu'il y avait également de hardi et de libre dans ses opinions.

Madame Deslaurières reprenait ses railleries, je me retirais dans mon silence, et tout cela finissait, comme la veille, par quelque mot cruel de ma part, par une douloureuse retraite de madame Deslaurières.

Pour montrer jusqu'à quel point j'étais poussé malgré moi dans cette guerre brutale, il faut que je rappelle une circonstance qui, d'ailleurs, a d'une autre part décidé de ma vie, quoiqu'elle ne parût pas devoir influer beaucoup sur mes relations avec madame Deslaurières.

Quelque temps après tous ces événements, M. Bonsenne me reçut d'un air triste et mécontent. Contre son ordinaire,

il semblait hésiter à me dire ce qu'il avait contre moi; je le lui demandai.

— Écoute Michel, me dit-il, j'ai reçu de ton père la missipn de surveiller la manière dont tu te conduis.

— La mission est facile à remplir, lui dis-je ; je ne sors guère de chez moi, où je ne reçois personne, que pour venir chez vous.

Et voilà précisément ce qui me semble fort mauvais ; car ce n'est point en restant chez toi toute la journée, et en venant ici le soir, que tu feras ton droit.

L'étude du droit m'ennuyait sans me répugner.

Si rien ne m'avait interrompu dans l'habitude que j'avais prise d'assister chaque jour à mes cours, j'aurais sans doute continué comme j'avais commencé, sans ardeur mais sans révolte.

Il arriva qu'à la suite de tous ces événements où j'avaisjété mêlé, je demeurai près d'un mois sans me présenter à l'école.

Le jour où je pensai à y retourner, je remis cette résolution • au lendemain; le jour suivant j'en fis autant, et de lendemain en lendemain j'arrivai au jour où je ne pensai plus à y retourner.

Ce n'est pas que j'eusse pris sérieusement le parti de n'y plus aller.

Je n'y allais pas aujourd'hui parce que je n'y avais pas été hier, et je n'irais pas le lendemain parce que je n'y allais pas aujourd'hui.

Je prévoyais bien que cela amènerait quelque explication violente avec mon père.. ."mais mon père était si loin, et puis je vivais à ma guise, et j'eusse été bien fâché de troubler par la moindre prévision fâcheuse les occupations aimées auxquelles je me livrais.

Je passais toutes mes journées à peindre, ou à faire de la musique, ou à lire des livres dans lesquels il n'était nullement question de droit.

Gomme je l'ai dit, je n'avais point de parti pris, et je faisais Técole buissonnière en véritable enfant qui ne voit pas au delà du plaisir qu'il se donne.

Peut-être que si M. Bonsenne m'eût dit, entre lui et moi, ce qu'il venait de me dire devant madame Deslaurières,

j'eusse promis de satisfaire aux désirs de mon père en devenant avocat.

Mais l'admonestation de mon quasi tuteur, bien que faite avec l'embarras d'un homme à qui il répugne de gronder, me mettait au niveau d'un écolier qu'on gourmande ; et par un mouvement de vanité plus rapide que ma pensée, et qui me poussa, sans que je pusse m'en rendre compte, je répondis à M. Bonsenne :

— L'étude du droit ! oh ! ma foi, j'y. ai parfaitement renoncé.

— Comment ! fit M. Bonsenne, tu as renoncé à l'étude du droit ?

— Oui, dis-je d'un ton sec en voyant que madame Deslaurières me regardait d'un air étonné.

— En voici bien d'une autre ! dit M. Bonsenne, et que diable comptes-tu donc faire?

— Eh bien, lui dis-je, je ferai de la peinture.

Telle a été la carrière que j'ai suivie, et telle a été la manière dont je l'ai choisie.

Qu'un goût passionné ou l'obstination de mon caractère m'ait fait persévérer dans cette parole qui m'échappa, je n'ai point à en rendre compte ; toujours est-il qu'en ce moment, sans discussion avec moi-même, sans réflexion , sans volonté antérieurement arrêtée, je décidai de ma destinée ou plutôt de mon état.

Ma réponse abasourdit M. Bonsenne.

11 reste encore assez de bourgeois qui considèrent un clerc de notaire ou un commis de la caisse des consignations comme un homme mieux posé que le peintre le plus célèbre, pour qu'on ne s'étonne pas de l'étonnement de M. Bonsenne.

— Tu veux te faire peintre, me dit-il,toi le fils d'un homme qui peut devenir ministre plénipotentiaire et ambassadeur!

— Oui, dis-je à M. Bonsenne, j'aime mieux être un peintre médiocre qu'un bon avocat.

— Mais qu'est-ce que c'est qu'un peintre?

— Qu'est-ce que Raphaël? m'écriai - je , qu'est-ce que 'David, que Gros?

— Eh bien, me dit M. Bonsenne , c'étaient des peintres.... je le sais bien... à quoi cela les a-t-il menés?

— A être illustres, célèbres.

— Ta, ta, ta, me dit M. Bonsenne : la gloire n'est pas un état ; je te demande à quoi cela les a menés ?

La naïveté de la question m'étourdit ; madame Deâlaurières me contemplait avec une surprise joyeuse.

— Mais elle les a menés à être riches, dit-elle , et il y en a que l'empereur a faits barons,

— Jolie chose que les barons de Bonaparte ! fit M. Bonsenne, qui avait en horreur tout ce qui lui rappelait Napoléon.

Certes je n'avais aucune envie de revenir sur ce que j'avais dit, et puisque le hasard m'avait fait prononcer sur une question devant laquelle je me serais arrêté six mois si j'avais eu à la discuter, je voulais profiter de l'audace que m'avait donnée l'occasion.

Eh bien ! malgré cette résolution, je fus blessé de me voir pour ainsi dire appuyé par madame Deslaurières, et je repris assez sèchement :

— Eh mon Dieu ! madame, ce n'est ni pour être riche ni pour être baron que je veux me faire peintre. Que je réussisse, qu'un peu de gloire -couronne mes travaux, et je ne solliciterai jamais des dignités que je méprise; je ne vendrai jamais pour de l'or le talent que j'aurai; si j'en ai.

Madame Deslaurières ne put pas croire que ce fût contre elle-même que je parlais en répondant ainsi ; elle s'imagina que ce qu'elle avait dit de l'avenir d'une pareille carrière pour l'expliquer à M. Bonsenne avait blessé ma délicatesse, et elle me dit avec un enthousiasme plein de tendresse :

— Du talent... oh ! avec de semblables sentiments, vous en aurez...

Je ne répondis point à madame Deslaurières.

La discussion reprit çvec M. Bonsenne ; elle fut dure et violente de sa part, froidement brutale de la mienne.

Fatigué des observations qu'on me faisait, je me renfermai dans cette déclaration de ma volonté suprême :

— Je veux être peintre, et je serai peintre ! en dédaignant ainsi de répondre à tous les arguments que M. Bonsenne appelait à son aide contre moi.

Mon quasi tuteur, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir de moi, pas môme une raison pour justifier ma résolution, se fâcha tout à fait et finit par me dire :

— Vous voulez être peintre, monsieur ? vous le serez. Mais moi, à qui votre père a donné sa confiance, je ne veux pas me faire votre complice en ayant Pair de vous approuver, et je vous préviens que désormais...

Avant que M. Bonsenne eût fini sa phrase je m'étais levé...

Alison était pâle et immobile ; madame Bonsenne baissait la tête en pleurant.

iMadame Deslaurières , qui frémissait d'une impatience douloureuse, se leva tout à coup comme moi , et frappant avec violence sur la table :

— Mais c'est comme ça que vous avez tué votre fils, s'écria-t-elle.

A cette parole M. Bonsenne se tut, ses yeux prirent ce regard égaré, sa bouche se contracta de ce sourire hébété qui m'avait tant épouvanté le jour de notre rencontre chez le commissaire.

— Ah! qu'avez- vous fait ! s'écria madame Bonsenne, qui s'empara de son mari et l'entraîna hors du salon.

Alison tendit la main à madame Deslaurières en lui disant :

— Il n'y a. que vous qui avez du courage !

— Eh bien ! le croirait-on, moi qui eusse dû» remercier madame Deslaurières, moi qui, du imoins, eusse dû rendre ustice au rouvement généreux qui l'avait emportée, je me pris à dire d'un ton doctoral : >

— La menace que me faisait M. Bonsenne ne méritait pas e mal qu'on lui a fait.

Pour la première fois depuis longtemps, Alison me regarla de ce regard profond, incisif, qui me pénétrait.

Je m'attendais à quelques-unes de ces réflexions sanglants qu'elle m'avait quelquefois adressées. Mais elle détourna lédaigneusement ses yeux de moi, et me dit en baissant la ête:

— Pauvre Gharistie !

Je regardais madame Deslaurières ; des larmes silencieuses voulaient sur ses joues ; je regrettai ma grossièreté , mais je l'eus pas un mot pour m'excuser ; et comme tous ceux à [ui manque la présence d'esprit d'un bon premier mouvelient, je rentrai dans ma brutalité et je tournai le dos à nadame Deslaurières.

Pas une parole ne fut prononcée pendant quelques minutes, mais j'entendais les soupirs convulsifs qui gonflaient la poitrine de Gharistie. Alison ne disait rien.

Tout à coup madame Deslaurières se lève, prend son chapeau; Alison court à elle pour la retenir.

— Non... non. dit madame Deslaurières, non... en voilà assez... Vivre ainsi, non c'est trop...

J'avais la conviction que je n'étais pas étranger à ce mouvement désordonné de désespoir, mais je n'étais pas de ces hommes qui savent effacer un tort par le cœur.

Je m'approchai de madame Deslaurières et je lui dis :

— En vérité, madame, je serais désolé que ce que j'ai dil vous eût fait la moindre peine...

— kNon, monsieur, non ,ce n'est pas vous, c'est moi qui suis une folle... et qui ai eu tort...

— Non, monsieur, vous n'avez rien dit dont je puisse me plaindre.

Que l'homme est un vilain animal ! Je fus mécontent que cette femme ne m'eût pas dit : a Oui, vous m'avez déchiré le cœur...»

Et je répondis d'un ton pincé :

— Je suis charmé de n'être pour rien dans vos chagrins. I

Alison me regarda encore, elle semblait me demandd comment un homme pouvait être si dur et si stupide ; alors,| par un de ces bonds prodigieux qui jettent l'imagination des esprits rêveurs au milieu le plus caché d'une question, el me dit :

—Voulez-vous me donner votre parole d'honneur de fai ce que je vais vous demander ?

— Je vous la donne, lui dis-je, sachant quelle était toute chose l'extrême délicatesse d'AUson, et poussé par repentir de ma sottise.

— Eh bien, apportez-nous demain le tableau auquel v travaillez.

A cette demande je devins rouge jusqu'aux oreilles.

Madame Deslaurières s'était presque interrompue dans douleur; la demande d' Alison lui avait paru bizarre et sa grenue en Ge moment.

—Je ne puis, dis-je en balbutiant, c'est une ébauche.

— Nous la jugerons comme une ébauche... à moins que ' votre vanité...

— Oh! ce n'est point cela, je vous le jure.

— Il y a donc autre chose ?

— Oui...

— Qu'est-ce donc ?. . .

— Je vous le dirai... à vous... demain...

— Je vous gêne, monsieur, fit madame Deslaurières, je me retire...

— Non, restez, dit Alison. Puis elle reprit:

— J'ai votre parole, Michel, vous apporterez votre tableau, ou vous me direz la raison qui vous en empêclie.

— - Eh bien, soit, lui répondis-je avec humeur.

Du reste, si j'ai été indiscret, ce n'a été que pour moi../ personne n'a vu cette étude... d'ailleurs, j'ai peut-être une excuse... n'ayaut pas de modèle, j'ai essayé de retracer les traits de personnes que je vois souvent... et si j'ai refusé d'apporter cette ébauche, c'est que madame eût pu s'étonner de voir... de reconnaître... quoique je n'aie pas la prétention d'avoir fait un portrait ressemblant...

Je disais cela par mots entrecoupés... à moitié pronon-

Je vis tout à coup Charislie saisir convulsivement la main d'Alison, une joie céleste rayonnait à travers ses larmes.

— Allez-vous-en, allez-vuus-en, me dit Alison d'une façon si alarmée, que j'obéis.

Je quittai le salon : mais à travers la porte entr'ouverte, je vis madame Deslaurières attirer Alison dans ses bras en lui disant d'une voix étouffée :

— Oh! merci... merci... ma sœur!

Puis elle reprit tout à coup :

— Oh! j'ai cru que j'en mourrais...

J'entendis revenir madame Bonsenne et je m'éloignai.

Je venais d'apprendre le secret de cette âme en peine. Cette lumière qui venait de luire à mes yeux m'éclaira sur moi-même comme sur madame Deslaurières.

SUITE

A l'orgueil et surtout à la joie que je ressentis en apprenant la passion de Charistie, je sentis le sens de cette inquiétude fiévreuse, de ce tourment perpétuel qui me rendait si brusque, si dur, si malheureux à la fois.

J'aimais madame Deslaurières ! elle était l'hôte toujours présent de mon âme... Colère ou joie, je recevais d'elle tous les mouvements qui m'agitaient

J'étais rentré chez moi, et dans le premier mouvement de la découverte que je venais de faire, j'avais accueillie cœur ouvert cette révélation de l'état de mon cœur.

Bientôt après arriva un examen plus calme de mes sentiments, c'est alors que recommença sur un autre terrain la même résistance que j'avais instinctivement opposée à la passion qui me tenait tout entier sans que je la comprisse.

Etrange effroi de mon ame ! quand j'ignorais mon amour, je me défendais de l'attraction mystérieuse qui m'attirait vers madame Deslaurières ; quand je la connus, la première réflexion que je fis sur ma passion me rendit honteux.

« Moi ! me dis-je, aimer une pareille femme... fi donc! »

Puis vint la seconde réflexion , qui me dit :

« Mais pourquoi ce mépris contre Charistie ? Ne sais-je pas à n'en pouvoir douter que tout a été calomnie et mensonge à son égard ?

» N'est-il pas digne d'un noble cœur de montrer à celle qu'on a ainsi voulu flétrir d'autant plus de dévouement,

d'autant plus de respect, qu'elle a plus souffert de la méchanceté de ses ennemis ?

Ce raisonnement une fois entamé, je le poursuivais avec ardeur, j'en tirais les plus intimes conséquences...

J'allais jusqu'à m'apercevoir que madame Deslaurières pouvait être libre; et, dans ce cas, le rôle d'un homme fort et généreux était tout tracé.

Il me fallait fièrement tendre à cette femme ma main et mon nom; et la venger publiquement -de ses calomniateurs, en couvrant son honneur insulté de la pureté de l'honneur l'un galant homme.

Ainsi raisonnais-je, et excité par les chaudes apostrophes que je m'adressais à moi-même, par les nobles théories l'une générosité romanesque, par ce culte de la jeunesse jour toute créature opprimée, je m'exaltais, je me donnais le courage et la force de mon amour, dans quelque occasion jue je pusse me trouver.

Force factice, courage d'un moment d'ivresse! Quand l'heure de ces longs monologues était passée, quand je me retrouvais avec mon amour seul, je le regrettais... je le [laissais presque ; et, malgré tous mes raisonnements, malgré la certitude que j'avais de l'innocence de madame Deslaurières, je retombais toujours dans mes regrets, sous 'empire de la même répulsion., et le mot que je m'étais lit d'abord me revenait invinciblement :

« Moi aimer une pareille femme ! »

La calomnie l'avait touchée... la calomnie l'avait flétrie!... î'était assez.

C'est effroyable à penser ; mats ma raison qui me faisait ne mépriser d'en vouloir à Cliaristie de son malheur, mais non amour qui faisait qu'elle était l'unique occupation de na vie, rien ne pouvait vaincre cet effroi , cette honte que 'éprouvais à l'aimer.

Car ce n'est pas la lutte d'un jour ou d'une heure que e dis là, ce fut celle de toute cette passion funeste et folle, ie ne pouvais vivre sans madame Deslaurières. g

Quand je pensais ne pas pouvoir la rencontrer, je n'avais )lus d'àme... je me cherchais comme quelqu'un qui a perdu a conscience de lui-même, à qui manque ce qui fait qu'il se sent vivre... et puis, dès que j'étais en sa présence, tout

me devenait un sujet de chagrin et de mécontentement.

S'il lui échappait un mot joyeux, je me disais et je lui disais quelquefois :

« Dans la position où vous êtes, un pareil mot justifierait les méchants qui vous ont perdue. »

Si elle était triste, je lui en voulais; je la calomniais à mon tour, je me disais qu'elle s'ennuyait de la vie retirée qu'il lui fallait mener... et cela je le lui disais aussi.

Car elle s'était pour ainsi dire livrée à moi pieds et poings liés; et à cette femme que j'aimais, à cette femme dont je savais les vertueux combats et le profond désespoir, moi qui eusse dû la consoler j'osais dire des choses que je n'eusse pas dits à la femme la plus perdue, si elle m'eût une seule fois averti qu'elle n'avait que faire de mes leçons.

Mais pour qu'on puisse comprendre les cruelles contradictions de cette passion,. il faut que je dise comment nous nous revîmes après que chacun de nous fût sûr de la passion de- l'autre, grâce à la scène qui avait eu lieu entre Charistie, Alison et moi.

Il se passa quelques jours sans que madame Deslaurières revint chez monsieur Bonsenne.

Celui-ci ne m'avait point reparlé du sujet de notre querelle, mais je supposai que la cruelle apostrophe que lui avait adressée madame Deslaurières avait dû l'irriter contre elle , et que c'était la cause de son absence.

J'aurais pu le demander à Alison dès le premier jour; je ne pus m'y décider.

Après avoir montré que Charistie occupait sans cesse ma pensée, tout alarmé que j'étais qu'elle ne l'eût pas suffisament comprise, j'aurais eu honte de dire une parole qui eût tout à fait attesté mon amour.

Qu'on me pardonne de répéter si souvent à quel point j'étais en défiance de moi-môme.

Ce fut là le plus grand malheur de ma vie, ce fut celui qui m'a fait si sombre, si haineux, si jaloux.

Oh! misérable jeunesse que la mienne, plongée toute jeune et toute riante au milieu de cette mare de vices.

Je crois en être sorti désabusé, mais puissant et maître de moi; peut-être en suis-je sorti vicieux et esclave de ma colère contre le monde.

Oh ! c'est là le suprême malheur de n'avoir pas la conscience de ce que roi} fait, et de douter assez de tout pour ne pas môme reconnaître le mal. -

N'importe ! j'ai promis de tout dire je dirai tout.

Chaque jour je venais chez M. Bonsenne, et plusieurs fois par jour.

Alison ne pouvait se tromper sur le motif de ces visites si multipliées.

D'ailleurs, lorsque j'étais près d'elle inquiet, inattentif, impatient, et quhm coup de sonnette annonçait quelqu'un, à l'anxiété avec laquelle je prêtais l'oreille aux pas de la personne qui allait entrer, elle ne pouvait douter que j'attendisse quelqu'un.

Et qui pouvais-je attendre, si ce n'était Charistie ?

Alors Alison me regardait ; à son tour elle attendait un mot.

Mais un insupportable orgueil renfermait en moi le dépit et le désespoir que j'éprouvais d'être trompé dans mon attente.

J'en voulais à Alison de ne pas me forcer à parler ; mais elle avait pris à ce sujet une résolution impitoyable.

Une seule fois quelques paroles générales me parurent avoir trait à ma sotte vanité, à ma manière d'être.

On traitait cette éternelle question de l'amour, si infinie par la diversité des caractères.

Je ne sais comment cela arriva, mais peu à peu on en vint aux sentiments qu'on n'ose avouer.

A cette occasion Alison s'écria :

— De toutes les lâchetés je n'en connais pas de plus basse que celle de l'amour.

Quand un homme est né poltron et qu'il se cache devant le danger, il obéit à sa nature; nature faible et honteuse sans doute, mais à laquelle il est conséquent.

Quand l'éducation d'un homme lui a' donné ces scrupules délicats qui s'alarment de tout, d'une inconvenance légère comme d'une inconvenance grave, et qu'en vertu d'une susceptibilité, si outrée qu'elle soit, il s'enferme dans un monde exact, correct scrupuleux comme lui-même*; il fait bien, il va où sont ses sympathies, il se marie à une société faite selon son esprit et son cœur.

Il lui apporte ce qu'il lui demande ; c'est un contrat qui sera heureux, parce qu'il est loyal.

Mais celui chez qui ces délicatesses ne sont pas assez exigeantes pour déterminer le choix de son cœur, celui qui se laisse aller à aimer une femme qui a fait une faute ou que la calomnie a touchée, une femme flétrie par elle-même ou par les méchants, ce qui est pire ; cet homme, si d'un côté, il n'est pas assez fort pour vaincre ou pour fuir son amour, si d'un autre il n'a pas le coulage de répudier comme un vain préjugé ce respect obséquieux des minutieuses convenances du monde, si cet homme a la prétention barbare de garder son amour et ses scrupules... '

— Il sera bien malheureux, dis^je, en interrompant Alison, qui venait de me peindre en quelques traits.

— Non, reprit-elle dédaigneusement, ce sera un lâche. Je fronçai le sourcil.

— Lâche envers lui-même, ajouta-t-elle avec vivacité, plus lâche encore envers la femme qu'il aura condamnée à son amour.

— Ce mot est facile à dire, Alison.

— Lâche de toutes les lâchetés, fit Alison avec amertume; car il rougira de lui-même et n'aura pas le courage de s'arracher à ce qui lui fait honte... Il rougira de la femme qu'il aime, et il l'abandonnera à la face du monde.

Lâche envers elle, car il viendra quelques heures après traîner son repentir à ses pieds, lui faire des serments, l'assurer de son respect, lui promettre un manteau de sa protection, et il lui mentira !

Vienne le lendemain, vienne une de ces femmes dont le regard et le rire insultent si bien, il se cachera, il ne verra rien, il n'aura rien vu, et si la malheureuse qui a cru en loi ose se plaindre, il lui jettera son indignité au visage eu lu; disant que, dans sa position, on doit s'attendre à de pareilles choses. .

Alison s'animait en parlant ainsi, cette exaltation la rendait admirable d'expression; je l'écoutais, honteux et mécontent de sentir qu'elle avait si hautement raison, lorsqu'elle se tourna vivement vers moi, et, sans que je pusse dire que ce fût une apostrophe qui s'adressât plutôt à moi qu'à l'homme idéal qu'elle avait peint, elle s'écria :

— Mais, misérable ! si vous aimez une pareille femme, et que vous n'ayez pas le courage de votre amour... fuyez-la, mettez entre elle et vous la distance, le temps, les obstacles les plus invincibles...

— Mais, mon Dieu ! ajouta-t-elle avec un emportement concentré, tuez-la tout d'un coup, car assurément vous la ferez mourir du supplice le plus long et le plus cruel qui se puisse imaginer...

Tuez-la, vous dis-je, ou vous serez un lâche, le plus lâche de tous, celui qui assassine à genoux, la. tête dans la poussière, à coups d'épingle dans le cœur, et qui met sur sou blason de Lovelace les os en sautoir de celle qu'il a torturée jusqu'à ce que la mort s]ensuive.

L'homme qui prend un couteau et qui l'enfonce fièrement dans le cœur de celle dont la vie ne peut le rendre heureux, et qui cependant ne veut pas la livrer à un autre, cet homme qui tue, la tête assez haute pour que le juge et le bourreau puissent l'atteindre, celui-là, je le préfère, celui-là, je l'estime, celui-là n'est pas un lâche 1

SUITE

Ce soir-là, je sortis de chez M. Bonsenne, épouvanté de l'avenir de mon amour.

Je m'appliquais dans toute sa rudesse la leçon que venait de donner Alison aux hommes qui n.éprisent leurs propres passions et qui ne savent pas s'y soustraire, et je prenais la résolution de fuir madame Deslaurières, de ne plus la revoir.

Mais j'étais, plus que je ne pensais, le lâche défini par Alison; je voulais garder mon amour, et quant aux alarmes

qu'il me causait, quant à la honte que j'en éprouvais, je transigeais avec moi-même; je me disais que cela se passerait, je comptais sur le temps, sur le hasard, sur je ne sais quoi, pour me sauver de cette funeste contradiction, et, en lia de compte, lorsque les paroles d'Alison me revenaient si puissantes que je ne pouvais échapper à la condamnation qu'elles m'infligeaient, je me disais :

« Eh bien! si elle souffre, je souffrirai, et je ne ferai que lui rendre le malheur qu'elle me donne. »

Avec une pareille conclusion, je devais retourner chez M. Bonsenne, et j'y retombai en effet.

Quelques jours se passèrent comme s'étaient passés les jours précédents. On ne me parla de rien, et j'attendis.

Cependant j'étais à bout d'orgueil, lorsqu'il arriva un petit incident qui devint un événement grave.

Un jour que j'arrivais à la porte de M. Bonsenne, je trouvai la femme de chambre qui sortait, de façon que j'entrai sans sonner.

J'étais trop de la maison pour que celte fille crût devoir aller m'annoncer ; d'ailleurs je ne lui en donnai pas le temps, et j'entrai tout aussitôt dans le salon.

Toutefois j'avais parlé assez haut, et il fallait traverser une antichambre et une salle à manger...

Ce fut assez pour avertir de mon arrivée, ce ne fut pas assez pour qu'on eût le temps de l'éviter.

Lorsque j'ouvris la porte du salon, je vis madame Deslaurière^ qui avait ramassé à la hâte son châle et son chapeau et qui s'enfuyait vers la chambre d'Alison.

Elle s'arrêta à ma vue, toute honteuse.

Je fus blessé au cœur de cette fuite, car je compris tout d'un coup que tous les autres jours il en avait été de même, qu'on m'avait évité et que seulement on avait mieux réussi.

— Pardon! dis-je en saluant; je ne veux pas faire fuir madame.

— C'est le courage des femmes, me dit tout bas Alison. Les hommes seraient bien forts s'ils l'avaient.

Elle me fuyait ; elle avait donc peur de moi, de mon amour, de mon empire sur elle.

— Je fus pris d'un vertige de vanité qui dut me donner un air parfaitement ridicule.

— Restez, madame, dis-je à madame Deslaurières, je vous cède la place.

Elle me salua froidement, et se remit sur le siège qu'elle venait de quitter.

Je trouvai que je valais mieux que cela, et je m'approchai d'elle de cet air de tyran pincé dont je rougissais quand j'étais plus calme.

— En vérité, madame, lui dis-je en m'inclinant fort lestement, j'avais craint que la générosité avec laquelle vous avez pris ma défense il y a quelques jours n'eût irrité M. Bonsenne au point de vous exiler de sa maison. Je suis ravi de voir que je me suis alarmé à tort...

Je ne puis peindre Pair ébahi dont me regarda Alison ; avant qu'elle m'eût parlé, je devinai que j'avais dépassé les derniers degrés de la stupidité; je m'arrêtai tout court.

Pour la première fois, je vis Alison hésiter entre le rire et la colère ; mais cette âme malade retomba dans son amertume habituelle, et elle me dit :

— Quoi! vous avez dit cela, et vous n'avez pas dit un mot à mon père à ce sujet; vous n'en avez parlé ni à moi, ni à ma mère ; vous êtes revenu tous les jours ici d'où l'on aurait exilé Charistie pour avoir pris votre défense!... Ahl Michel !

11 était difficile de voir punir plus cruellement une sottise ; un mot de franchise m'eût sauvé, je ne pus me l'arracher du cœur.

— Vous abusez cruellement , dis-je à Alison et en me contenant à peine, du privilège qu'ont les femmes de tout oser dire.

— Cela ne leur vaut pas le privilège qu'ont les hommes de tout faire...

Mais brisons là, je me mêle de ce qui ne me regarde pas... Charistie ne trouve pas que vous lui ayez dit une vilaine chose, car elle me fait signe de vous ménager...

Ah !... tenez...

Elle sourit avec une colère dédaigneuse, haussa les épaules et sortit brusquement du salon.

Je demeurai fort embarrassé vis-à-vis de madame Deslaurières; elle-même ne savait plus quelle contenance faire.

— Mon Dieu! madame, lui dis-je après un moment de si-

lence, je joue de malheur avec vous : je n'ai nulie intention de vous offenser, et il arrive cependant que presque toutes les paroles que je dis vous paraissent blessantes.

— Toute excuse de votre part est inutile à ce sujet, monsieur, me dit Charistie d'un ton três-ému; je ne vous ai point fait de çaal, pourquoi voudriez-vous m'en faire?

— Cependant, lui dis-je, ému de son émotion, quand je suis entré, vous avez voulu fuir...

Oh ! qu'Alison avait bien raison, et que j'étais bien l'homme dont elle avait parlé, sec et dur devant des témoins, simple et suppliant quand il était seul avec celle qu'il n'osait aimer tout haut.

Ce fut le cœur tremblant, la voix navrée que je parlais ainsi à jnadame Deslaurières:

Elle ne me- répondit pas et détourna la tête.

— Et tous les jours, lui dis-je, vous m'avez fui ainsi ! Je vis des larmes dans ses yeux.

— Tous les jours, n'est-ce pas?...

— C'est vrai, me dit-elle d'une voix étouffée.

— Et pourquoi? Elle garda le silence.

— Ne craignez pas de me le dire; pourquoi me fuir?...

— Pourquoi?... me dit-elle avec un accent désolé ; ô mon Dieu! c'est que je suis si malheureuse !...

— Et c'est quand vous souffrez que vous fuyez ceux qui vous aiment?

Ce mot n'eut point de sens amoureux pour Charistie, aussi me répondit-elle naïvement :

— Oh non, je vais près d'Alison, près de monsieur Bonsenne, près de sa femme ; non, je ne les fuis pas.

— Mais moi?... lui dis-je.

— Vous 1 reprit-elle avec étonnement.

— Moi, lui dis-je, je vous aime...

— Non ! fit-elle tristement.

— Je vous aime et vous le savez... vous' le comprenez... vous le savez bien, que je vous aime !

A cette brusque et ardçnte déclaration je vis madame Deslaurières se reculer avec effroi.

Oh !.. . mais ce n'est pas de cela que je vous parle, ce n'est pas de votre amour. .. non. .. non, ne me parlez pas d'amour...

Je parlais, moi (et elle se prit à pleurer), d'un peu d'amitié, d'un peu de pitié même pour un pauvre cœur dés- ' espéré... C'est tout ce que je demande, mon Dieu! rien que de ne pas être partout et toujours foulée aux pieds... et vous ne m'aimez pas ainsi.

Vous ne m'aimez pas assez pour avoir pitié de moi... Voilà pourquoi je vous fuis.

— Mais je me suis donc montré bien brutal, bien grossier envers vous ? v

— Vous ne l'avez pas voulu... vous n'y avez sûrement pas pensé...

Tenez, M. Meylan, je suis si misérable, j'ai souffert par tant de côtés de ma vie, que j« me blesse de tout. Ce n'est pas votre faute, mon Dieu ! c'est la mienne ; je ne vous en veux pas.

Elle se tourna vers moi les mains jointes, les yeux en larmes, et me dit avec l'accent d'un enfant tremblant :

— Ne m'en veuillez pas si je fuis de nouvelles douleurs, si j'ai peur d'une parole amère.

— Mais je ne vous en dirai plus, mais je vous consolerai comme M. Bonseune, comme Alison.

— Ah ! tenez, me dit-elle avec impatience, vous n'êtes pas bon !...

— Mais en quoi?... parce que je veux me faire pardonner?...

— Je vous ai pardonné...

— Parce que je ne veux pas que vous me traitiez comme un ennemi?...

— Mais je ne vous crois pas mon ennemi.

— Oh! non, car si quelqu'un ici vous aime... c'est moi, c'est moi... soyez-en sûre.

Elle se tourna vers moi, et me dit avec un ton d'emportement :

— Eh bien, vous m'aimez, je veux le croire... Ne m'interrompez pas... je le crois, j'en suis sûre... vous m'aimez... eh bien* c'est là mon malheur...

— Votre malheur!...

— Oui, me dit-elle.

Puis elle se pressa le front avec une sorte de contraction douloureuse.

— Mais, mon Dieu ! si j'avais un frère... un ami... je lui dirais tout.

Elle revint à moi et fixa sur mes yeux ses yeux ardents et égarés, et dit d'une voix vibrante :

— Mais si je vous aimais,, moi...

— Vous?... m'écriai-je.

— Ah! vous le savez bien... Vous Pavez vu, on vous Ta dit, je vous l'ai montré, c'est là votre force... Eh bien ! je vous aime... pourquoi? je ne sais; vous n'avez jamais été bon pour moi ; vous avez dit de moi tout le mal que vous pouviez en dire... vous m'avez parié comme vous ne parlez à aucune femme, et pourtant... pourtant je vous aime...

— Gharistie ! m'écriai-je en lui prenant les mains.

— Oh ! laissez-moi finir !... je vous en prie.

Eh bien ! où cela nous qiènera-t-il ? Raisonnons.

Si je suis ce que le monde dit de moi, je ne vaux pas l'amour que vous avez pour moi...

Si j'ai été mortellement calomniée, voulez-vous me pousser à justifier toutes les calomnies que j'ai subies ? Mais si j'ai quelque force pour vivre dans cette boue où Ton m'a jetée, c'est la conscience de mon innocence qui me soutient, qui me rend forte... ne me i'ôtez pas...

Une maîtresse, cela compte pour si peu dans l'existence d'un homme; pour le mal que vous me feriez, ce serait si peu de bonheur pour vous, que vous ne me verrez plus, n'est-ce pas?... Je vous en supplie.

Madame Deslaurières était à bout de forces ; elle prononça ces dernières paroles d'une voix mourante, et moi, n'écoutant que la passion qui me la faisait d'autant plus désirer que j'en prévoyais pour ainsi dire les orages, oubliant et les avertissements d'Alison et les prières de Gharistie, je lui dis :

«Que je l'aimais avec respect, avec dévouement; que la voir et l'écouter, et vivre de l'espoir de sa présence suffiraient à mon cœur. »

Je lui dis :

« Que puisqu'elle avait approuvé mon dessein de suivre la noble carrière des arts, elle serait pour moi la muse mystérieuse et toute-puissante qui présiderait à mes travaux; c'est à elle que je voulais dédie* ma gloire, à elle que je consacrerais mes triomphes. »

Hélas ! que ne lui ai-je pas promis en ce moment ! de quels serments ne l'ai-je pas rassurée! par quelles larmes n'ai-je pas obtenu le pardon de mes duretés! quel avenir charmant, consolé, ne lui mon trai-je pas !.. .

Oui, sans doute, je fus éloquent... mon amour parla bien, le sien ra'écouta encore mieux.

Elle me permit mes paroles; elle se risqua, aveugle, imprudente, dans cet orage d'un amour coupable et qui veut rester innocent ; inquiétude constante, remords menaçants, voie étroite où marche une pauvre femme sans oser regarder au delà de l'endroit où elle pose le pied, jusqu'à ce qu'elle se heurte à l'obstacle qui la fait faillir pour se relever perdue.

Ce ne devait pourtant pas être là le destin de Charistie.

Du jour où elle me permit de l'aimer, et tant que les serments que je lui avais faits furent assez près de moi pour que je ne me crusse pas le droit d'y manquer, je fus pour elle l'amant respectueux, l'ami dévoué, le consolateur délicat qu'elle voulut.

Mais vint le jour où l'intimité de l'àme amena la familiarité des habitudes; elle m'abandonnait sa main, elle s'oubliait à me laisser la regarder.

Cette beauté que j'avais méconnue avait des expressions de naïveté enfantines si ravissantes, des élans de passion si brûlants, des retours de pudeur si craintifs, si modestes, que je demandais à l'amour tout l'amour... et puis... et puis, chose infâme! tyrannie honteuse, véritable bassesse, je ne combattais pas seulement avec mon amour ; je m'armais des torts, des vices, des crimes d'un autre pour ruiner la résistance désespérée de celle qui m'aimait.

M. Deslaurières avait marché d'un pied léger dans cette carrière joyeuse où l'on rit de tout, faisant litière de tous les honnêtes sentiments à ses calembours, à ses bons mots, aux refrains de ses joyeuses chansons.

Dans l'argot de ce monde, les maris de cette espèce sont de bons enfants : ils se grisent, ils font des fredaines, ils font danser l'anse du panier conjugal.

Beaucoup d'hommes ont ainsi commencé : la plupart s'arrachent à cette vie malhonnête, soit quand ils se marient, soit quand un enfant qui naît leur donne un titre qui exige

3t8 OLIVIER DUHAMEL.

le respect de soi-même; d'autres s'en lassent parce que la nature plus élevée se dégage de ces misérables forfanteries de vie scandaleuse.

Mais quelques-uns y persistent, et ceuj-là se perdent tout à fait. On ne se grise plus, ou s'enivre... On ne fait plus de fredaines, on traîne par les rues des filles perdues ; on ne vole plus à sa; femme quelques louis mangés en parties fines, on dilapide sa fortune... on la ruine.

Tel était M. Deslaurières le jour où je le connus, et une fois dans ce chemin, il devait le parcourir jusqu'au bout.

D'ailleurs, son point de départ avait été une lâcheté, la manière dont il avait enlevé Charistie à Victor Bonsenne n'avait pas été la résolution d'un cœur généreux; j'avais appris à n'y voir qu'un calcul d'autant plus ignoble, qu'il considérait comme une honte le passé de celle à qui il offrait sa main et son nom, tout honorés alors de l'honneur de son père.

Les quatre cent mille francs de dot de Charistie, voilà ce qu'il avait voulu, voilà ce qu'il avait obtenu et ce qu'il dévorait en sales orgies, en liaisons honteuses.

M. Bonsenne avait fait faire à Charistie un contrat qui eût lié les mains d'un honnête homme ; mais on ne lie jamais assez bien les mains d'un voleur...

M. Deslaurières en était à avoir abusé de la signature de sa femme, et déjà plus des trois quarts de cette fortune considérable avait été dévorés par lui.

Je savais tout cela ; Charistie me le confiait comme à un ami, et dans les vives discussions qui s'établissaient entre nous à ce sujet, elle m'en disait plus qu'elle n'eût voulu.

Ainsi je savais par quel moyen M. Deslaurières repoussait les avis et les représentations de sa femme.

« Eh bien, lui disait-il, si vous vous plaignez à M. Bonsenne, si vous lui dites la vérité, ce n'est pas moi qui en souffrirai, ce sera vous, ce sera lui. Ne suis-je pas marié avec une femme qui a dérobé l'acte de naissance d'une fille morte?

» Je prouverai que vous n'êtes pas ce que vous dites... et, s'il le faut, je prouverai qui vous êtes. »

Quand Charistie me racontait ces honteuses menaces, je traitais de lâche, d'infâme, de misérable, celui qui les lui fai-

sait ; moi, presque aussi lâche, presque aussi misérable, je m'armais de ces infamies pour lui demander quelle fidélité elle devait à un pareil homme, quel respect pour des devoirs si ignominieusement méconnus ?. . .

Je la pressais, je la suppliais; je la menaçais de fuir... et lorsque, plus forte que moi, plus forte qu'elle-même, elle me repoussait, le désespoir et l'amour dans le cœur, je la torturais de la plus cruelle des insultes : je faisais de la jalousie, je lui reprochais d'aimer M. Deslaurières.

— Oui, m'écriais-je, il vous trompe, il vous insulte, il vous mine, il vous menace; c'est un misérable... mais vous l'aimez... vous l'aimez... les femmes sont ainsi faites; et si le jour venait qu'il vous frappât de sa cravache, vous l'aimeriez peut-être plus encore.

Oh 1 alors la pauvre femme se tordait de désespoir ; elle mordait ses lèvres pour qu'elles ne laissassent pas passer les cris de son âme ; ou si la douleur remportait, elle demandait à mourir, à être délivrée du tyran qui était son époux, et du tyran qui n'était pas son amant.

Elle voulait mourir, mais elle résistait.

Oh! je me la rappelle encore à genoux devant moi, me disant avec les humbles caresses de l'esclave qu'on a foulé aux pieds et qui veut apaiser sou maître :

— Michel! Michel! ayez pitié de moi... Qu'importe ce qu'est mon mari, ses fautes absoudront-elles les miennes ? %

Michel, écoutez bien, je puis être à vous, je ne suis pas de ces folles aveugles qui ne savent où elles vont... Le jour où vous m'aurez assez insultée pour que je veuille mériter l'insulte... ce jour-là j'aurai commencé ma mort... ce jour-là vous me mépriserez.

Oh! je ne vous dis pas la vaine phrase que toutes les femmes jettent à l'oreille de leur amant et qu'elles ne croient pas ; mais je vous le dis comme une chose inévitable, vous me mépriserez malgré vous... et je mourrai de votre mépris.

Mais, mon Dieu, vous me méprisez presque, moi qui suis innocente pour vous...

Je m'arrêtais alors devant cette voix suppliante, ce regard désespéré, cette poitrine déchirée de sanglots. Je croyajs à sa vertu. Je lui demandais pardon.

Puis venait l'heure où cette vertu m'animait à en triom-

pher, jusqu'au moment où, fatigué d'y croire, je reprenais mes soupçons, jusqu'au moment où je me demandais si le monde calomniait si brutalement.

Quand, à force de colère, j'étais arrivé à cette pensée que c'était une comédie de vertu après une vie de libertinage, je m'irritais encore plus de cette résistance.

De quelle façon que ma pensée embrassât Gharistie, je voulais vaincre la résistance qu'elle m'opposait.

C'est que je l'aimais comme on aime dans l'extrême jeunesse.

C'est que je la révais, c'est que le contact de sa main me faisait frissonner, c'est que je sentais mon cœur battre au frôlement de sa robe ; c'est que dans une foule où elle se trouvait loin de moi, un bout de plume de son chapeau, un pli de son châle... un rien... je ne sai^quoi me disait : C'est elle! alors que mes yeux n'eussent pu la reconnaître.

Je la voyais avec mon cœur.

Cependant peut-être eût-elle succombé dans cette suite d'assauts violents où elle avait à se défendre de nous deux, si un événement, suivi d'un autre événement moins triste, mais aussi grave, n'eût jeté une douleur réelle au milieu de cette passion qui m'absorbait tout entier.

Un jour, une lettre du ministre des Affaires étrangères m'arriva par un cavalier d'ordonnance. Cette lettre m'invitait à passer sur-le-champ au ministère.

11 ne pouvait y avoir qu'un malheur arrivé à mon père qui pût me faire, appeler.

Je courus en toute hâte.

Je n'étais qu'un très-jeune homme et d'une fort mince importance. On m'attendait, on m'introduisit chez le ministre.

Je tremblais de ce que j'allais apprendre; la manière dont il m'accueillit m'assura d'un malheur.

J'épargnai pour ainsi dire au ministre la peine de me l'apprendre.

— Mon père est mort! m'écriai-je.

— Oui, me dit-il.

La nouvelle était terrible, et je la reçus en plein dans le cœur, sans préparation, sans ménagement.

Je ne ferai point de longues phrases pour dire ce que je

souffris; mais ce que j'appris pour la première fois de ma vie, ce fut ce terrible et sévère retour qu'on fait sur soimême dans ces fatales circonstances.

Tant qu'on vil près de ceux qu'on aime, confiant en leur existence et en la sienne, on est souvent ingrat, injuste ou cruel envers eux.

On le reconnaît, on s'en blâme ; mais le plus souvent on remet au lendemain le soin d'effacer le tort de la veille, sans songer que ce lendemain ne nous appartierit pas ; ce fut ce qui m'arriva.

Je venais de vivre de longs mois sans penser à mon père.

Chaque jour j'avais retardé de la veille au lendemain les lettres que j'avais promis de lui écrire toutes les semaines, et mon père était mort sans doute avec le désespoir de se sentir oublié de son fils.

C'est alors, dis-je, que j'appris ce que le remords peut ajouter à la douleur.

Mon premier cri fut un cri de désespoir sur la perte que j'avais faite; le second fut une accusation contre moimême.

J'oubliai que j'étais devant un homme que je ne connaissais pas, et dont la position exigeait une sorte de réserve dans la douleur même qui venait de me frapper; je dis tout haut les reproches que j'avais dans le cœur sur ma propre conduite.

Le ministre m'écouta avec le calme et la patience d'un homme de cœur; puis, lorsque cette première émotion fut calmée; lorsque j'en fus à m' excuser d'avoir donné un libre cours à mes larmes, à mon repentir, il me parla de la façon suivante :

— Eh bien , puisque vous reconnaissez que depuis le départ de votre père, vous n'avez pas été ce que vous auriez dû être, honorez sa mémoire par une résolution digne du nom honorable qu'il vous a laissé.

Je sais que vous vivez dans un monde qui n'est convenable pour personne, et qui est dangereux pour un jeune homme comme vous.

Je ne compris pas trop à qui le ministre faisait allusion, et les tristes intrigues au milieu desquelles je m'étais trouvé

justifiaient assez bien ses paroles pour que je répondisse avec soumission :

— Veuillez croire que c'est le hasard qui m'y a jeté.

— Je le sais, me répondit-il avec une douceur paternelle; cependant, permettez-moi de vous faire observer qu'il est quelques personnes de ce monde que vous continuez à voir volontairement.

— Mais, excepté le précepteur que mon père m'avait laissé ici, monsieur, je ne vois personne.

— Vous voyez souvent, du moins me i'a-t-on dit, un certain monsieur Deslaurières , homme perdu de vices, de dettes, et dont l'exemple ne peut que vous être fatal.

— Je vous prie de croire que je le vois le moins que je peux, répondis-je au ministre.

Il sourit doucement, et reprit aussitôt :

— Dans tous les cas, vous voyez le plus souvent que vous pouvez madame Deslaurières ... t

Quelle que fût la roideur de mon caractère, j'étais trop jeune et j'étais en face d'un homme trop haut placé pour ne pas être vivement embarrassé de cette espèce d'accusation.

Je rougis, et le ministre continua :

— C'est une femme de mœurs perdues, et, qui pis est, perdue de réputation.

— Elle a été calomniée, m'écriai-je vivement, lâchement calomniée !

Le ministre sourit encore et reprit :

— Ce sont là des choses qu'un homme grave ne discute pas avec un jeune homme amoureux.

Mais laissons cela ; la proposition que j'ai à vous faire coupera court, si vous l'acceptez, à tous les dangers d'une pareille liaison, et à toute discussion qui pourrait s'élever à ce sujet.

Je vous connais mieux que vous ne pensez, monsieur, il y a.en vous toutes les qualités qui font un homme d'ordre supérieur.

Quelles que soient vos jeunes opinions au sujet du gouvernement, il apprécie les hommes à leur juste valeur, et il cherche à les appeler à lui; la mort nous a empêchés de récompenser les honorables services de monsieur votre père ;

C'est en vous offrant de lui succéder dans la carrière qu'il a si noblement parcourue que j'ai jugé que nous deviens nous acquitter envers lui et même envers vous, monsieur, car c'est en affrontant le danger de la mission lointaine que nous lui avions contiée qu'il a trouvé une mort honorable.

Le service du roi vous a donc enlevé votre meilleur et votre premier protecteur; c'est le roi, lui encore, qui veut le remplacer en se chargeant de votre avenir.

J'aime à croire que vous ne répugnerez pas à accepter ses bienfaits.

J'étais fort libéral et je faisais blanc de mon opposition; mais ce n'est pas vainement que, pour la première fois de sa vie, on se voit compté pour quelque chose dans une région aussi élevée que celle de la politique.

Ma vanité l'emporta sur mes scrupules, et je répondis que j'étais confus de tant de bontés et que je ferais tous mes efforts pour les mériter.

— Eh bien, reprit le ministre, deux mois vous sont accordés pour régler les affaires de la succession de votre père; n'oubliez pas que ce temps passé, vous serez à la disposition du roi.

Vous le voyez, il veut ramener à lui les hommes de tous

les partis, il n'est pas besoin de porter un nom noble pour qu'il tienne compte au fils des services de son père.

Monsieur Deslaurières vous est lui-même un exemple de ses dispositions, et ce qui l'a protégé jusqu'à ce jour contre la destitution qui ne peut manquer de l'atteindre bientôt, c'est le nom de son père tué à Waterloo eh combattant pour le triomphe de Bonaparte.

Le ministre ajouta encore des conseils pleins de bonté sur la conduite que j'avais à tenir, et je le quittai après lui avoir promis de revenir bientôt. r

A dire vrai, ce ne fut que longtemps après que je me rappelai chacune des paroles de cet entretien.

La nouvelle de la mort de mon père, la proposition qui m'était faite, m'avaient à peine laissé le temps de pouvoir comprendre ce qui m'avait été dit relativement à mes relations avec monsieur et madame Deslaurières.

Ce ne fut que plus tard que je me rappelai avec amertume, au fond de mon cœur, ce mot du ministre :

« C'est une femme de mœurs perdues. »

Ce ne fut que plus tard que je me rappelai que M. Deslaurières était sous le coup d'une destitution prochaine.

Je n'écris point ces souvenirs pour faire de moi un héros de roman, je ne les écris point pour m'excuser si j'ai mal fait, ni pour me glorifier si j'ai eu raison ; je les écris pour m'expliquer, pour faire comprendre à ceux qui s'intéressent encore à moi pourquoi je suis devenu ce que je suis, en leur montrant ce que j'ai été.

Quand je retournai chez M. Bonsenne, je lui dis ma douleur.

Fut-ce honte de penser à autre chose qu'à mon chagrin et d'avouer les espérances que le ministre y avait mêlées, futce honte de les avoir acceptées après m'être posé si souvent en ennemi juré du gouvernement actuel ? je ne sais, mais je gardai le silence à ce sujet.

Huit jours se passèrent ainsi, huit jours pendant lesquels je vis à peine madame Deslaurières, dont les consolations me parurent manquer de tendresse: je n'eus pas le cœur de comprendre le mot qu'elle me dit, et qui couvrait le silence qu'elle garda vis-à-vis de moi.

« Pleurez votre père, me dit-elle, non pas parce qu'il est mort, mais parce que vous l'avez perdu. Ce n'est pas moi qui voudrais vous consoler de cette perte. »

Mais j'ai hâte d'en finir de ce récit; c'est une pauvre créature que l'homme: après avoir eu le courage de retracer toutes les infamies dont j'avais été le confident, la force me manque lorsqu'il s'agit de dévoiler mes propres fautes.

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SUITE

Qwinzç wr$ wite la igojt de ^qp B$re, j'é&is retourné chez le ministre, 11911 de Hiqp Rrppre mouyeipent, m$is fur unç nquyçlje l£ttr§ qu'il pavait écrite, et dang ç.çt;fe nouvelle entrevue j'avais formeilement accepté toutes }e8 prppqr sitions qu'il m'avait faites.

L§ regret de quitter madame Beslauriôras avait un Wfc nient copab^ttu daps mon coeur.

Mais la CQovictipri que j'oyais acquise de l'inutilité de m$? efforts pour vaincre sa résistance ayait dicté ma décision,

peut-êtee plus encore que sa volonté.

Quoi qu'il en soit des sentiments quj me dirigèrent h flfti moment, toujours est U que j'avais résolu de l'abaridQnpçr, et que je n'eus pas le courage de lui dire pourquoi j'avais voulu cçt abandon.

Mais ne vaut-il pas mieux que je dise la scène qui se passa alors entre elle et moi, que de chercher à expliquer des sentiments si incertains, si contraires, si inexprimables?

Une fois que j'eus pris ce parti, jten fus malheureux, et j'en voulus pour ainsi dire à ceux qui m'avaient poussé à. Je prendre.

A ce compte, j'en voulus à madame Deslaurières, que Ton me conseillait de fuir et qu'on me réduisait à fuir,

Je devais la vqjr ce jour-là ; j'étais triste et mécontent quand j'arrivai chez elle ; je la trouvai tout .en larmes.

Au lieu de m'affliger, sa tristesse m'irrita ; quand on souffre, on trouve que chez les autres la souffrance est une prétw tion insupportable, , : .

Madame Deslaurières valait mieux que moi,. elle essuya ses

larmes, et, remarquant le ton triste et bref de mes paroles, elle s'informa avec tendresse de ce que j'avais.

— J'ai... lui dis-je, que je ne puis vivre ainsi plus longtemps... J'ai... que je suis seul dans ce monde, que personne ne m'y aime plus... J'ai... que... je suis désespéré.

Madame Deslaurières était accoutumée aux brusques incartades de mon caractère, et elle savait qu'elles partaient presque toujours de quelque cause que je ne voulais pas avouer.

— Mon Dieu ! que vous est-il arrivé? dit-elle.

— Est-il besoin qu'il me soit arrivé quelque chose de plus que le malheur qui m'a frappé?

— Non, sans doute; mais pour en éveiller si vivement la douleur, il me semblait... j'ai pu craindre...

— Oh mon Dieu ! lui dis-je, vous avez de moi une si singulière opinion...

Parce que je parviens à dominer quelquefois la violence au chagrin que j'éprouve, vous vous imaginez que je ne sens rien ; et lorsque, fatigué de lutter contre moi-même, je laisse percer le désespoir que j'éprouve, vous m'accusez d'emportement et de bizarrerie.

Madame Deslaurières me regarda tristement et baissa la tète sans me répondre.

Je gardai moi-même un instant le silence, puis je finis par éclater, en disant :

— Et vous appelez ça aimer? lorsque j'ai le cœur brisé, lorsque je suis le plus malheureux des hommes, vous n'avez pas une parole pour me consoler!... Oh! tenez, tenez, j'aimerais mieux être mort, j'aimerais mieux être loin d'ici que de vivre comme je vis!

Madame Deslaurières ne me répondit pas encore, et il me sembla que sa pensée s'éloigna de moi pour retomber sur elle-même,

Sou regard se perdit dans le vide, et je l'entendis murmurer sourdement cette parole qui ne m'était pas adressée*.

— 11 se plaint!...

Et sa main, vivement appuyée sur son cœur, acheva le eus de cette parole.

— Il se plaint ! voulait-elle dire, et il ne pense pas ù ino. qui suis si malheureuse !

Je la compris et je lui en voulus ; qui cela peut-il étonner? Je venais de me résoudre à abandonner cette femme qui m'aimait tant, ne fallait-il pas qu'elle payât les torts que j'avais envers elle?

— Pardon, lui dis-je lestement, de vous fatiguer de mes lamentations ; je comprends que cela vous ennuie, et peutêtre verrez-vous le jour où vous ne les entendrez plus.

Gharistie se mit à pleurer.

— Peut-être, repris-je, verrez-vous le jour où vous ne me verrez plus.

Elle cacha sa tête dans ses mains*

— Mais, mon Dieu, lui dis-je avec colère, voulez- vous que je parte? je partirai.

— Cela vaudrait mieux pour nous deux, répliqua-t-elle l'une voix mourante.

Voilà le mot que j'avais tant appelé et qui devait m'absouire de la résolution que j'avais prise,

— Éh bien, soit ! m'écriai-je, je partirai ; vous le voulez, je lartirai, c'est vous qui l'avez voulu !

', Elle se leva alors avec un de ces mouvements violents ontre lesquels elle cherchait vainement à lutter, et se tarant pour ainsi dire sous l'étreinte de l'indignation et de la

"ouleur qu'elle éprouvait, elle s'écria de son côté :

— Mais c'est affreux de souffrir ainsi! Mais allez-vous-en! ' lais laissez-moi mourir seule!... Mais vous ne sentez donc

en?.... vous ne voyez donc rien!'

^ Vous êtes malheureux ! vous! Mais moi, monsieur, je suis

v «honorée ! mais j'ai un mari déshonoré! Mais il n'y a pas une heure que ce mari est venu me dire l'il était destitué ; il n'y a pas une heure qu'il est venu avouer que toute ma fortune était perdue ; il n'y a pas te heure qu'il m'a dit que c'était mou inconduite qui î'a-

^ it poussé au vice ; il n'y a pas une heure qu'il m'a dit que scandale que je donnais au monde et la faiblesse avec la-

5 elle il le supportait avaient été la cause de sa destitution

:i:de notre ruine complète; il n'y a pas une heure qu'il m'a que vous étiez mon amant... et lorsque je sens mon

ï-ur se briser sous tant d'injures et tant de malheurs, ma » se perd devant tant d'infamie et taat de misères, voilà

» P» vous venez, vous, pour me dire que vous êtes malheu-

ail OUYIER DUHAMEL.

peux; yojl^ que fous ajjipjuiies aussi parce quç je pleure; yoilà qu0 vous me <iUes que je ïous cha&e !

— Û Cbaristieî Charistie 1 lui dis-je en essayant de la «aimer ; j'ai tort, pardonne-moi, j'ai tort!

— OU ! s'écria-t-elle en me repoussât, à oe je vois des autres, peut-être devrais-je penser que votre résolution était prise, que vous vouliez partir, et qu'il vous fallait comme à un autre l'excuse menteuse de pouvoir dire que je vous y avais poussé.

Oh! je l'avoue, le coup me frappa droit et rudement; je sentis toute l'horreur de mon indigne comédie, et je demandai sincèrement pardon à celle que j'avais si cruellement blessée.

Je le lui demandai noblement, car je me mis à sa merci en lui avouant qu'elle avait deviné juste.

Puis, quand sa colore se l'ut éteinte dans ses larmes, je lui dis :

— Si tu savais combien il m'a fallu souffrir pour me résoudre à te quitter; je t'ai promis plus que je ne puis te tenir : je t'ai promis de vivre près de toi, de respecter tes scrupules, de m'humilier dans tes refus; eh bien! c'est un effort dent je me sens incapable.

Un jour viendra où tu ne pourras plus te défendre de mei qu'en me repoussaut comme un misérable. J'ai voulu respecter ton amour et le mien, et je me suis décidé à partir.

Charistie m'écoutait, les yeux levés au ciel, adressante Dieu une prière mentale pour qu'il lui vint en aide dans celte circonstance décisive ; je la regardais ainsi et jamais je ne l'avais trouvée si belle.

Enfin elle abaissa sur moi, qui étais à ses genoux, ses yeux pleins d'une flamme céleste, et elle me dit :

— Eh bien, partez, Michel, je vous le demande, Je vous en supplie ; moi aussi j'ai besoin de votre absence pour retrouver un peu de courage; je le comprends maintenant, le malheur arrive quelquefois à ce point qu'il nous montre le mal comme une consolation.

Qui sait, reprit-elle en plongeant son regard ardent dans mes yeux, s'il n arriverait pas une heure où je dirais oui.

Je voulus l'attirer dans mes bras, elle se dégagea viyemen! et s'écria :

— Parce qu'enfin, toujours souffrir, toujours et toujours; c'est trop pouf ne pas se donner le droit de dire une fois : Je l'ai mérité.

— Et c'est le bonheur, lui dis-je en m'approcliant d'elle. Bile me repoussa encore une fois en me disant :

— Non ! non ! je veux que vous parliez ; il le faut... et qui sait si alors je te laisserait partir?

Elle s'échappa de moi, et je crus mon avenir fixé pour toujours.

Maté un événement non moins grave se préparait, et en vérité j'hésiterais à le raconter s'il n'avait eu des témoins qui vivent encore et qui au besoin pourraient l'attester.

Gomme je l'ai dit, M. Deslaurières était destitué et avait dissipé la meilleure partie de la fortune de sa femme, mais il lui en restait encore assez pour pouvoir vivre honorablement s'il eût voulu vivre modestement.

Dans la position où il se trouvait, il était presque impossible que M. Bonscnne n'intervint pas et n'arrachât pas au désordre de M. Deslaurières les débris de la fortune de Charistie.

C'était de ces débris que M. Deslaurières voulait s'emparer ; une fois encore je le répète, et c'est parce que la vérité l'exige absolument que je me décide à faire ce récit.

De toutes les choses qui me sont odieuses, ce que j'exècre le plus, c'est l'ignoble mêlé au ridicule, c'est la tragédie qui unit par une grande parade.

Mais à quoi bon toutes ces précautions? Voici le fait tel qu'il rie passa:

Une huit je fus éveillé par un mouvement extraordinaire, par des cris, par un bruit de portes ouvertes et fermées, par des coups de sonnettes qui retentissaient dans toute la maison.

J'ouvris une fenêtre, et je Vis dé la lumière aller et venir dans l'appartement de madame Deslaurières ; je vis sa femme de chambre traverser rapidement là cour et monter dans mon escalier; je m'élançai vèf& ma porte, croyant que la chambrière vendit clie» mai.

Mais elle passa rapidement en me jetant ces paroles :

— Je vais ches té doeieuf ... madame est empoisonnée !

Je deméufâi mému à eetfë épouvantable nouvelle ; je

courus comme un fou chez madame Deslaurières, avec ce doute qui s'était présenté aussitôt à mon esprit :

Etait-ce un crime? était-ce un suicide?

Le misérable qui Tavait perdue avait-il voulu compléter le crime tout entier? ou bien était-ce elle-même qui, lasse de sa douleur, en avait rejeté le fardeau ?

Lorsque j'arrivai, je trouvai madame Deslaurières couchée sur un lit, en proie aux plus violentes douleurs.

M. Deslaurières était debout près d'elle, la colère était peinte dans ses traits, et je l'entendis qui disait brutalement :

— Avoueras-tu tes crimes, malheureuse? avoueras-tu que tu m'as dix fois, vingt fois trompé dans ta vie?

A mon grand étonuement, j'aperçus là Morinlaid et je ne sais quel hideux compagnon des orgies de M. Deslaurières. Celui-ci me vit entrer et s'écria avec plus de violence :

— Tu ne veux pas dire la vérité, et voilà cependant ton amant d'aujourd'hui qui ose entrer chez moi, parce qu'il a appris sans doute que je venais de te punir !

Puis se tournant de mon côté :

— Sortez de chez moi, monsieur ! s'écria-t-il.

— Restez, Michel, restez, s'écria Charistie, restez pour pouvoir témoigner de mes dernières paroles. Vous m'avez empoisonnée, monsieur, parce que vous avez supposé que j'avais trahi mes devoirs, et maintenant, pour vous justifier de votre crime, vous voulez me faire avouer que je suis coupable ?

Eh bien! devant tous ces hommes qui m 'écoutent, devant Dieu qui me jugera bientôt, en face de la mort, en face de l'éternité, je le jure, jamais je n'ai manqué au respect que je vous devais, jamais je n'ai commis une faute qui puisse m'étre reprochée par vous.

En ce moment le docteur Bequillet entra et courut vers le lit de la malade, pendant que j'examinais M. Deslaurières, dont le visage n'avait que l'expression d'un dépit furieux.

Il se mit à se promener activement dans la chambre, et murmura tout bas en passant près de Morinlaid et de son compagnon :

— Décidément, il paraît que je ne le suis pas. Cependant le docteur interrogeait madame Deslaurières.

qui refusait de lui répondre, et parla d'envoyer chercher des médicaments.

Tout à coup M. Deslaurières le repoussa brusquement en lui disant :

— Tout ça est inutile, docteur, la comédie est jouée,' madame n'est pas plus empoisonnée que moi : un peu de jalap a fait toute l'affaire.

Nous restâmes anéantis de l'impudence avec laquelle cet homme avouait cette action inouïe; il nous regarda, moi et le docteur, en ricanant, et nous dit :

— C'est drôle, n'est-ce pas ?... Mais je voulais savoir à quoi m'en tenir : je sais que je suis un mari très-heureux. Je prie madame de me pardonner répreuve.

Je n'irai pas plus loin; je ne salirai pas ce papier des grossières expressions dont cet homme se servit; elles allèrent si loin, que ses ignobles compagnons eux-mêmes l'entraînèrent hors de la maison.

Il en était arrivé à ce point où le vice enivre et pousse à se venger de la lâcheté d'une action par le grotesque ignoble sous lequel on la présente.

Je m'étais retiré dans le salon et j'avais laissé le docteur près de madame Deslaurières.

Au bout d'un certain temps, je demandai à la revoir; le docteur vint aussitôt me trouver dans le salon :

— Comment êtes-vous encore ici? me dit-il; comment osez- vous demander à revoir madame Deslaurières?

— Mais elle souffre, mais elle est malade, lui dis-je.

— Elle est malade ! elle est malade ! répéta le flocteur avec impatience; mais, pardieu! oui, elle est malade; mais vous n'avez que faire ici.

— Je veux qu'elle sache au moiDS, lui dis-je, que je ne suis parti qu'après avoir été rassuré par vous.

Jamais on ne fut plus stupide que moi. Je crois que, s'il l'eût osé, le docteur m'aurait battu. Il me prit enfin par le3 épaule3 en me poussant hors du salon et en me disant :

— Mais si elle vous savait ici, elle en mourrait de honte. J'étais au bas de l'escalier, que je n'avais pas encore

compris.

J'aimais trop madame Deslaurières pour n'avoir pas considéré comme un crime l'ignoble plaisanterie dont elle ve-

Sh ÔLlVlfeft DtiMtfcL

nait d'être 1* victime, et je fl'avak f&s péfifcê $ué le ÔffllîiWr pût avoir des douleurs ridicules qu'un amdfat ttêdéit jaflfius voir.

M. Deslaurières venait de faire à sa femme plus de tflàl peut-être qu'il hë lui en avait fait jusque là.

Apres ravoir abandonnée & là calomnie et ravoir jetée à la risée de deux goujats, j'entendais déjà rë&ônner à faon oreille leurs pldisântdriéà âiir l'émoi des domestiques, les avis empresses du docteur et lés pbses tragiques de M. Michel Meylan, parce qu'on avait doriné à madame Deslau- Jières un peu dèjàlap;

Lorsque Alison m'avait parlé de la lâcheté d'an homme qui torture une femme et qui la tue par le malheur , elle avait oublié de mettre àtï-dessoils de lui l'homme qui l'étôuffe dans la fange.

Le lendemain de ce jour; je reçus un billet dé Charistie; il contenait ces mots :

« Ne venez pas me voir. »

Je me rendi3 chez M. Bonsennè; qu'elle avait fait avertir ; il m'apprit que M. Deslaurières n'avait pas reparu chez lui ; il m'apprit aussi le secret de cette igndbie bouffonnerie.

M. Deslaurières, frappé de destitution et réduit aux restes de la fortune de sa femme, avait pensé qu'il était prudent de se les approprier* et la menace qu'il faisait à Cbaristre de dévoiler le secret de sa naissance était arrivée, à ce qd'tt paraît, jusqu'aux oreilles de M. dé Favreiîse,qui avait fait dire à M. Deslaurières qu'il lui couperait les siennes s'il se permettait de dire un mot qui ressemblai à une révélation.

D'ailleurs, si l'dil se rappelle la correspondance qui m'avait été remise par Victor, monsieur Deslaurières né pouvait prétendre àtoiï été trompé; et S'il y avait un crime ou un délit dans la manière dbnt ou avait établi l'état civil de madame Dësiaiirîèrès , son mari en était te premier complice.

Il fie testait donc à ce misérabte qu'une chàhcè de pousser éa fètatrië à l'abandon da teste de sa fortune ; cette chance était de la rendre victime d'un scandale personnel. .

Çritf que râôhsiear DêSlaurtèïW eût fait en plusieurs tircèftstàhcfe lé rodoniont tor f'fcrtttfê de la fidélité tpd hA é«t

OLÏflfcfe DUMXMËL. Ut

drië* je ne ftéû& pa3 cfffiï y aHàcMt c& grandes idëëâ d'tttinitëfit qui âéeidétit dé îà tié d'uftê fànîillë;

B'fiû sUitrè* côté , Çudicftril eût pu savoir mieux que jtérsonne que sa femme avait été la victime d'une machination; et qif on l'avait jetée à plaisir aux dents de la calomnie, je pftWàë qttll ù'ëtait pas sLii fond parfaitement sûr d'elle^ lui qui vivait parmi des drôlesses qui, pour une heure de plaisir:, êu&èht jétë pardessus ïéS tiàtmlins leur père^Jeur mari et lëkré étffafets àVéé lé'urà tibiiûétS; lui qui vivait dans cêtfêè b£cèhahàîè dé libertinage où chacun pouvait compter & peine sur ëeâ dbigtë les âvëntriréë de la semaine, il se disait ih petto qu'il né pouvait pas y avoir une femme qui, délaissée coriinie là sienne, hë finît par succomber ù, la tentation de l'amour, et surtout â la tentation bien autrement séduisante de la vengeance.

Forcé, pour ainsi dite; de reconnaître qu'aucun de ceux qli'ôîi avait Honorés de son déshonneur n'avait eu cette joie4 il avait raccroché sa dernière espérance à ma personne.

Mes à&iduitik près de madame fieëlaurières, mes brusqueries, pltté encore qnie nies' tendresse^ lui avaient donné une idée à peu près certaine de l'autorité de mon amour; II en ëàvait as§ez sur les honfimes pour .se dire qu'on he maltraite que la femme à qui l'on n'a plus rien à demander.

llndiiè à^uife beaucoup guettés, Charistie et moi, et, comme l'innocence est la première des habiletés, il n'avait découvert que de fréquenta entretiens, des querelles violentes, des rapprochements rapides. C'était trop, selon lui, pour he pas cachet tout.

11 prit donè èèn parti en conséquence; n'ayant pu découvrir le crime lïttëfài,- il spécula sur un aveu auquel il prépara èl àmètia dé§ témoinâ, et qui devait faire la base d'une aCcusàtiôtf ail moyen de laquelle il comptait se faire abandonner les restes de la fortune de madame Deslauriêres.

On a vu le détournent aussi burlesque qu'ignoble de cette honteuse combinaïsôii.

Yoilà ce que j'appris de M. Bonsenne; il me dit aussi la résolution qu'avait prise Gharistie de quitter Paris et de se tèûîèi à là earâpâgôë, ùon-seûlëiaéfit pour éviter la rencontre de son mari, mais aussi, me dit-il, pour écfta'ppeT à d'autres chagrins,

Je compris que dans la position nouvelle que faisait à Charistie l'abandon complet de son mari, elle voulût à la fois se mettre à l'abri de la calomnie et de la persécution de mon amour.

Je demandai à la voir, on me dit qu'elle était déjà partie ; je voulus savoir où elle s'était retirée, M. Bonsenne refusa de me rapprendre.

Je n'ai pas besoin de dire quelle colère j'éprouvai àce refus.

Pourquoi ce sentiment, plutôt que celui de la douleur?

C'est que je sentais que Gharistie m'échappait ; c'est que je ne voyais pas dans cette fuite une preuve d'indifférence, mais une précaution contre laquelle je ne pouvais plus rien.

Je voulus jouer l'orgueil, et durant plusieurs jours je gardai un profond silence sur madame Deslaurières ; mais enfin mon chagrin fut plus fort que ma vanité.

Quand je dis cela, je me trompe encore. Je n'eus pas la loyauté de mon désespoir, je pris un Mais pour arriver à mon but.

Un soir j'annonçai à Alison et à madame Bonsenne que j'allais bientôt quitter la France. Alison me félicita franchement de ma résolution.

La conversation .s'engagea à ce sujet et finit par amener la phrase que j'avais préparée :

— Je regretterai aussi, en partant, de ne pas avoir pu faire mes adieux à madame Deslaurières.

J'examinai l'effet de cette insinuation.

Alison resta immobile ; mon misérable caractère fut enfin obligé de céder devant la douleur que j'éprouvais, et je priai tout bas Alison d'obtenir pour moi cette dernière entrevue.

— Ce sera une folie, me dit-elle, car elle vous l'accordera, et vous n'êtes pas assez généreux pour lui pardonner d'avoir voulu vous échapper ; vous la quitterez en lui laissant un chagrin de plus.

Cependant je lui dirai que vous voulez la voir.

Elle est si malheureuse, que je ne veux pas la priver de la joie de cette dernière douleur.

Deux jours après, je savais que Charistie était retirée à Fleury, et qu'elle habitait une petite maison dont le jardin ouvrait sur les bois.

On m'attendait le soir même.

Je partis à la nuit tombante, et, grâce aux indications qui m'avaient été données, j'arrivai à la porte du parc que je devais trouver entr'ouverte.

Soit qu'on m'eût manqué de parole, soit oubli, elle £tait fermée.

J'attendis près d'une heure, en me promenant dans l'allée qui faisait face à cette porte.

La nuit était tout à fait arrivée, mais la lune éclairait assez pour que je pusse remarquer qu'un homme qui passa le long du mur du jardin examina cette porte avec attention et la poussa de manière à s'assurer qu'elle était fermée.

J'étais à trente ou quarante pas, et, à l'aspect de cet homme, j'avais eu le temps de me retirer derrière un gros arbre, de façon à ne pas être aperçu de lui.

Je le vis qui écoutait, l'oreille collée contre la porte.

Ce pouvait être un malfaiteur, et j'allais m'avancer, lorsque je le vis s'éloigner rapidement avec un geste qui pouvait se traduire de deux façons bien différentes.

C'était ou l'expression d'un homme qui prend un parti violent, ou celle d'un homme qui renonce à un projet qu'il vient de reconnaître inexécutable .

Je me rapprochai vivement de la porte, bien résolu à no pas m'en éloigner, pris d'une inquiétude étrange et qui domina bientôt l'humeur que me causait une si longue attente.

Madame Deslaurières m'avait fait dire par Alison qu'elle viendrait elle-même m'ouvrir cette porte, mais qu'elle ne pourrait le faire que lorsque tous les gens de sa maison se seraient retirés.

J'attendais donc toujours, comptant les minutes avec anxiété, lorsqu'il me sembla tout à coup entendre dans la maison qui était séparée du bois par d'assez vastes jardins; il me sembla entendre tout à coup, dis-je, un bruit lointain de voix ;

Puis des coups violemment frappés à une porte; enfin les vitres se brisèrent avec éclat, des cris retentirent, et presque aussitôt deux coups de feu furent entendus dans la maison.

J'étais en face de cette porte fermée, au pied d'un mur trôsélevé; j'essayai vainement de le franchir. Les cris continuaient à l'intérieur, il fallait tourner plus de la moitié du

Itt OLITlfift DUHAMEL.

village peur armer à là maison, qui ouvrait sut la rue principale.

Je m'élançai avec rapidité, mais je n'étais pat Ml eetf pas qoè j'entendis retentir derrière moi dès cria: J tTù$* sasslnt

Je n'en tins" pas compte et je poursuivis ina oqufficL

Arrivé à l'entrée du bois qu'on appelait' le pare dé Ftëury, je me tentid saisir ari passage par un fctflie de M foréty 4ui fltf tbolul^nt.nierelâthefr .

J'eus btetf protester de mdn innocence, f euS beau sfcpti* quer comment' je ôherchaié mor-mémè à gagner M mnosQ oft irait fttt de commettre an etirne* il persista: dans Mbn arrestafionç et, aidé d'un de ses camarades quij ayant entendu les coups de feu, et qui* nfr'ayant vu fuir; avait crié : A ïassaïiim il m& conduisit ëhee le maire du vittagè : le mairb était ctféc madame Beslautiè'resj où un crime venait d'être eommtt.

La servante qui nous donna ce renseigneraient parla d'un monsieur korpris ches elle f>ar Son mari: J'entendis1 etfdote que madame Beslaurières et ce monsieur avaient été tués par le mari.

J'avais lis tété perdue- pou* la première fois je prévoyais un malheur dont je n'accusais que moi, et jetteniaËdai a: êtar conduit chet, elle.

Lorsque j'arrivai, on nié fit entrer daite une salle dd rfede^chàussée,- ou je trouvai M: Deslaurièreâ assis dur une cbnise, les pieds* et les mains garrottés;

11 était d'une pâleur livide, ses cheveux en désordre étaient hérissés sur sa tête, Ses yeux égarés ne semblaient pas voir ce.qur se paàsait autour dé luii .

Cependant, lorsque j'arrivai ils 6e fixèrent sur mot atec une expression d'éferârièment qW prit KeRtet ufr caractère plus farouche. . .

~ Eh bienv le voilai dib-ii d'une voûC rauque et fcftrieuSè; je vous disais bieài'qu il y était : C'est loi que j'ai Voûta tuer, c'4flt \w\ e'eât hiiT c'est l'auurift d€ ma fernme ! .

H s'élança sur moi comme pour me déchirer avec ses denfcs? mafe presque au&sïtôt le magistrat parut et s'informa èrttëquâment de ce que j'étais et de la cauâe qui m'avait fait arrétèh

otitiËft jbtifiAifat. Ht

M. Deslaurières ne me donna pas le temps de répondre et recommença à dire :

— C'est lui! voilà celui que j'ai voulu tuer : c'est ramant de ma femme!

A cette déclaration, le tpn du magistrat changea complètement à mon égard, et il mé frt sfgrie de le suivre.

Nous passâmes dans une chambre où je croyais trouver Charistie; je frémis en voyant sur le parquet des traces de sang, et, près d'un lit ensanglanté, un médecin et une femme de service donnant leur £ feèins à un malade que je ne voyais pas.

Je m'élançai vers le lit en appelant Charistie.

Ce n'était pas elle; c'était M. Bonsenne.

11 me reconnut, car il me tendit la main, ma\s il ne put me p&fëi : \& Bâîtë d'.ûn çisfolèt lui avait frdcâèsè la mâchoire^ et je via â ï'âir fcôristérné du médecin ftï'ii îté gardait aûàun espoir de sauver le blessé.

lé vtfuïuà intëtrogér, Mis fê fiià^i^rai ilè vtfuhit point, me i#8nelfè, et demanda au &éâèbiii tfii lie ^Uvâit parler a madame Deslautîèrëà.

y mi e m&dk vèry m, a mé dit : .

.— Autant que j'aji pu démêler la vérité daité tduè les rapporta qui msont été taïfè, monsieur, voua êtes parfaitement innocent, des crimes qui ont ^té éoimis ici.

CÈ^feoàâfltVdtre iotà kfi\è trqp sôuteût prononcé ^'âr Jeg personnes que j'ai: inJféirogéèfc pour que $ ûè ^ô'ilfe te tienne

r<! 'iWi . 4 . •. f :«» •*• \.rt -\~' I > ■•> i: '..'

pas prisonnier. ¥j .,,.,,„

H îrùviùk êriciif é flrôteëteï1 èôfttïë riiotf arrbstatîoti ; inais i§ n'avais à invoquer le témoiçoage de personne^ et (TâprèE fa mMïirë dànt le ma^stïàf mé parla'! je compris cjuë Celui (le riiSdamèf Deklaurlèïèé, àlovÉ niëltie tpiè je pourrais l'obtenir,

ne me serait d'aucun secours. *..,-.,

/éjiie résignai ddûb à pasàer (a nuit en prtscfa, rèméltaqt aii tèiïàétfaain té èoû de ma justification, ef bien f>lûi tournftfiig dft atft de (ftaristië qtié du: mlèri, qû,(%è ië âiidëcîni déclarât qu'il n^ âvâft âii8irfa «Sifglf $M fa fié.

SUITE

Le magistrat me quitta un moment, et je voulus interroger le docteur ; il était trop occupé de son malade pour pouvoir me répondre.

D'ailleurs, il n'en eût pas eu le temps ; presque aussitôt arrivèrent deux gendarmes qui me prièrent, comme prient les gendarmes, de les suivre immédiatement.

Ils m'emmenèrent dans une maison d'assez pauvre apparence qui servait de prison provisoire, et me remirent aux mains d une espèce dé concierge qui me fît monter par une échelle de meunier à un petit palier sur lequel se trouvaient deux portes contiguës ouvrant sur deux chambres, séparées par une assez mince cloison.

, Je priai cet homme de me laisser de la lumière, mais il s'y refusa, non à cause de son devoir,

— ■ Mais parce que, me dit-il, il n'avait qu'un chandelier, et que ce chandelier il l'avait donné à l'autre.

Je demandai aussitôt quel était cet autre.

— Eh bien, le premier, répondit cet homme ; votre camarade san* doute.

Et, sans vouloir me donner de plus amples explications, il referma sur moi la porte dont la solidité eût fait honneur à une prison en titre.

Je restai donc seul dans cette obscurité, convaincu que j'étais enfermé côte à côte avec M. Deslaurières; cherchant quelles pouvaient être les circonstances qui avaient amené le crime dont M. Bonsenne avait été la victime.

Le peu que j'en avais vu et eu tendu m'amena à supposer ceci :

M. Deslaurières avait dû être instruit de l'entrevue que m'avait accordée sa femme.

Lorsque je l'avais vu venir écouter à la porte du jardin, c'était probablement pour s'assurer que j'étais entré, et lorsqu'il s'était éloigné avec ce geste violent qui m'avait frappé, il avait sans doute résolu d'accomplir le dessein qui l'avait amené.

J'appris plus tard que cette supposition était juste; j'appris aussi des choses qui étaient restées inexplicables pour moi : la porte laissée fermée, malgré la promesse qui m'avait été faite, et la présence de M. Bonsenne dans la maison de Charistie.

Ce jour-là même, M. Bonsenne, étonné de ne pas me voir comme à l'ordinaire, s'informa à sa femme et à Alison du motif de mon absence.

Alison se contenta de répondre à son père :

— Je ne pense pas qu'il vienne ce soir.

Un regard de madame Bonsenne adressé à Alison prêta à cette réponse un sens plus étendu qu'elle ne l'avait par ellemême.

M. Bonsenne interrogea vivement sa femme et sa fille.

La manière embarrassée dont elles répondirent le rendirent plus pressant, et madame Bonsenne, qui ne savait pas résister aux violences de son mari, finit par lui avouer la vérité.

— Mais, s'écria M. Bonsenne, savez-vous ce que vous avez fait? savez-vous que M. Deslaurières a fini par découvrir la retraite de sa femme, qu'il passe les journées à rôder autour du village de Fleury, et que s'il rencontre Michel, il peut en arriver un horrible malheur !

Aussitôt M. Bonsenne était parti pour Fleury, où il mfcvait précédé.

Là, malgré toutes les prières suppliantes de madame Deslaurières, malgré le serment qu'elle lui faisait de ne plus me revoir, quoiqu'elle lui proposât d'être présent à notre dernière entrevue, il ne voulut pas absolument consentir à ce que je fusse introduit dans la maison.

lia OLIVIER DUHAMEL.

il WM iijMnémè la porté du jardâi faé&à initanU avant l'heure de mou arrivée.

CoiiAmêil l'avait trop malheureusement prévu, 11. Deslaurières, rôdait autour de la maison de sa femme. . il avilit vu la porte .du jardin entrouverte, et sbupçomairt le motif d,è cette précaution, il s'était éloigné ep se partant dans l'une des allées qui aboutissaient à la foute de Paris : Bientôt il m'avait vu passer.

Ç'e^t atyrs que l'idée de sa vengeance lui était venue. . lu èïàït venlii âans la misérable auberge 011 il avait. lou< 4ne chambre, et après s'être fait servir une bouteille d'eau dé-vië, au fond de laquelle il avait puisé le courage nèces sairë à l'accomplissement de sa vengeance, il en était sort emportant avec lui une paire de pistolets sur le bois desquel i( avait écrit, par une de ces bizarres extravagances d'un ësprif égaré, une fameuse légende qji'il avait paiodiée ainsi:

Ultima ratio maritowm l

Oitel qiié f«t le déliré dfe lîv^éàsè 6ft était gMgS m. Bttlaurières, il avait cependant pris la précaution de s'asSttrër que j'étais eiîtré dafts la friaisôri* eft il avait dû tfen ërolre certain Idrsque; après avoir laissé là porte du jardin entrebâillée, il l'avait trouvés fermée.

Ce fut alorô qu'il te présenta chez sa femme.

Il renversa brutalement la femme qui vint lui ouvrit la porte, traversa la petite cour qui précédait la maison, et s'élança vers une pdrte-gerSfetiitë qui ouvrait sur la cbatobre de Cftaristie.

Ge' fût à Cette ff&të qti'ïl frappa Ieà èéUpS if fli Mitent reiënti jusqu'lmoi.

». B&ti?ehfie, rëC&ifiaîsêaà't îâ Voix dé M. 6esla*rières et voulant faire cesser le scandale de ses cris et des insulteîs qu'il praffirait, ouvrir tl'àbo'rd là fenêtre, puis là pëfSenne.

Mais à peine l'éûtf-il poussée qitè M. Dfeslattrîël-éS, <fué sdû ivresse et ôà fur 6dr aveuglaient, 8M eut la péteooflé qui éë présenta detam lui- et rêûv$r§a il. Bonëennô te tètè fracassée.

Madame Dëslatirières g'èîàti^a aussitôt,' et reçût lé second coup de feu, qui lui traversa le bras.

Tout cela dura à peine une minute, et certes M. BéSètiirièrës aurait pu échapper, s'il l'&vtfit tbiilft ; niais aussitôt soc crime commis, il s'assit sur le perron de là maison en 'disant à ceux que le brtiit avait éveillée :

.<#* Aliez cherblier le maire, pour qu'il dressé prdcê's-vexbal.

H s^étàrt doric laissé paisiblement arrêter jusqu'à l'arrivée du magistrat. Ce n'eàt qu'alors qu'il avait appris que sa vengeance s'était trompée de victime.

C'est alo'rs que son emportement avait foïcé de ie garrotter et de le mettre dans l'état où je l'avais trouvé.

Cependant j'étais dans ma prison, ignorant toutes ëès circonstances et cherchant à m 'assurer, en écoutant attentivement; si c'était véritablement M. Deslaurières qui ëtâit près de moi.

Soit que je ii'eus&ë pas bien ëiarhiffé là cloison qui nous séparait, soit qu'il eût changé sa lumière de placé et que lès rayons vinssent frapper tin endroit jùéqùe I& demeuré dans l'obscurité, je finie par découvrir ûnë petite ffsstirë à laquelle j'appliquai mon oeil. Je pus reconnaître â tràirërs cette féritë presque imperceptible M. Déslaiirièrës, assis, le ttcté totiriié vers moi, en face d'une muraille unie.

♦ Au-dessus de la tôle de M. Deslaurières et à sept ou îrriit pieds dû sol,' je crus reconnaître' une lùèàrhé ^tilléè, et te m'assurai que je ne m'étais pas trompé en remarquant que mq chambre eh avait une absolument pareille- \

M. Deslaurières levait soûvëttt la tété Vërfc cette lucarne; comme pvur en mesurer là hauteur, et à chaque ïdiô je le voyais s'agiter d'un mouvement rapide et égaL

Je cherchais à m'ëxpliquer le fftotif de cette èépècè d'eiércice, lorsque tout à: coup je le via étendre Sèé bras et èëcfitiër. les mains.

Il venait de conter la corde qui îùi fiouaît \èi pôi^n'et^ et quoiqu'il parût éviter de faire le iûbitîdrë Bruît, il h£ pftî a'erûpôdier Ûd te&s* échapper m lcfcg Soupir dé èâtisfactiôn; . ' *

Dès qu'il eut les mains libres, il s'empressa âé délier M cardes (\\ii lui attachaient lés pied* fet fcà feVit enfrn. .

Oé tfèt«t fcil fôrt difnciléhiMt qùé je r^bUvâîS le Mil

dans les mouvements qu'il faisait, car c'est à peine si le champ visible que me montrait la fissure que j'avais trouvée occupait quatre pieds de large et sept ou huit pieds de haut.

M. Deslaurières disparut dans un des angles de sa chambre, je fus plus d'un quart d'heure sans voir autre chose que la chaise restée vide au pied de la fenêtre.

Je m'étais retiré de mon poste d'observation, supposant que M. Deslaurières avait trouvé quelque endroit plus cqi£mode pour se reposer, lorsqu'un bruit léger me fit regard de nouveau. i.

Je vis M. Deslaurières debout sur la chaise, le bra%. # l'air, et, d'après ce que je pensai d'abord, cherchant à- aï» teindre les barreaux de la lucarne afia de tenter une évasion. '.<>.

La lumière était incertaine, je voyais mal les gestes de M. Deslaurières.

Cependant je trouvais qu'il hésitait longtemps à tenter l'escalade qu'il avait méditée.

Tout à coup je vis Deslaurières s'arrêter, il chassa violemment du pied la chaise sur laquelle il était monté, et à l'instant môme je vis son corps pendu à la corde qu'il avait attachée aux barreaux de la lucarne et ses membres s'agiter dans les premières convulsions de la mort qu'il voulait s'infliger.

Je poussai un cri terrible, je frappai la cloison, je frappai à la porte de mes deux poings fermés, j'appelai, je criai, mais plus de dix minutes se passèrent avant que la voix rauque du concierge me criât d'en bas :

— Ah çà ! voulez-vous taire, là-haut, ou je vais vous mettre à la raison !

Ce qu'il me fallut de menaces, de prières, de cris, pour déterminer cet homme à monter, est inouï.

Je l'entendis enfin gravir péniblement l'escalier.

Au moment où il mettait la clef dans la serrure de ma porte, je m'empressai de lui dire :

— Dépêchez-vous, le prisonnier d'à côté vient de se pendre. Le geôlier retira la clef sans m'ouvrir, et la passa à la

porte de l'autre chambre.

Je l'entendis ouvrir et je crus qu'il allait se précipiter yers e malheureux que je voyais s'agiter encore dans ses der-

aières convulsions, mais je l'entendis s'écrier seulement :

— Tiens, c'est vrai! je vais aller chercher M. le maire.

J'eus beau l'appeler, j'eus beau crier, il ne me répondit pas et s'éloigna, et je restai seul, l'œil attaché à cette étroite fissure, voyant devant moi s'éteindre par degrés les mouvements convulsifs qui attestaient les souffrances de M. Deslaurières.

O-t homme, je le haïssais et je le méprisais, cet homme av& comblé la mesure des vices, et il venait de commettre de- crimes qui avaient frappé le meilleur ami qui me restai* * la seule femme que j'eusse aimée, et cependant je ne puis dire quelle horreur j'éprouvais à voir cette agonie qui l'agitait ainsi devant moi, sans que je pusse lui porter le moindre secours; et tel était cependant l'effroyable attrait de ce spectacle de mort, que je ne pus en détacher mes yeux, cherchant dans un reste de mouvement l'espoir que l'on n'arriverait pas trop tard.

Je ne sais combien de temps dura cette espèce de vertige qui me tenait attaché à cet affreux spectacle, j'entendis enfin monter rapidement l'escalier.

Un homme s'élança dans la chambre et coupa la corde, le corps de M. Deslaurières tomba à terre, et ce fut à ce moment que la force me manqua et que moi-même je tombai évanoui dans la prison.

SUITE

Les conséquences de ces événements furent si graves et si multipliées, que j'aurais trop de peine à les rapporter toutes

i44 OLIVIER DUHAMEL.

Là première et la plus importante fut de laisser Ghàri libre.

Hais je frémis de penser encore à quel prix, et, ëi je p parler ainsi, sous quelle terrible condition.

La mort de M. Deslaurières fit grand bruit, M. Bonsen ne survécut à sa blessure que le temps nécessaire pour écrii les explications que j'ai données plus haut.

La justification de madame Deskmriêres, la mienne r(, Sortaient pleinement de ce dernier témoignage.

Les investigations nombreuses de la justice, les déposilii dés domestiques de la maison de Charistië, celles de ses vl éiries, démontrèrent jusqu'à l'évidence combien j'étais re de fait étranger à cet événement; mais le mdndé ne s'ft commode pas de ces faciles vérités.

Comment me trouvais-je précisément là à cette heure?

Si M. Deslaurières m'avait soupçonné chez sa femme & jour-là, c'est que j'y étais probablement verni la veille ei tous les jours précédents. t

Qui sait même si je n'y étais pas, et si à. la voix de M. Deslaurières, je ne m'étais pas lâchement échappé par la porte fliijardiii.

tes uns disaient que j'attendais le départ de M. Bonsenne pour entrer, d'autres né s'arrêtaient pas en si beau chemin de suppositions calomnieuses, et prétendaient avoir de bonnes raisons pour croire que M. Bonsenne étaitun complaisant qui avait reçu sa juste punition.

Que sais-je tout ce qui fut inventé à ce sujet?

Ne faudrait-il pas des volumes pour rapporter la moitié des propos qui peuvent se dire en huit jours dans les salons de Paris sur un pareil événement?

Le résultat de tout cela fut que, de toutes les femmes perdues, madames Deslaurières fut la plus perdue.

On ht des phrases de rhétorique pour dire qu'après s'être vautrée dans la boue, elle s'était plongée dans le sang.

11 y eut bien peu de ces hommes à cravate blanche et à gilet noir qui se privèrent de cette métaphore. , Quant à moi, les plus indulgents me. trouvèrent un niais, l£& outrés prétendirent que mon avenir répondrait à mon présent, et il ^ eut entre ceux qui m'attaquaient et cejix qui me défendaient des paris ouverts sur la question de 8a-

OLIVIE? DDÇAIIEL. 3#

voir si Je "romprais apç l'bqrpiblg c^ipe qu'on appçlfùt Ç^lffig ÇÇ^u^éres, çfe gi jq ççntirii^rais m U&i§P9*TS9 elle.

Il faut le dire à Ffoomieiir dq tous çeu* qui ^pçcupèjçïij die moi, pas un d'eux ne me méprisa assez pour jge GJ$iï£ capable d'épouser ma complice.

^ Et cependant déjà une main gjourante pi?avaii écrit : « Si tu es un honnête homme?, tu dois à l'infortunée que as achevé de perdre ta fortune et ton nom. » •'ette main était celle de % Bonsenne, et la yoi* d'AUson, . e voix que le malheur avait rendue sévère e| vflwg oinme une voix divine; cette voix m'avait montré mon devoir dans ce mariage.

:>t moi-même enfin, osant pour la première fois prgpdre le parti dé mon cœur et de mon bonheur contre Je ïftQndg, 3e m'étais dit que Charistie serait pfia fempi^, e$ jç le lui avais dit, je le lui avais juré.

* Et comme, épouvantée de la fatalité qui la poursuiyait, elle me refusait avec énergie, je l'avais tellement accusée (jl§ froideur, d'ingratitude et d'iudifférence, qu'elle avait accepté avec terreur cette promesse de bonheur comme une autre menace de mort.

C'est qu'elle connaissait le monde mieux que mpi et la yj§ mieux que moi; c'est qu'êlié me connaissait mieux que moi-même, et qu'aux souffrances qu'elle avait souffertes elle avait prévu ce qui lui restait à souffrir.

0 vous, madame, pour qui j'écris ces lignes, jp m'en accuse .devant vous pour que vous me connaissiez tout entier.

"Si vous saviez quelle fatale existence je fis à cette femme, le jour où je la forçai de se Tésigner à l'honneur de porter mon nom : soupçons jaloux, doutes perpétuels, remontrances incessantes sur ipa position perdue, reprochés mai déguisés du sacrifice que je lui faisais; tout cela venait la torturer et la frapper au cœur, non pas brutalement , maïs loyalement, par des demi -mots, par des allusions, par des réticences , derrière lesquelles je m'abritais pour nièr"8ies cruautés dès que je l'en voyais gémir avec trop de désespoir. Malheureux aussi de mon côté, madame, car tous ces bruits que je viens de vous rapporter, je les entendais bourdonner autour de moi.

Ils m'arrivaient aussi par des demi-mots, par des réticences; ils m'arrivaient par cette voix infâme dont on subit la puissance tout en la niant; des lettres anonymes me parlaient de la maîtresse dévergondée de Victor Bonsenne, de Molinos, de Morinlaid ; d'autres me félicitaient de vlk ^vochaine union avec la veuve du pendu, d'autres me iciraçaient les circonstances burlesques de ce faux empoisonnement; les méchants savent tout et disent tout.

Ce que je soutirais est impossible à vous décrire.

Cependant cette rébellion native que je porte en moi i enfin mis flamberge au vent contre le monde. •

Ma résolution était prise, et j'y persévérai, mais corn, on persévère dans le malheur. ï é

Vous dire tous les tourments, tous les désçspoirs, tout les irrésolutions, tous les retours d'une année entière t ' luttes, ce serait vouloir décrire un long et perpétuel oraf ballottant sans cesse le même cœur sans le briser tout à fai

Enfin, madame, le jour vint (et permettez-moi de passr vite sur ce jour fatal), le jour vint où ce mariage dut sV complir.

Nous étions libres tous les deux : moi orphelin, elle veuve

Nul obstacle légal ne s'était opposé à notre union et i nous avait avertis qu'elle occupait le monde.

Nous avions cru tout préparer dans le plus profond secn

Pauvre fou que j'étais ! un mariage qu'on cache , uue femme qu'on n'ose présenter au monde, le front haut ! u

C'était dans un petit village des environs de Paris, c'était à une heure très-matinale de la journée; nous sortîmes presque furtivement de sa maisou.

Nous arrivâmes devant la petite avenue qui conduisait à la porte de la mairie.

G surprise et terreur inconcevable ! cette avenue était bordée de voitures aux portières desquelles se montraient des têtes curieuses.

A 4a première, je vis madame de Frobental; plus loin, Justine, qui s'appelait, dit-on, madame Molinos, et madame Smith, qui avait vaincu l'invincible obstination de M . de Favreuse, et qui portait le noble nom de cet intrépide vieillard.

Plus loin, M. de Sainte-Mars et sa nouvelle épousée faisant danser un jeune enfant sur ses genoux; enfin, riant et par-

lant haut, dans une voiture découverte, Fanny Guillotin, qu'on appelait la marquise de Pavie et qui avait le droit de se faire appeler ainsi.

Ce fut ^ûur moi comme l'apparition d'autant de spectres ip^'tffts'qui venaient me cracher leur rire et leurs insultes uu>feage.

«► Je me sentis pris d'un frisson mortel, un vertige étrange

!t tourner autour de moi tous ces visages avides et curieux.

r portai de tous côtés mes yeux éperdus; je rencontrai

là le regard calme et résolu de Gharistie, qui me dit en

. tendant la main :

c *'û-^ Eh bieit venez-vous?

u' Je ne puis vous dire ce qui se passa dans mon cœur, tâ'esttainsi^ue fuit le soldat devant toute l'armée qui le tfgardè et qifi rougit de son infamie ; c'est ainsi qu'on delent bas et lâche, mais quelque chose de plus fort que moi U'étreignit le cœur.

19 Je retirai ma main, et plus lâche que le soldat qui fuit de- •tffttt l'ennemi de son pays, je m'échappai en m' écriant :

t— Non, jamais !... jamais !

.-Est-il nécessaire que je pousse plus loin ce récit? faut-il ;:ft^je vous dise jusqu'au bout tout le mal que j'ai fait?

e soir même de ce jour, lorsque je me demandais en-

**ft* si ce que j'avais vu, si ce que j'avais fait n'était pas un

rêVè épouvantable , un billet vint me donner l'assurance

de mon erreur et de ma lâcheté : il était de madame Des-

laurièrcs.

Voici ce qu'elle m'écrivait :

« Michel,

» J'ai voulu savoir tout d'un coup et pour toujours si vous auriez le courage du sacritice que vous me faisiez. » C'est moi qui avais invité toutes les personnes que vous

avez vues ce matin.

» Pas une n'y a manqué : la peur les avait fait venir, car vous savez leur secret à toutes.

» La peur vous a fait fuir devant elles, qui tremblaient devant vous.

S£ OLivip» gui**».

» VéBJpiufê 3 f t£ $ntëU$i elle a déaidé de moi. » A$gu, ^içhçl. piçji gaxde de ïotre amour ump femmç qui n'aurait pas comme moi le courage ie mourir.

» Adieu. »

Quand j'eus lu ce billet, honteux et repentant, dé4§spéré, je courus chez Çtiariçtiç.

Àlison veillait $ la porte de la chambre où l'infortunée reposait, morte, sur le Ut nuptial que je lui avais préparé.

f lispn me chassa, upn pas comme on chasse un furieux qui a tué, mais comme on chasse un laquais qui entre où sa place n'est pas.

Oh! ce mépris, je l'ai mérité, madame. Et maintenant que Tous avez lu pe récit, vous savez pourquoi j'ai défendu dans le salon de madame de B*** cette madaqae EaziQ que je ne connais paç.

Maintenant, vous savez pourquoi j'ai traité comme le dernier des hommes cet homme qui crachait si légèrement sa bave de médisance çur la réputation d'une femme.

Savez-vous, après ce que vous venez de lire, si cette médisance n'était pag une calomnie? savez-vous si cet homme, qui croyait raillpr, n'assassinait pas !..

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