PETITE HISTOIRE
On pourrait, si l'on veut, appeler l'oeuvre historique de Benjamin Suite de la « Petite Histoire » , pour la raison que notre historien s'applique plus particulièrement à rattacher à la « Grande Histoire » les bribes, les morceaux qui en ont été détachés, ceux que les historiens de la grande histoire ont ignorés ou qu'ils n'ont pas cru utile d'insérer dans leur oeuvre. S'ils ont ignoré, nous ne pouvons leur en faire blâme, puisque nul ne peut posséder la connaissance de toutes choses. S'ils les ont omis sciemment, comme quantité négligeable, nous devons reconnaître aujourd'hui en lisant Suite, que ces faits omis, ou ces personnages laissés dans l'ombre ou mis au rancart avaient, souvent, un titre très suffisant pour paraître dans la « Grande Histoire » . Certes, tous ces faits négligés et
ces personnages dédaignés n'étaient pas absolument nécessaires pour remplir les grandes lignes de l'histoire; mais tous pouvaient contribuer à son éclaircissement et à lui servir comme de mur de soutènement.
Suite, le premier peut-être en Canada, avait découvert que notre Histoire clochait en maintes époques, qu'elle contenait un grand nombre d'erreurs et de fautes plus ou moins motivés, et, s'étant mis à l'oeuvre, il a réparé et redressé, il a tiré comme d'im néant des faits incontestables qui avaient été ignorés.
Il est bon de convenir, pour être juste, que l'écrivain d'histoire ne peut pas charger et moins encore surcharger sa narration de faits ou d'événements secondaires qui ont plus ou moins de rapports et de poids avec les faits principaux. Mais il ne faut pas oublier que l'histoire souffre souvent par le manque d'un fait secondaire, lequel, mis à sa place, pourra jeter plus de clarté sur l'ensemble des grands événements rapportés. Ou bien, encore, elle manquera d'un chaînon, le plus petit soit-il, et alors elle nous laissera en face d'une lacune ou d'un événement si obscur que nous ne saurons l'interpréter justement. Tous les historiens de tous les pays se sont butés au « chaînon manquant » — et notre Garneau n'a pas échappé à la règle — et devant ces lacunes, ces espaces vides et désertiques, ils ont cherché les moyens de combler. Comme le jeune versificateur qui médite sur ses premiers poèmes, les historiens ont dû faire du « remplissage » . Ils ont surtout trouvé l'ingénieux moyen de jeter sur le désert quelque dithyrambe philosophique, essayant ou pensant de nous faire prendre la paille pour réi)i. Aussi, à l'aide de ces trompe-l'oeil. de ces savants subterfuges nous égarent-ils souvent en affirmant des faits d'une douteuse authenticité, quand ces faits ne sont pas complètement faux. Dans la catégorie de ces historiens on peut citer, chez les Anciens, Tite-Live. En remontant les siècles, notons Raleigh, en Angleterre, avec son History of thc World, et en France se posent, plus particulièrement, Michelet et Renan, surtout Renan avec son Histoire du peuple d'Israël. Et que dire de l'Américain Parkman qui préten- <lait connaître la race fran^'aise de l'Amérique du Nord ? . . .
Sans doute, l'historien ne peut pas tout savoir, mais lorsqu'il ignore ou doute il ne j)eut affirmer. La plus belle ou la ])lus in-
LA VIE CANADIENNE