‹ Les amours de W. BenjaminChapitre 26 sur 29 · COMMERCE MONTREAL, P. Q · texte numérisé non relu

COMMERCE MONTREAL, P. Q

génieuse des hypothèses ne sera jamais la vérité. Garneau, chez nous, a l'honnêteté de ne pas affirmer ce dont il n'est point sûr, et c'est pourquoi devant le doute écrira-t-il « il semble que... », ou «on est porté à croire . . . s> . Garneau a l'horreur de tromper sciemment, et lorsqu'il affirme, c'est qu'il tient la vérité ou ce qu'il croit être la vérité. Mais c'onimo tous ceux qui ont traité de l'histoire, il a, lui aussi, dans ses considérations générales, ou dans le précis de certains événements généraux, usé du trait philosophique ou de quehpie autre subterfuge pour combler un vide. Tout cela va bien sous l'oeil du lecteur moyen, mais sous le regard qui fouille et sonde le vide s'annonce et se découvre. Dans notre Histoire, Benjamin Suite a voulu combler ces vides, trouver les chaînons manquants et rajuster les faits hors d'équilibre en autant qu'il a pu trouver les outils et les matériaux. Car, disons-le tout de suite, Suite ne possède pas non plus la connaissance de tous les faits de notre Histoire, et il le confesse lui-même. Mais il a le mérite d'avoir trouvé ou découvert les lacunes, les trompe-l'oeil et les faussetés de ceux-là qui ont écrit sur notre pays et notre race, et il a voulu remettre à sa place et en pleine lumière le fait « tout entier et tout vrai » . Or, pour rapiécer la « Grande Histoire » si souvent trouée, quel meilleur outil que la « petite histoire » . Il semble donc que ce soit pour Suite l'unique instrument avec lequel il travaillera, il le manie, d'ailleurs, avec savoir et habileté.

Pour avoir une juste idée du travail accompli par Benjamin Suite, il faut lire son oeuvre, surtout ses attrayants Mélanges Historiques.

Ces Mélanges Historiques de Suite, non moins instructifs qu'attrayants, sont un assemblage de pièces et de morceaux épars de notre Histoire jetés çà et là « currente calano » , pourrait-on dire. Ce sont comme des trouvailles que l'historien confiait au fur et à mesure au papier. Ici, un point historique obsur, ou discuté quant à son authenticité, et où Suite apporte la clarté et la vérité. Là, la généalogie d'une famille canadienne dont certains des membres ont rendu au pays des services incalculables. Ailleurs, voilà la biographie d'un défenseur de nos droits. Ces faits, traits et personnages se rattachent à la « Grande Histoire » qu'ils complètent. . . et tout cela réuni, mis en volumes, c'est plus qu'une Histoire du Canada, c'est l'Histoire

des Canadiens (français). Tous ces récits. Suite les avait éparpillés, pour la plupart, dans les journaux et les revues. Gérard Malchelosse, héritier « littéraire et historique » de Benjamin Suite, a voulu les réunir en séries, en gerbes, et, connaissant leur haute valeur, les a confiés à l'imprimerie sous ce titre très juste de Mélanges Historiques, Suite lui-même, d'ailleurs, les appelait ainsi. Ils nous sont donc présentés sous une forme indexée qui nous permet de les consulter avec facilité et diligence. Plus tard, cette oeuvre d'envergure, de clarté et de vérité pourra nous venir dans un ou deux magnifiques volumes, lesquels nous seront comme un VADE MECUM historique qui nous guidera avec plus de sûreté à travers le labyrinthe des événements de notre Histoire.

En lisant ces Mélanges Historiques on est porté à comparer Suite à Disraeli (Isaac). Entre ces deux écrivains de la « Petite Histoire » il nous paraît y avoir beaucoup d'analogie, non quant à la forme du travail ou à la manière d'énoncer les faits ignorés, mais au point de vue de la méthode que ces deux chercheurs ont appliquée dans leur travail, Disraeli veut tirer la vérité, quoi qu'il en coûte ; Suite suit le même sentier. Ni l'un ni l'autre n'ont peur de cette « terrible vérité qui tue » . Mais d'un autre côté, la plume de ces deux historiens s'exerce différemment, en ce sens que Disraeli s'adonne plus souvent à la critique ironique et acerbe, tandis que Suite, candidement, commente, analyse, énonce, réfute et prouve. Disraeli tombe trop souvent dans le vulgaire et le baroque; Suite se maintient dans une stricte âignité. Son trait d'esprit est à point et juste; il ne blesse

LA VIE CANADIENNE

point, puisqu'il ne songe qu'à guérir. Disraeli, souvent et comme un démon ricanant, plonge sa sonde brutalement dans la plaie. Et il s'ébaudit, il exhibe le mal, l'étalé, le piétine et vous le jette à la face comme on lance un morceau de charogne à un chien. Suite se garde de ces « coups de lance » . Il éponge les fautes, si elles ont été involontaires ou commises par ignorance; il pardonne, se souvenant qu'il est chrétien. Mais s'il à la preuve que tel personnage a usé de brutalités et de perfidies, alors il le couche rudement sur sa table de dissection, tel, notamment, le perfide et brutal Lawrence qui fut gouverneur de l'Acadie.

Page 1