‹ Les amours de W. BenjaminChapitre 27 sur 29 · SULTE LE PATRIOTE · texte numérisé non relu

SULTE LE PATRIOTE

Voici encore une autre titre à sa gloire. Il ne faut pas penser que ce patriotisme qui anime Suite et met tant de vie, de forme et de vigueur dans son style lui soit nuisible et puisse le porter au chauvinisme ... à un chauvinisme qui lui fera perdre de vue l'impartialité. Suite aime son pays et sa race, comme on aime son père et sa mère, sincèrement. S'il louange leurs qualités, il blâmera aussi leurs vices et leurs défauts. C'est cet amourlà qui lui dicte les pages qu'il écrit; c'est cet amour qui met dans son style cette vigueur que possèdent bien peu de nos écrivains. Or, aimant son pays et sa race (tout comme Garneau), il veut en faire connaître l'histoire. A l'humanité entière il veut prouver que nous, Canadiens, nous sommes dignes de respect. Lorsque Suite prit connaissance des oeuvres historiques de ses devanciers (Charlevoix, Bibaud, Garneau), il s'est dit que nous ne nous connaissions pas encore suffisamment, que l'étranger ne pouvait pas nous voir comme nous étions et encore moins nous peser à notre valeur. D'ailleurs, ses devanciers en histoire n'avaient pas tout dit, et les historiens étrangers, tel Parkman, n'avaient pas toujours énoncé la vérité à notre sujet, ou l'ayant énoncée, l'avait défigurée.

Il importait donc de rétablir les faits. Il convenait de repeindre certains traits de notre nationalité. Il était nécessaire de raser certains hypothèses propres à conduire l'étranger au doute, de détruire des préjugés, de rectifier un jugement erroné. Mais il fallait surtout que le Canadien se connût lui-même, des pieds à la tête, afin qu'il pût.

le premier, s'estimer à sa juste valeur. En effet, comment pouvions-nous nous faire estimer des peuples étrangers, si nous ne savions pas nous estimer nous-mêmes ? Et ce fut par faute de nous connaître que le snobisme nous a envahis. Ah ! ce snobisme . . . combien il nous a amoindris dans l'estime des autres nations, surtout chez la nation qui vit depuis trois cents ans de l'autre côté de la ligne 45e. Pourquoi ou par quelle démoniaque manie (à moins que ce fût atavisme chez nous, ce que nul ne saurait expliqueer,) nous sommesnous pâmés d'admiration pour tout ce qui venait soit des Iles Britanniques, soit des Etats américains, soit même de France.^ Quel mystérieux mal s'est infiltré dans nos veines où, pourtant, coule un sang qui nous paraissait si riche et si pur.^ Sans doute, le même mal existe chez tous les peuples, dans toutes les nations de la terre, mais à un degré moindre, car chez nous il s'est fait chancre qui ronge, dévore. Car n'est-ce pas ce snobisme qui a déclenché la formidable émigration des nôtres au pays des Yankees ^ A quoi donc attribuer exactement cette fuite .f* Car, si nous avons le courage de faire nos comptes, nous constatons que depuis 1850 près de la moitié de notre nationalité a passé du côté des Yankees. Ou, encore, était-ce besoin, cupidité, apathie, ignorance ? . . . Oui, sur le compte de quel démon jeter la cause de cette déplorable émigration vers un étranger qui ne pouvait assurément pas donner tout ce qu'il promettait ou avait promis.^ Evidemment, l'appât du gain doit tenir pour une bonne part dans nos calculs; car on ne peut imputer ce terrible "coulage", vrai fléau, à la peur du pouvoir britannique assis sur notre sol. Et même si la tyrannie anglaise eût été à craindre, qui pouvait nous assurer qu'une autre tyrannie, plus lourde, plus perfide peutêtre, ne nous guettait point de l'autre côté de la frontière.'^

Certes, le même fléau infernal et mystérieux a creusé aussi des vides dans les nations des autres continents, mais pas des vides aussi considérables que ceux de chez nous. Là-bas, dans les "vieux pays", on pouvait avoir des raisons de s'expatrier plus valables que les nôtres: telle contrée, par exemple, devait vivre sous un joug militaire insupt)ortable ; telle autre pouvait agoniser .sous la tyrannie d'un pouvoir étranger. Ce fut le cas de l'Irlande ; mais il semblait plus aisé d'exercer sur le peuple d'Irlande un

LA VIE CANADIENNE

pouvoir barbare et opprimant que sur nous. Et nous. . . n'a-t-on pas mis tout en oeuvre })our nous fouler aux pieds, pour nous briser? C'est vrai, on nous a tellement agonis d'outrages que nous en sentîmes longtemps le dégoût amer. C'est peut-être ee qui a ehassé de chez nous tant de nos compatriotes, c'est peut-être ce (pii a amené tant de défections dans nos rangs ! Ah ! sans ces défections, (|ucl domaine nous aurions bien à nous aujourd'hui! Un domaine d'un océan à l'autre, là où ilominerait notre race. Aux quelque trois millions d'origine française que nous sommes aujourd'hui, ajoutons ce que nous a enlevé d'abord la délimitation des frontières entre le Canada et les Etats-Unis (car dans cette délimitation des centaines de familles canadiennes se trouvèrent encloses dans le pays des Yankees), et ce que l'émigration nous a pris, et nous atteindrons un chiffre bien près de dépasser sept millions. Sept millions de Français au Canada en l'an 1930!. . . Nous serions les véritables maîtres, c'est-à-dire en pays véritablement canadien, et non en pays anglais, comme on aime à nous le chanter si souvent !

Et nous n'exagérons point. Il suffit de voyager à travers les Etats américains pour découvrir d'innombrables familles de souches françaises, canadiennes et acadiennes. Mais il faut les découvrir. . . Ces familles, aujourd'hui, sont tellement assimilées à l'autre race

qu'elles ont perdu leurs traits propres, leurs coutumes, leurs langue, leur religion ; elles ont })erdu jusqu'à leur nom. Car leur nom était français, bien français, jadis; maintenant il est anglais. Seulement dans les Etats dits « la Nouvelle-Angleterre » combien d'exemples ne trouvons-nous pas dans cette catégorie de nos gens qui ont troqué leur nom (qui était beau pourtant} pour un nom anglais quelconque? A vouloir en faire le compte nous n'en finirions pas. Ensuite, parcourons les autres Etats de l'Union américaine, notamment le Michigan, le Wisconsin, rillinois, le Minnesota, les deux Dakota, le Montana, le Washington et l'Oragon jusqu'en Californie, et combien de familles — tout à fait méconnaissables sans doute — ont pour ascendance des Français, des Acadiens ou des Canadiens. Et sans parler de la Virginie, de rOhio, des Carolines et du Kentucky ! Dans le Colorado et le Kansas j'ai rencontré plusieurs familles, descendantes de familles canadiennes, notamment des Roberts,. des Traher (Trahan), des Weldon (Hudon), des Saucers (Saucier) et d'autres. Chez un William Pitt, (il signait John W. Pitt), un boucher, j 'ai trouvé son véritable nom, ou plutôt celui de son grand-père, écrit en toutes lettres dans un vieux livre français imagé. . . "Guillaume Petit". Et ce John W. Pitt, pour peu qu'il eût parlé l'anglais avec l'accent de la vieille Angleterre, aurait pu se

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