PREFACE
Les perfonnes de qualité avaient accoutumé, au dix-feptième ûècle, d'écrire en manière de petits romans les aventures ou les paflions qu'elles obfervaient autour d'elles. Ces ouvrages étaient quelquefois imprimés. De ce genre font les œuvres fi connues d'Hamilton, qu'on regarde encore comme un modèle achevé.
C'eft fous le courant de la même mode que fut écrite VHiftoire de Madame, Henriette d'Angleterre, par Mme de la Fayette. Cette hiftoire nous explique même comment fe compoikient ces fortes de romans :
« L'année 1664, dit Mme delà Fayette
» dans fa préface, le comte de Guiche
» fut exilé. Un jour que Madame me &i-
Préface
» foit le récit de quelques circonftances * » allez extraordinaires de fa paflion pour » elle , — Ne trouvez-vous pas , me dit- )) elle, que fi tout ce qui m'eft arrivé & » les chofes qui y ont relation étoit écrit, » cela compoferoit une jolie hiftoire ?
)) Vous écrivez «bien , a jouta-t-elle ; écri- » vez, je vous foui*nirai de bons mé- » moires. — J'entrai avec plaifîr dans » cette penfée, & nous fîmes ce plan de » notre hiftoire, telle qu*on la trouvera » ici. n
Les perfonnes mêmes de fang royal fe plaifaient à ce divertiffement. Ainû le prince de Conti écrivait de l'armée de Catalogne {Mémoires de Gaurville) au duc de la Rochefoucauld, en 1654 *
ce Je vous garde un commentaire aflez y> curieux que j'ai fait fur les lettres que )) Mme de Longueville a écrites à Mme de » Châtillon. Je prétends vous le dédier;
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» & ainû, avant de le . faire imprimer ^ » je veux qu'il ait votre approbation. »
Mile de Montpenlier, petite-fille de Henri 4, aimait aulïî ces légers romans.
Elle étudiait le caractère de quelques amis ou de persoiinages connus : elle obfervait une intrigue, parfois fort iim* pie, qui fe nouait entre eux, puis, ajoutet-elle dans ses Mémoires (t. III, p. 38 1) :
«... Comme j 'a vois du temps & que » j'y trou vois mon diverti iTement, j'en fis » une petite hiftoire qui fut achevée en » trois jours, à écrire une heure oii deux i> par jour, le fpir quand je revenois de » chez la Reine. Je la montrai à Mme de » Montaufier, qui la trouva jolie. C'étoit )> une bagatelle. Je lui montrai aulli llle » imaginaire, que j'avois fistite en Dom- » bes. »
Cette dernière citation nous apprend que Mme de Montaufier étoit le critique
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aimé de cette école délicate. Mlle de
Rambouillet, née en 1607, époufa M. de Montauûer en 1645. Elle eut toute fa vie une grande autorité dans le cercle des beaux efprits qui Tentouraient, & à la cour. Le célèbre hôtel de Rambouillet a entendu lire fouvent des récits femblables à celui que contient ce volume.
Ce volume même a dû être înfpiré par Mlle de Rambouillet, amie de la ducheffe d'Aiguillon, qui y joue le principal rôle. On la voit en 1637 aider la duchefle à recevoir au. château de Richelieu Mlle de Montpenfier (Mémoires de Mademoifelle). En 1643, dans les premiers jours de la régence d'Anne d'Autriche, c'eit encore Mlle de Rambouillet qui offre , de la part de la duchelfe d'Aiguillon , la charge de général des galères au duc de la Rochefoucauld [Mémoires de la Rochefoucauld).
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Préface,
Rien ne permet toutefois d'attribuer ce petit roman à Mlle de Rambouillet.
Il eft bien dans la forme des ouvrages contemporains, & rappelle furtout ceux de Mme de la Fayette, & principalement la Princejfe de Montpenfier (imprimé en 1660), & la Princejfe de C lèves (imprimé en 1672). Il a cqmme eux un exorde hiftorique un p^u long, il fe pafTe de même entre perfonnes de la cour, & fupplée auflî à Timportance des événements ou à rintérét des ûtuations, par les élégances d'une langue exquife & les charmes d'un dialogue délicat. Mais ce font qualités communes à tout ce qui fortait de cette fociété de beauir efprits.
^^affinés dans l'art de bien dire, les habitués de rhôtel de Rambouillet fe plaifaient dans la recherche du bon goût.
Ce ferait donc une témérité que mettre ce volume fous le nom de Mme de la
6 Préfacé.
Fayette : la parenté qu'il a avec les autres ouvrages de la célèbre Précieufe ^ il • Ta également avec la plupart des écrits du même genre, rarement imprimés & toujours anonymes, qui furent compofés dans la même milieu.
Il importe de remarquer toutefois que la duchefle d'Aiguillon, dont il eft tant queftion dans ce roman, était marraine de Mme de la Fayette & qu'elle figna à fon contrat de mariage. On a d'ailleurs pu-^ blié fous le nom de Mme de la Fayette une autre hiftoira de ce genre , les Mé^ moires de Hollande (Paris, Techener, i856), qui rappelle moins que celle-ci la manière de cet auteur, & parait deyoir être plutôt attribuée à Ménage ou à Huet. *
Mais les Amours du Cardinal font inconteftablement l'œuvre d'une femme* On ne peut donc conûdérer comme Tau-
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teur ni Segrais, qui ligna les premières éditions des romans de Mme de la Fayette^ ni Camus, évêque de Belley & auteur de Palombe, ce pieux roman, ni Mé* nage, ni Voiture, ni Gomberville, ni aucun des hommes de lettres qui ont écrit en ce genre : ils n'ont ni cette légè-^ reté ni cette délicateffe.
Le roman ferait-il de Mme du Vigean, dont le nom arrive affez hors de propos , & comme une fignature, à la dernière page ? Mme du Yigean était une grahde amie & une confidente intime de la duchelTe d'Aiguillon , comme le rapportent les Mémoires du temps : mais il ne femble pas qu'elle eût raconté fes galanteries, non plus que ne l'eût voulu faire Mlle de Rambouillet, fon autre amie, ni Mme de la Fayette, fa filleule. Il y eût eu en cela un manque de délicâtefle qui ne femble pas dans les coutumes de cette
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fociété. De plus, cette phrafe qui jette incidemment le nom de Mme du Vigean reilemble prefque à une indifcrète & peu bienveillante alhifion fur fon intimité avec la ducheffe.
On croirait devoir plutôt chercher l'auteur parmi les rivales d'influence ou les jaloufes de Mme d'Aiguillon, telles que la fpirituelle & féduifante Princefle Pala* tine, ou la remuante & ambitieufe ducheffe de Chevreufe.
Mais l'époque n'en eft pas douteufe.
Le manufcrit eft confervé à la bibliothèque de Verfailles. ( Un volume in-i 2, relié en parchemin, & porté au catalogue des manufcrits fous les lettres LL. c. 5g, nouvelle bibliothèque.) Il a un frontifpice, deffiné à la plume, du plus pur ftyle Louis i3. Le récit eft d'ailleurs daté par fa langue même. Un épifode du genre de celui qui y noue l'intrigue, fe
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Préface. g.
' retrouve dans les premiers jours de la
Régence (1643), & eft ainfi raconté par un auteur du temps :
« Bien que la duchelTe de Montbazon » gardât les apparences avec la ducheife » de Longueville, elle ne laiiToit pas qi^e » de la haïr mortellement. La ducheffe » de Longueville étant allée chez la du- » cheffe de Montbazon, celle-ci courut » au-devant d'elle, &, en la faluant, elle » ramafla un billet qui étoit à terre, fans » que l'autre s'en aperçût. La vifite ne » fut pas longue , mai^ elle ne laiila pas » que de le paroître à la ducheffe de » Montbazon, qui brûloit d'impatience de » voir ce billet. L'aflemblée étoit belle & » nombreufe ; les ducs de Guife & de » Beaufort en étoient. Le billet lut lu » en pleine aflemblée, & la charité publia » qu'il étoit tombé de la poche de la du- • » cheffe de Longueville, & que Goligny » en étoit Tauteur. »
lo Pré/ace.
La querelle qui en résulta paflionna toute la cour, & amena un duel célèbre entre Coligny & le duc de Guife. L'imagination de l'auteur a pu s'infpirer de cette aventure.
Mais quelle que foit la plume qui a écrit ces pages, celle de Mme de la Fayette ou de Mme du Vigean , celle de la Princefle Palatine ou de la duchefTe de Chevreufe, elle n'a jamais eu la prétention de tracer un récit hiftorique.
Cependant cette limple peinture de pallions, ce roman dans un genre à la mode , a des lallures qui ont pu tromper les premiers entre les mains de qui eft pafle ce manufcrit.
G'eft donc par erreur qu'un hiftorien du temps du Confulat l'a pris pour un document hiitorique & en a publié des fragments comme indiquant les caufes véritables de la haine qui s'éleva entre
Préface.
le cardinal de Richelieu & Marie de Médicis,' mère de Louis i3 (Paris, an XI, in-i2 de xvi & i33 pages). Ce volume de M. D. M. (?) ne figure pas dans le catalogue imprimé de la Bibliothèque impériale.
On refufe donc toute autorité hiftorique à ce roman. On doit toutefois tracer un léger crayon des perfonnages qui y jouent un rôle.
Marie-Madeleine du Pont de Courlay, née en 1604, époufa, à Tâge de feize ans,
Antoine du Roure de Combaiet. Elle fut &ite plus tard duchelTe d'Aiguillon par fbn oncle le cardinal de Richelieu, & mourut en 1675. Son frèfe était gouverneur du Havre, & fut fait chevalier de rOrdre dans la fameufe promotion du 1 5 mai i633 ; il hérita de la duché-pairie de Richelieu. La poileflion de la place du Havre donna de l'importance à cette
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famille durant les troubles de la Fronde.
La dame d atour, Mme du Fargis, fut exilée en 1 63 1 , & remplacée par Mme de la Flotte Hauterive, tante de Mme de Hautefort. M. du Fargis, fon mari, était encore à la Bastille en lôSy, lorfque le prince de MarfiUac y fut enfermé par ordre du Cardinal {Mémoires de la Rochefoucauld), On trouve dans le Journal de M, le cardinal duc de Richelieu (éditions de 1649 ^ i665) la copié des lettres de Mme du Fargis qui ont donné fujet à fa condamnation.
Les autres perfonnages font plus connus : on rappellera feulement en terminant que la reine Marie de Médicîs, après avoir cru ruiner l'influence du Cardinal dans la journée des Dupes, fut • au contraire difgraciée elle-même, & contrainte de quitter le royaume & de fe réfugier à Bruxelles en i63o.