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m m'a dit que mes aïeux, considérés dans leur province, y avoient toujours joui d'une fortune honnête et d'un rang distingué. Mon père, le baron de Faublas, me transmit leur antique noblesse sans altération; ma mère mourut trop tôt. Je n'avois pas seize ans, quand ma sœur, plus jeune que moi de dix-huit mois, fut mise au couvent à Paris. Le baron, qui l'y conduisit, saisit avec plaisir cette occasion de montrer la capitale à un fils pour l'édu-
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cation duquel il n'avoit rien négligé jusqu'alors.
Ce fut en octobre 1783 que nous entrâmes dans la capitale par le faubourg Saint-Marceau. Jecherchois cette ville superbe dont j'avois lu de si brillantes descriptions. Je voyois de laides chaumières très hautes, de longues rues très étroites, des malheureux couverts de haillons, une foule d'enfans presque nus ; je voyois la population nombreuse et l'horrible misère. Je demandai à mon père si c'étoit là Paris : il me répondit froidement que ce n'étoit pas le plus beau quartier; que le lendemain nous aurions le temps d'en visiter un autre. Il étoit presque nuit; Adélaïde (c'est le nom de ma sœur) entra dans son couvent, où elle étoit attendue. Mon père descendit avec moi près de l'Arsenal, chez M. Duportail , son intime ami, de qui je parlerai plus d'une fois dans la suite de ces Mémoires.
Le lendemain, mon père me tint parole, en un quart d'heure une voiture rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là, nous mîmes pied à terre; le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. A droite, la Seine à regret fugitive ; sur la rive, de vastes châteaux ; de superbes palais à gauche; unepromenade charmante derrière moi; en face, un jardin majestueux. Nous avançâmes, je vis la demeure des rois. Il est plus aisé de se figuier ma comique stupéfaction que de la peindre.
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A chaque pas, des objets nouveaux attiroient mon attention; j'admirois la richesse des modes, l'éclat de la parure, l'élégance des manières. Tout à coup je me rappelai ce quartier de la veille, et mon étonnement s'accrut; je ne comprenois pas comment il se pouvoit qu'une même enceinte renfermât des objets si dilïérens. L'expérience ne m'avoit pas encore appris que partout les palais cachent des chaumières, que le luxe produit la misère, et que de la grande opulence d'un seul naît toujours l'extrême pauvreté de plusieurs.
Nous employâmes plusieurs semaines à visiter ce que Paris a de plus remarquable. Le baron me montroit une foule de monumens célèbres chez l'étranger, presque ignorés de ceux qui les possèdent. Tant de chefs-d'œuvre m'étonnèrent d'abord, et bientôt ne m'inspirèrent plus qu'une froide admiration. Sait-on bien, à quinze ans, ce que c'est que la gloire des arts et l'immortalité du génie? Il faut des beautés plus animées pour échauffer un jeune cœur.
C'étoitau couvent d'Adélaïde que je devois rencontrer l'objet adorable par qui mon existence alloit commencer. Le baron, qui chérissoit ma sœur, alloit presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les demoiselles bien nées savent qu'au couvent on a de bonnes amies; beaucoup de belles dames assurent qu'il est rare d'en trouver ailleurs;
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quoi qu'il en soit, ma sœur, naturellement sensible, eut bientôt choisi la sienne. Un jour elle nous parla de M1Ie Sophie de Pontis, et nous fit de cette jeune personne un éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut curieux de voir la bonne amie de sa fille; je ne sais quel doux pressentiment fit palpiter mon cœur lorsque le baron pria Adélaïde d'aller chercher Mlle de Pontis. Ma sœur y courut, elle amena... Figurez-vous Vénus à quatorze ans! Je voulus avancer, parler, saluer; je restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendans. Mon père s'aperçut de mon trouble et s'en amusa. « Du moins vous saluerez », me ditil. Mon trouble s'augmenta; je fis la révérence la plus gauche. «Mademoiselle, poursuivit le baron, je vous assure que ce jeune homme a eu un maître à danser. » Je fus tout à fait déconcerté. Le baron fit à Sophie un compliment flatteur; elley répondit modestement et d'une voix altérée qui retentit jusqu'à mon cœur. J'ouvrois de grands yeux étonnés, je prêtois une oreille attentive; ma langue embarrassée demeuroit toujours suspendue. Mon père, avant de sortir, embrassa sa fille, et salua Mlle de Pontis. Moi, dans un transport involontaire, je saluai ma sœur, et j'allois embrasser Sophie. La vieille gouvernante de cette demoiselle, conservant plus de présence d'esprit que moi, m'avertit de ma méprise; le baron me regarda d'un air étonné; le
front de Sophie se couvrit d'une aimable rougeur, et pourtant un léger sourire effleura ses lèvres de rose.
Nous revînmes chez M. Duportail : on se mit à table ; je mangeai comme un amoureux de quinze ans, c'est-à-dire vite et longtemps. Après dîner je prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. « Que de grâces, que de beauté! me disois-je; sa charmante figure est pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sûr, répond à sa figure. Ses grands yeux noirs m'ont inspiré je ne sais quoi...; c'est de l'amour sans doute. Ah ! Sophie, c'est de l'amour, et pour la vie ! » Revenu de ce premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les effets prodigieux d'une rencontre imprévue; le premier coup d'œil d'une belle avoit suffi pour captiver les sentimens d'un amant tendre; et l'amante ellemême, frappée d'un trait vainqueur, s'étoit sentie entraînée par un penchant irrésistible. Cependant j'avois lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds nioient le pouvoir de la sympathie, qu'ils appeloient une chimère. « Sophie, m'écriai-je, je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partagé mon trouble et mes agitations? » L'air dont je m'étois présenté n'étoit pas très propre à m'inspirer beaucoup de confiance; mais sa Vie du Chevalier de Faublas. I. 3
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jolie voix, d'abord altérée, qu'elle avoit eu peine à rassurer par degrés ! ce doux sourire par lequel elle avoit paru applaudir à ma méprise et me consoler de ma privation!... L'espérance entra dans mon cœur, il me parut très possible qu'en fait de tendresse la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.
Je m'étois approché, par hasard, de ma fenêtre : je vis le baron et M. Duportail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parloit avec feu, son ami sourioit de temps en temps; tous deux, par intervalles, jetoient les jeux sur mes croisées; je jugeai qu'il étoit question de moi dans leur entretien, et que déjà peut-être mon père avoit soupçonné ma passion naissante. Cette idée m'inquiéta beaucoup moins pourtant que celle du départ de mon père que je croyois prochain. Quitter ma Sophie sans savoir quand je pourrois jouir du bonheur de la revoir ! mettre plus de cent lieues entre elle et moi! je n'y pus penser sans frémir. Mille réflexions douloureuses m'occupèrent toute la soirée : je soupai tristement, j'ignorois encore les plaisirs de l'amour, et déjà je ressentois ses inquiétudes mortelles.
Une partie de la nuit se passa dans les mêmes agitations. Je m'endormis enfin, dans l'espérance de voir ma Sophie le lendemain. Son image vint embellir mes songes; l'amour, propice à mes vœux,
daigna prolonger un si doux sommeil. Il étoit tard quand je m'éveillai : je n'appris pas sans chagrin qu'on m'avoit laissé reposer, parce que mon père étoit sorti dès le matin et ne devoit rentrer que le soir. Je me désolois tout bas de ne pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. Duportail entra; il me fit mille amitiés, et me demanda si j'étois content de la capitale : je l'assurai que je ne craignois rien tant que de la quitter. Il me déclara que je n'aurois pas ce déplaisir; que mon père, jaloux de donner une éducation très soignée à l'unique héritier de son nom et de veiller de très près au bonheur d'une fille qu'il aimoit, avoit résolu de se fixer à Paris pendant quelques années, et que, pour y vivre d'une manière convenable à un homme de sa qualité, il alloit faire sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler; M. Duportail en modéra l'excès en m'apprenant qu'on avoit commencé par me choisir un honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l'instant même on annonça M. Person.
Je vis entrer un petit monsieur sec et blême, dont la mine justifioit pleinement la mauvaise humeur que m'avoit inspirée son titre. Il s'avança d'un air grave et composé, puis, d'un ton lent et mielleux, il commença : « Monsieur, votre figure... » Content du mot qu'il avoit dit, il s'arrêta, cherchant le mot qu'il alloit dire...,
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« votre figure répond de votre personne. » Je répliquai fort sèchement à ce doux compliment. Privé du bonheur de voir Sophie, je ne trouvois d'autres ressources que le plaisir de m'occuper d'elle, et monsieur l'abbé venoit m'enlever cette consolation ! Je résolus de le pousser à bout; dès la première journée j'y réussis passablement.
Le soir, mon père daigna me confirmer de sa propre bouche les arrangemens qu'il se proposoit; il me signifia, en même temps, que désormais je ne sortirois plus qu'avec mon gouverneur. C'étoit m'avertir de l'intérêt que j'avois à le ménager : ma situation devenoit critique, et mon amour, irrité par les obstacles, sembloit s'accroître avec ma gêne. J'avois fait d'assez bonnes études ; mon gouverneur, présomptueux, s'étoit chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement j'eus lieu de m'apercevoir, aux premières leçons, que le disciple valoit au moins l'instituteur. « Monsieur l'abbé, lui dis-je, vous êtes capable d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement? Croyez-moi, laissons là des livres sur lesquels nous pâlirions gratis; allons voir ma sœur à son couvent, et, si M1Ie Sophie de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie. » L'abbé voulut se fâcher; mais, profitant de l'avantage que j'avois sur lui : <' Vous n'aimez pas l'exercice, à ce que je vois,
lui répliquai-je : eh bien ! restons ici; mais ce soir, je déclare à monsieur le baron l'extrême désir que je me sens d'avancer dans mes études, et l'insuffisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclairer dans mes travaux : si vous niez, je demande un examen que mon père lui-même nous fera subir. » L'abbé fut atterré de la force de mes derniers argumens. Il fit une grimace épouvantable , prit sa petite canne et son humble chapeau; nous volâmes au couvent.
Adélaïde vint au parloir accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on appeloit Manon. Cette fille étoit un vieux domestique de ma mère, et nous avoit élevés; je la priai de nous laisser : elle m'obéit sans peine. Restoit le maudit petit gouverneur, qu'il n'étoit pas possible d'éloigner. Ma sœur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jours sans la venir voir; elle m'étonna en m' apprenant que le baron l'avoit négligée autant que moi; nous pensâmes qu'il falloit qu'il fût bien préoccupé de ses projets nouveaux pour avoir oublié sa chère fille. « Mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci? Boudezvous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat : Mlle de Pontis est sortie ; revenez nous voir demain, surtout prenez garde aux méprises, et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille gouvernante, qui ne vous a pas encore bien par-
donné vos distractions. » Je dis à ma sœur qu'il falloit obtenir mon congé de monsieur l'abbé, que la rage du travail possédoit sans relâche. Adélaïde, croyant que je parlois sérieusement, adressa à mon grave instituteur les plus vives instances, que j'excitois par les miennes. Il soutint le persiflage plus paisiblement que je ne l'aurois cru; je remarquai même que, lorsque je parlai de revenir, il m'observa qu'il étoit encore de bonne heure : cette complaisance me réconcilia tout à fait avec lui.
Mon père m'attendoit chez M. Duportail pour nous conduire dans un hôtel fort beau, qu'il venoit de louer faubourg Saint-Germain. Je fus mis le soir même en possession de l'appartement qu'il m'y avoit marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m' avoit parlé. C'étoit un grand garçon de bonne mine, il me plut au premier coup d'œil.
« Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat » , m'avoit dit Adélaïde. Je me répétai cent fois ce reproche, et le commentai de cent manières différentes. Il avoit donc été question de moi, on m'avoit donc attendu, j'avois donc été désiré? Que la nuit me parut longue, que la matinée fut mortelle ! quel tourment d'entendre sonner les heures, et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l'objet aimé!
Il arriva enfin le moment si désiré ! je vis ma sœur, je vis Sophie, non moins belle et plus jolie
que la première fois. Il y avoit dans sa simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans cette seconde visite, mes yeux détaillèrent pour ainsi dire ses charmes, et plus d'une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastoit singulièrement avec sa peau fine, d'une blancheur éblouissante; sa taille élégante et légère, que j'aurois embrassée de mes dix doigts; les grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne, son pied mignon, dont j'ignorois le favorable augure; et ses yeux surtout , ses beaux yeux qui sembloient me dire : « Ah ! que nous aimerons l'heureux mortel qui saura nous plaire ! »
Je fis à Mlle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter qu'il étoit aisé de s'apercevoir que je ne l'avois pas préparé. La conversation fut d'abord générale , la gouvernante de Sophie s'en mêla; je vis qu'on ménageoit la vieille, et qu'elle aimoit à causer; je trouvai charmans les sots contes qu'elle nous fît. Cependant Person s'entretenoit avec ma sœur, et moi, d'une voix basse et tremblante, je faisois à ma Sophie cent questions et cent complimens. La vieille continuoit de raconter ses belles histoires que nous n'écoutions plus. Elle s'aperçut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parloit à personne; elle se leva brusque-
ment, et me dit : « Monsieur, vous me faites commencer une narration, et vous n'en écoutez pas la fin, cela est très malhonnête. » Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.
Nous entendîmes le bruit d'une voiture, c'étoit celle du baron; il entra, Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua, d'un ton assez contraint, les embarras d'un établissement nouveau. Il causa quelques minutes d'un air préoccupé, et se leva ensuite brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournoit à l'hôtel, il m'y ramena.
Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le suisse dit au baron qu'un gros monsieur noir l'attendoit depuis plus d'une heure , et qu'une cholie tame venoit d'arriver à l'instant. Mon père parut aussi joyeux que surpris; il monta avec empressement : je voulus le suivre, il me pria d'entrer chez moi. Jasmin, à qui je demandai s'il connoissoit le gros monsieur noir et la cholie tame, me répondit que non.
Curieux de pénétrer le mystère et piqué de ce que c'en étoit un pour moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement, qui donnoit sur la rue. Je n'y restai pas longtemps sans voir sortir un gros homme vêtu de noir, qui parloit seul et paroissoit content. Un quart d'heure après je vis une jeune dame s'élancer légèrement dans sa voiture; le baron, beaucoup moins in-
gambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le col ; je fus effrayé ; mais les éclats de rire qui partoient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m'étonnai que mon père, naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il monta paisiblement, mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, et parut un peu confus. Je l'entendis ordonner aux domestiques de m' avertir qu'il sortoit pour affaire, et que je pouvois me dispenser de l'attendre à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin, qui paroissoit mériter ma confiance; il questionna, sans affectation, les domestiques du baron. Je sus le même soir que mon père fréquentoit les spectacles et lisoit les papiers publics; il venoit de prendre une maîtresse à l'Opéra et un intendant dans les Petites Affiches! j'en conclus qu'il falloit que le baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste, cette réflexion ne me toucha que foiblement. J'aimois, j'avois l'espérance de plaire; au printemps de la vie connoît-on d'autres biens?
En peu de temps je rendis à ma sœur des visites fréquentes; M1Ie de Pontis Paccompagnoit presque toujours au parloir. La vieille gouvernante ne se fâchoit plus parce que je la laissois finir ses histoires, et d'ailleurs Adélaïde avoit soin de lui faire de petits présens. M. Person n'étoit plus cet instituteur sévère, possédé, comme tant d'autres
confrères, de la rage d'enseigner ce qu'il ignoroit. C'étoit, comme tant d'autres aussi, un petit pédant couleur de rose, toujours bien régulièrement coiffé, minutieux dans sa parure, relâché dans sa morale, développant avec les femmes une érudition profonde, affectant avec les hommes de n'effleurer que la superficie. Aussi doux et complaisant qu'il s'étoit d'abord montré intraitable et dur, il paroissoit n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens, et, quand je parlois d'aller au couvent, je le trouvois aussi empressé que moi.
Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyans de la capitale, recevoit beaucoup de monde chez lui. Je fus caressé du beau sexe; on me fît des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur moi le pouvoir de ses charmes flétris; on se donna des airs enfantins, on épuisa les minauderies fines : je n'entendis seulement pas ce que ce manège signifioit. D'ailleurs je ne voyois dans le monde entier que Sophie; l'amour innocent et pur m'enflammoit pour elle, et j'ignorois encore qu'il existoit un autre amour.
Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie presque tous les jours, l'habitude d'être ensemble étoit devenue pour nous un besoin. On sait que l'amour, quand il s'ignore lui-même ou quand il cherche à se déguiser, invente des noms caressans pour suppléer aux noms plus doux qu'il soupçonne
et qu'il attend. Sophie m'appeloit son jeune cousin, j'appelois Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animoit brilloit dans nos moindres actions, nos regards l'exprimoient; ma bouche n'en avoit point encore hasardé l'aveu; et ma sœur ne devinoit pas ou gardoit le secret de sa bonne amie. Aveuglément livré aux premières impulsions de la nature, j'étois loin de soupçonner son but secret. Content de parler à Sophie, heureux de l'entendre et de baiser quelquefois sa jolie main, je désirois davantage; je n'aurois pu dire ce que je désirois. Le moment approchoit où l'une des plus charmantes femmes de la capitale alloit dissiper les ténèbres qui m'environnoientet m'initier aux plus doux mystères de Vénus.
ous étions dans cette saison bruyante où régnent à la ville les plaisirs avec la folie ; Momus avoit donné le signal de la danse, on touchoit aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de mes exercices, et que mon père combloit d'honnêtetés, me reprochoit depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menois : devois-je, à mon âge, m'enterrer tout vivant dans la maison de mon père, et borner mes promenades à de sottes visites chez des béguines, pour y voir, qui? ma sœur! N'étoitil pas temps de sortir de mon enfance, que l'on vouloit prolonger éternellement? et ne devois-je pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit, je ne pouvois manquer d'être favorablement accueilli? « Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant où je vais régulièrement quatre fois par semaine, vous y verrez bonne compagnie. » J'hésitois encore. « Il est sage comme une fille ! poursuivit le comte ; eh mais, craignez-vous que votre honneur ne coure
quelque hasard? Habillez-vous en femme, sous des habits qu'on respecte il sera bien à couvert. » Je me mis à rire sans savoir pourquoi. « En vérité, reprit-il, cela vous iroit au mieux! Vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos joues; cela sera délicieux,... et puis... tenez, je veux tourmenter certaine personne... Chevalier, habillez-vous en femme, nous nous amuserons,... cela sera charmant!... vous verrez, vous verrez ! »
L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable d'aller voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile tailleur que le comte de Rosambert avoit fait avertir m'apporta un habit d'amazone complet, tel que le portent les dames angloises quand elles montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau de castor blanc. Je descendis chez mon père; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi d'un air d'inquiétude, puis s'arrêtant tout d'un coup : « Bon ! dit-il en riant, j'ai d'abord cru que c'étoit Adélaïde ! » Je lui observai qu'il me flattoit beaucoup. « Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchois déjà quel motif lui avoit fait quitter son couvent sans ma permission, pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez-vous d'être fier de ce petit avantage : une jolie figure est dans un homme
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le plus mince des mérites. » M. Duporlail étoit là. « Vous vous moquez, Baron, s'écria-t-il; ne savezvous pas...? » Mon père lé regarda, il se tut.
Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d'aller au couvent, il m'y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques momens d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avoit entre ma sœur et moi, nous accabloit de caresses et nous embrassoit tour à tour. Cependant Adélaïde se repentoit d'être venue seule au parloir. « Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne amie ! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa, permettezvous que je l'aille chercher ? » Le baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sophie : « Ma bonne amie, embrassez ma sœur. » Sophie, interdite, m'examinoit, elle s'arrêta confondue. « Embrassez donc mademoiselle », dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose. « Mademoiselle, embrassez donc ma fille », répéta le baron, que la scène amusoit. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon cœur palpitoit. Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observoient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues seulement s'étoient rencontrées,... mes lèvres avoient presseles lèvres de Sophie !... Lecteurs sensibles qui vous
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êtes attendris quelquefois avec l'amante de Saint- Preux ' , jugez quel plaisir nous goûtâmes :... c'étoit aussi le premier baiser de l'amour.
A notre retour nous trouvâmes à l'hôtel M. de Rosambert qui m'attendoit. Le baron sut bientôt de quoi il s'agissoit, et me permit, plus aisément que je ne l'aurois cru, de passer la nuit entière au bal. Sa voiture nous y conduisit. « Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve. » Ce langage étoit pour moi tout à fait énigmatique; mais déjà je commençois à rougir de mon ignorance : je souris d'un air fin, pour faire croire à Rosambert que je le comprends. « Comme je vais la tourmenter! continua-t-il ; ayez l'air de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera ! Surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas fille... Oh ! nous allons la désoler ! »
Dès que nous parûmes dans l'assemblée, tous les regards se fixèrent sur moi : j'en fus troublé, je sentis que je rougissois, je perdis toute contenance. Il me vint d'abord dans l'esprit que quelque partie de mon ajustement mal arrangée ou que mon maintien emprunté m'avoient trahi; mais bientôt, à
i . Dans la Nouvelle Héloïse.
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l'empressement général des hommes, au mécontentement universel des femmes, je jugeai que j'étois bien déguisé. Celle-ci me jetoit un regard dédaigneux, celle-là m'examinoit d'un petit air boudeur; on agitoit les éventails, on se parloit tout bas, on sourioit malignement; je vis que je recevois l'accueil dont on honore, dans un cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la première fois. Une très belle femme entra, c'étoit la maîtresse du comte; il lui présenta sa parente, qui sortoit, disoit-il, du couvent. La dame (elle s'appeloit la marquise de B...) m'accueillit très obligeamment; je pris place auprès d'elle, et les jeunes gens firent un demi-cercle autour de nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa maîtresse, affectoit de me donner une préférence marquée. La marquise, apparemment piquée de sa coquetterie et bien résolue de l'en punir en lui dissimulant le dépit qu'elle en ressentoit, redoubla pour moi de politesse et d'amitié. « Mademoiselle, avez-vous du goût pour le couvent? me dit-elle. — Je Taimerois bien, Madame, s'il s'y trouvoit beaucoup de personnes qui vous ressemblassent. » La marquise me témoigna par un sourire combien ce compliment la flattoit; elle me fit plusieurs autres questions, parut enchantée de mes réponses, m'accabla de ces petites caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit à Rosambert qu'il étoit trop heureux
d'avoir une telle parente, et finit par me donner un baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'étoit pas ce que Rosambert vouloit ni ce qu'il s'étoit promis. Désolé de la vivacité de la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevois ses caresses, il se pencha à son oreille, et lui découvrit le secret de mon déguisement. « Bon ! quelle apparence! » s'écria la marquise, après m'avoir considéré quelques momens. Le comte protesta qu'il avoit dit la vérité. Elle me fixa de nouveau. « Quelle folie! cela ne se peut pas. » Et le comte renouvela ses protestations. « Quelle idée ! reprit la marquise en baissant la voix; savezvous ce qu'il dit? il soutient que vous êtesun jeune homme déguisé? » Je répondis timidement, et bien bas, qu'il disoit la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra doucement la main, et, feignant de m'avoir mal entendu : « Je le savois bien, dit-elle assez haut, cela n'avoit pas l'ombre de vraisemblance » ; puis, s'adressant au comte : « Mais, Monsieur, à quoi cette plaisanterie ressemble-t-elle? — Quoi! reprit celui-ci très étonné, mademoiselle prétend... — Comment, si elle le prétend! mais voyez donc! un enfant si aimable! une aussi jolie personne! — Quoi! dit encore le comte... — Ho! Monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur très marquée, vous m« croyez folle ou vous êtes fou. a
Vie du Chevalier de Faublas. I. 5
Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avoit pas compris, je baissai la voix. « Je vous demande pardon, Madame, je me suis peut-être mal expliqué; je ne suis pas ce que je parois être, le comte vous a dit la vérité. — Je ne vous crois pas plus que lui », répondit-elle en affectant de parler encore plus bas que moi; elle me serra la main. « Je vous assure, Madame... — Taisez-vous, vous êtes une friponne, mais vous ne me ferez pas prendre le change plus que lui »; et elle m'embrassa de nouveau. Rosambert, qui ne nous avoit pas entendus, demeura stupéfait. La jeunesse qui nous environnoit paroissoit attendre avec autant de curiosité que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa maîtresse en se couvrant lui-même de ridicule, se flattant d'ailleurs que je finirois bientôt le quiproquo, se mordoit les lèvres et n'osoit plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse de ***, son amie; je ne sais ce qu'elle lui dit à l'oreille, mais aussitôt la comtesse s'attacha à Rosambert et ne le quitta plus.
Cependant le bal étoit commencé, je figurois dans une contredanse, le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que j'occupois. La jeune dame lui disoit : « Non, non, tout cela est inutile, je me
suis emparée de vous pour toute la soirée, je ne vous cède à personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler à qui que ce soit, vous ne danserez pas ou vous danserez avec moi, et, si vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de dire un mot, un seul mot, à la marquise ni à votre jeune parente. — Ma jeune parente! interrompit le comte, si vous saviez... — Je ne veux rien savoir, je prétends seulement que vous restiez là. Hé! mais, ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des projets sur vous, allez-vous faire le cruel?» Je n'en entendis pas davantage, la contredanse fînissoit. La marquise ne m'avoit pas perdu de vue un moment; je voulus me reposer, je trouvai une place auprès d'elle; nous commençâmes, reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois une conversation fort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je vis bien qu'il falloit lui laisser une erreur qui paroissoit lui plaire.
Le comte ne cessoit de nous observer avec une inquiétude très marquée; la marquise ne paroissoit pas s'en apercevoir. « Mon intention, me dit-elle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière, et, si vous m'en croyez, vous ménagerez votre santé. Acceptez chez moi une collation légère ; il est plus de minuit, M. le marquis ne tardera pas à me venir joindre; nous irons souper chez moi, ensuite je vous reconduirai moi-même chez vous. Au
reste, ajouta-t-elle d'un air négligé, c'est un singulier homme que M. de B... Il lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour moi, il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserois volontiers ; quant à la fidélité qu'il me jure, je n'y crois pas plus que je ne m'en soucie, cependant je ne serois pas fâchée de la mettre à l'épreuve : il va vous voir, il vous trouvera charmante. Vous ne recommencerez pas alors ce petit conte de votre déguisement : c'est une jolie plaisanterie, mais nous l'avons épuisée; aussi, loin de la répéter devant M. de B..., vous voudrez bien, s'il ne vous répugne pas de m'obliger un peu, vous voudrez bien lui faire quelques avances. » Je demandai à la marquise ce que c'étoit que des avances. Elle rit de bon cœur de l'ingénuité de ma question, et puis, me regardant d'un air attendri : « Écoutez, me dit-elle, vous êtes femme, cela est clair, ainsi toutes les caresses que je vous ai faites ce soir ne sont que des amitiés; mais, si vous étiez effectivement un jeune homme déguisé, et que, le croyant, je vous eusse traité de la même manière, cela s'appelleroit des avances, et des avances très fortes. » Je lui promis de faire des avances au marquis. « Fort bien, souriez à ses propos, regardez-le d'un certain air; mais ne vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais, et de l'embrasser
comme je vous embrasse; cela ne seroit ni décent ni vraisemblable. »
Nous en étions là quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore; il étoit assez bien fait, mais d'une taille fort petite, et ses manières ressembloient à sa taille; sa figure avoit de la gaieté, mais de cette gaieté qui fait qu'on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire. « Voici MIle Duportail, lui dit la marquise (je m'étois donné ce nom), c'est une jeune parente du comte, vous me remercierez de vous l'avoir fait connoître , elle veut bien venir souper avec nous. » Le marquis trouva que j'avois la physionomie heureuse, il me prodigua des éloges ridicules, je l'en remerciai par des complimens outrés. «Je suis très content, me dit-il d'un air pesant qu'il croyoit fin, que vous me fassiez l'honneur de souper chez moi, Mademoiselle ; vous êtes jolie, très jolie, et ce que je vous dis là est certain, car je me connois en physionomie. » Je répondis par le plus agréable sourire. « Ma chère enfant, me disoit la marquise de l'autre côté, j'ai engagé votre parole, vous êtes trop polie pour me dédire; au reste, je vous débarrasserai du marquis dès qu'il vous ennuiera. » Elle me serra la main ; le marquis la vit. « Ho ! que je voudrois, dit-il, tenir une de ces petites mains-là dans les miennes! » Je lui lançai une oeillade meurtrière. « Partons, Mesdames, par-
tons », s'écria-t-il d'un air léger et conquérant. Il sortit pour appeler ses gens.
Le comte, qui l'entendit, vint à nous, quelques efforts que la comtesse eût faits pour le retenir. Il me dit d'un ton sérieusement ironique : « Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galans, il ne compte pas apparemment désabuser la marquise ? » Je répondis sur le même ton, mais en baissant la voix : « Mon cher parent, voudriezvous sitôt détruire votre ouvrage? » Il s'adressa à la marquise : « Madame, je me crois en conscience obligé de vous avertir encore une fois que ce n'est point Mlle Duportail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien le chevalier de Faublas, mon très jeune et très fidèle ami. — Et moi, Monsieur, lui répondit-on, je vous déclare que vous avez trop compté sur ma patience ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidez-vous à ne me revoir jamais. — Je me sens le courage de prendre l'un et l'autre parti, Madame; je serois désolé de troubler vos plaisirs par mes indiscrétions, ou de les gêner par mes importunités. »
Le marquis rentroitau moment même; il frappa sur l'épaule de Rosambert, et, le retenant par le bras : « Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous laisses ta parente? Sais-tu qu'elle est jolie ta parente? sais-tu que sa physionomie promet? » Il
baissa la voix : « Mais entre nous je crois la petite personne un peu... vive. — Ho ! oui, très jolie et très vive, reprit le comte avec un sourire amer, elle ressemble à bien d'autres »; et puis, comme s'il eût pressenti le sort prochain de ce bon mari : « Je vous souhaite une bonne nuit, lui dit-il. — Quoi ! penses-tu, reprit le marquis, que je garde ta parente pour... Écoute donc, si elle le vouloit bien!... — Je vous souhaite une bonne nuit », répéta le comte, et il sortit en éclatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert devenoit fou, je trouvai qu'il étoit fort malhonnête. « Point du tout, me dit confidemment le marquis, il vous aime à la rage, il a vu que je vous faisois ma cour, il est jaloux. »
En cinq minutes nous fûmes à l'hôtel du marquis; on servit aussitôt : je fus placé entre la marquise et son galant époux qui ne cessoit de me dire ce qu'il croyoit de très jolies choses. Trop occupé d'abord à satisfaire l'appétit tout à fait mâle que la danse m'avoit donné, je n'employai pour lui répondre que le langage des yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée, j'applaudis sans ménagement à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui valurent mille complimens dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avoit toujours considéré avec la plus grande attention, et dont les regards s'animoient
4o UNE ANNEE DE LA VIE
visiblement, s'empara d'une de mes mains : curieux de voir jusqu'où s'étendroit le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, plongée dans des réflexions profondes, sembloit méditer quelque projet important; je la voyois successivement rougir et trembler, et, sans dire un seul mot, elle pressoit légèrement ma main droite engagée dans les siennes. Ma main gauche étoit dans une prison moins douce ; le marquis la serroit de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout fier de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompoit sa femme en sa présence même, il poussoit de temps en temps de longs soupirs dont j'étois étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissoit; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise auroit pu remarquer, peut-être aussi croyant me faire une gentillesse, il me mordoit les doigts.
La belle marquise sortit enfin de sa rêverie pour me dire : « Mademoiselle Duportail, il est tard, vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez chez moi; j'offrirois à toute autre un appartement d'amie, vous pouvez disposer du mien; je dois, ajouta-t-elle d'un ton
caressant, vous servir aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre que la mienne, je vais lui faire dresser un lit près du mien... — Et pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis; on est fort bien deux dans le vôtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que je vous gêne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi. » Et, finissant, il me donna amoureusement par-dessous la table un grand coup de genou qui me froissa la peau : je répondis à cette galanterie sur-le-champ de la même manière, et si vigoureusement qu'il lui échappa un grand cri. La marquise se leva d'un air alarmé. « Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a accroché la table.» J'étouffois de rire, la marquise n'y tint pas plus que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus fort que nous deux.
Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres. « Acceptez la moitié du lit de madame, crioit le marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien, vous verrez que vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure; mais acceptez. » Il nous quitta. « Madame, dis-je à la marquise, votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à Mlle Duportail ou à M. de Faublas que vous la faites? — Encore cette mauvaise plaisanterie du comte, petite friponne! et c'est vous qui la répé-
tez ! Ne vous ai-je pas dit que je ne vous croyois pas? — Mais, Madame... — Paix, paix! repritelle en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant ! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne ! Allons, petite espiègle, venez » : elle me tendit la main, nous passâmes dans son appartement.
Il étoit question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise voulurent me prêter leur ministère; je les priai, en tremblant, d'offrir à leur maîtresse leurs services, dont je saurois bien me passer. « Oui, dit la marquise attentive à tous mes raouvemens, ne la gênez pas, c'est un enfantillage de couvent; laissez-la faire. » Je passai promptement derrière les rideaux; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il fallut me dépouiller de ces habits dont l'usage m'étoit si peu familier. Je cassois les cordons, j'arrachois les épingles; je me piquois d'un côté, je me déchirois de l'autre; plus je me hâtois, et moins j'allois vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venois d'ôter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrît les rideaux; je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singulière aventure qui m'avoit conduit là, mais ne soupçonnant pas encore qu'on pût avoir, en couchant deux, d'autre désir que de
causer ensemble avant de s'endormir. La marquise ne tarda pas à me suivre; la voix de son mari se fit entendre : « Ces dames me permettront bien d'assister à leur coucher? Quoi! déjà au lit! » Il voulut m'embrasser, la marquise se fâcha sérieusement; il ferma lui-même les rideaux, et, nous rendant le souhait que lui avoit fait le comte, il nous cria de la porte : « Une bonne nuit! »
Un silence profond régna quelques instans. « Dormez-vous déjà, belle enfant? me dit la marquise d'une voix altérée. — Ho! non, je ne dors pas! » Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein. « Dieux! s'écria-t-elle avec une surprise bien naturellement jouée si elle étoit feinte, c'est un homme! » et puis, me repoussant avec promptitude : « Quoi! Monsieur, il est possible?... — Madame, je vous l'ai dit, répliquai-je en tremblant.— Vous me l'avez dit, Monsieur; mais cela étoit-il croyable? Il s'agissoit bien de dire! il ne falloit pas rester chez moi..., ou du moins il ne falloit pas empêcher qu'on vous dressât un autre lit... — Madame, ce n'est pas moi ! c'est monsieur le marquis. — Mais, Monsieur, parlez donc plus bas... Monsieur, il ne falloit pas rester chez moi, il falloit vous en aller. — Hé bien, Madame, je m'en vais... » Elle me retient par le bras : « Vous vous en allez! où cela, Monsieur, et quoi faire? réveiller mes femmes, risquer un esclandre..., peut-
être montrer à tous mes gens qu'un homme est entré dans mon lit; qu'on me manque à ce point3
— Madame, je vous demande pardon, ne vous fâchez pas, je m'en vais me jeter dans un fauteuil.
— Oui, dans un fauteuil! oui... sans doute, il le faut!... Mais voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras). Fatigué comme il est! par le froid qu'il fait ! s'enrhumer, détruire sa santé!... Vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur... Allons, restez là; mais promettez-moi d'être sage. — Pourvu que vous me pardonniez, Madame. — Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide! » et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidé par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je ne savois quelle agitation faisoit bouillonner mon sang. « Aucune femme éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? reprit la marquise d'un ton plus doux. — Ah! pardonnez-moi donc, ma chère maman... — Oui, votre chère maman! vous avez bien des égards pour votre maman, petit libertin que vous êtes ! » Ses bras, qui m'avoient repoussé d'abord, m'attiroient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que nos lèvres se rencontrèrent; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes un baiser brûlant. « Faublas,
est-ce là ce que vous m'avez promis? » me dit-elle d'une voix presque éteinte. Sa main s'égara, un feu dévorant circuloit dans mes veines... « Ah! Madame, pardonnez-moi, je me meurs! — Ah! mon cher Faublas,... mon ami!... » Je restois sans mouvement. La marquise eut pitié de mon embarras qui ne pouvoit lui déplaire,... elle aida ma timide inexpérience... Je reçus, avec autant d'étonnement que de plaisir, une charmante leçon que je répétai plus d'une fois.
Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice; je commençois à m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse, quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvroit doucement : on entroit, on s'avançoit sur la pointe du pied; j'étois sans armes dans une maison que je ne connoissois point; je ne pus me défendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui devina ce que c'étoit, me dit tout bas de prendre sa place et de lui céder la mienne; j'obéis promptement : à peine m'étois-je tapi sur le bord du lit qu'on entr'ouvrit les rideaux du côté que je venois de quitter. « Qui vient me réveiller ainsi? » dit la marquise. On hésita quelques instans, ensuite on s'expliqua sans lui répondre. « Et quelle est cette fantaisie? continua-t-elle. Quoi ! Monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans respect pour l'innocence d'une jeune personne qui, peut-être,
ne dort pas, ou qui pounoit se réveiller? Vous n'êtes guère raisonnable, je vous prie de vous retirer. » Le marquis insistoit , en balbutiant à sa femme de comiques excuses. « Non , Monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point, cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point, je vous supplie de vous retirer. » Elle se jeta hors du lit, le prit par le bras et le mit à la porte.
Ma belle maîtresse revint à moi en riant. << Ne trouvez-vous pas mon procédé bien noble ? me dit-elle; voyez ce que j'ai refusé à cause de vous. » Je sentis que je lui devois un dédommagement, je l'offris avec ardeur, on l'accepta avec reconnoissance; une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime ! la nature a tant de ressources dans un novice de seize ans!
Cependant tout est borné chez les foibles humains : je ne tardai pas à m'endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétroit dans l'appartement malgré les rideaux; je songeai à mon père... Hélas ! je me souvins de ma Sophie! une larme s'échappa de mes yeux, la marquise s'en aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin de la quitter la pénible agitation que j'éprouvois; elle m'embrassa tendrement. Je la vis si belle ! l'occasion étoit si pressante !... Quelques heures de sommeil avoient
ranimé mes forces,... l'ivresse du plaisir dissipa les remords de l'amour.
Il fallut enfin songer à nous séparer. La marquise me servit de femme de chambre. Elle étoit si adroite que ma toilette eût été bientôt faite si nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crûmes qu'il ne manquoit plus rien à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le marquis attendoit depuis plus d'une heure qu'il fît jour chez madame. Il me complimenta sur ma diligence. « Je suis sûr, me dit-il, que vous avez passé une excellente nuit »; et, sans me donner le temps de répondre : « Elle paroît fatiguée pourtant! elle a les yeux battus ! Voilà ce que c'est que cette danse! on s'en donne par-dessus les yeux, et le lendemain on n'en peut plus! je le dis tous les jours à la marquise qui n'en tient compte : allons, il faut réparer les forces de cette charmante enfant, après cela nous la reconduirons chez elle. »
Ce nous la reconduirons étoit très propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffiroit que la marquise prît cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il étoit curieux de connoître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions,
nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.
Je commençois à craindre que cette aventure, qui avoit eu de si heureux commencemens, ne finît fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail. « Chez M. Duportail, près de l'Arsenal », lui dis-je. La marquise sentoit mon embarras et le partageoit; aucun expédient ne s'étoit encore présenté à mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.
Il étoit chez lui; on lui dit que le marquis et la marquise de B... lui ramenoient sa fille. « Ma fille! s'écria-t-il avec la plus vive agitation; ma fille! » Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je me jetai à son col. « Oui! lui dis-je, vous êtes veuf, et vous avez une fille. — Parlez plus bas encore, reprit-il avec vivacité, parlez plus bas, qui vous l'a dit? — Eh ! mon Dieu! ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis. » M. Duportail, plus tranquille, mais non moins étonné, sembloit attendre qu'on s'expliquât. « Monsieur, lui dit la marquise, M1Ie Duportail a passé une partie de la nuit au bal, et l'autre partie chez moi. — Ètes-vous fâché, Monsieur, lui dit le marquis qui remarquoit son étonnement, que mademoiselle ait passe une partie de la nuit chez moi? Vous auriez tort, car elle a couché dans l'ap-
parlement de madame, dans son lit même, avec elle, on ne pouvoit la mettre mieux. Etes-vous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici ? J'avoue que ces dames ne le vouloient pas, c'est moi... — Je suis très sensible, répondit enfin M. Duportail, tout à fait revenu de sa première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je 'dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblois) que je suis fort étonné qu'elle ait été au bal déguisée de cette façon-là. — Comment! déguisée, Monsieur! interrompit la marquise. — Oui, Madame, un habit d'amazone ; cela convient-il à ma fille? ou du moins ne devoit-elle pas me demander mon avis ou ma permission? »
Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avoit prise, j'affectai de paroître humilié. « Ah! je croyois que le papa le savoit, dit le marquis; Monsieur, il faut pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le dis, et je m'y connois ! Mademoiselle votre fille..., c'est une charmante personne, elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma femme en est folle. — Il est vrai, Monsieur, dit la marquise avec un sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié qu'elle mérite. » Je me Vie du Chevalier de Faublas. I. 7
5o UNE ANNEE DE LA VIE
croyois sauvé, lorsque mon véritable père, le baron de Faublas, qui ne se faisoit jamais annoncer chez son ami, entra tout à coup. « Ah ! ah ! dit-il en m'apercevant... » M. Duportail courut à lui les bras ouverts : « Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le marquis et Mme la marquise de B... me ramènent. — Votre fille? interrompit mon père. — Hé ! oui, ma fille ! vous ne la reconnoissez pas sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent. »
Je fis, sans dire mot, une révérence à M. de B..., qui paroissoit me plaindre, et une à la marquise, qui me voyoit à peine : car, au nom de mon père, elle avoit été si troublée que je craignois qu'elle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai l'oreille. « Votre fille? répéta encore le baron. — Eh! oui, ma fille! qui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. Monsieur le marquis vous dira le reste. » Et effectivement, monsieur le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avoit dit à M. Duportail; il lui affirma que j'avois couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. « Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la marquise... Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence n'ait pas eu des suites fâcheuses. — Eh !
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 5i
quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise, que j'avois vue déconcertée, mais dont les forces s'étoient ranimées promptement. Quoi ! parce qu'elle a pris un habit d'amazone? — Sans doute, interrompit le marquis, ce n'est qu'une vétille; et vous, Monsieur (en s'adressant à mon père d'un ton fâché), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous permettre sur le compte de la jeune personne des réflexions qui peuvent lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre à nous pour obtenir que son père lui pardonne. — Madame, dit M. Duportail à la marquise, je le lui pardonne à cause de vous (en s'adressant au marquis), mais à condition qu'elle n'y retournera plus. — En habit d'amazone soit, répondit celui-ci, mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires; nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant. — Assurément, dit la marquise en se levant, et, si monsieur son père veut nous rendre un véritable service, il l'accompagnera. »
M. Duportail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui prodiguant les remercîmens qu'il étoit présumé lui devoir.
Leur départ me soulagea d'un pesant fardeau. « Voilà une bien singulière aventure ! dit M. Duportail en rentrant. — Très singulière, répondit
mon père; la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien heureux. — Savez-vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma fille, j'ai cru que ma fille m'étoit rendue, et quelques mots échappés m'ont trahi. — Eh bien ! il y a un remède à cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à son âge; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquoit que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit : il a l'âme noble et le cœur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas, comme vous savez; mais un honnête homme se croiroit déshonoré s'il trahissoit celui qu'un ami lui a confié; apprenez le vôtre à mon fils; point de demi-confidence, je vous réponds de sa discrétion. — Mais des secrets de cette importance ! ... il est si jeune !.. . — Si jeune ! mon ami, un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de Thonneur? Mon fils, déjà dans son adolescence, ignoreroit un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense! un enfant que j'ai élevé aurait besoin de l'expérience de son père pour ne pas faire une bassesse!... — Mon ami, je me rends. — Mon cher Duportail, croyez que vous ne vous en repentirez jamais. J'espère d'ailleurs que cette confidence, devenue presque nécessaire, ne sera pas tout à fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner à mon fils une
éducation convenable à sa naissance et proportionnée aux espérances qu'il me fait concevoir : qu'il reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses exercices, cela suffît, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serois pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne. — Baron, interrompit M. Duportail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est très agréable, je vous l'avoue. — Ainsi, reprit le baron, vous voudriez bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste dans ce pays-là; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski, ne désespérez pas encore de votre fortune; si votre fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. Si le roi de Pologne... » Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre bout de l'appartement : ils y causèrent plus d'une demi-heure, après quoi, tous deux s'étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étois placé, j'entendis le baron qui disoit : « Je ne veux pas lui demander les détails de son aventure ; probablement ils sont assez plaisans : je ne les entendrois pas avec l'air de sévérité qui conviendroit ; sans doute il vous contera de point en point son histoire, vous m'en ferez part : au reste, je crois que nous venons de voir un sot mari. — Il n'est pas le seul, mon ami, répondit
M. Duportail. — On le sait bien , répliqua le baron; mais il n'en faut rien dire. »
Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant : « Ma voiture est là, faites-vous reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends de sortir avec cet habit. — Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit jusqu'à la porte, un de ces jours nous dînerons ensemble tête-à-tête; vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste; mais surtout de la discrétion. Songez, d'ailleurs, que je vous ai rendu service. » Je l'assurai que je ne Toublierois pas et qu'il pouvoit être tranquille. Dès que je fus rentré chez moi, je me mis au lit et m'endormis profondément.
Il étoit fort tard quand je me réveillai : M. Person et moi nous fûmes au couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie ! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me fit, un petit air d'embarras que lui donnoit encore le souvenir du baiser de la veille, tout en elle inspiroit l'amour, mais l'amour tendre et respectueux. Cependant l'image des charmes de la marquise me poursuivoit jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeune rivale avoit sur elle! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière se représentoient vivement à mon imagination échauffée; mais combien je leur pré-
férois ce moment délicieux où j'avois trouvé, sur les lèvres de Sophie, une âme nouvelle ! La marquise régnoit sur mes sens étonnés; mon cœur adoroit Sophie.
Le lendemain, je me souvins que la marquise m'attendoit chez elle; je me souvins aussi que le baron m'avoit dit : « Je vous défends de sortir avec cet habit. » D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise sans être au moins accompagné d'une femme de chambre ? Il ne falloit pas songer au comte, qui sans doute n'étoit pas tenté de m'y conduire; et le marquis ne trouveroit-il pas singulier qu'une jeune personne sortît toute seule ? Impatient de revoir ma belle maîtresse, mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savois à quoi me résoudre. Jasmin vint me dire qu'une femme d'un certain âge , envoyée par Mlle Justine, demandoit à me parler. « Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais faites entrer. — Mlle Justine m'a chargée de vous présenter ses respects, me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre. » Avant d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse étoit simplement : A Mademoiselle Duportail. J'ouvris avec empressement, et je lus :
Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avez-vous passé une bonne nuit? Vous aviez besoin de
repos; je crains fort que les fatigues du bal et la scène désagréable que monsieur votre père vous a faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée à cause de moi; croyez que cette scène trop longue ma fait souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai point oublié que V habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bcd, parce que ce n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie l'un des miens : nous sommes à peu près de la même taille, je crois qu'il vous ira bien.
Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle qui vous remettra ma lettre est sage, intelligente et adroite : vous pouvez la prendre à votre service, et lui donner toute votre confiance, je vous réponds d'elle.
Je ne vous invite point à dîner avec moi, je sais que M. Duportail dinc rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chère maman autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soirée, le plus tôt que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dîne point chez lui; venez de bonne heure, mon enfant, je serai seule toute
Vaprcs-dinée, vous me ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre chère maman.
La Marquise de B...
P. S. Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le marquis veut que je vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le bien quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M. Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faite comprendre que cela n'étoit pas raisonnable, et qu'il ctoit plus décent que ce fut moi qui vous écrivisse.
Je fus enchanté de cette lettre. « Monsieur, me dit la femme intelligente qui me l'apportait, Justine est la femme de chambre de madame la marquise de B..., et, si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut également se fier à moi; quand M1!e Justine et Mme Dutour se mêlent d'une intrigue, elles ne la gâtent pas; c'est pour cela qu'on m'a choisie. — Fort bien, lui dis-je, Madame Dutour, je vois que vous êtes instruite, vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise. » J'offris à ma duègne un double louis qu'elle accepta. « Ce n'est pas qu'on ne m'ait déjà bien payée, me dit-elle; mais monsieur doit savoir
que les gens de ma profession reçoivent toujours des deux côtés. »
Dès que le baron eut dîné, il partit pour l'Opéra, suivant sa coutume. Mon coiffeur étoit averti : un panache blanc fut mis à la place du petit chapeau. Mme Dutour me revêtit parfaitement du charmant habit de bal que Mme de B... m'envoyoit, et qui m'alloit merveilleusement bien; ma ressemblance avec Adélaïde devenoit plus frappante; mon gouverneur ému redoubloit pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet; je volai au rendez-vous que la marquise m'avoit donné.
Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane : un déshabillé galant paroit ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva dès qu'elle m'aperçut. « Qu'elle est jolie dans cet équipage, Mlle Duportail! que cette robe lui sied bien ! » et, dès que la porte se fut fermée : « Que vous êtes charmant, mon cher Faublas! que votre exactitude me flatte ! Mon cœur me disoit bien que vous trouveriez le moyen de me venir joindre ici malgré vos deux pères. » Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avoit quittée pour me recevoir, je lui prouvois déjà que ses leçons n'étoient pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d'être sur-
pris dans une situation qui n'étoit pas équivoque, je me relevai brusquement, et, grâce à mes habits très commodes, je n'eus besoin que de changer de posture pour que mon désordre fût réparé. La marquise, sans paroître troublée, ne rétablit que ce qui pressoit le plus : tout cela fut l'affaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'étoit le marquis. « Je comprenois bien, lui dit-elle, Monsieur, qu'il n'y avoit que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer; mais je croyois qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant de l'ouvrir : cette chère enfant avoit des inquiétudes secrètes à confier à sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez!... On n'entre pas ainsi chez des femmes! — Bon! reprit le marquis, je la surprenois ! Eh bien ! je ne l'ai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela; d'ailleurs, je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne : elle est plus indulgente que vous; mais convenez que son père a bien raison de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone, elle est à croquer comme la voilà ! »
Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avoit déjà tant amusés; il trouva que j'étois parfaitement bien remise, que j'avois les yeux brillans, le teint fort animé, et même quelque chose d'extraordinaire et d'un très bon augure dans la physionomie. Ensuite il nous dit : « Belles dames,
vous allez au bal aujourd'hui? » La marquise répondit que non. « Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprès pour vous y conduire. — Je vous assure que je n'irai pas. — Hé! pourquoi donc? ce matin vous disiez... — Je disois que j'y pourrois aller par complaisance pour Mlle Duportail; mais elle ne s'en soucie pas; elle craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal comporté la dernière fois. » J'interrompis la marquise. « Certainement son procédé avec moi est assez malhonnête pour que désormais je craigne de le rencontrer autant que je me plaisois autrefois à me trouver avec lui. — Vous avez raison, me dit le marquis : le comte est un de ces petits merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des gens qui les valent bien... » Je compris son idée, et, pour justifier ses propos, je lui lançai à la dérobée un coup d'oeil expressif... « Et qui valent peutêtre mieux », ajouta-t-il aussitôt en renforçant sa voix, en s'élevant sur la pointe du pied, et en prenant son élan pour faire une lourde pirouette qu'il acheva très malheureusement. Sa tête alla frapper contre la boiserie trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissimuler, il parut insensible à la dou-
leur qu'il ressentoit. « Charmante enfant, me dit-il avec plus de sang-froid, mais en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissoient, vous avez raison d'éviter le comte; mais n'ayez pas peur de le rencontrer ce soir. Il y a bal masqué : la marquise a justement deux dominos; elle vous en prêtera un, elle prendra l'autre; nous irons au bal, vous reviendrez souper avec nous; et, si vous n'avez pas été trop mal couchée avanthier... — Ho! oui, cela sera charmant! m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence; allons au bal. — Avec mes dominos que le comte connoît? interrompit la marquise plus réfléchie que moi. — Eh ! oui, Madame, avec vos dominos. Il faut donner à cette enfant le plaisir du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnoîtra pas, il n'y sera peut-être pas même. » La marquise paroissoit incertaine; je la voyois balancer entre le désir de me garder encore la nuit prochaine et la crainte d'aller, en présence du marquis, s'offrir aux sarcasmes du comte. « Pour moi , reprit d'un ton mystérieux le commode mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques affaires, je ne pourrai pas rester avec vous; je vous laisserai là, pour revenir à minuit vous chercher. » Cette raison du marquis, plus que toutes ses instances, détermina la marquise; elle refusa quelque temps encore , mais d'un ton qui m'annon-
çoit assez qu'il falloit la presser et qu'elle alloit consentir.
Cependant la contusion que le marquis s'étoit faite devenoit plus apparente, et sa bosse grossissoit à vue d'œil. Je lui demandai d'un air étonné ce qu'il avoit au front; il y porta la main. « Ce n'est rien, me dit-il avec un rire forcé; quand on est marié, on est exposé à ces accidens-là. » Je me souvins du supplice qu'il m' avoit fait éprouver quand ma main étoit dans les siennes, et, résolu de me venger, je tirai de ma bourse une pièce de monnoie , je la lui appliquai sur le front, et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressoit ses flancs de ses poings fermés, grinçoit des dents, souffloit douloureusement et faisoit d'horribles contorsions. « Elle a, dit-il avec peine, elle a de la vigueur dans le poignet. » Je redoublai d'efforts; il fit enfin un cri terrible, et, m'échappant avec violence, il seroit tombé à la renverse, si je ne l'avois promptement retenu. « Ah! la petite diablesse! elle m'a presque ouvert le crâne. — La petite espiègle l'a fait exprès, dit la marquise, qui se contraignoit beaucoup pour ne pas rire. — Vous croyez qu'elle l'a fait exprès? Hé bien, je vais l'embrasser pour la punir. — Pour me punir, soit. » Je présentai la joue de bonne grâce; il se crut le plus heureux des hommes : si j'avois voulu l'écouter, je n'aurois
cessé de mettre, au même prix, son courage à l'épreuve.
« Finissons ces folies, dit la marquise en affectant un peu d'humeur, et pensons à ce bal, puisqu'il y faut aller. — Ho! madame se fâche! répondit le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de jalousie. » Il nous regarda d'un air de satisfaction. « Vous vous aimez bien toutes les deux, poursuivit-il; mais si vous alliez vous brouiller un jour à cause de moi !... cela seroit bien singulier!... — Allons-nous au bal, ou n'y allons-nous pas? » interrompit la marquise. Elle se mit à sa toilette : on lui apporta ses dominos, qu'elle ne voulut point mettre; elle en envoya chercher deux autres dont nous nous affublâmes gaiement. « Vous connoissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher ; je ne crains pas d'être reconnu, moi! » Il nous conduisit au bal, et nous promit de revenir à minuit précis.
Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule des masques nous environna : on nous examina curieusement, on nous fit danser; mes yeux furent d'abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégans, les riches parures, la singularité des costumes grotesques, la laideur même des travestissemens baroques, la bizarre représentation de tous ces visages cartonnés et peints, le mélange des couleurs, le
murmure de cent voix confondues, la multitude des objets, leur mouvement perpétuel, qui varioit sans cesse le tableau en l'animant, tout se réunit pour surprendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue, et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule; je la suivis en silence, curieux d'examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m'apercevoir que chacun des acteurs s'occupoit beaucoup à ne rien faire, et bavardoit prodigieusement sans rien dire. On se cherchoit avec empressement, on s'observoit avec inquiétude, on se joignoit avec familiarité, on se quittoit sans savoir pourquoi; l'instant d'après on se reprenoit de même en ricanant. L'un vous étourdissoit du bruyant éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouilloit cent platitudes qu'à peine il comprenoit lui-même; celui-ci balbutioit un bon mot grossier qu'il accompagnoit de gestes ridicules; celui-là faisoit une question sotte, à laquelle on répondoit par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui certainement auroient acheté bien chèrement l'avantage d'échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'autres bien ennuyés, dont apparemment l'objet principal avoit été de passer la nuit au bal, de quelque manière que ce fût, et qui n'y restoient sans doute que pour se
ménager la petite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'étoient beaucoup amusés la veille. u Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué ! disje à la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas étonné qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens d'esprit mystifiés par des sots ; je ne resterois sûrement pas, si je n'étois point avec vous. — Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes suivis, et peut-être reconnus ; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache à nos pas? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule et ne vous étonnez pas. »
C'étoit en effet M. de Rosambert; nous n'eûmes pas de peine à le reconnoître : car, ne prenant pas même celle de déguiser sa voix, il eut seulement l'attention de parler assez bas pour qu'il n'y eût que la marquise et moi qui pussions l'entendre. « Comment se portent madame la marquise et sa belle amie ? » nous demanda-t-il avec un intérêt affecté. Je n'osois répondre. La marquise, sentant qu'il seroit inutile d'essayer de lui faire croire qu'il se trompoit, aima mieux soutenir une conversation délicate, qu'elle auroit peut-être heureusement terminée par son adresse, si le comte eût été moins instruit. « Quoi! c'est vous, Monsieur le comte? Vous m'avez reconnue? Cela m'étonne ! je croyois que vous aviez juré de ne plus me voir et de ne me parler jamais. — Il est vrai que je vous l'avois Vie du Chevalier de Faublas. I. 9
promis, Madame, et je sais combien cette assurance que je vous ai donnée vous a mise à votre aise. — Je ne vous entends pas, et vous m'entendez mal; si je ne voulois pas vous voir, qui me forceroit à vous parler? pourquoi serois-je venue ici chercher votre rencontre? — Chercher ma rencontre, Madame! quoique l'aveu soit très flatteur, je conviens que j'aurois eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfant que voilà... — Monsieur, interrompit la marquise, n'avez-vous pas amené la comtesse?... Elle est très aimable, la comtesse!... qu'en dites-vous? — Je dis, Madame, qu'elle est surtout très officieuse!... » La marquise l'interrompit encore en jouant le dépit. « Elle est très aimable, la comtesse!... Monsieur, vous auriez dû l'amener... — Oui, Madame, et vous lui auriez apparemment encore confié l'honnête emploi qu'elle a si généreusement accepté, si complaisamment rempli? — Quoi! c'est peut-être moi qui l'ai chargée de vous occuper toute la soirée, de vous engager à me faire une mauvaise querelle, à me répéter cent fois une maussade plaisanterie, à me pousser à bout, enfin, de manière que je sois forcée de vous dire des choses désagréables, que vous n'avez pas manqué de prendre à la lettre, et dont je me serois repentie, si vous étiez venu hier, comme je l'espérois, solliciter votre pardon? — Mon pardon!
vous me l'auriez accordé, Madame! Ah ! que vous êtes généreuse! Mais soyez tranquille, je n'abuserai pas de tant de bontés, je craindrois trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente, qui nous écoute si attentivement, et qui a de si bonnes raisons pour ne rien dire. — Hé ! Monsieur, lui répliquai-je aussitôt, que pourrois-je vous dire! — Rien, rien que je ne sache ou que je ne devine. — Je conviens, Monsieur de Rosambert, que vous savez quelque chose que madame ne sait pas ; mais, ajoutai-je en affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion; la marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous coûtet-il de lui laisser seulement encore aujourd'hui une erreur qui ne laisse pas d'être piquante? — Fort bien, s'écria-t-il, la tournure n'est pas maladroite ! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui si manégé ! Il faut que vous ayez reçu de bien bonnes leçons. — Que dites-vous donc, Monsieur? reprit la marquise un peu piquée. — Je dis, Madame, que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingtquatre heures; mais je n'en suis pas étonné, on sait comment l'esprit vient aux filles. — Vous nous faites donc la grâce de convenir enfin que Mlle Duportail est de son sexe! — Je ne m'aviserai plus de le nier, Madame; je sens combien il seroit cruel pour vous d'être détrompée. Perdre une bonne amie !
et ne trouver à sa place qu'un jeune serviteur ! la douleur seroit trop amère. — Ce que vous dites là est tout à fait raisonnable, répliqua la marquise avec une impatience mal déguisée; mais le ton dont vous le dites est si singulier ! Expliquez-vous, Monsieur ; cette enfant, que vous m'avez présentée vous-même comme votre parente, est-elle (en parlant très bas) M1,e Duportail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais enfin, dites sérieusement ce qu'il en est. — Ce qu'il en est, Madame, je pouvois hasarder de le dire avant-hier ; mais aujourd'hui c'est à moi à vous le demander. — Moi ! réponditelle sans se déconcerter, je n'ai là-dessus aucune espèce de doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit qu'elle est Mlle Duportail, et d'ailleurs j'en ai des preuves que je n'ai pas cherchées. — Des preuves ! — Oui, Monsieur, des preuves; elle a soupe chez moi avant-hier... — Je le sais bien, Madame, et même elle étoit encore chez vous hier à dix heures du matin. — A dix heures du matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle. - — Chez elle! faubourg Saint- Germain ? — Non, près de l'Arsenal. Et monsieur son père... — Son père? le baron de Faublas? — Mais point du tout, M. Duportail... M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi, de lui avoir ramené sa fille. — Le marquis et
vous, Madame? Quoi! le marquis vous a accompagnés chez M. Duportail? — Oui, Monsieur; qu'y a-t-il de si étonnant à cela? — Et M. Duportail a remercié le marquis? — Oui, Monsieur. »
Ici le comte partit d'un éclat de rire. « Ah! le bon mari ! s'écria-t-il tout haut; l'aventure est excellente. Ah! l'honnête homme de mari! » Il se préparoit à nous quitter. Je crus qu'il falloit, pour l'intérêt de la marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive gaieté. « Monsieur, lui dis-je en baissant la voix, ne pourroit-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse? » Il me regarda en riant. « Une explication sérieuse entre nous, ce soir, ma chère parente? (Il souleva un peu mon masque.) Non, vous êtes trop jolie, je vous laisse aimer et plaire ; d'ailleurs, il est juste que je profite aujourd'hui de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez bien. — Pour demain, Monsieur? à quelle heure, et dans quel endroit? — L'heure, je ne saurois vous la fixer, cela dépendra des circonstances. N'allezvous pas souper chez la marquise? Demain il sera peut-être midi quand le très commode marquis vous reconduira chez le très complaisant M. Duportail; vous serez probablement fatigué, je ne veux point user d'un tel avantage, il faudra vous laisser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée. Je ne vous dis point adieu,
7o UNE ANNEE DE LA VIE
j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore avant que l'heure du berger sonne pour vous. » Il nous salua et sortit de la salle.
La marquise fut très contente de son départ. « Il nous a porté de rudes coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions guère nous défendre mieux. » Je lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque fois qu'il lui avoit lancé quelque vive épigramme, et qu'ayant seulement l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avoit paru du moins ne la vouloir pas compromettre jusqu'à un certain point. « Je ne m'y fie pas, me réponditelle : il sait que vous avez passé la nuit chez moi; il est piqué; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure, sans doute il nous prépare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons pas, n'attendons pas le marquis. »
Nous nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la marquise : « Je te connois, beau masque. — Bonsoir, Monsieur de Faublas », me dit l'autre. Je ne répondis point. « Bonsoir, Monsieur de Faublas », répéta-t-il. Je sentis qu'il falloit recueillir mes forces et payer d'audace : « Tu n'as pas l'art de deviner, beau masque, tu te trompes de nom et de sexe. — C'est que l'un et l'autre sont fort incertains. — Tu deviens fou, beau masque. — Point du tout : les uns te baptisent Faublas et te soutiennent beau
garçon ; les autres vous nomment Duportail et jurent que vous êtes très jolie fille. — Duportail ou Faublas, lui répliquai-je fort interdit, que t'importe? — Distinguons, beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il m'importe à moi; si tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise). » Je demeurai stupéfait. Il reprit : « Répondez-moi, Mademoiselle Duportail; parle donc, Monsieur de Faublas. — Décide-toi à me donner l'un ou l'autre nom, beau masque. — Ah! si je ne considère que mon intérêt personnel et les apparences, vous êtes Mlle Duportail; mais, si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas. »
La marquise ne perdoit pas. un mot de ce dialogue; mais, déjà trop pressée par l'inconnu qui Tavoit attaquée, elle ne pouvoit me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'alloit pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur : on se précipitoit vers la porte, les masques se pressoient en foule autour d'un masque qui venoit d'entrer; ceux-ci le montroient au doigt, ceux-là poussoient de longs éclats de rire, et tous ensemble crioient : « C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une bosse au front! » Dès que les deux démons qui nous persécutoient eurent entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs. « Enfin les voilà
partis ! me dit ma belle maîtresse un peu étonnée ; mais, parmi ces cris redoublés, n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau tour qu'on a joué à mon pauvre mari. »
Cependant le tumulte alloit toujours croissant; nous approchâmes, nous entendîmes des voix confuses qui disoient : « Bonsoir, Monsieur le marquis de B..., qu'avez-vous donc au front, Monsieur le marquis ? depuis quand cette bosse vous est-elle venue? » Et bientôt, dans les transports de leur turbulente gaieté, tous les masques répétoient : « C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une bosse au front ! » A force de coudoyer nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué : ce n'étoit ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'étoit le marquis lui-même. Nous vîmes qu'on avoit attaché entre ses deux épaules un petit morceau de papier, sur lequel étoient tracés en caractères bien lisibles ces mots dont nos oreilles étoient remplies : C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une bosse au front... Il nous reconnut tout d'un coup. « Je ne comprends rien à ceci, nous dit-il tout hors de lui; allons-nous-en. » Toujours poursuivi par les huées dérisoires d'une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte qu'il en avoit éprouvé pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.
Nous le suivîmes de près. « Parbleu ! nous dit le marquis, si confondu qu'il n'avoit pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne comprends rien à cela; jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le monde m'a reconnu! » La marquise lui demanda quel avoit été son dessein. « Je voulois, lui répondit-il, vous surprendre agréablement; dès que je vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné à l'hôtel, où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle de cette charmante enfant : car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons très hauts dévoient, en me grandissant beaucoup, me rendre méconnoissable; Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parloit, la marquise détachoit habilement l'étiquette perfide et la fourroit dans sa poche.) Demandez à Justine, elle vous dira que je n'ai jamais été si bien déguisé : car elle me l'a répété cent fois, et cependant tout le monde m'a reconnu! »
La marquise et moi, nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre nous avoient bien servis. « Mais, reprit le marquis après un moment de réflexion, comment ont-ils vu que j'avois une bosse au front? Aviez-vous conté mon accident? — A personne, je vous assure. — Cela est bien singulier! ma figure est couverte d'un masque, et
l'on voit ma bosse; je me déguise beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me reconnoît ! » Le marquis ne cessoit de témoigner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que la marquise et moi, nous nous félicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous avoient épargné si comiquement les scènes fâcheuses auxquelles nous auroient exposés le déguisement de son mari et la vengeance de mon rival.
Quel fut notre étonnement, lorsqu'en arrivant à l'hôtel nous apprîmes que le comte nous y attendoit depuis quelques minutes. Il vint à nous d'un air gai : « J'étois sûr, Mesdames, que vous ne lesteriez pas longtemps à ce bal : c'est une assez triste chose qu'un bal masqué ! ceux qui ne nous connoissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connoissent nous y tourmentent! — Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis déguisé? — Hé bien? — Hé bien ! dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu. — Comment ! tout le monde ! — Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entouré : Hé ! bonsoir, Monsieur le marquis de £...; et d'où vous vient cette bosse au front. Monsieur le marquis? Et ils me serroient! et ils me poussoient! et des rires! et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai sourd; je veux être pendu si jamais j'y
retourne. Mais comment ont-ils su que j'avois cette bosse au front? — Parbleu, elle se voit d'une lieue ! — Mais mon masque ? — Cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai été reconnu aussi. — Bon ! reprit le marquis d'un air consolé. — Oui, continua le comte, mon aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une fort jolie dame, qui m'estimoit beaucoup, mais beaucoup, la semaine passée. — J'entends, j'entends, dit le marquis. — Cette semaine elle m'a éconduit d'une manière si plaisante!... Imaginez que j'ai été au bal avec un de mes amis qui s'étoit fort joliment déguisé. » La marquise, effrayée, l'interrompit. « Monsieur le comte soupe sans doute avec nous? lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur. — Si cela ne vous embarrasse pas trop, Madame... — Quoi! interrompit le marquis, vas-tu faire des façons avec nous? Crois-moi, essaye plutôt de faire ta paix avec ta jeune parente qui t'en veut beaucoup. — Moi ! Monsieur, point du tout ! j'ai toujours pensé que M. de Rosambert étoit homme d'honneur; je le crois trop galant homme pour abuser des circonstances... — Il ne faut abuser de rien, me répondit le comte; mais il faut user de tout. — Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis, qu'entendelle par des circonstances ? Quelles circonstances y a-t-il?... Rosambert, tu me diras cela; mais contenous donc ton histoire. — Volontiers. — Mes-
sieurs, interrompit encore la marquise, on vous a déjà dit que le souper étoit servi. — Oui, oui, allons souper, répondit le marquis, tu nous conteras ton malheur à table. » La marquise alors s'approcha de son mari, et lui dit à mi-voix : « Y songez-vous bien , Monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant? — Bon ! bon ! lui répondit-il, à son âge on n'est pas si novice » ; et, s'adressant au comte : « Rosambert, tu nous conteras ton aventure; mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant..., tu m'entends bien? »
La marquise nous plaça de manière que le comte étoit entre elle et moi, et que je me trouvois, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeoit beaucoup et parloit davantage; je ne répondois que par monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressoit. Le comte enchérissoit sur les éloges du marquis; il me prodiguoit d'un ton railleur les complimens les plus outrés, assuroit malignement que personne au monde n'étoit plus aimable que sa jeune parente, demandoit au marquis ce qu'il en pensoit, et, préludant avec la marquise par de légères épigrammes, il protestoit qu'elle
seule, jusqu'à présent, savoit précisément combien Mlle Duportail méritoit d'être aimée. La marquise, également adroite et prompte, répondoit vite et toujours bien; mesurant la défense à l'attaque, elle éludoit sans affectation ou se défendoit sans aigreur, déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvoit espérer de vaincre; aux questions pressantes elle opposoit les aveux équivoques, elle atténuoit les allégations fortes par les négations mitigées, et repoussoit les sarcasmes plus amers qu'embarrassans par des récriminations plus fines que méchantes : très intéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance étoit si facile, elle Pexaminoit souvent d'un œil observateur; puis, essayant de le fléchir en l'intéressant, elle l'accabloit de politesses et d'attentions, prétextoit une forte migraine, traînoit languissamment les doux accens de sa voix presque éteinte, et de ses regards supplians sollicitoit sa grâce, qu'elle ne pouvoit obtenir.
Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et moi, dans une mortelle anxiété.
Le Comte.
Je vous disois, Monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honoroit, la semaine passée, d'une attention toute particulière...
La Marquise, tout bas.
Quelle fatuité ! (Haut.) Encore une bonne fortune ! la matière est si usée !
Le Comte.
Non, Madame : une infidélité subite, avec des circonstances nouvelles qui vous amuseront... La Marquise.
Point du tout, Monsieur, je vous assure.
Le Marquis.
Bon ! les femmes disent toujours qu'une histoire galante les ennuie! Rosambert , conte -nous la tienne.
Le Comte.
Cette dame étoit au bal..., je ne sais plus quel jour... (A la marquise.) Madame, aidez-moi donc, vous y étiez aussi...
La Marquise, vivement.
Le jour, Monsieur? hé! qu'importe le jour? Pensez-vous d'ailleurs que j'aie remarqué?... Le Marquis.
Passons, passons, le jour n'y fait rien.
Hé bien, j'allai à ce bal avec un de mes amis, qui s'étoit déguisé le plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.
Le Marquis.
Que personne ne reconnut ! il étoit bien habile celui-là! Quel habit avoit-il donc?
La Marquise , très vivement.
Un habit de caractère, apparemment?
Le Comte.
Un habit de caractère!... Mais, non... [En regardant la marquise.) Cependant je le veux bien, si vous le voulez : un habit de caractère, soit. Personne ne le reconnut; personne, excepté la dame en question, qui devina que c'étoit un fort beau garçon.
[Ici la marquise sonna un domestique, le retint quelque temps sous différens prétextes : le marquis, impatienté, le renvoya; le comte reprit.)
La dame, charmée de sa découverte... Mais je ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connoît.
Le Marquis, riant.
Cela se peut : d'abord, j'en connois beaucoup; mais cela ne fait rien, continue.
La Marquise.
Monsieur le comte, on donnoit hier une pièce nouvelle.
Oui, Madame ; mais permettez-moi de finir mon histoire.
La Marquise.
Point du tout : je veux savoir ce que vous pensez de la pièce.
Le Comte.
Permettez, Madame...
Le Marquis.
Eh! Madame, laissez-le donc nous raconter!...
Le Comte.
Pour abréger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup à la dame; que ma présence ne tarda pas à la gêner, et le moyen qu'elle imagina pour se débarrasser de moi...
La Marquise.
C'est un roman que cette histoire-là.
Le Comte.
Un roman, Madame! Ah! tout à l'heure, si l'on m'y force, je convaincrai les plus incrédules. Le moyen qu'elle imagina fut de me détacher une jeune comtesse, son intime amie, femme très adroite, très obligeante, qui s'empara de moi tellement...
Le Marquis.
Comment! on t'a donc bien joué?
Le Comte.
Pas mal, pas mal, mais beaucoup moins que le mari, qui arriva...
Le Marquis.
Il y a un mari !... Tant mieux !... J'aime beaucoup les aventures où figurent des maris comme j'en connois tant! Hé bien! le mari arriva... Qu'avez-vous donc, Madame?
La Marquise.
Un mal de tête affreux!... Je suis au supplice... (Au comte.) Monsieur, remettez de grâce à un autre jour le récit de cette aventure. Le Marquis.
Eh! non, conte, conte donc : cela la dissipera.
Le Comte.
Oui, je finis en deux mots.
MIle Duportail, au marquis tout bas.
M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.
Le Marquis.
Je sais bien, je sais bien; mais cette histoire est drôle : il y a un mari, je parie qu'on l'a attrapé comme un sot.
Le Comte, sans écouter la marquise qui veut
lui parler.
Le marquis arriva, et ce qu'il y eut d'étonnant, c'est qu'en voyant la figure douce, fine, agréable, fraîche, du jeune homme si joliment déguisé, le mari crut que c'étoit une femme...
Le Marquis.
Bon!... oh! celui-là est excellent! oh! l'on ne m'auroit pas attrapé comme cela, moi; je me connois trop bien en physionomie.
Mlle Duportail.
Mais cela est incroyable!
Vie du Chevalier de Faublas. I. i i
La Marquise.
Impossible! M. de Rosambert nous fait des contes... qu'il devroit bien finir, car je me sens fort incommodée.
Le Comte.
Il le crut si bien qu'il lui prodigua les complimens, les petits soins, et même il en vint jusqu'à lui prendre la main et à la lui serrer doucement... (au marquis) tenez, à peu près comme vous faites à présent à ma cousine.
( Le marquis étonné quitta promptement ma main, qu'il tenoit en effet. )
« Il l'a fait exprès, me dit-il : je crois qu'il voudroit que la marquise s'aperçût de notre intelligence. — Qu'il est jaloux! qu'il est méchant et menteur!... lui répliquai-je;... comme un avocat. » (Le comte, toujours sourd aux instances que la marquise avoit eu le temps de renouveler, reprit : )
Tandis que le bon mari, d'un côté, épuisoit les lieux communs de la vieille galanterie, et pressoit la main chérie,... la dame, non moins vive, mais plus heureuse...
La Marquise.
Eh ! Monsieur, quelles femmes avez-vous donc connues?... Vous nous peignez celle-là sous des couleurs... Ne se peut-il pas que, trompée, comme son mari, par les apparences...
Le Comte.
Cela eût été très possible; mais je crois que •cela n'étoit pas. Au reste, vous allez en juger vous-même, écoutez jusqu'au bout.
La Marquise.
Monsieur, s'il faut absolument que vous racontiez cette histoire, je vous prie au moins de songer que vous devez quelques ménagemens ( en regardant Mllc Duportail) à certaines personnes qui vous ■écoutent.
Le Marquis.
Rosambert, Madame a raison; gaze un peu cela, à cause de cette enfant ( en montrant Mlle Duportail).
Le Comte.
Oui... oui!... La dame fort émue...
La Marquise.
Monsieur, de grâce, abrégez des détails qui ne .sont pas honnêtes.
Mlle Duportail, d'un ton fort brusque.
Il est minuit, Monsieur.
Le Comte, fort doucement.
Je le sais bien, Mademoiselle, et, si cette conversation vous ennuie, je ne dirai qu'un mot... pour l'achever.
Le Marquis, à M[k Duportail.
Il est très piqué contre vous. Les amitiés que vous me faites!... Il est jaloux comme un tigre!
La Marquise.
Monsieur le comte, à propos, pendant que j'y pense, avez-vous obtenu du ministre?...
Le Comte.
Oui, Madame, j'ai obtenu tout ce que je voulois; mais laissez-moi...
Le Marquis.
Ah ! ah ! qu'est-ce que tu sollicitois donc?
Le Comte.
Une petite pension de dix mille livres pour le jeune vicomte de G..., mon parent; il y a déjà plusieurs jours... Pour revenir à mon aventure... Le Marquis.
Oui, oui, revenons-y.
La Marquise.
Il doit être bien content de vous, le vicomte?
Le Comte.
La dame fort émue...
La Marquise.
Monsieur le comte, répondez-moi donc.
Le Comte.
Oui, Madame, il est très content... La dame fort émue...
La Marquise.
Et son cher oncle le commandeur?
Le Comte.
En est fort aise aussi, Madame; mais vous vous intéressez prodigieusement...
La Marquise.
Oui, tout ce qui regarde mes amis me touche sensiblement; et cette affaire me tourmentoit à cause de vous : si vous m'en aviez parlé plus tôt,
j'aurois pu vous y servir
Le Comte.
Madame, je suis très sensible...; mais permettezmoi...
La Marquise.
A-t-il en effet rendu quelque service à l'État, le vicomte ?
Le Comte, en riant.
Oui, Madame; sans lui, le duc de *** n'avoit pas d'héritier, la maison s'éteignoit.
La Marquise.
Mais, si l'on récompense aussi magnifiquement tous ceux qui servent l'État de cette manière, je ne m'étonne plus de l'embarras où est le trésor royal. Très bien, Madame. Cependant permettez...
La Marquise.
Enfin, n'importe; si jamais pareille occasion se présente, employez-moi, ou bien nous nous brouillerons mortellement.
Le Comte.
Madame, je vous rends grâce... Permettez qu'enfin je reprenne le récit de mon aventure.
La Marquise.
Oh! si vous vous adressiez à d'autres, je ne vous le pardonnerois pas, je vous en avertis. Le Marquis.
Allons, voilà qui est dit : laissez-le donc finir son histoire.
Le Comte.
La dame, fort émue, prodiguoit au jeune Adonis...
La Marquise.
Quelle migraine j'ai !
Le Comte.
Prodiguoit au jeune Adonis...
La Marquise, tirant le marquis à part et lui
parlant à mi-voix :
Monsieur, je vous le répète, il n'est pas décent de conter devant cette enfant...
Le Marquis.
Bon! bon! elle en sait plus qu'on ne croit! La petite personne est futée, allez! je me connois en physionomie!
Le Comte.
Monsieur le marquis, je ne pourrai jamais finir ce récit, on m'interrompt à tout moment; mais je vais rentrer chez moi, et demain matin je vous enverrai tous les détails par écrit.
La Marquise.
Bonne plaisanterie!
Le Comte, au marquis.
Non, je vous l'enverrai, parole d'honneur, et je mettrai les lettres initiales de chaque nom,... à moins qu'on ne me laisse finir ce soir. Le Marquis.
Eh bien! allons donc, finis.
La Marquise.
A la bonne heure, finissez; mais songez...
Le Comte.
La dame, fort émue, prodiguoit au jeune Adonis les confidences flatteuses, les doux propos, les petits baisers tendres... C'étoit vraiment une scène à voir. On ne peut la peindre;... mais on pourroit la jouer... Tenez, jouons-la.
Le Marquis.
Tu badines!
La Marquise.
Quelle folie !
Mlle Duportail.
Quelle idée !
Le Comte.
Jouons-la : Madame sera la dame en question ; moi, je suis le pauvre amant bafoué... Ah ! c'est qu'il nous manquera une comtesse!... (A la marquise.) Mais madame a des talens précieux, elle peut bien remplir à la fois deux rôles difficiles. La Marquise, avec une colère contrainte. Monsieur...
Je vous demande pardon, Madame, ce n'est qu'une supposition.
Le Marquis.
Mais sans doute; il ne faut pas que cela vous fâche.
La Marquise, d'une voix éteinte et les larmes
aux yeux.
Il s'agit bien des rôles qu'on m'offre, Monsieur;.., mais c'est qu'il est bien cruel que je me plaigne depuis une heure d'être fort mal, sans qu'on daigne y faire la moindre attention. (Au comte, en tremblant.) Peut-on, Monsieur, sans vous offenser, vous observer qu'il est tard et que j'ai besoin de repos?
Le Comte , un peu touché.
Je serois désolé de vous importuner, Madame.
La Marquise.
Vous ne m'importunez pas, Monsieur; mais je vous répète que je suis malade, et fort malade. Le Marquis.
Eh mais, comment ferons-nous? où couchera Mlle Duportail ?
La Marquise, vivement.
En vérité ! Monsieur, il semble qu'il n'y ait pas un appartement dans cet hôtel ! »
Effrayé de la tournure que l'entretien venoit de prendre, je m'approchai du comte. « Charmante
enfant, me dit-il tout bas, laissez-moi: tout ce que vous me direz ne vaut pas ce que je suis curieux de savoir au juste, et ce que je vais apprendre tout à l'heure.
Le Marquis.
Il y a des appartemens, Madame; mais cette enfant n'aura-t-elte pas peur toute seule? Le Comte, avec vivacité.
Pas plus que la dernière fois.
Le Marquis, brusquement, en montrant la marquise. Mais la dernière fois elle a couché avec madame !
Le Comte.
Ah!
La Marquise, troublée, balbutie.
Elle a couché dans mon appartement,... et moi...
Le Marquis.
Elle a couché dans votre lit, avec vous. Je le sais bien, puisque j'ai moi-même fermé les rideaux; ne vous en souvenez-vous pas?
(La marquise confondue ne répondit pas, le marquis continua en affectant de parler bas :) Ne vous souvenez-vous pas que je suis venu dans la nuit?...
(La marquise porta la main à son front, jeta un
cri de douleur, et s'évanouit.) Je n'ai jamais pu découvrir si cet évanouissement étoit bien naturel; mais je sais que, dès que le marquis nous eut quittés pour aller dans son
appartement chercher lui-même une eau qu'il disoit souveraine en pareil cas, la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et la Dutour, accourues pour la secourir, leur ordonna de nous laisser; et que, s'adressant au comte : « Monsieur, lui dit-elle, avez-vous donc juré de me perdre? — Non, Madame, j'ai voulu m'instruire de quelques détails que j'ignorois, vous prouver qu'on ne me joue pas impunément, et vous forcer de convenir que, si je suis capable de me venger... — De vous venger? interrompit-elle; et de quoi? — Je sais pourtant, continua-t-il, maître de mon ressentiment, ne pas porter la vengeance trop loin. Maintenant, Madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais vous affliger tous deux : vous vous étiez promis une nuit heureuse, heureuse autant que celle d'avanthier; mais vous, Monsieur, vous m'avez trop peu ménagé pour que je m'intéresse au succès de vos projets galans; et vous, Madame, vous n'espérez pas, sans doute, que, ministre complaisant de vos plaisirs, je puisse voir comme un mari... — Moi, Monsieur ! s'écria-t-elle, je n'espère rien de vous, mais je croyois aussi n'en avoir rien à craindre; et, quelle que soit ma conduite, d'où vous viendroit donc, je vous en supplie, le droit que vous vous attribuez de l'éclairer? » Rosambert ne répondit à
cette question que par un sourire amer. « Que , ministre complaisant de vos plaisirs, poursuivit-il, je puisse voir comme un mari... chargez-vous de choisir l'épithète... je puisse voir M. de Faublas passer dans vos bras en ma présence même! — M. de Faublas dans mes bras ! — Ou Mlle Duportail dans votre lit : n'est-ce pas la même chose ? Eh mais, Madame, je croyois que là-dessus nous étions d'accord. Croyez-moi, le temps est cher, ne le perdons pas à disputer plus longtemps sur les mots, composons. Que cette charmante enfant m'accorde l'honneur de l'accompagner; que je la reconduise chez son père tout à l'heure, à cette condition je me tais. »
Le marquis entra, tenant un flacon. « Je suis très sensible à vos soins, lui dit la marquise; mais vous voyez que je suis un peu moins mal : je voudrois être tout à fait bien , afin de pouvoir garder Mlle Duportail. — Comment? s'écria le marquis. — Je suis toujours fort incommodée, il est impossible que cette chère enfant passe la nuit chez moi. — Eh bien, Madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à l'heure, un appartement dans cet hôtel? — Oui, Monsieur, mais vous m'avez fait une objection à laquelle je me rends : cette enfant auroit peur. D'ailleurs la laisser ainsi toute seule..., je ne le souffrirai pas. — Elle ne sera pas seule, Madame; sa femme de
chambre est ici. — Sa femme de chambre,... sa femme de chambre!... Eh bien! Monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle sa fille couche ici. — Qui vous l'a dit, Madame? — Monsieur le comte vient de m'annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportail l'a prié de passer ici pour lui ramener sa fille. — Pourquoi donc ne nous as-tu pas dit cela tout de suite, toi? — Mais, répondit Rosambert en riant, c'est que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper. — M. Duportail envoie chercher sa fille! reprit le marquis; croit-il qu'elle est mal ici ? pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission ? il nous doit une visite et des remerciemens : quand il seroit venu lui-même!... Je le verrai; je veux savoir quelles raisons... Je le verrai. »
Je fis une profonde révérence à la marquise : elle se leva et vint à moi pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi. « Madame, vous êtes si incommodée ! ne vous dérangez pas » ; et, la prenant doucement par le bras, il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air galant, et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif M1Ie Duportail et la Dutour s'éloigner dans la voiture du comte.
Au détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher d'arrêter. « Je connois
ce visage-là, me dit-il en regardant ma prétendue femme de chambre, je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de la promener jusque-là. » La Dutour descendit sans répliquer un seul mot, et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu'il avoit trop abusé de l'embarras de ma position, et qu'il ne pouvoit se dispenser de m'accorder une prompte satisfaction. « Je ne vois ce soir que Mlle Duportail, me répondit-il : demain, si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon, je dirai librement à mon ami ce que je pense de sa conduite, et, s'il est raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si mécontent de la mienne. » Cependant nous arrivâmes à la porte de l'hôtel; ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit : il m'apprit que le baron avoit attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'étoit couché qu'après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il seroit jour, me chercher au bal ou chez le marquis de B
Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné
d'avoir pu la passer tout entière sans m'occuper de ma Sophie; et, comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres; j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il eût été, et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m'avoit condamné.
J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit avec beaucoup de douceur : « Faublas, vous n'êtes plus un enfant, je vous laisse une honnête liberté, j'espère que vous n'en abuserez pas. J'espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel; songez que je suis père, et que, si mon fils m'aime, il doit craindre de m'inquiéter. »
Je me hâtai de me rendre chez M. de Rosambert, qui déjà m'attendoit. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant, et, sans me laisser le temps de dire un seul mot, il se jeta à mon col. « Que je vous embrasse, mon cher Faublas! votre aventure est délicieuse; plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse. » Je l'interrompis brusquement : « Je ne suis pas venu pour recevoir vos complimens... » Le comte me pria d'un ton plus sérieux
de m'asseoir. « Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous reverrois dans les mêmes dispositions! Allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est moi qu'on sacrifie, c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez? Je ne punis que par une inquiétude momentanée les galantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de MIle Duportail? je vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous l'avantage de six années d'expérience; je sais très bien qu'à seize ans on ne connoît que sa maîtresse et son épée; mais à vingtdeux un homme du monde ne se bat plus pour une femme. »
Je donnai quelques signes d'étonnement qu'il remarqua. « Croyez-vous au véritable amour? ajouta-t-il aussitôt; c'est encore une des illusions de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce d'ailleurs que votre aventure? une bonne fortune, et rien de plus : et d'une histoire comique nous ferions une tragédie ! nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là! Chevalier, gardez votre courage pour une occasion plus importante; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il est trop vrai que
le fatal concours des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d'un ami : puisse l'honneur, l'inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!... Mon cher Faublas, j'avois à peu près votre âge quand la marquise de Rosambert, dont je suis le fils unique, achevoit sa trente-troisième année; elle étoit si fraîche encore qu'on ne lui eût pas donné plus de vingt-cinq ans : dans le monde on l'appeloit ma sœur aînée. Avec les agrémens de la jeunesse, elle avoit conservé ses goûts, elle aimoit les assemblées nombreuses et les plaisirs bruyans. Une nuit que je l'avois conduite au bal de l'Opéra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la marquise, qui venoit d'ôter son masque : déjà l'insolent inconnu l'avoit suppliée d'excuser sa méprise, et se perdoit dans la foule. Je le joignis, je l'obligeai de se démasquer : je reconnus le jeune Saint- Clair, Saint-Clair compagnon de mon enfance, et de tous mes amis le plus cher. « Je ne croyois pas que ce fût la marquise de Rosambert. » Voilà tout ce qu'il me dit. C'étoit beaucoup, sans doute... Hélas! un murmure général nous fit comprendre que ce n'étoit pas assez, l'honneur vouloit du sang : nous nous battîmes. Saint-Clair succomba, je tombai sans connoissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines une horrible fièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans
mon délire affreux je ne voyois que Saint-Clair; sa plaie saignoit sous mes yeux, les convulsions de la mort agitoient ses membres tremblans; et cependant il me regardoit d'un air attendri, d'une voix éteinte il m'adressoit de touchans adieux ; dans ses derniers momens, il ne paroissoit sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venoit de l'immoler. Longtemps cette atfreuse image me poursuivit, longtemps on trembla pour ma vie; enfin la nature, secondée des efforts de l'art, opéra ma guérison ; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. Le temps, qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais, jamais le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de ma mémoire... Chevalier, je ne me verrois qu'avec peine obligé de me battre avec un inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre... Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçoit, mon cher Faublas, je vous le jure, votre victoire ne seroit ni pénible ni glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas le plus malheureux. »
Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. « Déjeunons » , me dit-il, et, reprenant sa première gaieté : « Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez mille remerciemens. — Je vous dois...? — Sans doute : n'est-ce pas Vie du Chevalier de Faublas. I. 1 3
moi qui vous ai fait connoître la marquise ? Il est vrai que je ne prévoyois pas le malin tour qu'on me joueroit : j'aurois pu pressentir une infidélité; mais deviner qu'elle auroit lieu si promptement, avec des circonstances si singulières! (Il se mit à rire.) Oh ! mais plus j'y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure ! et puis vous entrez dans le monde par la belle porte! La marquise est jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bienvenue à la cour, intrigante en diable; elle jouit d'un crédit immense et sert ses amis chaudement. » Je témoignai au comte que je n'emploierois jamais de tels moyens pour aller à la fortune. « Et vous avez tort, me répondit-il : combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par là! Mais laissons cela; ne me donnerez-vous pas quelques détails sur cette nuit joyeuse, de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain? »
Je ne me fis pas presser. « Ah ! la rusée marquise ! s'écria le comte après m' avoir entendu. Ah! la fine dame! comme elle a filé son bonheur! et son honnête époux, le cher marquis, le plus doux, le plus crédule, le plus complaisant des commodes maris dont la France abonde! en vérité, il me feroit croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout exprès pour servir à
l'amusement de leur prochain. Mais sa femme! sa femme!... — Est très aimable. — Je le sais bien, je le savois même avant vous, et nous nous serions coupé la gorge à cause d'elle ! Ah ! — Je conviens, Rosambert, que nous aurions mal fait. — Très mal; et puis c'est qu'une telle incartade auroit été d'un exemple fort dangereux. — Comment ? — Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle le monde, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule d'intérêts qui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci qui est l'amant de celle-là, tel est aujourd'hui sacrifié qui demain vous immole : les hommes sont entreprenans, ils attaquent sans cesse; les femmes sont foibles, elles cèdent toujours : il résulte de là que le célibat devient un état fort doux, que le joug du mariage paroît moins insupportable; la jeunesse s'amuse, l'État se peuple, et tout le monde est content. Eh bien ! si la jalousie alloit répandre aujourd'hui son noir poison, si les maris qu'on attrape s'armoient pour réparer l'honneur de leurs fragiles moitiés, si les amans qu'on délaisse s'égorgeoient pour se disputer un cœur volage, vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendroient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seroient tout à coup veuves ! que de beaux enfans réputés légitimes pleure-
BIBLIOTHECA Ottavian»»"
joo UNE ANNEE DE LA VIE
roient leurs pères! que de charmans bâtards végéteroient abandonnés ! La génération présente passeroit après avoir fait, mais avant d'avoir élevé sa postérité. — Quel tableau vous faites, Rosambert! Vous peignez la galanterie; mais l'amour tendre et respectueux... — N'existe plus; il ennuyoit les femmes, les femmes l'ont tué. — ■ Vous n'estimez donc guère les femmes? — Moi ! je les aime... comme elles veulent être aimées. — Ah! lui répliquai-je avec la plus grande vivacité, je vous pardonne vos blasphèmes, vous ne connoissez pas ma Sophie. » Il me demanda l'explication de ces derniers mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui, surtout dans sa naissance, accompagne le véritable amour.
Cependant nous déjeunions comme on dîne; le vin de Champagne n'étoit pas épargné, et l'on sait que Bacchus est le père de la gaieté. Il me parut que le comte, s'il estimoit peu les femmes, les aimoit beaucoup et se plaisoit à parler d'elles. Plein du système qu'il soutenoit, il l'appuyoit du scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert m'embarrassoit sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnoit, je répondois toujours qu'une exception, loin de détruire la règle, la prouvoit. « Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus de ce
sexe tant honoré porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie naturelle, de cette pudeur innée que vous lui supposez? » Il se leva avec vivacité, et, riant de toutes ses forces : a Parbleu! tenez,... vous n'avez pas disposé de votre journée,... venez avec moi, venez... Je vais de ce pas vous présenter à une belle dame... Nous en trouverons chez elle beaucoup d'autres,... elles sont jolies, vous serez le maître de les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira. »
Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs cavaliers de la maîtresse du logis, le ton leste dont le comte la traitoit, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fît soupçonner que j'étois engagé dans une partie de filles. J'en demeurai convaincu quand la brave dame, de qui le comte paroissoit très connu, et qui vouloit, disoit-elle poliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les curiosités de sa maison. M. de Rosambert prenoit la peine de m'expliquer tout lui-même. « Voilà, me dit-il, le cabinet de bains; c'est ici que se blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau très astringente dont le grand mérite est de réparer toute
espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement, et vont ensuite, la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse un honneur tout neuf. A côté, remarquez l'essence à l'usage des monstres; elle produit un effet tout contraire : aussi ne s'en sert-on jamais. Hélas ! il est passé, le temps des miniatures, et dans tout Paris, je gage, on ne trouveroit plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanche, si celle que vous voyez en ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le prétend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation. Vous verrez accourir chez le docteur Guibert de Préval une foule de clercs de procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés : c'est le fameux spécifique.
« Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette. Celui-ci n'a rien de remarquable. Passons.
« C'est ici la salle de bal : on n'y danse pas, mais on s'y déguise. Vous prenez cela pour une armoire, c'est une porte de communication; elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire, elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas
DU CHEVALIER DE FAUBLAS io3
sous la bure, et reçoit les vigoureux embrassemens d'un rustre grossier déguisé en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti qu'on le prend pour un rustre. Ainsi Ton se rend mutuellement service, et, comme personne ne se reconnoît, on n'a d'obligation à personne.
« Maintenant entrons dans l'infirmerie : que le mot ne vous alarme pas! Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses, considérez ces peintures obscènes : elles furent mises ici pour allumer l'imagination de ces vieux débauchés que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt parfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen seroit trop violent pour le beau sexe : aussi lui a-t-on réservé ces pastilles; elles sont tellement irritantes qu'une femme qui en a mangé prend d'abord ce qu'on appelle la rage d'amour; au reste, on ne les emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises froides par tempérament et vertueuses de bonne foi : nos honnêtes femmes qui ont du monde et de l'éducation ne résistent jamais assez pour qu'on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.
«Venez, venez, approchez-vous : parmi les plantes curieuses du Jardin du Roi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci? c'est cela que bien des pauvres filles ont appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas
à combien de dévotes madame en a fourni. Cette dernière pièce se nomme le Salon de Vulcain : il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil, une malheureuse qu'on y jette s'y trouve renversée sur le dos, ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement : on la viole sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémissez, Faublas, et pour cette fois vous avez raison : je suis jeune, ardent, libertin, peu scrupuleux si vous voulez; mais, en vérité, je crois que je ne pourrois jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauteuil-là. »
Le comte ajouta : « Si nous étions venus plus tôt, on nous auroit donné deux petites bourgeoises ; mais, faute de mieux, voyons le sérail. » C'étoit ainsi qu'il appeloit la salle où se trouvoient rassemblées beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous en briguant l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.
« En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dîner que j'ai demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle un bout de conversation; à table nous formerons la partie carrée. » Né curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que je m'étois choisie; il me parut important de savoir quelle différence il y avoit entre une belle mar-
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quise et une laide courtisane. Le sujet étoit peu digne de mon attention : la recherche m'amusa d'abord uniquement par les objets de comparaison qu'elle m'offrit; insensiblement j'y pris feu, et machinalement je songeai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvoit aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions; et, ne me laissant pas le temps de réfléchir davantage, elle m'invita à tenter l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrière expérimentée vit qu'il n'y auroit pas entre nous la plus légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec attention : ot Tant mieux, dit-elle, ç'auroit été dommage! » Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très clair que présentoient ces mots : « Ç'auroit été dommage! » Je n'examinai pas ce que Rosambert deviendroit, je m'enfuis de cette infâme maison en jurant que je n'y retournerois de ma vie.
Le comte étoit chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venoit savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avoit singulièrement diverti tous ceux qui s'y trouvoient. « Quoi! Rosambert! cette fille médit : « Ç'auroit « été dommage! » et vous appelez ma terreur une terreur panique! — Oh! cela est différent; la
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nymphe a un peu tronqué l'aventure,... elle se gardoit bien de nous apprendre... Le ç'auroit été dommage! change entièrement l'histoire... Il est d'un bon genre, le ç'auroit été dommage1.... Eh bien, Faublas, cette femme qui vous félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitoit à courir, l'estimez-vous ? — Vous me faites là une plaisante question, Rosamberl; eh! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe en général? — Vous esquivez, mon ami : vous êtes donc incorrigible? Eh bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais me coucher. — Comment! vous coucher? d'où venezvous donc? — Que voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le commandeur de " \ le petit chevalier de M..., l'abbé de D... : nous avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela étoit délicieux! mais je vais me coucher. »
J'étois à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M. Duportail m'attendoit à dîner. Il ajouta : «Vous passerez ensemble toute la soirée; je soupe dans ce quartier-là, j'irai vous prendre chez lui, je vous ramènerai. »
Je me hâtai de sortir, car j'étois pressé de voir ma jolie cousine. Elle vint au parloir avec ma sœur. « Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde; vous allez au bal, vous y passez les nuits,
vous y avez fait la connoissance d'une fort jolie dame! — Et qui vousadit tout cela? — M. Person, qui n'a pas de secrets pour nous. » Sophie baissoit les yeux et gardoit le silence. Ma sœur continua ainsi : « Dites-nous donc quelle est cette dame;... et un bal masqué, cela doit être beau! — Fort ennuyeux, je vous assure; et, quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup moins,... oh! beaucoup moins que ma jolie cousine. » Sophie, toujours muette, toujours les yeux baissés, ne paroissoit occupée que de quelques breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont son front s'étoit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intéresser moins. « Vous avez du chagrin, ma jolie cousine? — Répondez donc, Mademoiselle, lui dit sa vieille gouvernante. — Non, Monsieur; mais c'est que,... c'est que j'ai mal dormi cette nuit. — Oui, dit encore la vieille, cela est vrai : mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas dormir... C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt très bien; moi qui vous parle, j'ai connu M1Ie..., tenez, Mlle Storch... Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous êtes trop jeune. Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé... M"e Storch... »
La vieille avoit ainsi commencé son histoire, et,
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si je ne voulois pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en écouter tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur ce qu'elle avoit; elle répondit qu'elle se sentoit fort incommodée : sa voix trembloit. «Voilà comme vous faites toujours, répliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler à personne. Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment. — Mon frère, vous permettez que je suive ma bonne amie? — Oui, ma chère Adélaïde, oui... Ayez bien soin d'elle! » Sophie, en me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard douloureux qui pénétra dans mon cœur pour y éveiller le remords.
Il étoit temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui avoir renouvelé mes remercîmens, je lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avoit conduits ensuite. « Je suis bien aise, me ditil, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me paroîtêtre un petit maître dans la force du terme, ait au moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami, souvenezvous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle
qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille! Quant aux femmes, il paroît, en effet, que le comte ne les estime point; si ce n'est que par air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu ; croyezen mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies : si l'on rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là : il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le cœur délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses, des épouses sages, d'excellentes mères de famille : il y en a, mon ami, qui verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans; j'en ai connu
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qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune, bien imprudente... Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut qu'un événement imprévu pour la détruire : promettez-moi de ne plus retourner chez Mme de B... » J'hésitois, M. Duportail me pressa, d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes; il m'avoit rappelé ma Sophie; je finis par promettre tout ce qu'il voulut.
« Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans à vous révéler; quand vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande confiance par une inviolable discrétion. »
on histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune. Il est ordinairement très commode, mais quelquefois aussi très dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se perd dans la nuit des temps, je devrois occuper dans mon pays les premières charges de l'État, et je me vois condamné à languir à jamais sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom de Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi ! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptrices; peutêtre me consolerois-je, si je n'avois perdu que cela ; mais, mon jeune ami, je pleure une épouse adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie. Quel courage assez endurci pourrois-je opposer à de pareilles douleurs?
Mon père, Lovzinski, encore plus distingué par ses vertus que par son rang, jouissoit à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du
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prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnoit à l'éducation de mes deux sœurs l'attention d'un père tendre; il s'occupoit surtout de la mienne avec le zèle d'un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison dont j'étois l'unique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen qui ne désiroit rien tant que de laisser à l'État un successeur digne de lui.
Je faisois mes exercices à Varsovie ; là se distinguoit entre nous, par les qualités les plus aimables, le jeune M. de P... Aux charmes d'une figure à la fois douce et noble, il joignoit les agrémens d'un esprit heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu'il déployoit dans nos jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paroissoit vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanité de ses mœurs, la douceur de son caractère, fixoient l'attention, commandoient l'estime, et lerendoient cher à cette brillante jeunesse qui partageoit nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. de P..., ce seroit me louer beaucoup; quoi qu'il en soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.
Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement cet âge où l'on ignore et l'ambition qui sacrifie tout
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aux idées de fortune et de gloire dont elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs innocens et de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M. de P..., je n'entreprenois rien dont je ne l'instruisisse d'abord; ses conseils régloient ma conduite, les miens déterminoient ses résolutions, et, par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avoit point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P..., forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous les temps, ce vif attachement qui avoit fait le bonheur de notre adolescence; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne l'altéreroient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur l'absence de mon ami ! D'abord il me sembla que rien ne pouvoit me dédommager de sa perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs, ne me touchoient que foiblement. Je sentis qu'il ne me restoit, pour chasser l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes Vie du Chevalier de Faublas. I. i 5
loisirs de quelque travail utile; j'appris la langue françoise, déjà répandue dans toute l'Europe ; je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monumens du génie, et j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avoient pu se distinguer à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellens écrivains justement immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie, je me formai surtout à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et quedes hommes moins humains que vaillans ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à ces études aussi difficiles qu'approfondies; enfin, elles m'occupèrent uniquement. M. de P..., qui m'écrivoit souvent, nerecevoit plus que des réponses courtes et rares; notre correspondance languissoit négligée, lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.
Mon père étoit depuis longtemps lié très étroitement avec le comte Pulauski. Connu par l'austérité de ses mœurs rigides, fameux par l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski, à la fois grand capitaine et brave soldat, avoit signalé dans plus d'une rencontre son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la lecture des anciens, il avoit puisé dans leur histoire les grandes leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un dévouement absolu.
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Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnoissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pays, il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.
Lodoïska! qu'elle étoit belle ! que je l'aimai ! son nom chéri est toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon cœur.
Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes études, l'amitié fut entièrement oubliée, je consacrai tous mes momens à Lodoïska. Mon père et le sien n'avoient pu longtemps ignorer mon amour; ils ne m'en parloient pas, ils l'approuvoient donc? Cette idée me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m'entraînoit, je pris mes mesures de manière que je voyois presque tous les jours Lodoïska ou chez elle , ou chez mes sœurs qu'elle aimoit beaucoup. Deux années se passèrent ainsi.
Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart, et me dit : « Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avoit d'abord justifiées; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui... (Il vit que j'allois l'interrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? Crois-tu m'ap-
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prendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avois besoin d'être chaque jour témoin de tes transports pour sentir combien ma Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffit pas que des foiblesses soient légitimes pour être excusées ; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour même, ne seroit, comme toutes les viles passions, que méprisable ou dangereux, s'il n'offroit aux cœurs généreux un motif de plus qui les excitât puissamment à l'honneur. Écoute : notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin ; sa santé, chaque jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos voisins; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions; ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne; déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer leur insolente audace; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et surtout, à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui. »
Je n'hésitai pas un moment : mon père approuva mes résolutions; mais il ne parut consentir qu'avec
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peine à mon départ précipité. Il me tint longtemps pressé contre son sein, une tendre sollicitude étoit peinte dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux ; le trouble de son cœur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appeloit une foiblesse. « Sèche tes pleurs, me ditil, ou garde-les pour Lodoïska; ce n'est qu'à de foibles amans qui se séparent pour six mois qu'il appartient d'en répandre. » Il instruisit sa fille, en ma présence même, et de mon départ et des motifs qui me déterminoient. Lodoïska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant, et m'assura d'une voix tremblante que ses vœux hâteroient mon retour, et que son bonheur étoit dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels dangers pouvoisje craindre? Je partis; mais, dans le cours de cette campagne, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté; les ennemis, aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentes ; nous nous bornâmes à les suivre et à les observer; ils nous rencontroient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et notre petite
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armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara. Je revenois à Varsovie, plein d'impatience et de joie, je crovois que l'hymen et l'amour alloient me donner Lodoïska... Hélas! je n'avois plus de père ! J'appris, en entrant dans la capitale, que, la veille même, Lovzinski étoit mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères! je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j'arrosai de mes pleurs.
« Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros citoyen, qui l'auroit utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. Épuisé par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze jours à vivre, et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet, le plus beau, sans doute, est d'assister aux états où tu vas le représenter; c'est là qu'il doit revivre en toi, c'est là qu'il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un
courage tranquille et déployant une activité pénétrante, découvrent les projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur suffrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considèrent que le bien de leur pays ; que l'or et les promesses ne peuvent séduire ; que les prières ne sauroient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voilà les vertus qui distinguoient ton père; voilà l'héritage vraiment précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos états s'assemblent pour l'élection d'un roi est l'époque certaine à laquelle se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens, plus occupés de leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé ; ses ennemis conspirent sa ruine, ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner les horreurs d'une guerre civile ! Mais cette extrémité, quelque affreuse qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire; je me flatte qu'au moins ce ne sera qu'une crise violente, après
laquelle cet État régénéré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski; les foibles intérêts de l'amour doivent tous disparoître devant des intérêts plus sacrés : je ne puis te donner ma fille dans ces momens de deuil, où la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoïska. »
Pulauski ne parla pas en vain; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avois désormais à remplir ; mais les soins importans dont je m'occupois n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir, la tristesse de mes sœurs, leur amitié compatissante, les caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent sur mon cœur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoïska vivement touchée de ma perte irréparable, aussi affligée que moi des événemens cruels qui différoient notre union; et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.
Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu'elle devoit s'ouvrir, à l'instant où j'allois m'y rendre, un inconnu se présente dans mon palais et demande à me parler sans témoins. Dès que mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes bras et m'embrasse tendrement. C'étoit M. de P...; dix
années écoulées depuis notre séparation ne l'avoient pas tellement changé que je ne pusse le reconnoître ; je lui témoignai la surprise et la joie que me causoit son retour inattendu. «Vous serez bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant et vais me rendre à l'assemblée des états ; est-ce trop présumer de votre amitié que de compter sur votre voix? — Sur ma voix ! et pour qui ? — Pour moi, mon ami. » Il vit mon étonnement. « Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite dans ma fortune et me permet de nourrir de si hautes espérances; qu'il vous suffise maintenant de savoir que du moins mon ambition est justifiée par le plus grand nombre des suffrages et qu'en vain deux foibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. Lovzinski, poursuivitil en m'embrassant encore, si vous n'étiez pas mon ami, si je vous estimois moins, peut-être m'efforcerois-je de vous éblouir par de grandes promesses, peut-être vous montrerois-je quelle faveur vous attend, que d'honorables distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi, depuis plusieurs années notre Pologne af-
foiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent; et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendroit l'infaillible suite. Sans doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage : en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui rendroit notre perte inévitable et vous vous assurez un allié puissant, que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de mes droits que pour conserver nos droits les plus précieux ; je ne veux monter sur un trône chancelant que pour l'affermir par une saine politique; je n'altère enfin la constitution de cet État que pour sauver l'État entier. »
Nous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P... Il obtint en effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince C... : on ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.
Quand nous en sortîmes, M. de P... revint à
moi; il m'invita à le suivre dans le palais que des émissaires secrets lui avoient déjà préparé dans la capitale ' . Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures : alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable; alors j'instruisis M. de P... de mes liaisons intimes avec Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par une confiance plus grande; il m'apprit quels événemens avoient préparé sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai convaincu qu'il étoit moins occupé du désir de s'élever que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.
Ainsi disposé, je volai chez mon futur beaupère, que je brûlois de ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenoit à grands pas dans l'appartement de sa fille, qui paroissoit aussi agitée que lui. « Le voilà, dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paroître, le voilà, dit-il, cet homme que j'estimois et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié. » Je voulus répondre, il poursuivit : « Vous avez été lié dès l'enfance avec M. de P..., une faction puissante le porte sur le trône, vous le saviez, vous saviez ses des-
i . La diète pour l'élection des rois de Pologne se tient à une demi-lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre côté de la Vistule, près du village de Vola.
seins; ce matin, à la diète, vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me trompe impunément? » Je le priai de m'entendre; il se contraignit pour garder un silence farouche; je lui appris comment M. de P..., que j'avois négligé depuis longtemps, m'avoit surpris par son retour imprévu. Lodoïska paroissoit charmée d'entendre ma justification. « On ne m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski; mais, n'importe, continuez. » Je lui rendis compte du court entretien que j'avois eu avec M. de P... avant de me rendre à l'assemblée des états. « Et voilà vos projets! s'écria-t-il. M. de P... ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski l'approuve ! et l'on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot! Moi, je verrois, sous le nom d'un Polonois, les Russes commander dans nos provinces ! Les Russes ! répéta-t-il avec fureur, ils régneroient dans mon pays! (Il vint à moi avec la plus grande impétuosité. ) Perfide ! tu m'as trompé, et tu trahis ta patrie ! Sors de ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher. »
Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même : dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée ; plus prompt que l'éclair, Pulauski
lira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue se précipita sur moi : « Lovzinski, qu'allez-vous faire ? » Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée; mais je sentis qu'un seul instant venoit de m'enlever Lodoïska pour toujours. Elle m'avoit quitté pour se jeter dans les bras de son père ; le cruel vit ma douleur amère, et se plut à l'augmenter. « Va ! traître, me dit-il, va ! tu la vois pour la dernière fois. »
Je retournai chez moi désespéré ; les noms odieux que Pulauski m'avoit prodigués revenoient sans cesse à ma pensée; les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P... me paroissoient si étroitement liés que je ne concevois pas comment je pouvois trahir mes concitoyens en servant mon ami; cependant il falloit l'abandonner, ou renoncer à Lodoïska : que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette cruelle incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski, sans savoir encore à quoi je pourrois me déterminer.
Un domestique, resté seul dans le palais, me dit que son maître étoit parti au commencement de la nuit avec Lodoïska, après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique où Pulauski étoit allé. « Je l'ignore absolument, me répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est
qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui venoit de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille. Lodoïska pleuroit, son père furieux l'accabloit d'injures, lui donnoit sa malédiction, et je l'entendis qui lui disoit - « Qui peut « aimer un traître peut l'être aussi : ingrate, je « vais vous conduire dans une maison sûre, où « vous serez désormais à l'abri de la séduction. »
Pouvois-je encore douter de mon malheur ? J'appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidèles; je lui ordonnai de placer autour du palais de Pulauski des espions vigilans qui pussent me rendre compte de tout ce qui s'y seroit passé, de faire suivre Pulauski partout s'il rentroit avant moi dans la capitale ; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa poursuite.
Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai : ce fut inutilement. Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.
Il étoit nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands étoient illuminés, un peuple
immense remplissent les rues; j'entendis les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques, tout m'annonça que la Pologne avoit un roi.
Boleslas m'attendoitavec impatience. « Pulauski, me dit-il, est revenu seul dès le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à la diète, où, malgré ses efforts, l'ascendant de la Russie s'est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue ce matin, M. de P... réunissoit presque toutes les voix, il alloit être élu; Pulauski a prononcé le fatal veto : à l'instant vingt sabres ont été tirés. Le fier palatin de..., que Pulauski avoit peu ménagé dans l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont volé à la défense de leur ami; mais tous leurs efforts n'auroient pu le sauver, si M. de P... lui-même ne s'étoit rangé parmi eux, en criant qu'il immoleroit de sa main celui qui oseroit approcher. Les assaillants se sont retirés ; cependant Pulauski perdoit son sang et ses forces ; il s'est évanoui, on l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P... l'ont sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt repris connoissance. Les chirurgiens, appelés pour voir sa blessure, ont dé-
claré qu'elle n'étoit pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentît de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il étoit à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques mécontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite. »
On ne pouvoit guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami étoit sur le trône; mais ma réconciliation avec Pulauski paroissoit désormais impossible, et vraisemblablement j'avois perdu Lodoïska pour toujours. Je connoissois assez son père pour craindre qu'il ne prît des résolutions extrêmes; le présent m'effrayoit, je n'osois porter mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avoit détaché à la poursuite de Pulauski revint le quatrième jour; il l'avoit suivi jusqu'à quinze lieues de la capitale : là, Zaremba, voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avoit conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avoient surpris mon courrier et l'avoient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avoit forcé d'avouer à qui il appartenoit. « Je te renverrai à
Lovzinski, lui avoit-il dit, annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance. » A ces mots, on avoit bandé les yeux à mon courrier, il ne pouvoit dire où on i'avoit conduit et enfermé; mais au bout de trois jours on l'étoit venu chercher : on avoit encore pris la précaution de lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures ; enfin la voiture s'étoit arrêtée, on l'en avoit fait descendre. A peine il mettoit pied à terre que ses gardes s'étoient éloignés au grand galop; il avoit détaché son bandeau et s'étoit retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on I'avoit arrêLé.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de Pulauski m'effrayoient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska qui restoit en son pouvoir : il pouvoit, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extrémités; je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain j'instruisis mes sœurs de mon dessein, et je quittai la capitale : le seul Boleslas m'accompagnoit; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne; je vis alors que l'événement ne justifioit que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes répandus dans nos provinces commettoient mille Vie du Chevalier de Faublas. I. 1 7
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exactions clans les villes et désoloient les campagnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir retrouver Lodoïska, vivement touché des malheurs de ma patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allois retourner à Varsovie pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portoient dans ses Etats, lorsqu'une rencontre, qui sembloit devoir être pour moi très fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.
Les Turcs venoient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du Budziac et de la Crimée faisoient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvois alors. Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avois très imprudemment négligé décharger mes pistolets; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse et de bonheur que bientôt deux d'entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupoit le troisième, le quatrième me combattoit avec vigueur; il me fît à la cuisse une légère blessure, et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avois renversé le dernier me dit en mauvais polonois : « Un aussi brave homme que toi doit être généreux; je te demande la vie; ami, au lieu de m'achever,
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secours-moi; crois-moi, viens m'aider à me relever, bande ma plaie. » Il demandoit quartier d'un ton si noble et si nouveau que je ne balançai pas : je descendis de cheval; Boleslas et moi nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie. « Tu fais bien, brave homme, me disoit leTartare, tu fais bien. » Comme il parloit, nous vîmes s'élever autour de nous un nuage de poussière; plus de trois cents Tartares accouroient à nous ventre à terre. « Ne crains rien, me dit celui que j'avois épargné, je suis le chef de cette troupe. » Effectivement, d'un signe il arrêta ses soldats près de me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. « Brave homme, me dit encore leur capitaine, n'avois-je pas raison de te dire que tu faisois bien? tu m'as laissé la vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et même un voleur. Écoute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon métier, tu as fait ton devoir en m'étrillant bien : je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons-nous. » Il ajouta : « Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit ; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrois te répondre d'eux. Tu vois ce château sur la hauteur adroite, il appartient à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche : va lui
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demander un asile, dis-lui que tu as blessé Titsikan, que Titsikan te poursuit. Il me connoît de nom : je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées; au reste, compte que, pendant que tu seras chez lui, sa maison sera respectée; garde-toi surtout d'en sortir avant trois jours et d'y rester plus de huit : adieu. »
Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étoient des ordres; je dis à Boleslas : « Gagnons promptement ce château qu'il nous a montré; aussi bien je connois ce Dourlinskidenom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui; il n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan : toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère et ne me découvre pas. »
Nous arrivâmes aux fossés du château; les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions : je répondis que nous venions pour parler à leur maître de la part de Pulauski; que des brigands nous avoient attaqués et nous poursuivoient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes; on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourroit nous donner audience. On nous
demnnda nos armes que nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma blessure, les chairs étoient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fûmes conduits ensuite dans une chambre basse, où deux mauvais lits venoient d'être préparés; on nous y laissa sans lumière, et l'on nous y enferma.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Titsikan ne m'avoit fait qu'une légère blessure, mais celle de mon cœur étoit si profonde! Au point du jour je m'impatientai dans ma prison; je voulus ouvrir les volets, ils étoient fermés 5 clef. Je les secoue vigoureusement , les ferrures sautent, je vois un fort beau parc; la fenêtre étoit basse, je m'élance, et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied d'une tour dont je considérai quelque temps l'architecture antique. Je restois là plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds : je crus qu'elle s'étoit détachée de la couverture de ce vieux bâtiment, et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à l'autre bout du banc. Quelques instans après, une seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquiétude, j'examinai la tour attentivement. J'aperçus, àvingtcinq ou trente pieds de hauteur, une étroite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on m'avoit jetées;
sur la première, je déchiffrai ces mots tracés avec du plâtre : Lovzinski, c'est donc vous! vous vivez! et sur la seconde, ceux-ci : Délivrez-moi, sauvez Lodoïska.
Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figurer combien de sentimens divers m'agitèrent à la fois; mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras, ne sauroient s'exprimer. J'examinois la prison de Lodoïska, je cherchois comment je pourrois l'en tirer; elle m'envoya encore une tuile; je lus : A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes; demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre; éloignez-vous.
Je retournai à ma chambre, j'appelai Boleslas, qui m'aida à rentrer par la fenêtre; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettoit fin à mes courses et redoubloit mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? comment nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? le moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens, dans un château fortifié?
Et, en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables, pouvois-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court délai que Titsikan m'avoit laissé? Titsikan ne m'avoit-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours, et de
n'y pas demeurer plus de huit? Sortir de ce château avant le troisième jour ou après le huitième, n'étoitce pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chère Lodoïska de sa prison pour la livrer à des brigands, être à jamais séparé d'elle par l'esclavage ou parla mort, cela étoit horrible à penser. Mais pourquoi étoit-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre qu'elle m'avoit promise m'en instruiroit sans doute. Il falloit nous procurer du papier; je chargeai Boleslas de ce soin, et moi, je me préparai à soutenir devant Dourlinski le rôle délicat d'un émissaire de Pulauski.
Il étoit grand jour quand on vint nous mettre en liberté; on nous dit que Dourlinski pouvoit et vouloit nous voir. Nous nous présentâmes avec assurance; nous vîmes un homme de soixante ans à peu près, dont l'abord étoit brusque et les manières repoussantes. Il nous demanda qui nous étions. « Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski; mon maître m'a chargé pour vous d'une commission secrète, mon frère m'a accompagné pour un autre objet; je dois, pour m' expliquer, être seul, je ne dois ne parler qu'à vous seul. — Eh bien, répondit Dourlinski, que ton frère s'en aille; et vous aussi, allez-vous-en, dit-il à ses gens; quant à celui-ci (il montra celui qui étoit son confident), tu trouveras bon qu'il reste, tu peux tout diredevant lui. — Pulauski m'envoie... — Je le vois
bien qu'il t'envoie. — Pour vous demander... — Quoi ? — (Je pris courage.) Pour vous demander des nouvelles de sa fille. — Des nouvelles de sa fille! Pulauski t'a dit... — Oui, mon maître m'a dit que Lodoïska éloit ici. » Je m'aperçus que Dourlinski pâlissoit; il regarda son confident, et me fixa longtemps en silence. « Tu m'étonnes, reprit-il enfin; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton maître soit bien imprudent. — Pas plus que vous, Seigneur; n'avez-vous pas aussi un confident ? Les grands seroient bien à plaindre s'ils ne pouvoient donner leur confiance à personne. Pulauski m'a chargé de vous dire que Lovzinski avoit déjà parcouru une grande partie de la Pologne, et que sans doute il visiteroit vos cantons. — S'il ose venir ici, me répondit-il aussitôt avec la plus grande vivacité, je lui garde un logement qu'il occupera longtemps : le connois-tu ce Lovzinski? — Je l'ai vu souvent chez mon maître à Varsovie. — On le dit bel homme? — Il est bien fait et de ma taille à peu près. — Sa figure? — Est prévenante; c'est un... — C'est un insolent, interrompit-il avec colère; si jamais il tombe en mes mains! — Seigneur, on assure qu'il est brave. — Lui! je parie qu'il ne sait que séduire des filles! Si jamais il tombe en mes mains! (Je me contins; il ajouta d'un ton plus calme :) Il y a bien longtemps quePulauski ne m'a écrit, où est-il à présent? — Seigneur, j'ai des
ordres précis de ne pas répondre à cette questionlà : tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il a, pour cacher sa retraite et pour n'écrire à personne, de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer lui-même. »
Dourlinski parut très étonné; je crus même remarquer quelques signes de frayeur ; il regarda son confident, qui sembloit aussi embarrassé que lui. «Tu dis que Pulauski viendra bientôt?... — Oui, Seigneur, sous quinzaine au plus tard. » 11 regarda encore son confident; et puis, affectant tout à coup autant de sang-froid qu'il avoil montré d'embarras : « Retourne à ton maître, je suis fâché de n'avoir que de mauvaises nouvelles à lui donner ; tu lui diras que Lodoïska n'est plus ici. » Je fus à mon tour fort surpris. « Quoi ! Seigneur, Lodoïska... — N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski que j'estime, je me suis chargé, quoiqu'avec répugnance, du soin de garder sa fille dans mon château : personne que moi et lui (il me montra son confident) ne savoit qu'elle y fût. Il y a environ un mois, nous allâmes, comme à l'ordinaire, lui porter des vivres pour ss journée, il n'y avoit plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a fait; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est échappée; je n'ai pas entendu parler d'elle depuis; elle sera sans doute allée rejoindre Lovzinski à Varsovie, si pour-
iS
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tant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur la route. » Mon étonnement devint extrême : comment concilier ce que j'avois vu dans le jardin avec ce que Dourlinski me disoit? Il y avoit là quelque mystère que j'étois bien impatient d'approfondir; cependant je me gardai bien de faire paroître le moindre doute. « Seigneur, voilà des nouvelles bien tristes pour mon maître ! — Sans doute, mais ce n'est pas ma faute. — Seigneur, j'ai une grâce à vous demander. — Voyons. — Les Tartares dévastent les environs de votre château; ils nous ont attaqués, nous leur avons échappé comme par miracle; ne nous accorderez-vous pas, à mon frère et à moi, la permission de nous reposer ici seulement deux jours? — Seulement deux jours? j'y consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à son confident. • — Au rez-de-chaussée, répondit celui-ci, dans une chambre basse... — Qui donne sur mes jardins? interrompit Dourlinski avec inquiétude. — Les volets ferment à clef, répondit l'autre. — N'importe, il faut les mettre ailleurs. » Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua : « Cela n'est pas possible; mais... » Il lui dit le reste à l'oreille. « A la bonne heure, répondit le maître, et qu'on le fasse à l'instant » ; et, s' adressant à moi : « Ton frère et toi, vous vous en irez après-demain ; avant de partir tu me parleras, je te donnerai une lettre pour Pulauski. »
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J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, où il déjeunoit : il me remit une petite bouteille pleine d'encre, plusieurs plumes et quelques feuilles de papier qu'il s'étoit procurées sans peine. Je brûlois d'envie d'écrire à Lodoïska ; l'embarras étoit de trouver un lieu commode, où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avoit déjà prévenu Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre où nous avions passé la nuit que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagème qui me réussit parfaitement. Les gens de Dourlinski buvoient avec mon prétendu frère , ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J'avalai de bonne grâce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort mauvais vin : bientôt mes jambes chancelèrent, ma langue s'embarrassa, je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que déraisonnables ; en un mot, je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-même en fut la dupe. Il trembloit que, dans ce moment où je paroissois disposé à tout dire, mon secret ne m'échappât. « Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n'a pas la tête forte aujourd'hui, c'est peutêtre un effet de sa blessure; ne le faisons plus ni parler ni boire; je crains que cela ne l'incommode; et même, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le porter sur son lit. — Sur le sien? non, cela ne se peut pas, répondit l'un d'eux, mais je
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prêterai volontiers ma chambre. » On me prit, on m'entraîna, on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une chaise formoient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis. C'étoit là tout ce que je voulois; dès que je fus seul, j'écrivis à Lodoïska une lettre de plusieurs pages. Je commençois par me justifier pleinement des crimes que Pulauski m'avoit supposés; je lui racontai ensuite tout ce qui m'étoit arrivé depuis le moment de notre séparation jusqu'à celui où j'avois été reçu chez Dourlinski; je lui détaillois l'entretien que je venois d'avoir avec celui-ci, je finissois par l'assurer de l'amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui jurois que, dès qu'elle m'auroit donné sur son sort les éclaircissemens nécessaires, je m'exposerois à tout pour finir son horrible esclavage.
Dès que ma lettre fut fermée, je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Étoit-ce bien Lodoïska qui m'avoit jeté ces tuiles dans le jardin ? Pulauski auroit-il eu Tinjustice de punir sa fille d'un amour que luimême avoit approuvé? Auroit-il eu l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison? et, quand même la haine qu'il m'avoit jurée l'auroit aveuglé à ce point, comment Dourlinski avoit-il pu se résoudre à servir ainsi sa vengeance? Mais, d'un autre côté, depuis trois mois je ne portois, pour me dé-
guiser mieux, que des habits grossiers; les fatigues d'un long voyage et mes chagrins m'avoient beaucoup changé ; quelle autre qu'une amante avoit pu reconnoître Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? n'avois-je pas vu d'ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile? Dourlinski lui-même n'avouoit-il pas que Lodoïska avoit été chez lui prisonnière? Il ajoutoit, il est vrai, qu'elle s'étoit échappée; mais cela étoit-il croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m' avoit vouée à moi, sans me connoître? Pourquoi cet air d'inquiétude, quand on lui avoit dit que les émissaires de Pulauski occupoient une chambre qui donnoit sur le jardin? Pourquoi surtout cet air d'effroi, quand je lui avois annoncé la prochaine arrivée de mon prétendu maître? Tout cela étoit bien fait pour me donner de terribles inquiétudes, j'entrevoyois des choses affreuses que je ne pouvois expliquer. Depuis deux heures je me faisois sans cesse de nouvelles questions, auxquelles j'étois fort embarrassé de répondre, lorsqu'enfin Boleslas vint voir si son frère avoit recouvré la raison. Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avoit été feinte; nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la journée. Quelle soirée, mon cherFaublas! aucune de ma vie ne me parut si longue, pas même celles qui la suivirent.
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Enfin, l'on nous conduisit dans notre chambre, où l'on nous enferma, comme la veille, sans nous laisser de lumière; il fallut encore attendre près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre ; je me préparois à sauter dans le jardin, mon embarras fut égal à mon désespoir quand je me vis retenu par des barreaux. « Voilà, dis-je à Boleslas, ce que le maudit confident de Dourlinski lui disoit à l'oreille ; voilà ce qu'approuvoit le maître odieux, quand il répondit : A la bonne heure, et qu'on le fasse à l'instant ; voilà ce qu'ils ont exécuté dans la journée; c'est pour cela que l'entrée de cette chambre nous a été interdite. — Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas, car ils n'ont pas aperçu que ce volet avoit été forcé. — Eh! qu'ils l'aient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe? Cette grille fatale renverse toutes mes espérances, elle assure l'esclavage de Lodoïska, elle assure ma mort.
— Oui, sans doute, elle assure ta mort »,me cria-t-on en ouvrant ma porte. Dourlinski, précédé de quelques hommes armés et suivi de quelques autres qui portoient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main. «Traître, me dit-il en me lançant des regards où sa fureur étoit peinte, j'ai tout entendu, je saurai qui tu es, tu me diras ton
DU CHEVALIER DE FAUBLAS i43
nom, ton prétendu frère le dira; tremble ! je suis de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable ! Qu'on le fouille», dit-il à ses gens; ils se précipitèrent sur moi, j'étois sans armes, je fis une résistance inutile. Ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avois préparée pour Lodoïska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes d'impatience : il y étoit peu ménagé. « Lovzinski, me dit-il avec une rage étouffée, je mérite déjà toute ta haine, bientôt je la mériterai davantage; en attendant tu resteras avec ton digne confident dans cette chambre que tu aimes. » A ces mots il sortit, on ferma la porte à double tour; il posa une sentinelle en dehors et une autre vis-à-vis des fenêtres, dans le jardin.
Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étoient à leur comble, ceux de Lodoïska m'affectoient bien plus vivement : l'infortunée ! quelle devoit être son inquiétude! elle attendoit Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnoit! Mais non, Lodoïska me connoissoit trop bien, elle ne me soupçonneroit pas d'une aussi lâche perfidie. Lodoïska! elle jugeroit son amant d'après elle! Elle sentiroit que Lovzinski partageoit son sort, puisqu'il ne la secouroit pas... hélas ! et la certitude de mon malheur augmenteroit encore le sien !
Telles furent dans le premier moment mes ré-
flexions cruelles; on me laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le lendemain on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pour notre journée. A la qualité des alimens qu'on nous fournissoit, Boleslas jugea qu'on ne chercheroit pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportoit son sort plus courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il alloit faire. Je ne voulois point manger, il me pressoit vainement ; l'existence étoit devenue pour moi un insupportable fardeau. «Ah ! vivez, me dit-il enfin en versant un torrent de larmes, vivez ! si ce n'est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoïska. » Ces mots firent sur moi la plus vive impression, ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon cœur, j'embrassai mon serviteur fidèle. « O mon ami, m'écriai-je avec transport, ô mon véritable ami! je t'ai perdu, et tes maux me touchent plus que les miens! donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je vivrai pour toi : veuille le juste Ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang ! tu verras que ton maître n'est pas un ingrat. » Nous nous embrassâmes encore. Ah ! mon cher Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souffre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation!
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Il y avoit douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre, on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portois depuis plus de dix ans; je dis a Boleslas : « Cette bague me fut donnée par M. de P..., lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends-la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs, Boleslas, il te récompensera, il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami. »
On me conduisit à l'appartement de Dourlinski; dès que la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie; j'approchai, c'étoit Lodoïska! Dieu! que je la trouvai changée!... mais qu'elle étoit belle encore ! « Barbare! » dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. « Ah ! mon cher Lovzinski, sais-tu ce que l'infâme me propose? sais-tu à quel prix il m'offre ta liberté? — Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux : te voilà bien sûre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens rien, dans trois jours il est mort. » Je voulois- me jeter Vie du Chevalier de Faublas. I. 19
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aux genoux de Lodoïska; mes gardes m'en empêchèrent. « Je vous revois enfin, tous mes maux sont oubliés, Lodoïska, la mort n'a plus rien qui m'épouvante... Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi vengera son ami. — Qu'on l'emmène! s'écria Dourlinski. — Ah! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu. » Je voulois répondre, on m'entraîna, on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avoit cru perdu : je lui racontai comment ma mort n'étoit que différée. La scène dont je venois d'être témoin avoit enfin confirmé mes soupçons : il étoit clair que Pulauski ignoroit les mauvais traitemens que sa fille essuyoit; il étoit clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferoit sa passion à quelque prix que ce fût.
Cependant, des trois jours que Dourlinski avoit laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà s'étoient écoulés, nous étions au milieu de la nuit qui précédoit le troisième; je ne pouvois dormir et me promenois dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier : Aux armes! des hurlemens affreux s'élèvent de toutes parts autour du château, il se fait un grand mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de Dourlinski; il appelle, il en-
courage ses gens; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissemens des mourans. Le bruit, d'abord très grand, semble diminuer; il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire! beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant; bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siffle avec violence, la nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre : les flammes dévoroient le château de Dourlinski, elles gagnoient de tous côtés la chambre où nous étions, et, pour comble d'horreur, des cris perçans partoient de la tour où je savois que Lodoïska étoit enfermée.
ci M. Duportail fut interrompu par le marquis de B..., qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé; il recula deux pas en me voyant. « Ah ! ah ! dit-il en saluant M. Duportail, c'est que vous avez aussi un fils? » puis s'adressant à moi : « Monsieur est apparemment le frère... — De ma sœur, oui, Monsieur. — Eh bien, vous avez une sœur fort aimable, charmante, mais charmante ! — Vous êtes aussi honnête qu'indulgent, interrompit M. Duportail. — Indulgent! oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous, Monsieur... — A moi! aurois-je eu le malheur...? — Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant. — Comment, Monsieur? — Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever Mlle Duportail; la marquise comptoit bien que sa chère fille passeroit la nuit chez elle; point du tout. — J'ai craint, Monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras. — Aucun, aucun, Monsieur; Mlle Duportail est charmante, ma femme raffole