I. La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis
reuses. Tandis qu'il me parloit , un papier tombé presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien : j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre, mais elle étoit injuste : je m'y trouvois bien maltraité , mais à chaque ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le repris donc. Ah! Faublas ! ah! malheureux ! où devois-tu le perdre et le retrouver !
Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les chagrins de son frère, et ses propres agitations , ma chère Adélaïde se sentit fort indisposée.
« Mon père , ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma sœur peut avoir besoin. »
Nous allâmes y descendre dans une auberge : il y avoit à peine un quart d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes :
Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste à la Croisière, Va cependant reprise à Montargis, au milieu de la nuit suivante.
« Venez, mon père, courons! volons... — Votre sœur, me dit-il, est-elle en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille seule et malade? — Vous avez raison... Que je suis moi-même fâché de la quitter!... Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!... permettez-moi de partir sur-le-champ,... que mon domestique seulement m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés... Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes armes et soyez tranquille : je ne m'en servirai ni contre moi ni contre le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre; si je ne le rencontre
pas, ne craignez rien de mon désespoir... L'époux de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification, par des prières; s'il le faut, par des larmes!... Je renonce à tout autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils, dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour sa sœur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père! le chevalier le jure foi de gentilhomme ! )>
M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti. Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme impétueux, que de nouvelles adversités sernbloient devoir éprouver encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience, s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte, je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne laisserois point
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passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.
« Adieu, ma sœur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te laisser dans l'état où je te vois... Mon père, vous aurez la bonté de m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»
Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près de quatre-vingts lieues faites en moins de trentesix heures ; de deux nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du cœur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela devoit avoir épuisé mes forces : aussi je n'en trouvois plus que dans mon courage et dans mes espérances.
Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude; mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici, malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois maudit refusa d'avancer, et, Vordonnance à la main, il me fit voir que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite.
Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je prenois des informations : le maître de poste me disoit bien qu'en effet un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés : cet homme, ne pouvant m' apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit aller à pied : je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue... Hélas! et je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie !
Triste et désolé, mais ne pouvant renoncera mon dernier espoir, je m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi, Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul alloit m'y conduire.
« Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie,
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voulez-vous souper? — J'en aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une chambre, de la lumière,... et qu'on me laisse tranquille. »
Tranquille ! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!
Où Tirai-je chercher?... Le moment approche qui va détruire ma dernière espérance... Duportail a trente-six heures d'avance sur moi ; il paroît n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites... Je ne la retrouverai pas.
Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte... Cet impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!... Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne reviendra point,... les heures précieuses s'envolent... Je ne la retrouverai pas.
Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que M^^ de B... se fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de ses secours tout-puissans. Il faut que ma sœur tombe malade au moment oii le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à
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jamais passé, le temps des succès. La' fortune jadis prévenoit mes moindres désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans desseins : moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.
De la pitié générale ! Oui, je suis en effet le plus infortuné des hommes... Je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille atrocités... Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable? croiroit-elle me devoir ses ressentimens,... ou son mépris, pire que sa haine ?... Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et m'accable.
Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard et le sort lui déclarent une guerre cruelle... M"^-e de B..., qu'ils accusent tous, M^e de B..., que poursuit leur implacable inimitié, ^qu'a-t-elle fait de si répréhensible?... Elle m'a trop aimé. Voilà le crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on
veut que je lui souhaite une mort prématurée î Quelle barbarie!... Leur jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse : car elle m'adore et je la chéris... La comtecse ! elle est enceinte, la comtesse! O mon enfant!... Mon enfant? Hélas!... non, jamais. Jamais mon père ne l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera ses caresses , il ne portera pas le nom de Faublas!... et sa naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!... Mais celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, respectez-la ! c'est mon amante légitime ! c'est mon épouse idolâtrée! c'est ma Sophie!... En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà son propre père, ils ordonnent le parricide!... Je vois l'absence et la calomnie creuser une tombe!... Je vois ma femme y descendre à quinze ans,... et je reconnois mes destins : la plus chère victime devoit être immolée la première !
Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur, l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes celles qui m'auront aimé!... Malheureux! vengeons leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas par le mien,... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort... Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes :
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sauvons-les, en séparant leurs destinées de la mienne!... Du moins je ne périrai pas tout entier. Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier ! jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, ni personne 1 II restera de moi, pour tout le monde, le souvenir de mon dévouement... Cependant les époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceuxlà, les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?... Ah! qu'une fois, une fois seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de leur commisération, ils se disent : «Ce généreux jeune homme, il mourut pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de vivre pour son bonheur? » Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, mes mânes seront consolés.
Mais mon père, qui le consolera?... Mon père! pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces mo-
mens affreux?... Pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache Sophie?... Duportail, tu me la rendras!... tu me la rendras, ou ton sang... Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches !... C'est à toi de mourir!
Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous déchirez un cœur fait pour les passions douces!... Vainement je voudrois me dérober à vos fureurs... Poursuivi d'affreuses pensées,... environné de spectres horribles... Sont-ce les remords?... Sont-ce les furies?... Quels transports m'agitent!... Je me sens des forces extraordinaires ! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir !... Je puis m'ensevelir sous ses débris ! Je le puis ! je le veux ! . . . Malheureux! que vas-tu faire?... Arrête!... Éléonore, que tu vas immoler!... et Sophie! Sophie! ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les épargner,... ton père et ta sœur embrassent tes genoux,... ma main tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons-nous... Que j'ai chaud! que j'ai soif! ah! mon Dieu!
La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma tragique fin. Je retombe Vie du Chevalier de Faublas. IV. 27
sur le sinistre passage : Il doit, s'il n attente pas luimême à ses jours, tomber par le fer ennemi ; il doit périr avant le temps! Barbare, tes prédictions sont des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.
Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!... Un désespoir concentré,... l'image du trépas... Pourquoi suis-je seul ici?... Où donc est ma sœur? Qui peut retenir mon père? Que fait la marquise ? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?... Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache encore,... ou pour le forcer à me la rendre?... Mais tous en même temps me délaissent,... toutes les consolations me manquent à la fois... Je n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul, absolument seul dans l'univers!... Eh bien, la mort me reste! La mort est moins affreuse que l'état où je suis.
MON père ! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler, l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni remords, ni terreur : mon heure, peutêtre, étoit venue!
Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se précipite vers moi, qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses, qui j'accable de mes remerciemens ! «Regarde, me dit-elle, tu me donnes volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous les tiens : dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de venir à toi la première ! »
Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'embrassois la plus chérie des trois. Hélas ! non : Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois cette femme presque autant que la mienne jeune,
jolie, sensible et malheureuse: je retrouvois Mn^e de Lignolle !
Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, ma prompte ardeur et ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvois-je encore songer à m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la destruction faisoit déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir tournoit tout entière au profit de l'amour.
Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un même désir entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrois, pour leur justification commune, observer que les lits les plus chers à Morphée ne sont pas les plus agréables à Vénus; mais cette fois je passe condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des événemens ne me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part du ministre et de la victime, une précipitation également condamnable. J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entrée du temple aux profanes.
Nous mourions pour la divinité dont tous les
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feux nous embrasoient, quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je crus reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation toute simple : «Bon Dieu! que vois-je? » Hélas! moi, je ne voyois déjà plus rien; je n'avois pas même la force de faire un mouvement pour essayer de regarder celle qui venoit ainsi déranger deux amans. Soit que les plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans tout mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, soit que la nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de jours accumulées, demeurât trop foible pour supporter le dernier effort de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse, qui, pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus désirable, se trouvoit hors d'état de me secourir.
Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent mes esprits. Un clair de lune favorable me permit de voir dans tous ses détails la situation où j'étois : je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie ne me sembloit douloureuse. On m'avoit ôté les habits de mon sexe, on m'avoit rendu mes habits de femme. J'étois presque couché dans la
voiture, sur le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, M^e de Lignolle, étroitement resserrée, supportoit la plus grande partie de mon corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête appesantie reposoit sur son sein; ses deux mains couvroient mon front glacé ; mon visage, que réchaufîoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque éteinte.
En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des signes certains d'une grande altération, soutenoit mes jambes sur ses genoux, et, se tenant à demi courbé, s'appuyoit légèrement sur les miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes sembloit ne rien coûter à son courage. Il attendoit avec inquiétude, mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payât tous ses soins d'un regard.
« Bonsoir, mon Eléonore!... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher vicomte, généreux Florville, bonsoir. »
Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. « Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui
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nous surpreniez?... — C'étoit moi, interrompil-il avec un profond soupir. — Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit M^^ de Lignolle... Heureusement que monsieur savoit à peu près... Mais n'importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de n'en rien dire à personne, à la marquise de B... surtout; je vous en. conjure : car vous me feriez mourir de chagrin, » Il répondit d'un ton pénétré : « Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable discrétion. — C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit M^^ de Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous habiller : car, enfin, la décence ne me permettoit pas... — Le voilà qui rit! interrompit le vicomte. — Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois il pleure aussi! Mon amant sait pleurer! » Le vicomte se contenta de répondre : « A qui dites-vous cela ? » M'""^ de Lignolle, après un moment de réflexion, m'embrassa tendrement. « Monsieur, me dit-elle, vous riez de ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse, pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens accourus au bruit de votre accident ? Le
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vicomte, en se chargeant de ce soin-là, m'a rendu le plus grand service ; il nous a tous deux secourus en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les importuns se sont promptement retirés; en un clin d'œil vous avez été de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé, plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte... Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'oij va sa prévoyance ! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit muni des habits que maintenant tu portes. »
J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge de la marquise. « Cher vicomte, vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma reconnoissance? — Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez toute espèce d'agitation. — Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette auberge? — Non. — Quoi! mon père et ma sœur, sans y avoir été préparés, vont me voir arriver!... — Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours : nous les ferons avertir demain dès le matin. — Demain!... Où me conduisez-vous donc? »
J'ignore ce qui me fut répondu : je retombai dans ma léthargie.
Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me réveillai.
Je reconnus le château du Gàtinois, l'appartement de Mme de Lignolle, son lit, l'heureux lit où l'amant d'Eléonore avoit dernièrement passé deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont languissoit accablée des peines du cœur et des douleurs du corps! A genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers moi, la tête penchée sur Textrémité de mon traversin, Florville, au désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins digne de pitié : c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en sanglotant : « Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette M^e de B... dont je ne puis entendre le nom ! il l'appelle presque aussi souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que l'amour de Sophie : je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer que lui! Quelle
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femme auiois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon amour d'un amour égal! — Eh ! Madame, il est chez vous, interrompit le vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je Tavois vu plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse?
— Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés , car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui! sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas ; serrons de ce nouveau nœud les liens qui nous unissent; que, dans le cœur de mon ami, la reconnoissance se joigne à l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les... Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrès ! si cette fièvre a des redoublemens ! si, comme tout à l'heure, dans l'accès d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à M"^e de B..., qu'il croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au déses-
poir! Le moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soirée si pénible! une nuit passée dans les plus vives alarmes ! je me sens tout à fait épuisée!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de présence d'esprit que moi ; cependant vous paroissez aussi bien abattu, bien accablé... Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah! vous n'êtes pas injuste! Voyez mon cœur, et jugez. Jugez! prenez pitié d'une foible mortelle!... Si pourtant mes vœux ne sont pas entendus? si Faublas succombe? S'il succom.be, du moins je n'aurai pas sa mort à me reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne maîtresse, la marquise de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de M"ie de B... qui le poursuit, qui le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante femme. « Ta passion dé- '( sordonnée', lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel « avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage ({ vient de me priver du mortel que j'idolâtrois. « Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses ! » Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur
le tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me poignarderai! »
Ainsi , dans sa douleur , Mme Jg LignoUe m'éclairoit sur le danger de mon état : ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire.
Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. « Pourquoi voulez-vous quitter votre ami?disoit la marquise. — Restez là, crioit la comtesse, restez là, m'entendez-vous? — Eléonore! chère amante! je ne veux pas m'en aller. Sois tranquille. — Ah! dit-elle en m'embrassant, tu me reconnois donc?... Reste là, je t'en prie!.,. Va, j'aurai bien soin de toi. Va, tu ne manqueras de rien! » J'adressai la parole à M^^e de B... : « Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie... — Il est encore dans le délire, interrompit M^e de Lignolle. — Au contraire, répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il parle ! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il
voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc! — Mon cher Florville, quelle heure est-il? — Midi. — Midi !... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? avez-vous envoyésavoir des nouvelles de ma sœur?
— Ondevroit déjà être revenu », me répondit-elle. A l'instant même nous entendîmes du bruit dans
le corridor : c'étoit La Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.
Il avoit vu M. de Belcour : ma sœur se portoit beaucoup mieux; mon père viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. « Fort bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de LignoUe de notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?
— Avant deux heures du matin. Madame. — Bon, mon cher, laisse-nous... Écoute donc, La Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement M. Despeisses, qui doit être resté là-bas. »
Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au
COU du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé.
Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à M^'^^ de LignoUe un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé, ce Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet? — Mais vous-même. Monsieur. . . — Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la visite du baron. » La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point ; et je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore M.^^ de LignoUe ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.
Il y eut quelques momens de silence et de calme ; après quoi le vicomte me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les vitres du cabinet oia reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au chevet de mon lit
sa place accoutumée: « Elle dort », me dit-il à mi-voix. Et, d'un air inquiet, il ajouta : « Chevalier, j'ai mille choses à vous dire; mais gardezvous de m'interrorapre, ne vous fatiguez pas ; écoutez seulement. » Ici M^^ de B..., s'étant un instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. « Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort! moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible, celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus! Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, Faublas, désormais vous allez me haïr! — Ne plus vous aimer! — Parlez donc plus bas, interrompitelle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me haïr » , répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter : « Mais non, non, vous seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver coupable, répétezvous, pour ma justification, ce que je vous ai dit dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne
s'en défend point : pour qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment. — O vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et, le dirai-je? d'un am... » Je l'aurois dit; mais la marquise craignit apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole : « D'une amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas, Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez tôt pour vous offrir les soins de l'amitié... » Elle ajouta d'un ton bien triste : « Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous consoloit : une femme plus chérie... — Plus chérie!... n'affirmez pas cela : car, en vérité, je ne sais qu'en penser moimême. — Quoi ! répondit-elle en affectant de prendre le change , vous n'aimez pas M^^ de Lignolle autant que Sophie? — Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni M^e de Lignolle, ni... »
Je crois que j'allois dire : « Ni M"^e de B »
Elle m'en empêcha.
a Mais, Monsieur, ne criez donc pas : faudrat-il vous le redire cent fois?... Faublas, vous réveillerez la comtesse,... vous vous ferez mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois. — Que vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler. — Pour vous consoler? Je n'ai point dit cela... Pour vous secourir. Chevalier... En effet, dès que M^^ de LignoUe vous eut emmené, dès que Rosambert... — A propos, qu'est-il devenu? — Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un ami que j'ai là. — D'un de vos amis, à vous? — A moi. Le chirurgien parloit de risquer le transport à Paris : je n'ai point voulu qu'on fît supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point souffert qu'on le mît à l'auberge : il n'y auroit peut-être pas trouvé tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je désire le plus... — Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites de cette affaire? Etes-vous sûre de la discrétion de tant de gens ?... — Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je me suis servie des Vie du Chevalitr de Faublas. IV. 29
moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai magnifiquement acheté le secret : les promesses et les menaces ont été prodiguées avec l'or. — Ces précautions ne suffisent pas toujours. — Paix donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé... C'est pour cela qu'il m.'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques heures... Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté de Fromonville,... où je croyois arriver avant vous, puisque vous deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup d'avance, et que M^^ de Lignolle aussi me précédoit de quelques postes. A cette nouvelle , j'ai redoublé de vitesse, et, si je n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis avant la comtesse. — Ohl oui, mais elle est arrivée la première; et même, à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avois-je négligé de fermer cette porte? Comment... — Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre
nous question de cette rencontre. — Cependant permettez... — Je ne permets rien. Vous ne parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque... »
La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié.
a Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup d'am... — D'amitié, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,... ne fût-ce qu'un quart d'heure... Je vous en prie,... je le veux. »
Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue, « Quel est donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos pleurs? — Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en soupirant. — Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amer-
2i8 LA FIN DES AMOURS
lume, il est passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets. — Des secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il faudroit , par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le garder. — Commisération ! quel mot ! — C'est celui qui convient. Mes chagrins... — Je m'efforcerai du moins de les consoler. — Et si maintenant, s'écriat-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais ils sont inconsolables!.,. Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voilà donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les persécutions du sort. Insensée que j'étois!... Du moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse : ce courage guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer
sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le cœur un énorme poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut céder : mon ami, laissez-moi pleurer , laissez-moi gémir. »
Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma bouche. Je pris celte main toujours douce et jolie, je la serrai, je la baisai, je la mis sur mon cœur, sur mon cœur vivement ému.
On eût dit que M^^ de Lignolle attendoit ce moment : elle sortit tout à coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni changer de situation. « Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain » , dit la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta : « Qu'y a-t-il donc? — Une palpitation, répondit-il froidement. — Une palpitation!... Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation? — Pas ordinairement, mais dans son état toute agitation peut
î3o LA FIN DES AMOURS
être nuisible. » La comtesse m'adressa la parole : « Mon ami, vous sentiriez-vous plus mal ? — Au contraire, je me sens mieux. — Parce que tu me vois? — Parce que je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin, celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours... — C'est assez, interrompit M"^e cle B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle est payée de ses soins. — Sans doute, je le comprends, s'écria Mnie de Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si bien! »
Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? jevenoisde m'expliquerde manière que tout le monde avoit été content.
Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit : Julien, dépêché vers lui, l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la marquise ne laissa pas de m'alarmer. « Monsieur est un intime ami de M'I^de Brumont,lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son inquiétude et de son étonnement. — Un ami ? » répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre la parole : « Un ami d'enfance. — Monsieur est noble? — Je suis vicomte. — Vicomte de... ? — De Florville. — Ce nom-là est nouveau pour
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 23i
moi. — Peut-on savoir tous les noms? — Sans me vanter, il y en a peu que j'ignore. » Il prit un siège , et, regardant la marquise d'un air dédaigneux, il ajouta : « Mais apparemment que votre famille n'est pas ancienne? — Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du roi. — Ah! ah!... Monsieur, je suis votre très humble serviteur. » Il s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. « Vous paroissez bien jeune? lui dit-il. — Je ne suis point majeur. — Ni prêt à l'être? — Oh! j'y viendrai. — Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder monsieur chez nous? — Par quel hasard? Mais c'est que... c'est que... — Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse. — Eh bien, oui, dites-le, vous, s'écria-t-elle. — Voici le fait, répéta M°i« de B Depuis longtemps, mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire... — Où demeurez-vous donc ? — A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un appartement au château. » M. de Lignolle s'inclina.
Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement : cette femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau, parois-
soit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O •MadamedeB..., comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin tout à fait maîtresse de vous 1 Oh ! comme en un moment vous venez de justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de votre force!
Elle continuoit : « Hier, pourtant, mademoiselle est venue... — Ah! voilà, s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas. »
La marquise reprit : « Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a amené madame la comtesse... — Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous avoit pas
même invitée? — Monsieur, trêve de morale.
répondit-elle, écoutez l'histoire jusqu'à la fin. — Vous concevez, ajouta le vicomte, combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise, nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, com.me vous pensez bien : car il n'y avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence d'esprit... — Beaucoup moins que vous. Monsieur le vicomte, je vous rends justice... — A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... où elle a bien voulu me permettre de l'accompagner. — Pourquoi donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à M™^ de Lignolle. — Pourquoi ?. . . ma foi , demandez à monsieur le vicomte. » Celui-ci répondit aussitôt : « Parce qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de Fontainebleau ici il n'y en a pas sept. »
Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence pendant quelque temps : il paroissoit observer M. de Florville et M^l^ de Brumont. « Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous devez savoir deviner des charades? — Oui, Monsieur, répliqua la
ï34 LA FIN DES AMOURS
marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout disposée. »
Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière : il prit la comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous écoutâmes attentivement,
« Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de compagnie. — Que voulezvous qu'il soit? — Il est son amant. Madame. — Ah! l'excellente idée que vous avez là! — Ne riez pas. Madame, vous savez que je m'y connois. — Je sais que vous le dites. — Et je crois qu'il faut veiller sur M^e de Brumont. — Vraiment, Monsieur? — Il faut y veiller de près. — C'est mon intention. — Ce vicomte est jeune,... a une jolie figure,... ne paroît pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui trouve je ne sais quoi de très distingué,... et je l'ai vu quelque part... Il a tout l'air d'un séducteur, Madame. — Monsieur, j'admire avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure. — Voilà ce que c'est que de connoître le cœur humain. Comtesse!... Je crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune homme- là. — Bon ! — Avant-hier, qu'est-elle devenue? — Elle a passé la journée chez son père. — En êtes-vous sûre? — Oui. — Mais hier, ce dîner à la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au moins. — Je ne sais pas
ce que c'est qu'une partie fine , Monsieur. — Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'étoit une partie fine, allez, je vous le dis. — Expliquez-moi donc... — Je vous l'explique aussi : c'est une partie... une partie à deux. — Nous étions trois. — Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y allant. — Ai-je mal fait? — Vraiment, vous auriez dû auparavant me consulter. — Passons, Monsieur. — Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille. — Voyons! vite! — Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse est tombée malade : donc il aime Mlle de Brumont. — Votre logique est pressante, Monsieur. — Et il faut que son âme soit profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne riez pas. Madame,... ceci est sérieux... Éclairez la conduite de votre demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la quittez pas une minute. — Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la quitter. — Quant à ce jeune homme , je vais le prier poliment de s'en retourner chez lui. — Non pas, Monsieur... — Mais, Madame... — Point de mais! je ne le veux pas. — Tant pis pour vous, Madame : on vous attrape; ces jeunes gens-là
VOUS joueront quelque méchant tour, je vous en avertis. »
Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs remerciemens au vicomte. « Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable. » Il lui répondit : « Crojez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter : vous êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir : s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites. — Vous avez raison; mais quel parti prendre? — Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir. — Ah! je suis bien aise de le voir et de lui parler. — Cependant je prendrai la liberté de vous représenter... — Tenez, Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas venir , je Tenverrois chercher. — En ce cas , trouvez donc [quelque moyen d'écarter M. de Lignolle. »
Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre,
sur le lit de camp du cabinet, la place queM^ede Lignolle y occupoit une heure auparavant.
Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous notre surprise et mes craintes : c'étoit M. de Lignolle, déjà revenu de la chasse! Il crioit : « Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène Mme de Fonrose... Oui, M^ie de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai rencontrée comme je sortois du parc... Quel bonheur! » La comtesse couroit à la porte.
« Un moment, ma chère Eléonore, un moment. Que je te dise. C'est M^^e de Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte. — Pourquoi ? — Parce que... Tiens, mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais ils se sont fort mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va pas parler du vicomte ! — Non, non, sois tranquille \ »
I. Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes dont j'aie été le témoin et l'acteur : il est bien vrai que la situation où j'étois ne me permit pas d'en-
i38 LA FIN DES AMOURS
Le Comte, en entrant.
Où est donc le vicomte?
La Comtesse.
Chut!
Le Comte.
Plaît-il?
La Comtesse.
Taisez-vous.
La Baronne regarde M"^^ de Lignolle d'un air étonné.
Est-ce que je vous dérange, Comtesse?
La Comtesse.
Point du tout.
La Baronne, à Faublas.
Eh bien ! cette chère enfant, comment vat-elle?
Le Comte.
Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre...
Faublas.
J'ai osé me flatter que mon père...
Le Comte.
Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle.
tendre absolument tout ce qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal rôle.
Faublas.
Vous dites, Monsieur?
Le Comte.
Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On n'est pas sauvage à ce point!
La Baronne.
Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires secrètes.
Le Comte.
Quoi! dans ma terre?
La Baronne.
Non, mais dans les environs.
Le Comte.
Ah! chez M. de Florville, peut-être ?
La Comtesse.
Paix donc !
Faublas, vivement à la baronne, qui regarde M'"« de Lignolle d'un air étonné.
Par quel hasard madame la baronne est -elle dans ce pajs-ci?
La Baronne.
La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père avoit le plus pressant besoin de mes services.
Faublas.
Ah oui !... ma chère Adélaïde est-elle mieux?
La Baronne.
Beaucoup mieux.
La Comtesse, à Fauhlas.
Ne parlez pas trop, ménagez-vous.
La Baronne.
Comme une nuit l'a changée !
Le Comte. Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné : toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans! elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester en place; la nuit... Oh! c'étoit bien autre chose la nuit! La Comtesse, en riant.
Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau?
Le Comte, sans Vécouter.
La nuit, elles couchoient dans la même chambre,... et croiriez-vous qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne faisoient que ça... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au pied de la lettre, elles ne faisoient que ça... Je les entendois bien, parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison...
Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en estelle sentie fort incommodée : des migraines , des maux de cœur!
La Baronne.
Des maux de cœur. Comtesse?
La COiMTESSE.
Bon ! ce n'est rien.
La Baronne.
Ah! prenez-y garde!
Le Comte, enchanté.
N'est-il pas vrai qu'il faut, qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle, plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que, si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de Florville...
La Comtesse.
Taisez-vous donc.
Faublas, vivement à la baronne, qui paraît encore très étonnée.
Madame la baronne?
La Baronne.
Eh bien?
Faublas.
Un secret... [Tout bas.) Vous avez passé par Nemours ?
Vie du Chevalier de Faublas. IV. 3i
La Baronne, à mi-voix.
C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de chambre auprès d'Adélaïde.
Le Comte reprend.
Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte...
La Comtesse.
Il ne se taira pas!
La Baronne.
J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit.
Faublas, faisant à la baronne un signe
d'intelligence.
Madame la baronne le connoît, le vicomte?
La Baronne, d'un air fin.
Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!... C'est un joli garçon,... qui a de la tournure,... de l'esprit...
La Comtesse, bas à Faublas.
Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.
Faublas, bas.
C'est qu'elle dissimule; attendez donc.
La Baronne.
Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.
La Comtesse, bas.
Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.
Faublas, bas.
Sans doute.
La Baronne.
Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.
La Comtesse.
Ah!
Le Comte.
C'est...
La Baronne.
Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit : « Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades. » La Comtesse, riant aux éclats.
C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez?
La Baronne regarde la conitesse et le chevalier. Est-ce que je lui en veux?
Faublas lui fait un signe d'intelligence. Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère?
La Baronne, d'un air fin.
Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il a eu de grands torts avec moi.
Faublas, bas à la comtesse.
Vois-tu... [Haut, à la baronne.) Je ne voulois
pas qu'on vous parlât de lui; mais, puisque monsieur le comte...
La Baronne.
Oui, nous ne sommes pas amis; [au comte, après un moment de réflexion) et franchement , voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, car elles me l'avoient proposé.
Faublas, à mi-voix, à labaronne.
A merveille !
La Comtesse, du même ton.
Ceci n'est pas maladroit ! je vous remercie.
Le Comte , à la baronne, en se promenant dans l'appartement.
Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comm.e vous. [A la comtesse.) Mais où est-il donc?
La Comtesse.
Il dort.
Le Comte, regardant à travers les vitres du cabinet. Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp : il s'y est jeté tout habillé.
Ne le verrai-je pas?
Le Comte.
Si vous le voulez voir, entrez...
Faublas, avec impétuosité.
N'entrez pas !... il est excédé de fatigue, il repose.
La Baronne, un peu étonnée.
Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal.
Faublas, avec une tranquillité feinte.
Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la nuit!
La Baronne, observant le chevalier.
Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous faire de la peine?
Faublas , d'une voix altérée.
Il n'est pas question de moi... Mais si vous le réveillez, si...
La Baronne.
Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le
mal.
Faublas, embarrassé.
Voilà tout le mal! voilà tout le mal!... c'en est un grand.
La Baronne.
Mademoiselle!.., vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que vous craignez si fort qu'on ne dérange. {Elle se lève.) La Comtesse, d'un air malin.
A quoi bon? vous le connoissez très bien.
La Baronne.
Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé
depuis que je ne l'ai vu. (Elle approche du cabinet.) Faublas, bas à la comtesse.
Arrêtez-la donc.
La Comtesse, bas.
Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le plaisir de le regarder ; où est l'inconvénient?
Faublas.
Ne connoissez-vous pas la baronne ? elle va faire une scène.
La Comtesse.
Eh bien, attends, je vais lui parler. [Elle court à M'"^ de Fonrose.) Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir ; mais ne l'éveillez point , car il doit être las.
Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection raisonnable à faire , et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La marquise est donc en sûreté?... Non,... hélas!.,, non, cette précaution ne la sauvera pas : Mnie de Lignolle vient de donner à M^^^ de Fonrose un passe-partout.
Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces
mots . « Oui , cette figure est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;... oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela même... Eh bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop incroyable! Eveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je vais... vous donner la main. »
Ce fut le bras qu'elle lui donna , car M'"^- de B..,, dormant tout debout, se soutenoit à peine.
Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un état de vie : les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués d'un nuage épais ; l'oreille entend , mais elle ne recueille que la moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale. C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que
j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il manque une âme.
Telle parut M^'^^ de B... lorsque, soutenue ou plutôt traînée par M'"'^ de Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions.
La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait. Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?... Sa bouche murmure quelques mots sans suite , et, fatigués d'un premier effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles entr'ouvrent : M^^ de B... peut de nouveau considérer le fantôme femelle dont la présence l'étonné. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de ses sens ; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre et d'attaquer M^^ de B... que de l'intimider et de l'abattre : ce fut elle qui commença le combat; ce fut M'^^ de Fonrose qui reçut le premier coup.
La Marquise.
Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis. Madame la baronne, enchanté de vous voir.
La Baronne.
Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère.
La Marquise.
Madame est si modeste!
La Baronne.
Monsieur est si poli !
La Comtesse, h la baronne.
Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois priée... Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui fissiez une scène chez moi.
La Baronne, en riant.
Grondez-moi, je vous le conseille!
Cependant la m.arquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire, sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout bas la lui donner, la baronne me prévint.
La Baronne, se jetant entre la marquise et Faublas.
Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela vous dérange? Allons donc. Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus manégé!
La Marquise.
Madame va me le faire croire! personne mieux
25o LA FIN DES AMOURS
qu'elle ne s'y connoît, son suffrage en vaut mille; sa longue expérience...
La Baronne, d'une voix altérée.
Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?
La Marquise, jouant l'intérêt.
Ah ! pardon, j'ai blessé madame.
La Baronne.
Blessé! point du tout.
La Marquise, d'un ton railleur.
Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la défense. Ah! que je suis fâché !
La Baronne.
Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. [A Faublas.) Belle demoiselle , vous ne dites rien ?
Faublas. J'écoute, je souffre, et j'attends.
La Comtesse, vivement.
Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci.
Le Comte.
Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle : ce que je vois, c'est que votre âme à tous est affectée.
La Baronne, à la comtesse et à Faublas. Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. [En montrant le vicomte.) 5e
DU CHEVALIER DE FAUBLAS 25i
suis persuadée que monsieur voudra bien le finir tout à l'heure, en nous disant adieu.
Le Comte.
Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune personne?
La Comtesse.
Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai les plus grandes obligations !
La Baronne, en riant.
Les plus grandes obligations!
La Comtesse, très étourd'iment.
Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (Elle s'arrête.)
Le Comte, avec curiosité.
Eh bien? tout Montargis?
Faublas, vivement.
C'est tout Fontainebleau que madame veut dire.
La Comtesse, embarrassée.
Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau.. .
La Marquise, à la comtesse.
Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service.
La Comtesse, bas à la baronne.
Qu'il a d'esprit!
La Baronne.
Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire, m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance : je veux vous débarrasser de monsieur.
La Comtesse.
Voilà un entêtement!...
La Baronne.
Ne vous fâchez pas. Tenez^ je m'en rapporte au vicomte; lui-même conviendra...
La Comtesse.
Madame, votre conduite est étrange, inexcusable ! et monsieur vous eût-il fait cinquante infidélités...
La Baronne, riant.
Des infidélités, lui?
La Comtesse.
Certainement.
La Baronne.
Des infidélités, à moi, lui?
La Comtesse.
Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Crojezvous que j'ignore qu'il a été votre amant? Lui! mon amant?
Le Comte.
Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de conversations.
L\ Comtesse.
Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez pas !
La Baronne.
Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! [En riant aux éclats.) Comtesse, apprenezmoi donc qui vous a dit... La petite Brumont, sans doute? [A Faublas.) Rusée demoiselle!... Quoi ! vraiment, vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette burlesque accusation?
Faublas.
Pourquoi non, si vous m'y obligez?
La Baronne.
Bien répondu !... Et vous. Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique , il n'y manque que cela.
La Marquise.
Madame , il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas : c'est à vous de décider si je puis être indiscret.
La Baronne.
Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà nombreuses; vous êtes, à Versailles^ en beau chemin...
Le Comte.
Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.
La Baronne.
N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le ministre?
Le Comte, à mi-voix a la baronne.
Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui parler comme vous faites ; il faut le ménager.
La Marquise.
Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je devois être indiscret.
La Baronne, avec humeur.
Je décide que vous le devez.
La Marquise.
Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille les voix.
La Baronne.
J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord.
La Marquise.
Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les provinces.
La Baronne.
Ceci est trop impertinent !
La Comtesse.
Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé ? Pourquoi voulez-vous le mettre à ma porte ?
La Baronne, à la comtesse.
Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire : ce qui pourroit me divertir beaucoup , c'est de voir que vous prenez parti pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis attendue... [Elle tire sa montre.) L'heure me presse... Monsieur le vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me donner la main jusqu'à ma voiture,... où il voudra bien accepter une place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce honnête, cela?
La Marquise.
Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.
La Comtesse.
Vous avez raison.
La Baronne, à la comtesse,.
Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... {A la marquise.) Parlez-vous sérieusement?
La Marquise.
Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame.
La Baronne.
Et vous espérez que je vous y laisserai?
La Marquise. Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir.
La Baronne, avec impétuosité.
Quelle audace ! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à dire.
La Marquise, tranquillement.
Vous ne le direz pas.
La Baronne.
Qui m'en empêchera?
La Marquise, Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux à qui vous pourriez le confier.
La Comtesse, bas à Faublas.
Qu'est-ce que cela signifie ?
Faublas, bas.
Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait. La Marquise, à la baronne, tout bas, et d'un ton amical.
La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous demande grâce pour elle. La Baronne, bas.
Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.
La Marquise, haut.
Je ne le crois pas.
La Baronne, avec la plus grande vivacité, très haut.
Qui m'en empêchera donc?
La Marquise.
Madame, mademoiselle et moi.
Monsieur le vicomte, sortons ensemble.
La Marquise.
Non.
La Baronne.
Je vais parler.
La Marquise.
Je vous en défie.
La Baronne, étonnée.
J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais la renommée, qui publie Vie du Chevalier de Faublas, IV. 3 3
les faits galans dignes de mémoire, et qui ordinairement exagère...
La Marquise, avec ironie.
Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne , depuis que vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.
La Baronne, du même ion.
Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections...
La Marquise.
Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci, quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y confondent.
La Baronne, avec emportement.
Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais ; vous qui vous distinguez par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et de se...
La Marquise, vivement.
Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de sang-froid , vous allez dire
quelque... (en regardant la comtesse et Faublai, vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler.
La Baronne, d'un ton plus calme.
Monsieur le comte, deux mots.
La Marquise, à la comtesse.
Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.
La Comtesse, à M. de Lignolle.
Je ne veux pas que vous lui parliez.
La Baronne, à la conitesse.
Mais...
La Comtesse, à la baronne.
Vous ne lui parlerez pas.
La Baronne, à M. de Lignolle.
En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie de vouloir bien nous laisser un moment.
La Marquise, à la comtesse.
Ne souffrez pas qu'il s'en aille.
La Comtesse, à M. de Lignolle. Je ne veux pas que vous vous en alliez.
Le Comte, à mi-voix.
Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le
dire, rien ne m'échappe. Je vois bien, quoiqu'elle
se contraigne, que la baronne a l'âme affectée;
et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit
26o LA FIN DES AMOURS
chez le ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été maltraité chez nous. Or, je connois le monde : un homme, le maître de la maison surtout, en impose toujours : {tout haut) je dois donc rester pour prévenir une scène. La Marquise.
Oui, restez.
La Comtesse.
Restez.
Faublas.
Restez.
La Baronne.
Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient très plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas. [Elle rit de toutes ses forces.)... Comtesse, donnez-moi la main. Donnez-moi la main, Comtesse : on vous attrape et l'on me joue.
Tous ENSEMBLE.
Expliquez-vous.
Le Comte, en se frottant les mains.
Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse : on l'attrape. (A la baronne.) Mais je ne serois pas fâché de savoir au juste comment : expliquez-vous.
La Baronne.
Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer... Je reconnois qu'il faut temporiser...
Allons! de la patience et du courage. [Elle prend un siège.)
La Marquise.
Madame avoit affaire, ce me semble?
La Baronne.
La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, pressée de vous emmener avec moi ; mais, puisqu'on ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le bonheur de rester avec vous.
La Comtesse, avec humeur.
Comme il vous plaira.
La Marquise, à M. de Lignolle.
Monsieur ne se tiendra pas debout? [Elle lui donne un siège.)
La Baronne.
Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention.
Le Comte.
Au contraire, j'y suis très sensible. (// donne un siège à la marquise.)
Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la contenance de chacun.
La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux ; si quelquefois elle paroît se
souvenir que M"^^ de Fonrose est là, c'est pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne; toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre : il s'en empare, il le caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les remerciemens de madame^ et presque avec dignité les avances de monsieur. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la baronne un coup d'œil fier, impérieux, triomphant; cependant ne seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s' exagérant ses avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable opiniâtreté de son ennemie m'intimide ; et, baissant devant l'une et l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en silence. Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit le comte, qui l'abondonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme
tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup d'œil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle le repousse.
Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques ordres, et rentre en disant assez haut : « Que mon cocher se tienne prêt. »
Que son cocher se tienne prêt! L'ai-je bien entendu! O mon bon génie! ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces : la victoire est à nous.
Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet , la conversation tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des affections de Tâme , et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie : « Aux
armes! aux braconniers! » M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut courir après; M^^e de Fonrose l'en empêche, et lui dit :
« Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale. »
La Comtesse.
Ma...
La Baronne.
Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper! Regardez .donc ce prétendu jeune homme. A sa taille , à ses traits, pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout, à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître...?
La Comtesse.
La marquise de B...! grands dieux!
La Marquise, à Faublas.
Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. [A M^^e de Fonrose , d'un ton menaçant.) Baronne, comptez sur ma reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardezvous d'essayer de me compromettre en divulguant cette aventure. {A M'"^ de Lignolle.) Adieu, Ma-
dame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point révéler vos foiblesses à la marquise de B...
Elle sortit, suivie de la baronne.
ouR SE faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis M^^e de Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres tremblèrent, l'œil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre : la pauvre enfant voulut crier et ne fît entendre que de sourds gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se meurtrit sur les meubles ; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et pour moi ! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir... Épuisé que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye de me