FAUBLAS MALADE ET M."^^ DE LIGNOLLE
( FauWaLS, 3î partie, 3 )
traîner jusqueauprèsd'elle ! l'infortunée ne m'aperçoit seulement pas ! elle s'est élancée vers la porte ; et, d'une voix étouffée : « Qu'on me la ramène, dit-elle, que je me venge !... que je la déchire!... que je la tue ! — Éléonore! ma chère Eléonore! » Elle m'entend , se retourne, et me voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt : « Tu veux la suivre ? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie jamais!... Qui peut te retenir encore ? Elle t'attend, elle attend le prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux ! »
Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte. « Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la suivre ?... Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... Éléonore, écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit
exprès si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages! Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux plaisirs. »
Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence, incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire, suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de la cause, je ne pus douter de l'effet. M^^ de Lignolle me releva, me soutint, me fît rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de ses larmes.
Au bruit que fit M^^ de Fonrose en rentrant, la comtesse changea d'attitude. « Eh ! bon Dieu! comme la voilà faite! » s'écria son amie; puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle
ajouta : « Madame, je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir, pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes, quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se respectant ellemême, ménager sa personne, et surtout son visage; cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez quelque enfantillage ! Je ne pouvois rester près de vous. Cette M^''^^ de B... — Qu'est-elle devenue? demanda M^ie de Lignolle. — Elle a noblement refusé mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre écurie. — Quelle femme ! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité; que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence ! Je la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de B. ..!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? Répondez... Vous ne dites mot... Vous êtes un traître! allez-vous-en, sortez d'ici, sortez tout à l'heure ! J'ai !a bonté de les croire ! Elle nous poursuit sur la route, elle nous joint à Monlargis, elle me trouve... En quel état, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des pleurs de
honte et de rage... Ce qui me désespère surtout, c'est d'être obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momensplus tard,... oui, quelques momens plus tard , c'étoit moi qui surprenois mon indigne rivale dans les bras d'un perfide :... car il aime toutes celles qu'il rencontre ; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,... pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de maîtresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous revoie ! »
M.^^ de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les dissipa. « Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade. Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du temps à nous. »
Mïne de Lignolle ne nousécoutoit pas, et poursuivoit : « Elle me surprend ! elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots
complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez reconnue, ne m'avez-vous pas avertie? — Vous vous moquez, répondit-elle. Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure, qu'à la face même de votre mari... — Sans doute 1 à la face de l'univers entier ! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle, vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre. — Ah! oui, j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit ni scandale ! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas songé. — L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette femme étoit votre amant... S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voilà comme il abuse de mon aveugle confiance ! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en aille ! je le déteste, je ne le veux plus voir! — Comment voulez-vous qu'il s'en aille?.... — Quand je pense que cette odieuse marquise est restée là toute la nuit,... avec
moi,... près de lui ! et encore une grande partie de la journée... {Elle fît un cri.) Ah! mon Dieu !je les ai laissés tête à tête!... pendant une heure!... pendant un siècle ! Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis que je dormois , que s'est-il passé? — Rien, mon amie, nous avons causé. — Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige... — Comtesse, interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont, sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, absolument incapable. — Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main... Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre cœur, sa main ! et vous bien bon de le souffrir ! C'est à moi qu'il est votre cœur, il n'est à personne qu'à moi... Hélas! que dis-je? l'ingrat ! le volage! il se donne à tout le monde... Je suis sûre que pendant mon sommeil... Oui, j'en suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que vous avez fait ensemble. Tiens, situ l'avoues, je te le pardonne. Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé... Oui, c'est un parti pris, je
VOUS renvoie, je vous chasse. — Pourquoi donc la chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même très fâché d'être sorti : car vous avez renvoyé le vicomte... — Le vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut jamais prononcer son nom devant moi. — Eh! mais, Madame, qu'avez-vous donc? Votre visage... — Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires. — A la bonne heure... Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon absence... ))
Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup plus tôt que je ne l'espérois. Le Comte se jette dans un fauteuil.
Oui, prendre ! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin, point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos épaules : car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens.
Vie du Chevalier de Faublas. IV. 35
La Baronne.
Et vous, Monsieur?
Le Comte.
Moi, c^est autre chose ; j'étois toujours le premier sur ses traces. Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire ; dès que je le serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous mes domestiques sur les dents.
La Comtesse, à Faublas.
Pourquoi ne pas l'avouer ?
Faublas.
Mais je vous jure qu'il n'en est rien.
La Comtesse.
Convenez-en, ou je vous renvoie !
Le Comte, à Faublas. Eh bien ! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que cela vous coûte ? La Baronne, au comte en riant.
Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne?
du chevalier de faublas 27s
Le Comte.
Mais... que le vicomte est un très aimable jeune homme,... apparemment?
La Baronne.
Apparemment ! que voulez-vous dire?
Le Comte.
Comment ! n'est-ce pas clair ? je veux dire qu'apparemment mademoiselle trouve le vicomte fort aimable. (A la comtesse.) Et, réflexion faite, il n'y a pas de quoi la renvoyer...
La Comtesse, à son mari.
Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises !... [AFaublas.) Convenez-en. Le Comte, à Faiiblas.
Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous. Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son départ m'a causé bien du regret ; assurez-le qu'il nous fera toujours un sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris, soit... La Comtesse.
S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par les valets.
Le Comte.
Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec' une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-même.
La Comtesse.
Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que vous étiez d'un avis contraire l
Le Comte.
Depuis une heure tout est bien changé.
La Baronne.
Oh! oui.
Le Comte, à la baronne.
N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous; et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un autre œil. [A mi-voix.) D'abord, je croyois que ce M. de Florville, quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je ne voyois pas à quoi cet attachement de Mll^ de Brumont pouvoit la conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances, afin de n'en former jamais que de profitables. Ecoutez bien ceci. Madame : tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche
l'embarrasse, et par conséquent la retarde : voilà pourquoi je ne me souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous médites qu'il est, à Versailles, en bonne posture : cela change toutes mes dispositions ! Je n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune homme emploie à son avancement sont très délicats ; l'essentiel est qu'ils soient très puissans. {Assez haut.) Or, il me semble que, de ce côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très précieuse pour M^'e de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne,
La Comtesse, avec emportement.
Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les... Je suis hors de moi !... Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler de cette...
La Baronne i interrompt très vite.
Impertinente créature ! [Au cornue.) Voilà comme maintenant elle le traite.
Le Comte, à la baronne.
Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'être absenté... [A nii-voix.) Pour
revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il faut aller sans cesse sollicitant...
La Baronne.
Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir. Le Comte.
Point du tout! c'est qu'à force d'importunités on arrache toujours quelque chose,... quand on a des amis, bien entendu... Et ce qui le prouve, c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. Mais Mnie de Lignolle a exigé que je la cédasse à ce M. de Saint-Prée. Oh ! c'est un de mes chagrins, je l'avoue : la comtesse est un enfant qui ne connoît pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille écus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez, Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des représentations là-dessus.
La Comtesse, ires haut, à Faublas.
Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts. Convenez-en, ou je vous chasse.
Le Comte, assez haut.
Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de Brumont, elle doit redoubler d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville à venir le plus souvent possible...
La Comtesse se lève furieuse.
Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bonté de me laisser tranquille dans le mien. La Baronne, au comte.
Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt à chaque instant; allons ailleurs.
Le Comte.
A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à vous, Madame, on peut vous parler raison;... mais attendez...
La Comtesse, à Faublas.
Convenez-en.
Le Comte, à la comtesse et à Faublas. 1 Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil. Vous, Mademoiselle, convenez-en : car, si cela n'est pas, cela doit être, et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là. Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne renvoyez pas votre demoiselle de compagnie : car je connois les affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge.
Nous restâmes seuls. M'^e de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit ici rien moins que nécessaire, je persistois
28o LA FIN DES AMOURS
à soutenir la vérité. Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier effort, que le succès couronna. « Mon amie, je te le répète et je te le jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à toi ; depuis que tu m'appartiens, M^ie de B... ne m'appartient plus. Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois, auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie, qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Eléonore, a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse ? Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je l'ai vu, mon cœur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et ton amant
seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul dont tes bontés feroient un ingrat! Ne !e crois pas ! garde-toi de le croire ! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle. Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis j'ai trouvé près de toi des jours délicieux ; enfin M^^ de B... maintenant m'offriroit peutêtre encore des plaisirs; mais toi, mon Eléonore, tu me donneras le bonheur. »
Le bonheur!... Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison. J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'ailois jusqu'à former des vœux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que Taveu d'une faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui
comme à mes propres yeux, la réparer suflisamment.
Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse avoit lieu d'être satisfaite. « Fort bien ! dit la comtesse en se jetant à mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te pardonne tout le reste. — Et moi, je ne vous le pardonne point, vous n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes arraché le visage. — Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois tort : je suis moins jolie, mais plus intéressante. — Je ne veux point de cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à de pareils excès. — Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun sujet de colère. — Ah! sur mon honneur! — Eh bien, dit-elle en riant, vois comme je suis bonne : je m'engage à ne plus me fâcher. »
Le comte en ce moment rentroit; il s'écria : « Dieu soit loué! elle en est convenue! — Elle en est convenue! répéta la baronne avec étonnement. — Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie. — Comment! reprit M. de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur? — Juste-
ment parce qu'elle n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie. — Voilà, s'écria le profond observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses caprices. — Moi, dit M"ie de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en vais tranquille et contente. »
Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même, l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa joie : mon père avoit chargé M"^^ de Fonrose de me ramener à Nemours, où m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, M"^e de Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit du danger pour ma vie, elle avoit résolu de
veiller elle-même sur ma convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir d^ plus.
Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à mon père. « Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez, il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!... Nous venons de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,... il a bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins; je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,... uniquement pour moi!... et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul. » Le baron m'adressa la parole : « A quelle démarche exposez-vous un père qui vous aime? Étoil-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je devois retrouver mon fils?... » M^ie de Lignolle l'interrompit vivement: « Cruel ! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à la main...
Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son désespoir... Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte qui troubloit sa raison et déchiroit son cœur, r Mon père s'adressa toujours à moi : « Puisque hier M™^ de Fonrose n'a pu vous ramener, je viens moi-même aujourd'hui... — Il ne m'écoute seulement pas! s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement ! l'ingrat! pas même une politesse!... Monsieur, si vous refusez à mes services Ja reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez M^'e de Brumont. — Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs : vous avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à M^'^ de Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de Faublas et l'époux de Sophie. — De Sophie ! Non, Monsieur, le mien ! je suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille ! ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa ; pardonnez-moi ce que je viens de vous dire ; pardonnez-moi les étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis venue ; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous seulement que je vous... aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du désir de vous revoir, de
VOUS parler;... je vais tout vous dire : depuis quelques jours il s'est fait un grand changement,... un changement heureux :... les nœuds qui l'attachent à moi sont maintenant indissolubles : avant neuf mois vous aurez un petit-fils... Écoutez-moi, écoutez-moi donc... Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable, généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de beauté comme son père... Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son amour, ou pourriezvous penser. . . ? Oh ! c'est son enfant ; c'est bien le sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de LignoUe. M. de Lignolle n'a jamais... Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le jure! — Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences? — C'est justement à vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse de votre fils, à vous qui, ne connoissant de M^^ de Lignolle que ses légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé
séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite, si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce fut lui qui m'enseigna... l'amour. Et concevez-vous comment une jeune personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hjmen jusqu'à ses droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité; mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt possible un afîront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier, d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi, Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle. Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres, au lieu de m'instruire et de
m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer! Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une fîamme inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune et ma main, ma personne et mon cœur; et j'eusse été sa légitime épouse! et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas, lui. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux 'On me l'amène, on me dit : « Monsieur veut se marier et te convient; (( une fille ne peut rester fille, fais-toi femme. » Moi, sans m'informer seulement de quoi ilest question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris : il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec M. de Lignolle , ou
brusquer la rupture avec M"e de Brumont? Le premier de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au fond du cœur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand c'est Faublas qui sans cesse l'écarté? Ainsi, Monsieur le baron, vous voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en prie, défendez alors M"^e de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est, dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être imputées; que sa famille seule en est respon- Vic du Chevalier de Faublas, IV. 3;
sable, et qu'il faut surtout en accuser la fatalité I — Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt, je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos aveux m'ont touché par leur imprudente franchise : autrefois j'ai blâmé vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le penchant de l'abîme, oià vous marchez témérairement entre deux guides toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité. Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied des autels, juré
d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens : les vôtres, pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son époux. M^e de Faublas a sa foi, M'ie de Pontis a son amour. — Non, Monsieur, non ! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure... Tenez, écoutez-moi : je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre; mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,... et la mère de son enfant... Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me donne sur lui des droits incontestables ! C'est un avantage que j'ai sur M"^- de Faublas... M^^'e de Faublas! que j'envie son sort cependant! combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui valoir le bonheur d'obtenir Faublas ? et la pauvre Éléonore, hélas! qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui
ait dû mériter le tourment d'épouser ce M. de Lignolle? — Croyez-moi, ne reprochez pas vos malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion fatale, cessez d'en voir l'objet... — Cesser de le voir? Plutôt mourir! — Cessez de le voir, vous le devez ; vous devez essayer cet unique moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent. — Plutôt mourir! — Comtesse, je vais vous affliger,... mais enfin il faut vous le dire : la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois, quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous forcer de l'accomplir. — Grands dieux! — Tout à l'heure j'emmène le chevalier!... — Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette cruauté! — Je l'emmène, il le faut. — Il ne le faut pas! Qui vous y oblige? — La nécessité de l'arracher à des séductions trop puissantes. — Et vous auriez le courage de me réduire au désespoir? — J'aurai le courage de vous rendre à vousmême. — Voulez-vous priver une femme de son amant? — C'est vous qui voulez priver un père de son fils. — Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en aller? Vous
l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous, cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car... je vous aime beaucoup ! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous donnerai un appartement fort commode, fort beau : tenez! celui de mon mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour elle... Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien aise de voir sa sœur! Qu'elle vienne! et M"ie de Fonrose aussi! toute la famille... Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi loger toute la famille!... excepté Sophie... Allons! vous, ajouta-t-elle en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignezvous donc à moi pour l'engager à rester avec nous.
— Mais que dit-elle donc ? s'écria mon père. Permettez-vous que je parle à mon tour? — Il n'y a pas besoin de faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on répond simplement : oui.
— Non... Madame... — Non? il faut absolument que le chevalier s'en aille? — Absolument. — Cela est indispensable? — Indispensable. — En ce cas, je m'en vais avec lui. Partons tous trois. — Elle perd tout à fait la tête! — Comment! Monsieur, je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous retenir chez moi : pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous? Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous...
— C'en est fait de sa raison!... Faublas, préparez-vous à me suivre. — Ne vous en avisez point », me dit-elle; puis, revenant à mon père : « Monsieur, vous m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas! — Comtesse, à quelles extrémités voulezvous me réduire ? Eh quoi ! faudra-t-il que j'emploie la force?... — La force! il vous sied bien...! C'est moi qui l'emploierai, la force! Ah ! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour j'appellerai mes gens! — Madame, s'il étoit possible que mes résolutions ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire entendre suffiroit pour les déterminer. — Quoi donc! vous aurois-je offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui pourroit vous avoir blessé dans mon discours : en vérité, je n'y mets ni méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous parle, un enfant d'ailleurs,... et un enfant à vous! la femme de votre fils! votre fille!... O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon père, ne me retirez pas mon époux,... non, c'est Faublas que je veux dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux... N'emmenez pas Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles heures! combien de fois j'ai tremblé pour
ses jours!... et, quand mes soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous auriez la barbare ingratitude de nous séparer!... Hélas ! moins malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moinsde le suivre,... à la même heure,... dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis : je pourrois, dans mon désespoir... Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous implore! — Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée, relevez-vous, Madame! — Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle. Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement. »
Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; maisil me fit un signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son attendrissement en fureur. « Je vous vois ! s'écria-t-elle en se relevant; vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que vous êtes ! )> Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: « Mon fils, ne m'avez-vous pas entendu? — Non, lui répondit-elle avec impétuosité, il ne vous en-
tendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous, perfide, impitoyable. — Chevalier, quittez cette chambre. — Garde-toi de le faire! — Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir. — Faublas, c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner! » Le baron, qui me vit encore incertain , me dit d'un ton très ferme : « Je vous Pordonne. )■> La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me cria : « Je te le défends. »
Hélas! à qui des deux me soumettre?... O mon Éléonore! c'est avec désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste aux ordres de son père!... M"^e de Lignolle, surprise et désolée de voir que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main sur la bouche : aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut évanouie.
Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée : c'étoit Mrne de Fonrose; le baron lui dit : « Il n'y a pas un moment à perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa berline. »
La baronne aussitôt nous quitta, et sur-lechamp nous partîmes. Mon père resta longtemps plongé dans une rêverie profonde ; puis je l'entendis pousser un soupir et murmurer ces mots : « Pauvre enfant ! je la plains! » Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit : « Mon fils, je vous défends de revoir M"^e de LignoUe. »
Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique NL^^ de Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que je préférois.
Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène. La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta : « Je la crois capable de se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu supportable. » Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre,
une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes h Paris, où déjà trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon Eléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit.
Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.
Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude , d'impatience, d'amour et d'ennui.
Monsieur le chevalier,
Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le demander. Suivant une coutume de
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la loi de nature, on supporte à un malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans le cœur une âme bien dure de refuser si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Kobert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde de ne pas Vétouffer, parce qu'il est très foible de tout son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité : or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience ; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut nous appelle, il faut, sans tant de façons.
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quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il na pas sorti de son lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied fernie, avec lequel je suis très respectueusement.
Monsieur le chevalier.
Votre très humble et très obéissant serviteur, Robert, son valet de chambre.
J'appelai Jasmin : « Tiens , va-t'en tout à l'heure chez Mme de Montdésir... — Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre : car elle vous fait toujours demander. — Tu la remercieras de son billet, tu lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici... Remarque qu'elle est signée Robert... Ou plutôt,... je vais la mettre sous enveloppe... Tu me comprends? c'est à Mn^e de Montdésir qu'il faut remettre ceci. — Oui, Monsieur. — De là tu iras chez NL^^ la comtesse de LignoUe... — Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui l'autre jour dans le boudoir vousa donné ce bon soufflet... Il faut que cette femme-là vous aime bien, Monsieur?— Oui, mais tu as trop de mémoire... Écoute : tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son laquais La Fleur, lu lui diras que
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j'adore sa maîtresse... — Puisque vous me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà. — Il le sait, tu as raison. — Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin? — Propose-lui en deux,... à ma santé... Jasmin, tu m'entends? — Oh! oui. Monsieur, vous êtes le plus aimable et le plus généreux... — Recommande à La Fleur de prévenir M"^e (Je LignoUe que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu concerter avec M"^e de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie. — Très bonne, cette commission-là, je ne l'oublierai pas. — Enfin, tu iras chez monsieur le comte de Rosambert... — Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial, celuilà ! je m'ennuyois de ne le plus voir. — Jasmin, si tu voulois m'écouter !... Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain. J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me l'envoyer à dix heures du matin. — Oui, Monsieur. — Eh bien! tu pars? — Sans doute. — Quoi! Jasmin! chez M™e de LignoUe, avec ma livrée? — Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis, l'habit bourgeois! — Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par écrit, parce que je me sentois trop
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fatigué, — Oui, Monsieur. — Attends donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres commissions. — Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans... Ah çà, mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors ! lime fera de mauvaises raisons! — Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez pas. — Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde quand je fais mon devoir. — Vous serez défendu par le témoignage de votre conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi? — Pour vous. Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois cent mauvais propos; vous allez voir. »
Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin, que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un serviteur comme vous !
M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien
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vifs; Sophie, mille souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque, voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches : le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez M^^e de Lignolle!... et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux!
Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. « Vous pouvez lui parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira... — A qui parlez-vous ainsi tout bas? » demanda le comte d'une voix presque éteinte. Le valet de chambre répondit : « C'est monsieur le chevalier de Faublas... » Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête avec efîort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots : « Je vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialité, convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met
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au tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?» Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée, devint tout à coup ferme, brève et distincte. « Cette M^e de B..., continuat-il , cette M"ie de B..., qui connoît si bien le monde et ses usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que, grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi, parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous devions équitabiement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la première elle avoit égayé le grand œuvre de notre rupture en une soirée consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la loi générale et ses propres principes, elle ait ipris cette étrange résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur? ce n'est pas où j'ai frappé M^^ de B... qu'elle se seroit jamais avisée de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente Vie du Chevalier de Faublas. IV. 89
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des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là, je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé... Mon ami, je n'ai, je vous proteste, par rapport à M^^^ de B..., qu'un regret, celui de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en plaindre. Faublas, que voulezvous! je fus entraîné, je ne vis que le doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit, entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir étourdiment donné quelques
passagers chagrins, méritoit-il de mourir à vingttrois ans, et de mourir de la main d'une femme! » Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au cœur des jeunes gens vint émouvoir mon cœur : « Rosambert , mon cher ami, je vous plains. — Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me pardonniez... — Oh ! de toute mon âme! — Et que vous me rendiez votre amitié première...
— Avec bien du plaisir. — Et que vous veniez me voir tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer... — Quelle idée! la nature à votre âge a tant de ressources! espérez... — Vraiment! on espère toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un beau matin prendre congé de ses amis... Faublas, répécez-moi que vous me pardonnez... — Je vous le répète. — Que vous m'aimez comme autrefois. — Comme autrefois. — Donnez-m'en votre parole d'honneur.
— Je vous la donne. — Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier jour. — Rosambert, je vous le promets. — Foi de gentilhomme? — Foi de gentilhomme.
— Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me mettre sur
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mon séant... Chevalier, vous ne me complimentez pas ! Mon valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi : monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas, pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que cette fois encore j'en reviendrai ? Lorsque aujourd'hui vous me pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain? Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh! bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en perdre la tète. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même, falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît celles du mien pour m'attaquer? 11 est vrai qu'elle vient de s'acquérir l'immortelle gloire d'avoir presque démis Tépaule de M. de Rosambert : il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit, je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous
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le dis en confidence, et quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer : en changeant la nature de nos combats, M^^ de B... s'est fait encore plus de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir; toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la victoire ; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces avec M"^e de B... L'insensée ! elle a confié nos intérêts et sa vengeance au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses doux exercices ! c'est Mars qui va désormais nous ordonner ombats,... les combats sérieux et san^lans!
les c
Nous aurons donc, à la place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes courtoises dont elle et moi faisions
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corps à corps un si loyal usage, elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin vous...^ — Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?... — Si j'y retournerai! Quelle demande ! — Quoi ! Rosambert, vous irez vous battre avec une femme! — Vous plaisantez: c'est un grenadier que ccUe femme-là. D'ailleurs, j'ai promis... J'ai promis, Faublas, il n'importe à quel Dieu. — Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour menacer...! — Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en conscience, obligé? — Certainement! — Eh bien, rassurezvous, c'est le mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger. Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah ! mon ami, qu'ils se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu! l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée, qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la politique
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babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire ' de la loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs petitsmaîtres automates ! Puissiez-vous animer leurs femmes statues ! Si, nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art, répétés sans variété ! Comme elles vous accableront ensuite de leur reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin ! Oui, je parie que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une Angloise. Eh ! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide que l'amour même, lorsqu'un peu
I . La Chambre des communes et des pairs. Que si quelqu'un avoit l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784.
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d'inconstance et de coquetterie ne l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus; mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante '.
(c Chevalier, poursuivit- il en me tendant la main,j'avois besoin de vous revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien, est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous ne haranguons point nos parlemens,mais nous allons, le soir, décider au spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des milliers de gazettes au mois ; mais la chronique scandaleuse de chaque journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos Françoises ordinairement se distinguent ; elles ont ce qui se fait admirer moins et
I. Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant, cela m'est encore défendu. Le temps présent est l'arche du Seigneur.
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rechercher davantage : la taille, la figure, la vivacité des Nymphes, Tabandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en général, ces grandes passions qui , dans moins de huit jours à Londres, vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse, avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin avec résignation, sinon réconduire avec adresse ; soit caprice ou désœuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans scandale le quitter encore. Ah ! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et
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hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme M^^^ de B... Ce n'est qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité, complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct; d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée ; avec un air modeste, entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante et craintive Emilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le jaloux ; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans
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accomplis, comme Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne ! citer Rosambert , mais je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de leur associer mon nom trop peu digne. »
A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus m'empêcher de sourire. « Mon ami, ferai-je seul les frais de la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'estelle devenue? — Hélas! — Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale, qu'en faites-vous?
— De sa rivale,... de sa rivale... Mais... — Bon! s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle ! cela doit être. Il entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa première aventure le met encore en évidence ! Il faut bien que les femmes se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons : les rivales de Sophie, combien sont-elles? — Elles sont une, mon ami. — Une! Quoi! la marquise vous retient toujours enchaîné?
— La marquise!... Tenez, Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre parler d'elle. »
Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt calmé : car j'aimcis encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit toujours. Mais en vain me fît-il cent questions pour appren-
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dre ce qui m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser toute espèce de confidence : la confiance n'étoit pas revenue. « Voilà bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites, vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous le répéter : si vous aimez votre épouse, défiez-vous de M'^e de B... Votre épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie... Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est rendue. Adieu. ))
Un billet de M^^e de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre. M^^ de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas
faire à M. de Rosambert la visite sollicitée. « Je... je ne la ferai pas. Dites que je ne la ferai pas. » Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le tardif commissionnaire.
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Imprimé par Jouaust et Sigaiix