‹ Les Amours du chevalier de Faublas (volume 5)Chapitre 13 sur 16 · AU COMTE DE LOVZINSKI · texte numérisé non relu

AU COMTE DE LOVZINSKI

De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime veulent, par une générosité mal entendue, sacri-

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fier leurs jours pour sauver les miens; comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus mallieureux n'est pas celui Cjui survit à l'autre!

Ce matin les deux frères arrivent : le comte de Lignollc témoigne h ma vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout son maintien je n'ai pas de peine avoir que, forcé par son frère à faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n'avoir pas avec moi d'explication. Le capitaine m'adresse un regard farouche,et, d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est moi, dit-il, qui veux avoir l'honneur de te mettre à l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à quiconque n'a pour second qu'une femmelette ouun fou ! . . . Chevalier, je te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais aider mon frère à finir ce monsieur. » Il me montre mon porc. Je prends la main du barbare, je la lui serre avec force : « Tigre féroce!... et je ne t'arracherois pas ion odieuse vie ! »

Mon père et moi nous laissons vos sœurs, la mienne et Sophie, à la garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des remparts, nous mettons pied à terre.

Je tire mon épée. «O mon Eléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le sang qui va couler. »

Le capitaine s*écne : « Pourquoi ne demandes-tu pas aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau? » Il vient sur moi; nous commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite égalité.

M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour exercer contre le capitaine l'horrible condition que le capitaine lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près désarmé, croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement il ne les porte plus que d'un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, mon père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. « Tiens, s'écrie-t-il en me donnant son épée, tu t'en serviras mieux que moi. » Hélas! tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son flanc découvert. Le cruel frappe ! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant d'une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s'occuper uniquement de sa défense... Le barbare! je l'ai puni! Il s'est roulé dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se soutenoit encore

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sur sa main droite el sur ses genoux. Le barbare î il est mort ; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure prodiguer au père les plus prompts secours.

Cependant M. de Belcour est en danger; suis-jc assez à plaindre ! Amour, fatal amour, que de maux!... Le courrier part... Ah! plaignez-moi, plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ik f^ont tous dans la douleur.

Je suis avec respect, etc.

Faublas.

LE MÊME AU MÊME

17 juillet 1785, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Sophie vous écrit régulièrement tous les malins; vous savez cjue la blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord; vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir do vous rejoindre quelques semaines plus tard ! Apprenez cependant le favorable événement d'aujourd'hui.

Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la

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nuit auprès du baron; ma sœur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher. J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop d'abandonner un instant à des soins étrangers : il étoit tout au plus sept heures du matin.

Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet, m'adresse la parole : « Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est le marquis? — Jasmin, je vous défends de mentir : est-ce le marquis? — Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart. — Faublas, s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B...; mais je n'ai qu'un mot à vous dire : si vous n'êtes pas de retour dans un quart d'heure, j'expire avant la fin du jour. — Dans un quart d'heure vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars.

Bientôt j'ai joint mon ennemi. « Monsieur le marquis, j'osois espérer que vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner répondre, il se met en garde. Je pousse un cri : « Cette épée ! c'est celle. . . ! — Oui, dit-il ; et tremble! » Aussitôt je tire la mienne et je me

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précipite sur lui, ne clieicliant qu'à le desarmer. Au bout de quelques minutes j'ai le bonheur de voir répce fatale sauter à dix pas. Je m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en terre : « Permettez-moi de garder cette ëpée, emportez la mienne, emportez l'assurance que je vous renouvelle... » Il m'interrompt : « Ah ! faut-il encore que je lui doive la vie? »

A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.

Je suis avec respect, etc.

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