‹ Les Amours du chevalier de Faublas (volume 5)Chapitre 14 sur 16 · LE VICOMTE DE VALBRUN · texte numérisé non relu

LE VICOMTE DE VALBRUN

Paris, le i5 octobre 1786.

Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de votre indifférence? Avez-vousdonc,en sortant de France, oublié tous vos amis ? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte ? Réparez vos torts envers moi, et, si vous ne

Si6 LA FIN DES AMOURS

voulez pas que je vous accuse d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille par le premier courrier et dans le plus grand détail.

La voix publique m'a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des mémoires de votre adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec plaisir quelle étoit présentement l'existence de quelques personnes dont vous devez souvent faire mention dans l'histoire de vos amours.

La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable chagrin, vit plus que jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose, devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du Vivarais. Le comte de Rosambert s'est vu contraint aussi de quitter le monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté n'abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le petit garçon de sa femme ressemble beaucoup à M'ie de Brumont. Il donneroit tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B..., qui se connoît si bien en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M. de Lignolle, à qui nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls de M'^e de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de Faublas. Ce La Fleur, qui

DU CHEVALIER DE FAUBLAS Si;

servoit rinforlunéc dont je ne vous écrirai pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s'est avisé de voler son maître, qui, n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu h. la porte de l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d'une maison publique, dont le régime un peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum d'une madame Le Blanc, femme d'un médecin du faubourg Saint-Marceau. On assute dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre père n'avoii pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu'au dernier printemps, s'étant avisé de boire le reste de la fiole du docteur Rosambert, monsieur le comte s'étoit senti, pendant vingt-quatre heures, quelque velléité de se remarier; mais qu'en si peu de temps il n'avoit jamais pu trouver une femme assez malheureuse qui voulût de lui. Au reste, vous devez savoir que ses charades continuent de faire les délices de l'Europe. Le marquis de B... se porte bien; il est toujours, comme il le dit lui-même, un fort bon diable; pourtant il entre en fureur quand il croit rencontrer une physionomie qui ressemble à la vôtre; au

3i8 LA FIN DES AMOURS

demeurant, toujours content de la sienne, et même regrettant quelquefois celle de sa femme.

Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse avec impatience, etc.

Page 1