‹ Les Amours du chevalier de Faublas (volume 5)Chapitre 2 sur 16 · Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux · texte numérisé non relu

Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux

que d'éclat; mais personne ne samoit dire s'il y a plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure; s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B,..! cette femme maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est donc ruiné?

Je passai plusieurs fois devant le whisky de M"^e de B... : elle eut l'air de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet modeste, M^^ de Lignolle, qu'elle honora d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe M.^^ de Montdésir, qu'elle humilia d'un coup d'œil protecteur. Il y a tout lieu de penser que M"^e de B. . . , si près de la comtesse dont elle connoissoit les jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est du moins certain, c'est qu'à l'instant 'même elle sortit des rangs pour aller prendre la file un peu

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plus haut. Pcut-clre aussi fut-cllc détermincc à celte espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son mari (jui sembloit piquer droit vers moi.

Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B..., s'il ne m'abordoit pas.

Il m'aborda. Je suis. Monsieur le chevalier, charmé du hasard... — N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble, tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me trouver chez moi. — Vraiment! je voulois y aller chez vous! — Qui a pu vous en empêcher? — Qui? ma femme. — Eh bien! Monsieur, vous croyez donc que madame la marquise a mal fait ? — Pas trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons... — Ses raisons? — Pour m'engager à ne pas vous faire ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous joindre quelque part, Monsieur le chevalier. — La rencontre est

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donc, comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse. — Oui, parce que je vais avoir avec vous une explication... — Ah! tout à l'heure si vous le voulez, Monsieur le marquis! — De tout mon cœur. — Sortons de la foule. — Sortons... Mais je vous demande bien pardon. — Et de quoi? »

En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer M"^^ de Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que j'allois bientôt revenir.

« Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B...; c'est apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange. — Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.— Je ne plaisante point!... Arrêtons-nous ici. — Ici! nous serons mal. — Pourquoi? personne ne nous entendra, — Mais tout le monde pourra nous voir! — Qu'importe? — Qu'importe!... Enfin, comme ilvous plaira. Monsieur... Vous avez donc vos pistolets? — Mes pistolets?

— Sans doute. Ni vous ni moi n'avons d'épée.

— Eh! pourquoi donc faire des pistolets et des épées. Monsieur le chevalier? — Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il n'est pas question de nous battre? — Nous battre! au contraire, Monsieur. C'est que je me repens de m'étre déjà battu avec vous. — Bon! — Je me repens de vous avoir fait une mauvaise querelle. — Ah!- — D'avoir

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causé votre exil. — Ali ! ah ! — Et, par suite, votre emprisonnement. — Monsieur le marquis!... vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela! — Voilà pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille. — En vérité, vous êtes trop bon! — Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même été chez vous, si ma femme... — Madame la marquise a très bien fait de vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin... — Je ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience ; je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliqucr; mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis dans le fond un bon diable. — Vous m'en voyez convaincu. — Bien! mais dites que vous me pardonnez. — Vous vous moquez! — Dites-le, je vous en prie. — Jamais! jamais je ne pourrai... — Vous ne me pardonnerez jamais? — Ce n'est pas cela que... — Ecoutezmoi. Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services : c'est mol qui vous ai fait sortir de la Bastille. — Vous, Monsieur le marquis? — Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir d'elle qu'elle sollicitât votre liberté. — Et vous avez pu

l'y résoudre ? — Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre justice : ensuite, elle a pris cette affaire à cœur autant que moi. Elle a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas d'idée! — On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre? — Au mieux! ils s'enferment ensemble pendant des heures entières... C'est une femme de mérite que ma femme... Je la connoissois bien quand je l'ai épousée; sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que promettoit sa figure... A propos, si vous désirez quelque emploi, quelque pension, quelque lettre de cachet... — Sensiblement obligé. — Vous n'avez qu'à parler! M'^^e Je B... aura une conversation particulière avec... — Je vous rends mille grâces! — Pour en revenir à nous... Mais vous ne m'écoutez point? — Je regarde là-bas cette vieille dame!... N'est-ce pas la marquise d'Armincourt? — Je ne la connois pas. — Oui, c'est elle... Monsieur le marquis, ne tournons plus les jeux de ce côté-là. — J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller faire votre cour à cette douairière? — Pas infiniment. — Pour en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup d'épée...? — Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous assure. — Oh! c'étoit un

mailic coup d'cpce, celui-là! savcz-vous bien C|ue j'en ai pensé mourir ? — C'eût été pour moi, je vous en donne ma parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin. — Vous ne m'en vouliez donc pas? — Pas du tout. — Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui de me pardonner? — Moi, je ne demande pas mieux. — Monsieur le chevalier, j'en suis ravi d'aise ! — Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez donc aussi? — Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même, vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec moi... et avec elle,... mais très légers. »

Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que M"ie de Lignolle, déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une étourderie. « Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la foule. — Nous causerions ici plus à notre aise. — Nous serons tout aussi bien làbas. — Je le disois bien que la jolie fille lui tcnoit au cœur! » s'écria M. de B

En efîet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée

de me revoir; cependant il m'étoit aisé de m*apercevoir que cet étranger dont elle me voyoit suivi rinquiétoit. M"ie de Montdésir aussi parut excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des coups d'œil très significatifs. Cependant le marquis, revenant à sa première idée, me disoit :

«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme... — N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que moi? — Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est conduit on ne peut pas plus mal ; aussi nous resterons brouillés jusqu'à la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à se faire. — Vraiment! oui... — Vous en convenez donc? — Assurément.— Ce fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce mensonge... Pouvois-je deviner, moi? — Certainement non. — Mademoiselle votre sœur aussi n'auroit ; as mal fait d'essayer de me

glisser un mol à rorcille; mais la jeune personne avoil peur, son père ctoit là ! Vous, Monsieur le chevalier... — Ah î moi... — Voyons! que voulezvous dire? — Non, non, parlez. — Après vous. — Point du tout ; Monsieur le marquis, je vous ai interrompu. — Cela ne fait rien ! dites. — Dites vous-même. — Je vous en prie! — Je vous le demande en grâce. — Eh bien ! vous , Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence. D'abord il ne vous convcnoit pas de m'accuser les petits écarts de mademoiselle votre sœur... Ceci vous fait de la peine?... Oh! ne me croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur... Et gardez-vous d'en vouloir à la marquise : je ne lui ai point surpris vos secrets d'abord ! Ce n'est pas non })Ius pour le plaisir de parler qu'elle me les a confiés. — Je le crois, je crois madame la marquise incapable d'une maladresse ou d'une indiscrétion. — Incapable! c'est le mot... Les étourderies de mademoiselle votre sœur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M. Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise. J'accusois ma femme... Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon , et je me le reproche encore tous les jours... J'accusois ma femme,... la femme la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on

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pourroit s'en défier;... mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament déglace: car, le croiriez-vous? c'est par pure complaisance que M^^^ de B... me donne de temps en temps une nuit, à moi qui suis son mari et qu'elle adore!... Je l'accusois cependant! Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de famille,... que je savois à peu près. — Enfin, Monsieur le marquis, ce qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne devois pas vous avouer les écarts de M^'^ Duportail. — Ne dites donc plus Duportail! vous voyez que je suis au fait! — De Mlle de Faublas, puisque vous le voulez. — Bon !... D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des hommes... Oui, vous êtes plein de cœur! et quiconque s'y connoît le voit dans votre physionomie... Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et ma femme aussi... Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le public est si

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bèto! ijuand une fois il lui a plu de donner à telle femme tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne mctlcnt (jue de la complaisance à ne me point contredire quand je leur affirme que je ne suis pas... Vous le leur j)rotesteriez vous-même , qu'ils ne vous croiroicnt pas davantage! et cependant personne, excepté la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu l'extrême ditîérence : à présent que je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en a, pourroienl h. la file se donner à tous les diables avant de me persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de raisons me font croire à la sagesse de M^i^de B...; il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres ensemble : je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que je puisse être... Que diable ! M. de B... ne voit pas du tout qu'il ait la figure d'un sot! et M. de B... s'y connoît !... Ah çà! mais donnez-moi donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!... 11 me semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle vous lorgne! — Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle Vie du Cheialicr de Faublas. V. 3

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agace. — Oh! que non ! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant l'avantage de la première jeunesse... Pourtant, je crois que vous ne vous trompiez pas ! je crois que j'ai ma part des œillades que lance la princesse!... Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom. — Son nom?... je l'ignore. — Et sa demeure? — Je ne la sais pas. — Mais pourtant vous la connoissez? — Ah! comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!... Oui, je crois me rappeler que j'allois assez fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous savez? — Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce commissaire! — Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira, je ne puis me persuader que cette beautélà vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et de la regarder comme il faut. — Ma foi, vous avez rai-

son; j'ai vu quelque part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Jusline; cette petite fille en a un faux air. — Il me semble que la ressemblance est grande. — Grande ? non. — Moi, je le trouve. — Oh! mais, vous, s*écria-t-il avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!... Puisqu'il est question de ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une frappante? Mademoiselle votre sœur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par exemple ! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!... plusieurs fois!., plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle votre sœur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle, exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de l'autre qu'il ne sauroitdire quelle est la fille et quel est le garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre sœur de notre rencontre? — Si cela peut vous être agréable... — Oui, faites-moi le plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon cœur; et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup, pas... —

Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une figure ! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne ! bien moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une fille... — Une femme comme il faut, parbleu ! Je connois cette livrée. Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!... Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler? »

Il est vrai que M.^^ de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre incessamment au lieu du rendezvous où, lassée d'attendre, elle alloit courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant M""'^ de Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit M"ie de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de couper le cabrio-

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let. II ne put le couper; mais durant quelques secondes il marcha tout auprès, sur la mcuic ligne, et puis le devança de quelques pas. Justine, qui reconnut alors M"^^ de Lignolle, se permit de la saluer d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec affectation, pousser d'impcrtinens éclats de rire. Je fus indigné! j'allois... Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement un affront pareil , la comtesse aussitôt cria gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de M"ie de Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole fut culbutée ; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement machina!, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions h son visage, déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de son char : or, dans celte posture, rien ne put empêcher les jupes de retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule res-

toit alors sur la blanche peau, M^^ de Montdésir fit voir. .. Respectons les bizarreries de la langue : il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mi^e de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire : c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinous' fort joli, applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.

Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je mis pied à terre pour l'aller secourir, a Attendez, me dit M. de B..., j'y vais avec vous : car je la plains, et, je vous le répèt-e, j'ai vu cette figure-là quelque part. — Oh ! pour celui-là. Monsieur le marquis, je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon d'appeler cela une figure ! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jama'is vue. »

Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses pieds. « Ah ! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle vient de m'équiper! » Je l'interrompis, je lui dis

1. Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome, consultez-le : la chose en vaut la peine.

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bien bas : « Ma clière enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte h si bon marché. — Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait? » reprit Justine au désespoir.

Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le répétèrent : aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en bouche. La foule qui environnoit M^i^de Monldésir me pressa tout à coup, de manière (|u'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des cuiieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Sulîren, et mille autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour d'eux, dans les promenades publiques, une aflluence plus prodigieuse. Et pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à M'^e Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs!

Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment je sentis quelque orgueil h la vue de tant

de jeunes gens qui, renommés dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes ! Ce fut avec transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux engagemens ! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!

Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur : le vain prestige ne dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour, l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus solides jouissances?

« Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la foule? — J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se fait que vous soyez connu de tant de monde? — Vous savez ce que c'est que ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation : notre combat, mon exil, ma

prison. » Il m'interrompit : « Me suis-jc trompe? n'est-ce pas mon nom... ? — Oui, c'est votre nom qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le crient. — Deux mille ! répondit-il avec une grande joie ; mais, pt)ur moi, cela ne m'étonne pas, je suis très répandu. — Le bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel tintamarre ! — C'est que tous ces gens-là sont bien aises de nous voir ensemble ! Oui, je vois sur leurs physionomies qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs que nous voila réconciliés. En elîet, c'étoit bien dommage que les deux hommes de Franco les plus... — Monsieur le marquis, je crois, comme vous le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépèchons-nous d'échapper à leurs applaudissemens. »

Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et c'étoit visiblement à M. de B... que s'adressoient leurs applaudissemens maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustré, qu'il fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes adieux à M. de B..., qui,

ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.

Je me retournai sureux, c'étoient des pages, j'en comptai huit : « Messieurs, que puis-je faire pour votre service? — Nous permettre de vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu. — Messieurs, vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses? — Ce n'est point une plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole, nous serions désolés de vous offenser ; mais, en vérité, no us mourons d'en vie d'embrasser M'I^Duportail. — Non, dit un autre plus avisé, pas M"e Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B... )>

Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards inquiets; je l'entrevoyois

DU CHEVALIER DE FAUBl.AS j;

déjà ce fàclicux marquis! il s'approdioit à vue d'œil, et je ticmblois pour mon rendez-vous. « Messieurs, je ne connois pas M"^ Duportail ; mais, tenez, le temps me presse, finissons: s'il faut absolument (jue Faublas soit h la ronde embrassé, j'y consens, à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous nuelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service- si , pour plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin de Longchamps. »

Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus M. Dcsprés, le cher docteur de Luxembourg. Il me dit bien bas : « Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours pour vous annoncer que Mf"^ de Montdésir vous prie instamment de passer un instant chez elle. — M"^^ de Montdésir !... oui, oui, je comprends!... Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures. »

Cependant mes écervelcs de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et de remmener

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avec eux Timpoitun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec regret m'éloigner le plus vite possible.

Il étoit temps que j'arrivasse, M"^^ de LignoUe trouvoit les momens bien longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. « Mon amie, que vous êtes injuste ! est-ce ma faute si cette femme a l'audace...? — Oui! c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? Pourquoi m'avez-vous fait pour cette M"^^ de Montdésir une infidélité? — Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée! — Oubliée? jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de cette impertinente,... qui ose aujourd'hui se prévaloir... — Vous venez de l'en punir. Vous l'avez défigurée. — J'aurois dû la tuer! — Peu s'en est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée... — Du haut en bas ! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu! je l'ai peut-être dangereusement blessée? — Non ; mais... »

Ici, pour calmer tout à fait M"^e de Lignolle, je me hâtai de lui raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne suffoquât. Je

la serrai dans mes bras, croyant é|ue l'Iicure du raccommodement étoit venue. Je me trompois : la cruelle Eléonore repoussa son amant, a Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, toujours le plus ingrat des hommes !... Depuis un siècle je péris d'amour et d'impatience ; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer quelque moyen de nous réunir ! — Mon amie, c'est inutilement que j'en ai tenté plusieurs. — Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion défaire en même temps sa cour à mes deux rivales! — Eléonore, je te jure que non. — Et, pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que moi, dont la jalousie déchire le cœur, je me trouve justement placée entre mes deux mortelles ennemies ! — Qiioi ! vous prétendez que c'est encore ma faute? — Oui, lâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de M'i^^ de B... précédât la mienne. — Eléonore, je t'en donne ma parole d'honneur. — Elle a bien fait de s'en aller cette M^ie cle B... ! vous avez bien fait de ne la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus ! — Mon amie, si pour-

3o LA FIN DES AMOURS

tant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie ? »

Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout d'un coup: « Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue î C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir M^e de Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une demi-heure? — Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun cavalier... — Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec tant de plaisir? — De plaisir? non. — Que vous disoit-il donc de si beau, ce monsieur? — Il m'entretenoit de ma sœur. — Il la connoît? — Oui, c'est un parent... — Un parent?... mais cette fois je vous crois... parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas encore quelque femme déguisée. Oh ! vous ne m'attraperez plus, j'y prendrai garde, allez! — A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta tante à Longchamps ? — Non , je ne voyois que toi ; mais vous. Monsieur, vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient. — J'ai fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me regardoit. — Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses yeux de quinze ans. — Eléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu ? — Oh ! que non, s'écria-t-elle... Faublas, ce seroit un

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grand malheur;... mai>... mais il faut espérer que non. »

Déjà la comtesse me parloit d'un ton |)Ius doux, et je l'eus bientôt persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport m'entendrc lui répéter cent lois les protestations d'un lidèle amour; mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en refusoit les preuves. '< Non ! non! disoit-elle d'un ton absolu... Tu pleures, mon ami! Pourquoi donc? — Parce que vous ne m'aimez plus comme autrefois! — Davantage, Monsieur! — Autrefois jamais un refus... — Oui, lorsque vous n'étiez pas malade!... Tu pleures?... voyez donc, qu'il est enfant! »

Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.

« Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine... Ecoutez donc, mon ami ; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance ; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis , ta convalescence ne fait que commencer : veux-tu mourir? Dame ! vois, je mourrois aussi... Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si bien ! Ah ! je t'en prie, Faublas , ne mourons que le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps possible. Vous riez , Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible , quand je parle

raison?... Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que je dis et rien, c'est donc la même chose?... Finis, Faublas ; finis, mon ami... Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!... Dame! écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!... Faublas, mon cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de résister à mes désirs : s'il faut en même temps triompher des tiens, je ne réponds pas d'en avoir la force. »

C'étoit avec raison qu'elle se défîoit d'ellemême, mon adorable Eléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: « Tu vois bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses victoires : malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât ses chastes résolutions.

« Ma charmante amie , les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer. — Déjà ! — Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit

nu cil KVALIER ni- FAUBLAS 33

impossible de faire à M. de Bclcour une fable un peu vraisemblable; mon esclavage... — Un moment ! s'ëcria-t-elle, les larmes aux yeux ; un moment encore ! Faublas, nous nous quittons pour trois jours! — Pour trois jours.'* — Demain je vais au Gàtinois... — Au Gàtinois sans moi, pourquoi donc faire? — Hélas! sans toi. C'est ton père... Ton père me fera mourir de chagrin!... Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en faisois une idée si charmante ! — Eléonore , tes pleurs me font un plaisir trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends... que ma bouche...! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est cette fête? — Etre au milieu de mille gens indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de monde , quand on voudroit gémir dans un désert ! — Dis-moi donc quelle est cette fête. — Tous les ans, au jour de Pâques,... tous les ans, depuis que j'existe,... la rosière a reçu de mes mains... L'année dernière j'ignorois encore ce que je faisois : je le sais maintenant ! je le sais!... Du moins je flaltois ma foiblesse de cette espérance que mon amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis pas sage... Hélas! je le dirai toujours : ce n'est point ma faute ! je ne cesserai Vie du Chevalier de Faublas. V. 5

de le répéter : pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?... Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas? Va, rassure-toi: je n'ai pas de remords ! pas même de regrets... Quelquefois seulement, depuis que ton père m'a fait de grands discours,... je me surprends réfléchissant sur les dangers sans nombre... Va, rassure-toi: tant que tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne ! et, quand tu ne m'aimeras plus,... quand tu ne m'aimeras plus , je trouverai dans mon désespoir , ma dernière ressource. Rassure-toi... Tu pleures ! Tiens, mon ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent! Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, M"^^ de Fonrose qui nous aime tant; M'^^e de Fonrose et moi nous concertons quelque heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Eléonore dans la soirée même du lundi. »

Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes adieux à M^^^ de Lignolle avant de la pouvoir quitter.

Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je courus chez Justine joindre M^^ de B...

Sa marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure très altérée ; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'omparer de sa main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. « Etoit-il tout à fait impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez un peu moins attendre? » Puis, sans me donner le temps de lui répondre, affectant de la joie et me regardant avec complaisance : « Le voilà tout à fait bien, poursuivitelle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes qui tout h l'heure, h Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa... » M'^^^ de B... parut se faire violence pour n'en pas dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste, incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit : « Je ne me scrois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dus-

siez venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état de paioître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière..; — Ah! ne m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi... — Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude. — Oui, je ne vous ai point saluée, de peur... » Elle m'interrompit avec un cri de joie. « J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion... Recevez mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement délicat, je reconnois... l'ami de mon choix. — Ma chère maman, pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont vous étiez le principal ornement? — Le principal?... non,... non, je ne le crois pas... Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter autour de vous. — C'est-à-dire que vous avez pu voir aussi l'accident de Justine? » Un sourire vint effleurer les lèvres de la marquise. « Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident », dit-elle. Et d'un ion très sérieux elle ajouta: « Mais cet accident l'at-il assez punie? Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est

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pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous l'attendrons. »> ,

Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut : « Ces jeunes gens m'ont accueilli, fêté, caresse ! Moi, je ne sais pas résister à des manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant : ta physionomie m'avoit frappé. — Est-ce que je me trompe? me dit M»ic de B... Est-ce que ce n'est point...? — Vous ne vous trompez pas ! A sa voix comme à ses discours je crois aussi le reconnoîtrc. — Oh! c'est lui! c'est lui! sauvons-nous. « Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la porte qui communiquoit chez le bijoutier. « Bon Dieu! s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef? » Une armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. M"ie Je B... s'y jeta la première. « Vite, Faublas ! » Je n'eus que le temps de me précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.

Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner. « Oui, continua-t-il, ta

physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie de te p^ler. — Vous m'avez donc bien reconnue?

— Tout de suite ! mais peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les figures par cœur? — Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.

— Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc oublié comme je suis physionomiste?... A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le chevalier de Faublas peut-être? — Eh bien, oui! un plaisant freluquet !

— Entendez-vous l'impertinente? — Taisezvous, me répondit la marquise. — Pourtant, reprit M. de B..., il me semble que tantôt tu le lorgnois à Longchamps ? — Lui ! ce morveux ! c'étoit vous que je regardois. — Je te plais donc?

— A qui ne plaisez-vous pas? — Il est vrai que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit content. — Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure. — Cependant, ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable. Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée? — Une petite catin!

— Mais voyez donc cette... — Taisez-vous n, me dit encore M'"c de B... Son maii continua : « Elle avoit un domestique à livrée! — Bon ! une livrée d'emprunt. — Ton joli phacton est bien endommagé. — J'en suis d'autant plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies... » A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empcchcr de se récrier tout bas : « Une dame de ses amies! l'insolente! — Ma belle maman, est-ce que c'est vous ?... — Oui. — Eh bien ! permettez qu'à mon tour je vous dise : « Paix donc ! »

Cependant, pour avoir cause, nous perdîmes quelques-unes des paroles de Justine... « Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle. — Une dame de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de grandes complaisances pour cette dame-là? — Je vous en réponds. — Mais, mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui aimeroit les femmes. — Quoi ! vous imaginez. .. Ce n'est pas cela ! ce n'est pas cela ! Tenez, je vais vous dire : c'est une dame... comme il faut,... du haut parage... Elle est gênée chez elle... — J'entends! j'entends! c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!... — Ou qu'on attrapera. Monsieur le marquis. — Mon Dieu! que ces maris sont bons!... De sorte que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour...

— Non, oh! non, il ne se passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre. — L'intrigue ne fait donc que commencer? — Au contraire, elle est ancienne... C'est une histoire que cela, Monsieur le marquis! — Conte, conte, le récit des tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours infiniment. Conte. — La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a quittée pour une autre : elle ne se soucie point de le partager et veut le revoir. »

Ici la marquise murmura : « L'effrontée menteuse! — O ma belle maman, taisez-vous donc ! » Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore perdu quelques mots.

« Justement, disoit M"^^ de Montdésir, elle ne lui permet rien encore; mais le moment approche où elle lui permettra tout. — Tu es donc entièrement dans la confidence? — Non : c'est une femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite... De quoi riez-vous? — De la mine que ces amoureux -là doivent faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je donnerois... cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures... Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là. -^- A vous? — A moi. — Impossible, Monsieur le marquis ! — Pourquoi ?

D\] CHF. VAIIER DF. FAUBLAS 41

je me cachcrois fjiiehjue part. — Impossible! vous dis-je. — liens! (juand je devrois me tnpir sous ion lit. — Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs jambes. — Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici? — Vous le voyez que j'en ai. »

La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien que je fusse h mon aise, et je sentois la marquise trembler.

K Attends!... » s'écria le marquis.

Il alla très heureusement à celle qui ctoit de l'autre côté de la cheminée , et, quand il en eut ouvert la porte : « Voilà précisément ce qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point; moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois les acteurs tout à monaise. Allons, Justine, laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le secret. — D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable , je le voudrois pour la rareté du fait. — La dame est-elle jolie ? — Bon ! comme ça, pas trop mal ; mais elle se croit... superbe ! — C'est l'usage. Et le galant ? — Oh! charmant, lui! charmant! — Mieux que le chevalier de Faublas? — Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité! — Sais-tu que je suis jaloux du chevalier? — Comment, jaloux? vous croyez encore que madame la marquise.. . ? — Non, non.

Mais toi, mon enfant... — Moi! ah! vous avez tort. — Autrefois, cependant... — Autrefois, je n'avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous, Monsieur le marcjuis. — Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure... Elle produit cet efîet-là sur toutes les femmes. — Oui, la vôtre, par exemple, vous adore. — M'adore! tu as dit le mot... Sais-tu bien une chose ? c'est qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là ! M"^-^ de B... peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions... Mon enfant, je soupe avec toi. — Vous soupez? — Oui, je soupe. Toujours je soupe , tu dois t'en souvenir,... et je couche, ma reine... — Ici, Monsieur le marquis? — Pas ailleurs, je t'assure. »

Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. « Tout à l'heure nous passerons dans la salle à manger, dit Justine. — Pourquoi donc la salle à manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille choses intéressantes à nous communiquer. ))

Mme lie Monldcsir sonna son jockey : « Vile, qu'on apporte ilciix couverts, et cju'on ne laisse entrer personne.

— Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côte, souper et coucher dans cette nrmoire? — Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami ! je suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite ! »

Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans cette armoire où je dcvois me trouver si bien. Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa profondeur, n'eùt-il pas été trop extraordinaire que je tournasse impoliment le dos h M'^^^ de B... ? Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens de son cœur, nous nous touchions de la tête aux pieds! Quel homme, fùt-il né dans les antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; Teùt-on, sous un froc chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions ;

quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son cœur s'émouvoir, et tous ses esprits fermenter, et tout son sang bouillir ! Le mien brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame de B..., vous-même... Ah! quelle vertu n'eût pas succombé ! »

Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée d'effroi : « Faublas, est-il possible ! y songez-vous?... Monsieur, Monsieur! »

Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. « Ma belle maman, il me semble que voire mari vous fait une infidélité? — Que m'importe? dit-elle. Ah ! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, que m'importe le reste? »

Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le retour du petit domestique : il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut servi, M"^^ de Montdésir renvoya son jockey. « Nous voilà libres, dit-elle à M. de B..., causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée

DU CHHVALIKR D K FAUBLAS 4 S

Je VOUS appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivàt pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez vous ? — Ah ! dans la maison de ma femme! — Bon !... Tenez, soyez vrai, tous les hommes sont comme cela : vous m'aimez maintenant parce que je suis quelque chose. — Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta physionomie, que tu seroisquelque chose ?. .. car elle est heureuse ta physionomie,... un peu gâtée, ce soir ! ce coup de fouet t'a marquée ; mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle : le fond des traits reste toujours... Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine (jue tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te regardant : « Je remarque dans l'air de cette « lille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire « quelque jour. » — Cependant, (juand, il y a six mois, vous m'avez chassée? — J'étois en colère, on me vouloit faire croire que ma femme... — A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière vous avez découvert son innocence : car elle est innocente. — N'est-il pas vrai qu'elle l'est ? — Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours soutenu , souvenez-vous-en. — Oui, — Mais je voudiois savoir de vous-même comment vous en avez acquis les preuves. — Vraiment ! il a bien

fallu que M^e fe B... me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute. »

Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive curiosité : je redoublai d'attention.

« Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son nom? M^e de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec M'I^ de Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien M^'^ de Faublas qui a couché dans le lit de mafemme. Toi, d'abord, comme tu me l'as cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose...

— Certainement! je l'ai déshabillée! — Bon! d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je me garderai bien d'instruire M^^^ deB... Ma figure avoit produit sur la jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu près permis devenir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge de la jeune fille... Et que diable! un garçon n'a pas la poitrine faite comme ça !... Tu ris! — Oui,

je ris parce ([uo... parce que je pense que madame... clans ce moment-là pouvoit sentir votre main :... car elle éloit couchée là tout auprès, madame.'' — Oh ! madame étoit endormie : malheureusement le bruit l'a trop tôt réveillée... — Ah! ah ! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de l'enfant, (jui dormoit peut-être encore... — Qui dormoit, oui. — C'est à côté d'elle que vous avez... embrassé votre femme? — Justement, ma reine. Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien : c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli le devoir conjugal! — Je suis pourtant bien étonnée que madame vous ail permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que la décence... — La marquise, celte nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce que...

— Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment. — Faublas! Faublas ! plaignez-moi!

— ... La jalouse marquise, disoit M. de B..., quand je lui rendis mon attention. — Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!... Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'éloit M'l<^ de Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre ? — Assurément. Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est M"^^ Je B... qui me l'a rappelée : le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue M'ie Duportail; elle fut obligée de

nous mener chez son père supposé; mais nous y trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une demoiselle,... une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie : c'est un homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de ménagement ! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire : « C'est mon fils ! »

— Ainsi donc ce fut M'I^ Duportail qui vint le soir en habit d'amazone, et le lendemain... — Le lendemain? non; ce fut son frère. — Son frère,... je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?

— Parce que M. de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit ses motifs : il étoit amoureux de ma femme, et, furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier revêtu des habits de sa sœur, et, profitant de la circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène... Je ne me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en général que la scène étoit horrible... Ce procédé

DU CHEVALIKR DE F A l! B L A S 49

de Rosambert me paroîl infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois... Tiens, Justine, sur un mot, je me sens dispose à me couper la gorge avec lui. — Ne vous en avisez pas ! vous feriez mourir votre amante d'inquiétude ! — Mon amante, c'est...? — C'est moi. — Bien! ma petite. Fort bien, ce que tu dis là. — Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi... Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et surtout sur le mien : car vous imaginiez que je vous faisois une foule de mensonges!... M"e de Faublas, que devint-elle? — M"*^ de Faublas? elle commença par se lier intimement avec M, de Rosambert, et puis avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celuici , des rendez-vous i\ celui-là, j'en suis sûr : j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui arrive : un enfant. — Un enfant? — Un enfant, j'en suis sûr encore. Je l'ai vue... grosse,... je l'ai vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de M"ic Ducange, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu ignorer plus long-

Vie du Chevalier de Faublas. V. y

5o LA FIN DES AMOURS

temps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!... Regarde pourtant combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes connoissances physionomiques en défaut ! Je trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois pour la première

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fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son père. Le père crie que M. Duporlail n'a pas d'enfans. M. Duportail me fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes ^yeux, j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de m'avoir à la fois trompé ! Je vais comme un enragé défier le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres ! Cependant le jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain... »

Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me commandoit une occupation plus douce : M"^^ de B..., dans une posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes etToris rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après

quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta : « Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni d'autres! » quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa défaite : « Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un moment!... Faublas, je vous avois jugé capable de plus de générosité ! — Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit ! — ... Cruel ! me refuserez-vous un moment?... Faublas I mon ami! que je sache du moins si le danger n'est point extrême... Voudriez-vous m'exposer?... Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous... Où sont-ils? — Ils soupent. — Assurez-vous-en. — Le moyen? — Regardez. — Par où? — Mais par le trou de la serrure. — Cela n'est pas facile! je ne puis me baisser. — Tâchez. — Ils sont à table. — Comment placés? — Justine en face. — De cette armoire? — Oui. — Et le marquis? — Nous tourne le dos. »

A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et... Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout

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Stupéfait que je suis, comme il me reste encore des oreilles, je puis entendre le bruii de cin(| ou six soufflets très lestement donnes. Je puis entendre M"i<^de B..., d'un ton ferme, parler ainsi : « Il vous sied bien, petite créature cjue j'ai tirée de la lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez i\ votre bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans do libertines orgies... Et vous. Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez mon attachement sans bornes ! Je me doutois bien que quelque projet de conquête vous conduisoit à Longchamps ! je vous ai fait suivre, on vous a vu... Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir ! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener en triomphe chez elle !... Mademoiselle, quiconque

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fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je tremblois,... Monsieur, de vous voir arjiver bientôt avec votre amante. Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières ; je m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos empressemens !... Cependant rassurez-vous : je ne m'emporterai plus ni contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la dernière que se permettra la jalouse marquise; et, pour continuer à me servir de vos expressions tout à fait obligeantes, mes adorations ne vous fatigueront plus. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit

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