‹ Les Amours du chevalier de Faublas (volume 5)Chapitre 3 sur 16 · DU C H F- V A 1. 1 F. R DE F A U B L A S · texte numérisé non relu

DU C H F- V A 1. 1 F. R DE F A U B L A S

à m'Iionorcr (|ucIqucfois de ce qu'il vous plaît nommer le devoir conjugal , je ne suis plus obligée de vous répéter complaisammcnt ce ([ue je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose du monde qui m'éloit la plus indiirércnte. Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est trop atlreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon choix, on m'oblige h recevoir dans mes bras mon indigne mari sortant des bras d'une prostituée ! Je jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon

innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos nœuds étoient rompus, qu'une éternelle prison m'alloit renfermer. Eh bien ! Monsieur , alors comme aujourd'hui, vous prononciez contre vousmême non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez'de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine. Mme de B... vous le proteste, et M^e de B..., vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant, Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble : toutes les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!... Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement enlever... Mademoiselle, je vous cause un tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas ? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque discours, soyez toujours charmante,...

adroite,... fidèle,... d'autres personnes plus ridies ou plus généreuses vous dédommageront,... (juant à la fortune,... de la perte de monsieur le marquis. D'autres, cro yez-moi, vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice... Monsieur, je me flatte cjue vous voulez bien me donner la main pour descendre et rentrer ;\ l'hôtel avec moi.

— Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui, revenant de conduire jusque dans son antichambre le marfjuis et sa femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce que je pourrai conserver M. de Valbrun. »

Pendant que M"i«= de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de toutes ses forces. « Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus... J'étouffois... Ah! la bonne scène!... Quand verrai-jc le chevalier, pour lui raconter... Ah ! la bonne scène!... Comment diable aurois-je deviné que cette femme étoit ici,... dans cette armoire!... >»

Elle l'ouvrit, et m'y trouva.

<( Tiens! et l'autre aussi!... Mon Dieu! mon Dieu!... j'en suffoquerai!... Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!...

Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?... quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!... Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si belle occasion de reprendre vos droits? — Justine, ne m'en parle pas : tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre ! — J'en suis vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de nous ! comme si j'avois deviné que vous. Monsieur de Faublas, vous en étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait faire,... là,... presque sous les yeux de sa femme,... une vengeance du Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame vous a jadis... idolâtré ^ comme tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme ! elle lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la

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figure qu'il faisoit : les sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois rju'il m rivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot... Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta M^^^ de Monldcsir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me caresser, et la femme pour me battre. — Comment? — Oui! celle-là, je l'ai gagnée sur mon sofa ; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à l'heure, avant que les bouffies fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups qu'elle donne! — Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que nous soyons amis... — Je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné beaucoup au change. — Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir. — Quoi! vraiment? qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi? — Il y a plusieurs jours qu'il est

6o LA FIN DES AMOURS

parti, cet amour-là, ma petite! — Ah! lâchez donc que ça revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien reçu... Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau. — Un morceau? il est vrai que je meurs de faim... Mais non, il est déjà trop tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir. »

Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria : « Le voilà! — Le voilà! cria Jasmin sur l'escalier. — N'est-il pas blessé? demanda le baron, qui accourut vers moi. — Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de B...? — Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé.? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps retenu? — Le voici : quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la multitude, nous étions tous deux fort échauffés... — Vous l'avez tué? — Non, mon père; mais il m'a forcé... — Encore une fâcheuse affaire! encore un duel! — Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin : il m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens... — Des rafraîchissemens? —

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Oui, mon pèie, M. de B... n'a (ju'un chagrin, c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas ; il m'en a demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de vous assurer de toute son estime. »

Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux ; mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons de se contraindre, s'en donna de tout son cœur. Ses coups d'oeil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de nous. « Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite comtesse, m

Je ne sais pas si M"^^ de Fonrose fut plus matinale que M'"<^ de B...; mais avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.

Monsieur le chevalier,

M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce quil pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tète, pour avoir eu V insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu

compromettre aussi M. de Florville^ parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce ^ mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à... M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là.

Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.

De Montdésir.

Je fis la réponse suivante :

Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien^ ma petite.

EPENDANT , au milieu des cvénemcns extraordinaires qui scmbloient tout exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai ma Sophie : v O mon épouse , non moins chérie et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le cœur de ton jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de l'adorer ! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes. »

Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à l'instant même où je formois les plus belles résolutions , se préparoit à m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles,

de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le crime.

Mme de Fonrose , que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le dîner, Mn^^ de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec moi , me dit : « Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. Sautez de joie : ce soir, vous verrez M^^ de Lignolle. — Il n'est pas possible ! — Ecoutez , et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez la comtesse pour lui en faire part ; mais, toujours trop prompte , elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à M"i^ d'Armincour que Mlle de Brumont , venant d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois , m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ de quelques heures , pour lui donner une place dans sa voiture. — Dans la sienne ! et pourquoi pas dans la vôtre? — Belle demande! parce que je me sacrifie , moi ; pour que vous puissiez aller à la campagne , il ne faut pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi,

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Cl j'cii, pour l'y retenir toute la nuil , un moyen que je vous laisserai ileviner, jeune lioninie! Le baron fera d'autant moins de dilliculié qu'étant instruit de l'eloi^înemcnt de M'"»^ de Lignolle, il ne pourra m'allcguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de Belcour restera, je vous le promets ; je m'engage même à le garder toute la journée de demain. Demain, je ferai si bien (ju'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous pour être, i tout hasard, de retour avant neuf heures. Vous le pouvez : aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons partis, Agathe va venir vouscoilfer et vous habiller. Tout de suite , dans une voilure de place , vous vous rendrez chez M"^c d'Aimincour... Ne perdez pas son adresse... — Eh! ne craignez rien ! — Il sera peut-être six heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à côté de M'"c de Lignolle,... qui aura sans doute les yeux un peu battus, et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle... Mais , enfin , il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme Faublas a toujours faim. Vie du Chevalier de Faublas. V. a

Monsieur, il faudra cependant laisser le grand dîner. J*en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de poste... Chevalier, n'y manquez pas au moins l n'allez pas céder aux sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous restent dans la compassion d'une amie telle que moi , d'une amie... »

Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout se passa d'abord aussi heureusement que M"^^ de Fonrose me l'avoit annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, M"e de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, M"s de Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.

« Madame la marquise , voilà une jolie personne ! — C'est une cousine de votre amie , M^'e de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent pour la mener à cette fête... A

oropos (Je fêle, vous n'élicz donc pas hier h Longchamps avec la comtesse? — Non, Madame... Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!... — Vous n'y avez pas été à Longchamps? — Non, Madame... Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous! — J'y ai vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, rcj)tit l'éternelle bavarde. — Où cela, Madame? — A Longchamps. — Cela se peut bien... Voilà une personne vraiment charmante... Mais c'est déjà une fille à marier! — Nous y songeons, répliqua la douairière. — Et vous, Mademoiselle? lui demandai-je. — Moi , répondit l'Agnès en baissant les yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!... dame ! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il seroit temps. — Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez ! c'est M"s de Brumont qui vous parlera... La veille vous lui parlerez, n'est-ce pas ? Je ne veux point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma pauvre petite nièce... Il pourroit bien lui arriver! En vérité,... ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien ! mais c'est vous que je charge de la mettre au fait. — Avec bien du plaisir, — Pas à présent, pourtant... Mais, quand le moment sera venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.

— Madame la marquise peut compter sur moi. — Oui , je me doute bien que je vous trouverai toujours disposée à me rendre de pareils services... Je ne connois pas de fille plus obligeante que vous. »

Nous partîmes, et, comme nous montions envoiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque que M"e de Mésanges avoit la jambe fine et le pied très petit.

Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli ; je ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre découverte : c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour , ordinairement si prompt à former les filles , donneroit difficilement de l'esprit à celle-là.

Au reste, soit instinct, soit sympathie, M^^^ de Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour madame la marquise et sa

jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver à ses plus dicrs convives son propre appartement. Sa tante dcvoit occuper son lit ; elle en avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet h porte vitrée où le lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois. Qiiant h M"e de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fctc ordinairement brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière ; et cette fois, comme il arrive trop souvent h 11 campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs amis.

Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se fâcha presque : il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le repos de son enfant; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un air boudeur : j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que d'aller chacune de son côté dormir dans un lit ?

O mon Eléonorc ! je te donne ma parole d'honneur que, malgré la mauvaise nuit dont la tante me

menaçoit, malgré l'intéressante conversation que me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.

Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce vaste château , cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services? Conviens donc, mon Eléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut sur-le-champ prendre le parti de la résignation.

Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit l'une à côté de l'autre.

Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en

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