PRÉFACE
Plus on admire, en passant, les grandes imaginations qui vont se déversant toute une année à travers des tomes sans fin, adoptés de la foule, et pluSy avec un peu de modestie, on se prend à aimer les petits livres qui tiennent peu déplace et rencontrent peu de lecteurs, L humble renommée a de grands charmes ; elle est à notre portée, et se laisse aborder volontiers. Le petit livre est un ami qui se prête à tous nos caprices : il marche avec nous, il obéit à notre inspiration ; il se laisse écrire avec le :{èle ou le sans gêne de l'heure présente. On le porte en un coin de son cerveau; il s'jr blottit dans les heures laborieuses, mais sitôt quon linvoque.
aux jours de silence et de solitude, il obéit à la première évocation.
Le petit livre est le domaine ingénieux des écrivains lassés qui ne veulent pas se retirer tout à fait de ce bas monde. Ils étudient, ils regardent, ils écoutent les bruits lointains; ils rêvent le reste. Ainsi, ne vous étonne:^ pas, amis lecteurs, des écrivains sages qui s'amusent du peu de chose, et se plaisent à se parer des fleurs encore fraîches de V arrière-saison.
Donc, c'est ma fête et mon plaisir d écrire au chant des oiseaux^ au murmure ench(mté des brises printanières , et de me raconter à moimême une suite ingénue et, disons mieux, naïve, de tout petits contes qui ne valent guère que par la forme, et qui sont inventés uniquement pour le plaisir du style ^ et pour le bonheur d'écrire en se jouant de ces choses futiles qui ne font peur à personne, et dont pas un n'est jaloux, Ca vit et ça meurt comme un papillon vulgaire qui n'a rien à redouter des enfants armés de leur ga^ej et des épingles de messieurs les collectionneurs.
C'est, encore un attrait du petit livre. : il ne
coûte guère à mettre au jour. Avec les reliefs dun gros tome asse\ vulgaire, on va faire un joli petit in-i 2, imprimé par quelque habile ouvrier, sur un papier sonore et solide. Hélas! le caractère et le papier ne font pas le chef- cf oeuvre; ils ajoutent un vrai charme à la lecture. On se sent pris sans savoir pourquoi d'un vrai désir d'ouvrir ces pages dun honnête et riche aspect, puis, étant lues, on les garde asse\ volontiers. De là, moins d'outrages à redouter; les quais vous sont plus légers; votre humble nom est tout ensemble respecté du soleil, de la pluie et des mains suintantes du passant. Combien d'heureuses compositions écrites par des maîtres, prose éclatante ou vers amoureux, disparaissent dans les injustes abîmes, pour n'avoir pas rencontré un libraire asse\ prévoyant qui leur donnât un vêtement fnoins sauvage! Au fait, le petit livre est le seul à qui soit réservé ce cher privilège du beau véte^ ment, de la belle apparence, en un mot du je ne sais quoi bref et net que notre ami le po^e Horace a chanté, Qj/umtà moi, je n' ai pas d autre ambition:
écrire, à mes heures, et ma tâche étant remplie^ un de ces romans de courte haleine et lus si vite. Un jour suffit à leur gloire. S'ils amusent le lecteur, le lecteur est content de ri avoir point perdu sa journée^ au contraire, il ne saurait se fâcher d'un importun qui l'aura retenu quelques instants à lui raconter de son mieux une historiette où sourit toujours quelque peu la belle déesse de la jeunesse, quel que soit l'âge du rêveur qui l'écrivit.
Le petit roman que vous alle\ lire, ami lecteur {je regrette en ce moment mon pluriel), est un souvenir des temps d'autrefois, quand S. M. le roi Louis XIV était un jeune homme, et que les jeunes gens de la cour ne se gênaient guère pour rire un peu de tout, voire des amours de leur maître. Il y en eut plus d'un^ parmi ces rieurs malencontreux j qui paya dune disgrâce étemelle une innocente raillerie. Il eût obtenu facilement le pardon de la belle amoureuse, il ne fut jamais pardonné du monarque amoureux.
Tel fut le châtiment du plus coupable, il est vrai, puisqu'il avait le plus d'esprit, de ces faiseurs de chansons, M. de Bussy-Rabutin, et
véritablement, lorsquon le voit si lâche après avoir été si téméraire, on est médiocrement touché de cette peine méritée. Après tout, son livre est rempli de mensonges contre les plus belles dames de la cour de Versailles 'j il ri a pas épargné, le malheureux l Af"' de la V allierez encore aujourd'hui, les honnêtes gens ne lui pardonnent pas d avoir insulté sa vertueuse et vaillante cousine, Af"« de Sévigné. Il eût poussé plus loin V injustice et la cruauté, s* il avait pu se douter que sa prudente cousine était le plus grand écrivain de son siècle, et que luimême il serait à peine compté parmi les beaux esprits du second rang.
Toutefois, pour être juste envers tout le monde, il faut en convenir.
Parmi les saints que célébra Bussy,
il en est deux, les seulsy qui aient trouvé grâce aux yeux des honnêtes gens et des esprits délicats. Nous voulons parler du chevalier de Fosseuse et de M™* de Bagneùx. Leurs belles amours brillent d'un éclat inattendu, au milieu
de ces chapitres où tant déjeunes gens et de jeunes femmes se montrent à nous, odieux ou ridicules tour à tour.
En effet, celui-là connaîtrait mal le dixseptième siècle et ses élégances, qui voudrait juger la cour de Versailles sur ce pamphlet trop célèbre intitulé les Amours des Gaules.
Les noms sont très-vrais, le reste est voisin du mensonge. Il faudrait nier tout à fait la grâce et la beauté des vers de Racine, F élévation des sentiments dans les tragédies du grand Corneille, les grandes scènes du Misanthrope, et le babillage amoureux de l'École des femmes, pour accepter sans conteste un Bussy-Rabutin. Heureusement pour sa mémoire, il a laissé r esquisse innocente de ces doux visages, de ces charmants caractères : Af""* de Bagneux, M. de Fosseuse. On dirait qu'il les a posés dans son fameux livre, afin démontrer cequil eût pu faire avec moins de vice et de vanité. Sans nul doute, il pouvait tirer de ces deux images un bien meilleur parti; mais telles quelles sont, incomplètes et presque effacées, elles nous suivent, et nous les voyons vivantes.
L'esquisse est dun maître. Ainsi cet âge d'or indiqué par M. Ingres sous les murailles du diâteau de Dampierre, Un paradis est caché dans ces murs.
Tai tenté, dans un beau moment d'amitié et d admiration pour ces doux fantômes, de les compléter t un par t autre -^ et si mon évocation n'est pas impuissante, à la bonne heure, en cet aimable travail je trouverai ma récompense.
Honneur très-rare et très-envié de vivre en belle compagnie, et d ajouter à l'intérêt du temps présent les respects du temps passé. Ce n'est pas que la chose ait été facile : ils parlaient si bien des peines et des transports de l'amour y les poètes et les écrivains du grand siècle! Eh! que dis-je? il ri est pas jusqu' aux pères de notre Église qui ri aient rencontré, pour célébrer ces ineffables transports du cœur humain, des parôles pleines de lumière. Onne trouverait nulle part, même en comptant les lettres de Mirabeau datées du donjon de Vincennes, une parole égale à ce mot de Bossuet parlant « des hennissements de l'amour divin. » Quoi de plus terrible et déplus touchant que ce passage de Mas^
sillon parlant de t impénitence finale et de ces tendresses qui ne veulent pas finir :
« Notre siècle et ceux de nos pères n ont-ils pas vu des monstres qui, même en expirant, juraient une affreuse fidélité jusqu au delà du tombeau à t objet détestable de leurs passions! Leur âme réprouvée sortait de leur corps avec des soupirs de crimes et des regrets de volupté, . . Ils mouraient ayant autour de leur lit V objet infortuné dont leur cœur éfait plein, et même à la mort ils ne pouvaient s'en séparer! »
Nous souhaitons au romancier, au poète, à l'historien, et surtout à l'amoureux, quelqu'un de ces monstres dont le nom et le souvenir sont immortels : Hélène, Didon, Lalagé, Diane de Poitiers, Héloïse, Manon Lescaut,
DU
Je voudrais vous raconter à ma façon, ou, pour mieux dire, à la façon de Bussy-Rabutin lui-même , les passions d'un jeune homme appelé le chevalier de Fosseuse. Il était le frère cadet de M. le duc de Fosseuse, un des plus grands seigneurs de la province de Touraine par la fortune et l'antiquité de sa maison , par la grandeur de ses alliances, et par les rares services que les seigneurs de la maison de Fosseuse avaient rendus, depuis tant de siècles, à la majesté de nos rois. L'étoile du chevalier de Fosseuse lui fit rencontrer, juste au moment oîi le
— lO —
jeune roi donnait l'exemple des belles passions , M"® la comtesse de Bagneux, dont la famille avait fait une longue amitié avec les seigneurs de Fosseuse.
L'origine de M"** de Bagneux, si elle n*était pas si noble, était {)lus illustre que Torigine de M. de Fosseuse. M'"^ de Bagneux était une Tonnay-Charente , alliée à la maison de la Beaume, et quand M*^^ de Tonnay-Charente , le roi ayant signé à son contrat , s'en fut présenter son mari , dans le couvent des Carmélites, à sœur Louise de la Miséricorde, M"« de La Vallière appela M''* de Tonnay-Charente : ma cousine ! On ne traverse pas impunément, dans une antique famille, les triomphes, l'orgueil, les douleurs et les repentirs d'une personne telle que M"^ de La Vallière, et vous pouvez croire que les filles de cette illustre maison se ressentirent, peu ou prou, de ces grandeurs passagères, de ces rêves charmants et terribles.
M*i« de Tonnay-Charente était fille d'honneur et de bon sens. Sitôt qu'elle eut l'âge où l'on songe à marier les jeunes filles riches et bien apparentées, elle résolut d'épouser ce qui s ap-
pelle un homme sérieux, et de consulter beaucoup moins son cœur que sa raison. Ce fut alors que se présenta pour cette belle alliance le propre fils de M. le premier président de la ville de Tours, le comte de Bagneux, officier de cavalerie, et qui n'était guère destiné, étant de noblesse de robe, aux grands emplois de l'armée. Ainsi, très-volontiers, il donna la démission de son grade afin d'appartenir tout entier à sa jeune épouse.
Il était brave, étourdi, léger, présomptueux, moqueur; il avait de l'esprit et ne savait pas vivre, et toujours en menace, en action, en colère ; il riait beaucoup, et fort désagréablement. C'était, au demeurant, un mari fort supportable et dans une honorable position.
Au bout de six mois d'une cour très-assidue, il obtint la main de M"<^ de Tonnay-Charente, et ce fut dans toute la Touraine une fête , un empressement, un contentement... des merveilles! Tous ces gentilshommes se connaissaient de vieille date; ces châteaux étaient liés, les uns aux autres par les amitiés d'un bon voisinage*, la fête de celui-ci devenait aussitôt la
fête universelle. Pendant plus de six mois il fut question dans la province des noces de M. de Bagneux. Le chevalier de Fosseuse avait été Tun des premiers invités à honorer cette alliance de sa présence , et il s'était rendu sans répugnance à cette aimable invitation.
C'était encore un tout jeune homme et d'as sez sauvage humeur. Il habitait , dans la ville^ une maison à lui, non loin de l'archevêché, sa maison communiquant avec les vastes jardins de monseigneur. Il possédait, hors de la ville et sur la lisière des^grands bois, un petit château fossoyé, disons mieux... une métairie, où l'utile se mêlait à l'agréable, et dont le revenu suffisait à le faire vivre un peu plus qu'honorablement. Par sa qualité de cadet, la pureté de sa vie et l'honnêteté de ses mœurs , et sa profonde horreur pour toutes les choses de la guerre, le chevalier de Fosseuse semblait destiné aux honneurs de l'Église, et déjà, sans être dans les ordres, l'archevêque de Tours, dont il avait l'honneur d'être le propre neveu , lui avait donné le canonicat de Saint- Loup de Tours, en attendant qu'il eût obtenu la prê-
trise , avec ses lettres de docteur en théologie.
Il était savant^ bienveillant, modeste, bien élevé, et rougissant pour peu de chose. On Taimait dans toute la contrée , oti il s*était fait adopter, son nom aidant, par l'exercice ingénu des plus aimables et des plus modestes vertus. Les jeunes filles à marier, en le voyant passer, la tête bouclée et portant légèrement l'habit élégant des chanoines, se disaient tout bas : ce C est dommage ! » Il était l'ami du pauvre et son défenseur. C'était Topinion générale en toute la cathédrale qu'il serait , avant peu , coadjuteur de son oncle, et qu'il irait d'un pas ferme à toutes les dignités de l'Église.
Le jour même oti M. de Bagneux conduisit M"« de Tonnay-Charente à l'autel, le futur coadjuteur, en sa qualité de maître des conférences, était venu recevoir sur le seuil de la cathédrale la nouvelle mariée. Hélas! quand il la vit pour la première fois, les yeux bleus et doux, le nez aquilin, la bouche grande et bien meublée, la tête bien faite, aux cheveux blonds, déliés et clairs^ il resta frappé d'une admiration voisine de la stupeur. En ce moment révélé (tant il est
vrai que 1 amour est un effet de la destinée), il lui sembla qu'il n'avait rien vu des plus grandes œuvres et des plus belles créatures de ce bas monde. Frappé de cette vision, il oublia de suivre au chœur les chanoines du chapitre, et le surlendemain, au grand bal qui fut offert à toute la province, on vit arriver, non plus M. l'abbé de Fosseuse , mais bel et bien M. le chevalier de Fosseuse, un porteur d'épée! Son premier soin, sans songer à Tétiquette, fut d'inviter pour la première sarabande M™«de Bagneux, qui se disait déjà : « Où donc ai-je vu ce jeune homme? » Et comme on se pressait pour admirer cette danse, à la fois jeune et légère, chacun s'étonna des grâces et des beautés viriles du nouveau chevalier Printemps. C'est très-vrai! le chérubin avait fait place à l'amoureux; en vingt-quatre heures, ô métamorphose de Tamour! le futur archevêque était devenu tout semblable au chevalier de Grammont, au chevalier de Tilladet , au duc de Roquelaure, conduisant dans un menuet la duchesse d'Aumont
et ses deux sœurs. On ne parlait dans la province entière que de cette étrange conversion.
Monseigneur ne fut pas le dernier averti; mais il aimait son beau neveu comme un père tendre aime un fils unique. Il se disait d'ailleurs que si Tabbave ne chômait pas, faute d*un moine j il y aurait place à la cour pour un cadet de la maison de Fosseuse. Au fait, il n*y eut rien de plus sincère et de plus complet que ce retour soudain » bienheureux , du jeune licencié en Sorbonne aux passions de la jeunesse. Un seul regard de cette beauté lui fit oublier les saintes choses qu'il avait apprises en dix longues années d'obéissance et de modestie. Seulement, de ses premières études , il lui resta un doux sourire, une voix pure, un esprit agréable, et rien de bruyant, d'empesé, de gourmé.
Tout riait dans ses yeux, dans son âme, dans son cœur; il apportait en tous lieux le calme et la bonne humeur d'une heureuse conscience.
Ignorant de la vie, il s'abandonnait à toute la douceur de vivre. II occupait de ses moindres actions tous les honnêtes gens, frappés d'un vrai respect en présence de ce jeune homme, en passe d'arriver à tout, qui n'avait plus d'autre ambition que de contempler les^ étoiles.
Lui , cependant , il suivait dans ses sentiers fleuris la dame innocente de sa pensée. Il ne voyait dans le nuage et dans le rayon , dans la solitude et dans le bruit, que M"* de Bagneux. De son côté, la jeune femme acceptait sans inquiétude la compagnie et ladmîration de cet enfant plein d'espérances. On ne vous a pas dit encore assez à quel point elle était belle et charmante. Elle était vraiment faite à la taille de ce jeune amoureux effilé et menu , qui la suivait sans mot dire. Et ni grande ni petite... accomplie, avec certains airs de princesse, par échappée. Elle aimait son mari en le trouvant parfois un peu brusque. Or ce mari , confiant dans sa destinée, allait tout droit devant soi, prenant le bonheur à sa portée , et le traitant comme une chose qui lui était due.
Un soir d'été, chez le baron des Rotours, son voisin, M. de Bagneux, jouant à la bassette avec son hôte , avait perdu mille pistoles dans un nombre infini à'alpiau et de va-touî ; il cherchait à les regagner, lorsque M"^ de Bagneux, fatiguée, et voulant le lendemain se lever de bonne heure pour se baigner dans la rivière avec plu-
sieurs jeunes dames de ses amies, salua la compagnie , et s'en revint chez elle , précédée d'un laquais qui tenait une torche , et suivie d'une vieille servante. L'hôtel de Bagneux datait du dernier siècle; il était bâti en belles pierres de Touraine, entre une vaste cour et un grand jardin bordé d'une rivière à bateau^ la belle campagne étendant au delà, jusqu'à la forêt prochaine, toutes les splendeurs du mois de juin, merveilleux partout en France, incomparable en Touraine. En ce moment, voisin de minuit , qui était une heure inaccoutumée , le chevalier de Fosseuse allait, au hasard, rêvant à ses amours ; mais soudain , quand il vit passer la jeune dame et qu'il eut frôlé sa robe, au bruit agaçant de son soulier neuf; quand il eut contemplé à la clarté de la torche mêlée de flamme et de fumée ce doux visage où brillaient tous les bonheurs paisibles d'une jeunesse immaculée, ah ! le malheureux ! il perdit tout à fait la tête, et d'un pas délibéré, sans hésiter une minute, il entrait, poussé par le charme, en cet hôtel rempli de menaces et de périls.
S'il est vrai qu'il y ait un dieu pour les amou-
reux, ce dieu«là fit un vrai miracle en faveur du chevalier de Fosseuse. Il entra sans qu'on le vît; il franchit, sans qu*on l'entendît, Tescalier d'honneur. C'était à croire que la jeune dame elle-même enveloppait cet amoureux d'un nuage qui le rendait invisible. L'antichambre et le premier salon furent traversés sans encombre; enfin notre amoureux, éperdu de cette étrange action, eut tout loisir de se blottir dans un grand fauteuil en tapisserie, au coin de la vaste cheminée, oti resplendissait, en guise de trumeau, un portrait de M^'^ de La Vallière à quinze ans. A l'extrémité de la chambre était dressé un lit à l'antique et les rideaux ouverts. Une toilette en marbre attendait le déshabillé de la dame du logis. M'^^^ de Bagneux s'assit sur une chaise à dossier en commandant à sa suivante de l'attendre dans le cabinet voisin.
Restée seule, et Dieu sait si elle se croyait sans témoin ! la jeune femme sembla peu à peu s'abandonner aux visions qui remplissaient son âme. Plongée en cette méditation sans motifs, pas un n'aurait pu dire, à la voir, qu'elle fût triste
ou gaie; die était sérieuse. Un flambeau de cristal éclairait à peine l'obscurité qui l'entourait, mais cette faible clarté suffisait aux regards d'un amant. Disons tout : M. de Fosseuse en ce moment contemplait ses chères amours comme en un rêve oti le mensonge et la réalité se mêlent dans une confusion charmante.
Après un silence, elle ôta ses gants et ses manches; elle posa sur le marbre de la toilette ses bagues, ses bracelets et son chapelet de pierreries bénit par le pape. Elle dégrafa son corsage, et comme elle allait dénouer sa ceinture, elle aperçut une lettre dont la forme abrupte attira ses regards. Elle la prit dans sa belle main déjà tremblante; elle hésitait... un coup dœil lui suffit, et soudain le chevalier la vit pâlir. Elle pleurait; à peine elle pouvait contenir ses sanglots; plus son regard effaré étudiait cette abominable confidence, et plus grandissaient son épouvante et sa douleur.
Une statue en eût été touchée. Alors -le chevalier, oubliant que sa présence en ces lieux, à cette heure, était un crime, en toute hâte s'avança vers la belle désolée, et d'une voix
si touchante avec dès yeux si tendres : « Ali madame! s*écria-t-il, qu'avez-vous? Je vous en prie ! honorez votre esclave de votre confiance^ et ne doutez point que je sois prêt à mourir pour votre service. » En même temps, il s*était agenouillé devant elle; il la retenait par les plis soyeux de sa jupe, et si cruelle et si profonde était la douleur de M™« de Bagneux , qu'il lui semblait que l'action du chevalier était la plus simple du monde. « Ah, disait-elle en pleurant, il est perdu! Il n'y a pas de puissance ici-bas qui nous puisse venir en aide ! Eh bien, monsieur, si vous voulez tout savoir, lisez cette lettre. Il y va de la vie et de l'honneur d'un malheureux qui m'appartient de très-près. Je lui dois tendresse et protection. Il est mon frère, je suis sa sœur, mais je ne puis dire à personne, à mon mari moins qu'à tout autre, le cruel mystère de sa naissance. Hélas! en mourant, ma pauvre mère me l'avait confié comme un dépôt sacré ! j'avais juré de veiller sur lui!... » Elle froissait cette lettre avec un désespoir que rien ne peut rendre... le jeune homme était toujours à ses pieds, l'admirant, la contemplant.
Le bruit de la porte cochère qui se refermait les rappela tous les deux au danger de leur situation. La position était terrible : ils étaient seuls dans cette ombre, la jeune femme à demi défaite et tout entière à sa douleur, le jeune homme épouvanté de sa propre hardiesse ; et cependant le maître absolu de ce logis traversait la cour... encore cinq ou six pas, il sera dans l'escalier. M"^^ de Bagneux, rendue à elle-même, releva brusquement le chevalier de Fosseuse, et d'une voix brève :
« Monsieur, lui dit-elle, je ne sais ni pourquoi ni comment vous êtes ici. De quel droit m'avez-vous poursuivie, et dans quel espoir?
je rignore. Il n'est plus temps de vous chasser comme un homme indigne... Entendez-vous mon mari qui monte ? Eh bien, s'il fait un pas vers cette alcôve oîi nous voilà comme deux criminels, jurez-moi de me tuer de vos mains, car je ne survivrais pas à mon déshonneur ! » Le chevalier, sans mot dire, se plaça devant elle... En ce moment la porte s'ouvrit.
M. de Bagneux marchait d'un pas ferme. On entendait le plancher gémir sous son poids. Il
referma la porte au verrou, puis, comme il traversait, une lampe à la main, la chambre à coucher de sa femme pour entrer lui-même en son appartement, il s arrêta :
« Dormez-vous? lui dit-il... Bonsoir! » Elle retint son souffle, et quand elle entendit que son mari était entré chez lui, qui Teût regardée en ce moment eût cru voir une morte ; il n'y avait que deux grands yeux sans regard qui brillaient dans cette figure éteinte. A la fin, la dame fit un geste, en disant au chevalier avec autant de mépris que ce beau visage en pouvait contenir : « Sortez d*ici ! »
Il ouvrit la fenêtre, et résolument, sans songer à ce qu'il allait faire, il se précipita dans le jardin. Il tomba sur une treille épaisse, en brisant toute chose sur son passage. A ce bruit , très-inattendu à pareille heure, M. de Bagneux découvrit de son balcon ce malheureux qui s'enfuyait cherchant sa voie, et, prenant son fusil qui ne le quittait guère (il était grand chasseur), il fit feu dans la direction que l'homme avait prise. Un second coup de feu suivit bientôt le premier... On n'entendit plus rien que
l'aboiement des chiens et le murmure du ruisseau.
Il fut très-heureux pour M'"^ de Bagneux que la vieille servante eût attendu les ordres de sa maîtresse. Elle accourut assez tôt pour empêcher la malheureuse comtesse de tomber sur Tappui de sa fenêtre. Alors, cette bonne âme de servante, dont Tinstinct maternel comprenait si bien la peine et le danger de Theure présente, coucha sa maîtresse évanouie, et, remettant tout en ordre, elle revint s'asseoir au chevet de cette enfant qu'elle avait nourrie.
A la fin , elle rendit grâce à Dieu quand elle la vit s'endormir d'un sommeil plein de songes funestes ; mais enfin c'était le sommeil.
La douce aurore et les divines clartés d'un beau jour eurent bientôt récréé ce vaste jardin, Tune des merveilles de la contrée. On n'eût pas dit que ces bosquets, ces plates- bandes, ces eaux jaillissantes, ces marbres vivants copiés sur les statues mêmes du grand Trianon, avaient été les témoins muets d'un drame ignoré de tous. Pas un habitant de cette maison correcte ne songea à se demander : Pourquoi ce bruit de la nuit précédente? Les plus avisés serviteurs pensèrent tout bas qu'un rôdeur de nuit s'était introduit dans le jardin de M. le comte. Celui-ci se leva à rheure accoutumée, et s'en fut, comme il en avait l'habitude, souhaiter le bonjour à sa jeune épouse. Elle se réveilla, se sentant regardée, et M. de Bagneux : « N'avez-vous rien entendu
cette nuit, madame? » lui dit-il de sa voix la plus douce. Et comme il la voyait pâlir encore : « Allons, reprit- il, c'est beaucoup de bruit pour un maladroit, n'en parlons plus. »
Quelques-uns parmi nos lecteurs s'étonneront de la courtoisie et du sangfroid de M. de Bagneux, qui pourtant soupçonnait une grave injure dans les mystères de cette nuit. Mais si notre gentilhomme était jaloux, il était bien élevé. D'ailleurs, il ressentait pour sa jeune femme un grand respect, la sachant incapable absolument de trahir et de mentir. Il faudrait aussi se rappeler que M""' de Bagneux était^ par les femmes de sa maison, Talliée de S. M.
Louis XI V, et que deux enfants légitimés par la tendresse du roi appartenaient à la famille de Tonnay-Charente. Un gentilhomme, un courtisan , ne franchissait guère en ce temps-là de pareils remparts. C'est ainsi que M"<^de Bagneux avait ajouté sans le savoir, aux déférences naturelles qu'on lui portait, quelques-uns des respects de la majesté royale. Elle en ressentait la prodigieuse influence à l'heure du premier soupçon. Bientôt même, à la revoir si calme et se-
reine, le dernier doute disparut du cœur de M. de Ëagneux.
Sitôt qu'il fit jour dans cette maison, au nom du bon voisinage et de Tamitié^ M. le baron des Rotours fit demander à M. de Bagneux la permission de se présenter chez lui de si bon matin. A peine avons-nous montré M. le baron des Rotours au* lecteur, et ce serait un grand tort si nous écrivions un roman et non pas une simple histoire. M. le baron des Rotours appartenait aux meilleures familles de la province. Il comptait dans sa généalogie un gentilhomme de la chambre du roi, deux lieutenants généraux, plusieurs évéques et cordons bleus ; lui-même il était conseiller d'État d*épée, grand bailli de Touraine et chevalier des ordres du foi. Peu d'hommes étaient plus considérés dans cette province, oti la richesse et le nom seul de M. des Rotours auraient suffi pour lui donner une incontestable autorité. Il avait déjà passé le mauvais côté de quarante ans, mais il était superbe encore; personne en son entourage n*eût osé sourire à l'entendre vanter ses bonnes fortunes à la ville et surtout à la cour.
Un grand sérieux mêlé de hardiesse et de trait, un esprit léger, un cœur volage , le beau langage et le geste impérieux du gentilhomme, avec tant de feu dans l'esprit, faisaient de ce parfait courtisan un ami douteux, un ennemi peu dangereux. Certes, quand il voulait une chose, il la voulait bien, mais il ne la voulait pas longtemps. Au demeurant, il eût fallu être corsaire en matière d'amour pour ne pas être touché des grâces de M"« de Bagneux , et très- volontiers il s'était laissé prendre à cet heureux assemblage de délicatesse, d'innocence et d'enjouement.
Depuis les premiers jours de son mariage, il faisait à la jeune femme une cour assidue^ et toute autre que M™« de Bagneux s'en fût bien vite aperçue. Elle ne s'en douta guère, tant elle était loin de songer à ce bonhomme.
A la fin cependant , le rencontrant tous les jours, elle s'habitua bien vite aux requêtes muettes de ce vert galant qui demandait si peu et qui n'espérait guère.
Il trouva son voisin dans le jardin, cherchant la trace et le sentier du malfaiteur de la nuit dernière. « Mon voisin, disait le grand bailli.
laissez-moi faire, je sais suivre une piste. Voici déjà, dans ce gazon, l'empreinte de son pied; il faut convenir que le drôle a le pied bien petit... — Que dites-vous, baron? s'écria M. de Bagneux, je reconnais Jes pas de notre servante-maîtresse, Isabelle, une des favorites de la comtesse. Elles ont à peu près le même âge et le même pied , et je ne sais pas toujours si ce n'est pas celle-ci qui commande à celle-là. Pour le dire, entre nous, je ne serais pas étonné que la damoiselle eût sa petite part d'intérêt et de curiosité dans cette visite nocturne. Voyez, notre service habite à l'entresol; une fois sur la treille, si le galant n'eût pas été maladroit, il grimpait par le treillage du rez-de-chaussée. C'est un amant, vous dis- je... — A moins que ce ne soit un voleur, reprit M. le grand bailli ; cherchons encore. »
Heureusement cette recherche inquiétante fut interrompue (il était temps) par l'arrivée, en trois bateaux, des jeunes dames et des jeunes filles de la ville de Tours. Elles s'en venaient , en coiffes tombantes , en habit du matin , les cheveux sans poudre et le chignon relevé, chercher M'"« de Bagneux et la conduire au petit
havre oti le bain de ces dames était préparé.
Le ruisseau qui longeait la prairie et les jardins de cette partie de la ville avait nom le Lis. Il conduisait à certain endroit du âeuve entouré de vieux saules sur lesquels on avait jeté une tente en belle toile , afin de protéger ces jeunes dames contre les rayons d'un soleil trop vif, beaucoup plus que pour les abriter contre un regard indiscret... Celui-là eût été bien hardi de profaner cet endroit consacré par la jeunesse et la pudeur d'une si fière et belle cité. Pas un père et pas un frère , pas un mari , pas un amant qui n'eût frémi à la seule idée d'un indiscret se glissant dans ces parages, défendus et protégés par les respects unanimes. Ainsi, de ce côté, pas d'inquiétude. Or, ce jour-là était justement le jour anniversaire de la naissance de M*»® de Bagneux. Elle entrait dans ses dix-huit ans, et ses jeunes compagnes, ses amies, remontant la petite rivière, pénétrèrent dans le jardin en poussant des cris de joie :
a Allons, réveillez- vous , belle endormie! » Elles battaient des mains; elles fourrageaient les plantes du jardin, elles cueillaient les fleurs,
elles dansaient sous la fenêtre. « Sortons d'ici, disait le prudent baron à son voisin ; si ces nymphes de Calypso nous découvrent , nous sommes perdus. » De son côté M '"^ de Bagneux répondit: « Me voici! » Elle descendit quatre à quatre vers ses compagnes, qui Tentraînèrent sans remarquer l'inquiétude et la tristesse de ce beau visage , et ces yeux si tendres, rougis par les larmes. Ce fut pourtant un spectacle enchanté , ces barques pavoisées de jeunesse et de bonheur, dont les rames étaient agitées par des mainis chargées de pierreries, dont les voiles étaient brodées par les fées; une marquise était le pilote , et , vogue la galère ! Elles s'en fure^it, toutes les vingt, au fil de cette eau paisible.
Comme elles disparaissaient sous la sombre verdure des saules et des mélèzes, on eût dit de loin un tas de neige rosoyante aux premiers feux du jour. Seul dans toute la nature éblouie et charmée, il y eut un jeune homme qui vit passer cette aimable théorie, assez semblable aux belles Athéniennes qui s'en vont poser sous les yeux du grand sculpteur. Il était là, échoué sous les buissons, plus mort que vif, notre
héros d'innocence et de désespoir, le chevalier de Fosseuse. Il avait échappé, par miracle, à tous les dangers de cette nuit funeste. Il devait se tuer dans sa chute, il se releva sans autre accident qu'une légère contusion ; un nuage, entourant soudain la clarté de la nuit , le sauva des deux balles de M. de Bagneux ; il tomba en fuyant dans le Lis, et s'abandonna au courant de ce âot silencieux. Pas un héros d'aventures et de romans, dans tout ce siècle des Manicamp, des Wardes et des Laùzun., qui eût subi en toute, sa vie autant d-épreuves que le chevalier de Fosseuse en ces quatre heures de torture. A force de tendresse et de dévouement, il garda tout son sang-froid ; il ne perdit ni son chapeau, ni son épée; il ne laissa pas un seul vestige de son passage. Il savait qu'une seule preuve eût perdu sa chère maîtresse.
Enfin, quand le âot compatissant l'eut jeté sur sa rive, au moment où la grande rivière allait s'emparer de cette humble épave, il était temps que. notre amoureux sentît la terre ferme : il était à bout de ses forces, il ne pouvait aller plus loin ; on l'eût pris pour un naufragé de
tmmit
rOcéan^ quand la tempête a brisé le navire et jeté le dernier matelot sur Técueil. Tel Ulysse, au cinquième Jivre de VOdyssée. Un dieu lui vient en aide, et l'abrite sous le feuillage d*un arbre épais; le malheureux roi d'Ithaque, le jouet des flots , attend paisiblement que vienne à son aide une déesse, ou tout au moins une princesse , semblable aux immortelles , la princesse Nausicaa. *
Ces souvenirs de Tantiquité classique étaient les plus naturels du monde aux jeunes esprits de ce siècle à demi pédant, qui mettait volontiers la science au service de toutes ses passions. Disons tout : le souvenir d'Ulysse implorant ces baigneuses souples, éveillées, plaisantes, qui portaient leur arc et leurs flèches dans leurs yeux , devint un encouragement pour Thumble naufragé de M^^ de Bagneux. Il se sentait bien malade et bien faible, et se demandait par quel miracle il échapperait au danger d'être aperçu dans le triste état oîi le voilà. Toutefois il attendait, il espérait. Les amants malheureux croient volontiers au miracle. Or, le miracle apparut dans la personne alerte et bien faite de
cette même Isabelle ^ qui va tenir une grande place en ce récit.
Elle était née , entre toutes le suivantes , coquette, habile, et croyant qu elle n'avait pas été mise ici -bas uniquement pour servir, pour obéir , et donner l'exemple , à bon marché , de toutes les vertus. Chacun disait à la voir : Elle est jolie!,.. Elle se savait très-jolie et faite à ravir. Elle avait les yeux bruns et brillants, le nez dans les • plus justes proportions ; la bouche agréable et de belle couleur; le teint blanc, uni, et d'une pâleur mate , à l'orientale. Son visage était un peu long , son menton pointu, mais de l'un et de l'autre elle savait tirer grand parti. Au demeurant, très -insolente sous des apparences très-civiles. Avec peu de chose elle s'habillait à merveille; d'un bout de dentelle oublié par sa maîtresse elle relevait ses cheveux noirs, beauté rare en ce pays de Touraine où le sol est couvert de fleurs et de fruits dorés au soleil. Ainsi faite, elle était d'autant plus galante que sa parure venait plus de son grand air que de la magnificence de ses habits. Qui la regardait sans attention ne voyait d'abord qu'une belle
mine entre douce et niaise; mais pour peu qu'elle fût en espérance, elle prenait soudain une clarté, une vivacité incomparables, et quelqu'une de ces grâces secrètes qui mettent seules une différence , au même âge et dans la même beauté, entre la reine et la sujette. Telle elle était, et de l'humeur de tout le monde, en attendant qu'elle fût de sa propre humeur.
Déjà , sans en rien dire, elle avait rencontré de grands amis de sa beauté ; échevins, conseillers, commandeurs de Malte, le prévôt de la ville et plus d'un président à mortiet. Même un jour M. de Bagneux, son maître, oubliant, l'insensé I quelle femme il outrageait par son caprice, avait fait à la belle une grande déclaration, qu'elle avait écoutée à demi, rejetée à demi. Elle en savait déjà trop long pour se laisser abuser aux promesses d'un homme, retenu par des liens si beaux, et Voilà pourquoi , sans doute, le nom d'Isabelle, en cette nuit dangereuse , s'était rencontré sur les lèvres indiscrètes de M. de Bagneux. Certes, il eût donné beaucoup pour le reprendre; mais ce nom-là était tombé dans l'oreille de M. des Ro-
tours , et de son oreille dans son esprit grand chercheur de mystères. Ce fut M. des Rotours qui y rencontrant sous le vestibule Isabelle accourue au bruit du jardin, la mit au fait de l'accusation lancée contre sa vertu.
c II paraît, mademoiselle, que nous avons fait une grande passion? Un beau jeune homme est caché par là, quelque part, qui voulait vous surprendre en petit déshabillé... » De cette confidence imprudente, Isabelle prit la part qui convenait à son juste orgueil. Il y avait déjà plus dé six mois qu'elle se demandait quand donc viendrait son tour d'entrer dans les belles aventures... Quel était ce jeune homme, et comment avait-il fait pour échapper aux regards de sa coquetterie? Une fillette qui regarde à droite, et qui regarde à gauche, a de grandes chances pour découvrir l'habile maladroit qui va tout droit devant soi.
Isabelle accompagnait chaque matin sa maîtresse, et portait son peignoir de mousseline, ses jupes brodées et ses menus bijoux. Elle assistait, non pas sans quelque envie, aux ébat-s innocents de ces jeunes filles et de ces jeunes
femmes d'une si belle origine , et comme on en trouvait partout dans l'antique province, sur le bord de ces eaux, sur la lisière de ces bois , sous ce beau ciel harmonieux , paisible, enchanté.
Parmi ces beautés très - éveillées et d'une perfection qui brillait dans ces eaux fraîches, sous Tauréole de leurs quinze ans, les unes venaient des Valois, les autres des Bourbons. Elles étaient vraiment les compatriotes d'Agnès Sorel, dame de beauté. Tous ces châteaux, l'orgueil de la Renaissance, Chambord et Chenonceaux, contenaient dans leurs chartes les nobles origines de ces aimables Tourangelles. Elles chantaient une infinité de : bonsoir! bonjour! petit doigt! et Pon Breton! pendant que leurs fidèles servantes préparaient la collation sur rherbe et faisaient chaufler les peignoirs de leurs maîtresses aux rayons du soleil levant.
Ce fut en ce moment que notre Isabelle, attentive à tout ce qui se passait , découvrit , plus mort que vif, enfoui dans une meule de foin, ce jeune homme éprouvé en si peu d'instants
par des accidents si cruels. Peu s'en était fallu qu'il ne tombât évanoui sur ce rivage.
La chaleur du foin, qui gardait encore la tiède haleine des vents du midi , le réchauffa quelque peu. Mais dans quel triste état il apparut aux yeux de la fière servante! Après l'avoir bien considéré, sans mot dire, elle finit par le reconnaître. Ah ! qu'il était changé ! Le limon du fleuve avait sali ses riches habits ; il est vrai que ses bas et ses souliers déchirés laissaient entre- ^ voir une jambe et des pieds dignes de danser les ballets dansés par le Roy, Il n'éts^it pas si fort caché dans ces herbes, dont la douce odeur le réjouissait, qu'on n'aperçût bien qu'il était fait à ravir. Encore un peu de temps , ses cheveux mouillés et collés sur ses tempes friseront de plus belle. Or, de la ruine et des débris de ce prince Charmant, Isabelle en savait assez long pour savoir qu'une fille habile et prudente en pourrait tirer bon parti. D'ailleurs elle était convaincue (et voilà le grand motif d'être un peu charitable) que ce jeune homme avait couru, pour elle tous "ces périls. Elle lui tenait
compte aussi de cet état misérable, et surtout de sa discrétion. Elle espérait en lui /le trouvant assez bien né, assez riche et bien fait , pour être digne d'une espérance. Chacun sait que Pespérance est la nourriture et le lait de l'amour; telle fut la pensée intime d'Isabelle. Enfin, ce mot nourriture amenait le soupçon que ce chevalier de la triste figure était à jeun depuis la veille.
Elle tendit au naufragé le pain et le vin de la corbeille où se cachait le déjeuner des baigneuses. Il dévora la miche et vida la bouteille; il mangea les confitures. Ce jeune corps se relevait à mesure que Tâme était moins abattue. La fiole d'or qui contenait les essences dont se servaient la princesse Nausicaa et ses compagnes pour assouplir leur corps engourdi dans le fiot salé fut remplacée avec avantage par une bouteille d'eau de Hongrie. Â la fin, se sentant mieux , le triste naufragé jeta sur sa bienfaitrice un regard plein de langueur. Un beau vermillon monta à la joue d'Isabelle. Elle savait déjà le secret du métier,., rougir à propos.
A la fin, se tournant du côté de la tente oti
ces dames chantaient en chœur la chanson du vieux LuUi :
Sayez heureux, soyez contents Soyez toujours fidèles....
Que les amours sont belles Quand elles sont nouvelles....
a Chut! fit-elle en portant un doigt à sa lèvre incarnate; il faut partir. Mais comment faire? vous êtes perdu si Ton vous voit. » Alors elle découvrit sur la meule où s'était caché le chevalier le râteau et le chapeau d'une faneuse.
« Allons, reprit-elle, tout va bien. Cachons ces cheveux sous cette paille grossière; armez-vous de ce râteau, et, vous glissant de Tune à Tautre meule, vous gagnerez ce petit bois où les amants vont rêver depuis les temps du Roman de la Rose, » En pareille occasion , entendre est obéir.
Le chevalier ajusta de son mieux ce chapeau, un peu large pour sa tête mignonne; il eut la présence d'esprit de payer sa libératrice en belle et bonne monnaie... un baiser sur cette belle
joue... et, d'un pas plus léger qu'on ne l'eût pu croire après les fatigues de la nuit , il gagna, tout charmé de ses audaces, ce bois d'ormes et de charmes où il avait lu si souvent les homélies de saint Jean-Chrysostôme^ la Cité de Dieu y le quatrième livre de V Enéide ^ Horace, Ovide, et les soliloques de saint Augustin.
Les jeunes gens de ce matin, et même les jeunes gens d'hier (une race digne d'envie!), en pensant aux peines charmantes des amoureux , conviendront volontiers que l'Amour est un dieu plein de génie. Il crée, il invente; il se tire à plaisir des difficultés les plus grandes. Mort, il ressuscite; désespéré, il se console. Il est incomparable en doute , en changement, en péripéties , en étonnements de toute espèce ; il n'est pas d'entreprise si difficile qu'il ne s'en tire à sa louange, et les âmes les plus rebelles finissent toujours par reconnaître et subir son autorité toute-puissante. Où trouverez-vous un dieu plus savant à plier les cœurs les plus résolus et les plus libres à la plus violente servitude, un dieu plus habile à combler de gloire et de plaisir les gens les plus inquiets d'avoir perdu
leur libre arbitre, à rendre heureux ces pauvres souffreteux qui osent à peine regarder l'inhumaine d'où leur vient toute leur peine?
Et pourtant, n'est-il pas démontré par messieurs les peintres et par messieurs les poètes, leurs serviteurs, que TAmour est aveugle? Us nous le figurent sans cessé et sans fin un bandeau sur les yeux, ces beaux yeux plus brillants que rétoile, et qui lisent dans le fond des cœurs. L'Amour aveugle^ y pensez-vous? Ce conquérant de toute la terre ; ce profond connaisseur en toute espèce de beautés , à qui pas un mystère n'est caché ! C'est pourquoi les véritables amants rient volontiers de cet Amour aveuglé par des peintres malavisés, faute de savoir reproduire dignement l'éclat, la profondeur et la vivacité de son regard.
Il ne fallait rien moins que cette honnête déclamation pour donner le temps au chevalier de Fosseuse de rentrer dans son logis« Qui l'eût rencontré entre chien et loup, fagoté de la sorte, eût crié au fantôme. A peine si son chien le reconnut; la vieille gouvernante eut grand'peine à distinguer sous cet habillement grotesque
la fillette du jouvenceau. Bien plus, la surprise et rhésitation de la bonne femme donnèrent au chevalier l'idée ingénieuse d'un déguisement qui le rapprocherait, d*une façon inespérée et certaine, de ses innocentes amours.
Son premier soin fut d'arracher les derniers lambeaux du vêtement qui le couvrait^ et de se sécher à. un grand feu qui rendit l'élasticité à ses jointures engourdies par le froid. Quand il fut bien séché et qu'il eut bien réparé ses forces, il chercha dans ses vêtements la lettre mystérieuse qu'il avait emportée, toute couverte des belles larmes de M"»* de Bagneux. Bien lui en prit que cette lettre fût écrite sur ce gros papier dont le roi lui-même se servait pour écrire à M"« de Montespan. Sur un papier moins solide la lettre eût été illisible au sortir de ce bain forcé. Encore eut-il grand'peine à la lire. Il y fallut employer ce regard de TAmour dont nous parlions tout à l'heure. Voici ce que contenait ce billet :
« Vous serez bien malheureuse, ma chère sœur, quand vous apprendrez que ie vais mourir pour avoir tué en
duel mon capitaine sur les glacis de Saint-Avertin, Je suis détenu en ce moment dans le cachot du petit château de Langeais; pas plus tard qu'après-demain, on doit me conduire au château de Loches, où je comparaîtrai devant le grand privât. Adieu , ma bonne sœur. Quelle que soit ma faute, je meurs digne de vous, avec l'espoir de retrouver notre admirable mère, à qui je veux raconter làhaut toutes les bontés que vous aviez pour moi. »
Le chevalier lut à deux reprises cette épître funeste , et comme les ordonnances sur le duel étaient parfois exercées à la rigueur, il ne douta pas un seul instant du danger très-sérieux que courait un jeune homme abandonné de tout le monde*
Il connaissait (c'était le premier devoir d'un homme de condition) toutes les familles de la Touraine; il en savait les moindres alliances. Or, jusqu'à présent, M"^^ de Bagneux avait été, pour le chevalier et pour tous, la fille unique de M. et de M"^^ de Tonnay-Charente. Il avait entendu trop souvent, pour en douter, le vieux seigneur regretter de ne point avoir quelque héritier de son nom;... ce fils soudain, qui sur-
gissait d'une si cruelle catastrophe, à coup sûr M. de Tonnay-Charente l'eût accepté comme un don inestimable de la Providence. Ainsi , le chevalier se trouvait en présence d'un mystère, et maintenant il comprenait les angoisses de cette jeune femme au désespoir. « Je lui rendrai son frère ou je mourrai pour elle et pour lui ! » se disait-il. Sa résolution étant prise , il donna ses ordres à son valet, et dormit jusqu'à deux heures de l'après-midi.
A peine réveillé, il s'habilla moitié faneuse, moitié paysan ; un justaucorps de gros drap gris couleur de fer, des bas de soie et des sabots, le chapeau de paille à sa tête, beaucoup d'or dans sa poche, un fouet à la main. Il trouva dans la cour la petite carriole de son fermier attelée au meilleur cheval de l'écurie ; le cheval était déguisé comme le maître : un collier rustique orné de sonnettes, et des cordes pour guides. Le chariot était couvert , deux hommes pouvaient s'y tenir à Paise. Le chevalier s'assit sur le brancard, et le voilà parti. Chemin faisant, il songeait au bonheur, et peut-être à la reconnaissance de M°^^ de Bagneux quand elle
apprendra que son frère est déjà loin des tristes remparts du château de Loches , dont le nom seul était une terreur. Louis XI avait rempli ces murailles de sa vengeance implacable. Olivier le Dain avait inventé les cages de fer où furent enfermés le cardinal de la Balue, le troisième fils du duc de Savoie, et Charles de Melun, lieutenant général du. royaume.
Autant d'années, autant de misères.
Dans ces murailles furent détenus : Ludo^ vie Sforze, le comte de Saint- Vallier , le duc d'Elbeuf, mangeant le pain du roi. Avec un peu d'attention, on eût encore entendu le cri des misérables, on eût retrouvé la trace de leur sang. « Non, non, se disait le chevalier de Fosseuse, il ne sera pas dit, mon cher ami, toi pour qui ta sœur a tant pleuré, que tu seras conduit, demain , dans cette forteresse où tous les tyrans ont exercé leur vengeance. Non, tu ne seras pas impunément sous la protection de cette aimable beauté ; je veux te sauverou mè perdre avec toi. »
Telles étaient les pensées compagnes de son voyage.
En même temps, il revenait sur lui-même ; il
songeait quelle eût été sa destinée si le ciel Tavait fait naître Paîné de sa maison. Comme il eût échangé une vie obscure contre une suite de prospérités incomparables! Parmi ces prospérités, la plus grande eût été de s'approcher de M^^ de Tonnay- Charente, et de mettre à ses pieds tous les honneurs d'une pairie. A force d'amour, il était devenu presque un ambitieux. Ils arrivèrent sur le tard, sa bête et lui, dans la bourgade voisine du petit château où le malheureux frère de M"»* de Bagneux était enfermé. Une seule auberge était plus que suffisante aux voyageurs que la nuit surprenait dans ces chemins difficiles. La fille du logis filait sa quenouille sur le pas de sa porte , et chantait une chanson qui n'avait rien de rustique :
O messager fidèle Qui reviens de la cour, Apprends-nous la nouvelle :
Que feît-on chaque jour ?
Elle se tut à Taspect du jeune et beau paysan qui lui disait : « Ma belle fille , avez-vous de la place pour mon cheval et pour moi ?
— Toute la maison est à votre service, » répondit-élle, et elle appela pour qu'on vînt dételer le cheval et remiser le chariot. Survint alors (c'est toujours la même histoire : un cabaret , une fillette, un amoureux) Tamoureux de la fillette , et cet amoureux n'était rien moins que le gardien de la prison. Le chevalier le reconnut à son nez pointu, à sa grosse clef, à ses petits yeux inquiets et clignotants. Heureusement le geôlier était jeune , et tout de suite , en homme habile, il découvrit que ce jeune garçon attablé qui touchait à peine au bon vin de Saint-Gyrsur-Loire dont son verre était rempli, devait être tout bellement une fillette sous les habits de l'autre sexe. Oui-da ! Ton n'en donnait pas à garder à monsieur le gardien des prisons de Langeais (c'est le nom de la bourgade) , et voilà notre idiot très-content , qui fait à la belle un petit signe d'intelligence. Après un temps, ils finirent par s'entendre, elle et lui.
«t Ne me perdez pas, monsieur le major, je viens pour voir une dernière fois ce malheureux qui part demain pour le château de Loches. Faites , disait le chevalier, que je le voie
et lui porte mes derniers adieux. Buvez cependant ces deux louis d'or à ma santé. » Ces deux louis d'or, si rares dans un pays sans argent , ayant levé toute difficulté, l'homme à la grosse clef donna rendez-vous sur le minuit à ce visiteur peu dangereux. « Mon prisonnier se promènera dans la cour, ma belle demoiselle , et vous aurez dix minutes pour vous dire adieu. » Il partit avec un petit geste amical, emportant un grand broc de ce joli vin semblable au vin d'Anjou , qu'il faut boire avec prudence pour peu que l'on tienne à sa raison.
Sur l'entrefaite , la fillette du logis , voyant son amoureux plus tendre qu'à l'ordinaire , se douta de quelque mésaventure : « Holà, ditelle au chevalier, il paraît qu'en mon absence , M. Jean m'a bien négligée? — Il vous a négligée à ce point, ma belle , qu'il me prend pour une jeune fille, et qu'il m'a promis le mariage à condition que j'irai , tantôt , souper avec lui dans son donjon. » Puis , voyant la dame intéressée à son récit, il ajouta tout ce qui pouvait enflammer sa colère. A mesure qu'il parlait, sa voix produisait sur cette âme irritable et jalouse
une irritation facile à comprendre. Quand son trouble et son dépit furent au comble, elle se promit de se venger de son futur mari, et, tout de suite , elle se tint parole :
« Écoutez-moi, dit-elle, et suivez mon avis.
Vous voulez pénétrer dans le château et consoler le jeune oiBcier que jVi vu passer, il y a deux jours, entre deux hommes de la maréchaussée? Eh bien, j'irai, à votre place, au rendez-vous de M. Jean, et vous, pour peu que vous ayez le pied solide et la tête calme , vous franchirez le fossé à ma gauche, sur un pont de mon invention. ,La place est démantibulée et mal gardée; on n'y met guère que des braconniers et des voleurs de grands chemins; c'est la première fois depuis longtemps qu'un gentilhomme est enfermé dans ces murailles croulantes. Donc, au beau milieu du parapet, et par la brèche à demi cachée sous une ronce, entrez hardiment. Une planche est jetée au-dessus du fossé qui vous conduira sur l'autre bord. J'ai passé par là plus de vingt fois, moi qui vous parle , en revenant par le même chemin. Au pied de la tourelle , et dans une petite cour qui