DI
conduit à son cachot , vous trouverez le jeune homme que vous cherchez ; pendant que je verse à boire au geôlier qui s'enivre , vous et votre ami, vous prenez la clef des champs. Tout le reste me regarde. Est-ce dit? Est-ce fait? »
A ces mots^ le chevalier prit la main de sa bienfaitrice, et la remerciant d'un regard tout rempli de reconnaissance : « Avant une heure d'ici, ma belle enfant , vous serez obéie. » Et comme il regardait l'heure à sa montre ourlée de perles^ il la pria de l'accepter en souvenir de sa bonne action. Elle hésita quelque peu , mais enfin elle accepta de bonne grâce un beau présent fait de bonne grâce. Aidé par elle, le chevalier attela son cheval au petit chariot. Il tira de sa cachette un d^uisement et des armes pour le jeune officier. Il assourdit les sonnettes du collier. Ces sonnettes l'avaient servi , en désignant un voyageur qui n'est pas fâché qu'on Tentende venir; maintenant elles pouvaient le dénoncer dans sa fuite, et c'est pourquoi il apaisa ce bruit dangereux.
L'heure étant venue, il se mit en route pour cette expédition dont le seul récit lui eût donné la fièvre avant-hier.
On y voyait comme au mois de juin, quand le ciel est rayonnant d'étoiles. Au même instant la fillette aux yeux malins entrait dans la geôle de son infidèle, et le chevalier de Fosseuse, en tremblant, mais plein d'espoir, s'avançait au hasard sur cette planche glissante qui devait être sa perte ou son salut. Certes le péril était grand par ces clartés vacillantes, au-dessus de ces grands fossés tout remplis de voix rauques et de clapotements. Heureusement, de son côté, le jeune captif, qui regardait pour la dernière fois peut-être briller son étoile au-dessus du nuage^ aperçut cette ombre qui glissait sur une pente invisible, et, la voyant chanceler, il lui tendit, bien à point, une main vigilante en lui disant tout bas : « Qui vive f
— Olympe ! » répondit l'ombre. Olympe était le petit nom de M'"« de Bagneux. A ce nom seul, il sembla au prisonnier que le ciel venait de s'entr'ouvrir, et tout de suite il trouva d'instinct le plancher libérateur. Peu s'en fallut que cette planche de peuplier ne se brisât sous le poids de ces deux hommes; mais l'un et l'autre ils étaient si légers, si jeunes! Le bonheur don-
nait des ailes à ce condamné, sauvé par miracle du mortel danger qui le menaçait. Donc, les voilà, grâce à Dieu, sur l'autre bout, heureux et contents, on peut le croire. En un clin d*œil le jeune dragon eut jeté la solive dans le fossé, et remplacé son habit aux parements rouges par une longue robe de couleur sombre que retenait une large ceinture : « Dieu me damne ! me voilà tout au moins chanoine de mon patron saint Martin de Tours, capitaine de dragons... » Puis, sur un signe, il suivit sop libérateur en grand silence. #
Au bout de l'avenue, ils trouvèrent le petit chariot : « Mon ami Martin, lui dit le chevalier, cachez-vous là dedans, vous y trouverez épée et pistolets, de quoi vous défendre; cependant point d'imprudence, et laissez-vous conduire... » A peine installés, le bon cheval répondant à l'appel de son maître , il partit au grand trot par un sentier qui ne se sentait guère des négligences de tous ces chemins ruraux que la corvée avait peine à parfaire. Ils couraient depuis bientôt deux heures, lorsqu'au dernier carrefour qui les menait sur le grand che-
min, ils rencontrèrent quatre ou cinq hommes de la maréchaussée conduits par un brigadier de cavalerie. Ils se rendaient sans trop de hâte à la petite forteresse où ils devaient prendre le prisonnier et le conduire, le lendemain, bien et dûment lié, à sa dernière destination.
Hommes et chevaux , repus aux dépens des malheureux paysans, étaient de bonne humeur.
A peine si le brigadier jeta un regard curieux sur ce coche de piètre apparence, et, n'y voyant rien de suspect : « Bon voyage 1 » dit-il au paysan, qui le saluait du bonnet.
Ceci dit, chacun suivit son chemin de son côté.
C'était l'heure favorable où tout dort sur la terre et dans le ciel. Les bruits, les chansons, les murmures, les étoiles, tout faitsilence. Les légers parfums de ces heures bénies régnent seuls dans le vaste espace. Il n'y a pas d'heure plus fortunée et mieux choisie à qui veut se rappeler le pays natal. « Ange ou démon, s'écria le lieutenant en prenant place de Tautre côté du brancard, qui que tu sois je t'appartiens à tous les droits de la reconnaissance. Es-tu bien arrivé! m'as-tu sauvé vite et bien ! et ma chère Olympe pouvait-elle choisir un sauveur qui fût plus habile ! »
Ainsi parlant, il était grotesque et radieux. Sa soutane était trop étroite et trop courte, il faisait craquer sa soutane. Il avait passé deux pistolets dans sa ceinture; il riait tout bas, il
— Sériait tout haut, interrogeant toujours et ne répondant jamais. La maréchaussée pouvait revenir sur ses pas ^ il ne s'en inquiétait guère. Arrivé à la bifurcation des deux sentiers , le chevalier, tournant brusquement à sa gauche : « Et maintenant, nous allons voir ce que vous savez faire, IncitaiuSy mon bon cheval. »
Sur le nouvel appel de son maître, Incitatus partit comme une flèche, et le lieutenant Martin eut grand'peine à se retenir. Ils coururent ainsi l'espace de quatre à cinq lieues, et gagnèrent les bords de la Loire, à l'endroit même où les bateaux pêcheurs se réfugiaient contre les ouragans de l'eau douce. Ici nos deux héros s'arrêtèrent : a Maintenant je m'y reconnais, voici la Loire et je suis sauvé, disait le dragon. J'aurai trouvé bien vite un marinier qui me mène en lieu sûr» et si vous m'en croyez, mon camarade, c'est là que nous nous quitterons. Dites-moi cependant votre nom; vous savez le mien, je n'en ai pas d'autre, et si le dragon Martin finit par être un jour le duc et pair et maréchal de France Martin, vous verrez que vous n'aurez pas obligé un ingrat. )>
Le chevalier de Fosseuse se prit à sourire : « Au moins, dit-il, monsieur le maréchal, avez-vous de l'argent dans votre poche? » Et voyant que l'officier restait fort étonné de la question : «Voici, dit-il, deux cents pistoles que j'ai préparées à tout hasard. Donnez-moi, je vous prie, un petit mot de contentement pour la dame qui m'envoie, et vous et moi nous serons quittes. » Alors, sur le papier même de son invocation à sa protectrice invisible, le dragon Martin écrivit à sa sœur : ce Je suis sauvé par le chevalier de Fosseuse. Je vais chercher fortune en Hollande, auprès du Taciturne, Aimez-moi toujours et me bénissez! »
Le joyeux matin s'était levé sur l'entrefaite. Un vieux pécheur de la Loire, qui semblait fort habitué à ces sortes d'expéditions, prit le jeune échappé dans sa barque, et l'enrôla sous le nom et sous l'habit d'un matelot. Avant de se séparer les deux jeunes gens s'embrassèrent, et chacun s'en alla de son côté : celui-ci du côté de la guerre, celui-là du côté de ses amours.
Comme il avait fait un grand détour et que sa bête était lasse, le chevalier de Fosseuse ne rentra chez lui qu'assez tard dans la nuit. En pas-
sant près des bords de la rivière sa voisine, où se jouait la lune en son plein, il s'agenouilla, et puisant dans ses mains cette eau claire où s'était baignée la veille encore la jeune et belle dame de sa pensée, il s'enivra de cette eau charmante. On aurait tort de s'étonner de la folle action de ce jeune homme. .. il était parfaitement amoureux.
Revenons cependant à M»"^ de Bagneux. Elle en était à sedemandersi tous ces accidents qu'elle avait traversés en si peu d'heures étaient veille ou songe. Elle avait peine à se reconnaître, et revenait lentement par la pensée à cette nuit funeste. Elle se revoyait soudain, peu vêtue, entre les mains de ce jeune insensé qu'elle avait à peine aperçu. Il lui semblait que ces deux mains pleines de fièvre étaient prêtes à l'étouffer pour la sauver d'une honte dont elle était innocente; elle entendait encore les bruits de la fenêtre ouverte... et le lendemain elle cherchait la lettre^ et si vraiment elle avait eu sous les yeux ce terrible appel de ce malheureux frère au dévouement dt sa sœur. Images confuses, bruits effrayants, souvenirs pleins de délire et de pitié ! Enfin pas ur
homme qui lui pût venir en aide ! pas une expérience qu'elle pût consulter! Son mari, silencieux comme à Tordinaire... eût été le dernier qu'elle eût osé consulter. Encore une fois, elle se perdait en toutes ces visions.
Cependant, ces journées sans fin, ces nuits sans sommeil, cette honnête conscience où pour la première fois le doute était entré, auraient fait bientôt de la jeune femme un digne objet de pitié. Mais quoi! rien n'était changé dans sa vie. Elle obéissait encore à l'habitude; elle écoutait sans entendre, et les indifférents croyaient encore à son sourire.
Il y avait, ce soir- là, grande réunion chez monseigneur l'archevêque, homme du monde et bel esprit, très-fier de sa noblesse, et toutefois assez bonhomme, à condition qu'on ne toucherait ni à son rang, ni à son orgueil. L'autorité de monseigneur l'archevêque était grande en toute la province. Il était charitable aux petites gens, bon conseiller aux plus grands seigneurs. Il aimait la poésie et l'éloquence, et les murailles de son palais resplendissaient des plus belles peintures. On ne manquait guère aux moindres
volontés de Sa Grandeur. Son invitation était un ordre. Il avait marié M'"^ de Bagneux, il l'avait pour ainsi dire élevée, elle le payait en reconnaissance, en confiance, en respects. Même à l'heure de cette brillante réunion dans les salons, dans les jardins de l'archevêché, sur les terrasses du palais épiscopaL la jeune femme, en grand habit et très-parée , hésitait à confier au pontife le sort du jeune soldat rebelle à toutes les lois de la discipline.
Hélas ! voilà ce qu'elle songeait : « Comment faire? et comment expliquer l'intérêt d'une femme de dix-huit ans pour un jeune officier de vingt-cinq ans à peine ? » Ainsi rêvant, elle oubliait le charme infini de cette minute heureuse, au bruit des musiques lointaines, au murmure des eaux jg^illissantes, sous le parfum accablant des orangers chargés de fruits, couverts de fleurs. Comment expliquer ce mystère du sixième sens ? La jeune femme, eii ce moment désespéré, soudain se sentit soulagée. Un changement inespéré se fit sentir dans sa destinée. Enfin, sans savoir pourquoi ni comment, elle comprenait qu'une âme ici présente lui venait en aide.
En effet, le chevalier de Fosseuse était là, dans une muette extase, et contemplait l'arbitre de sa vie!... A peine elle fut étonnée; elle trouvait que rien n'était plus simple et plus naturel que cette rencontre, à pareille heure, dans la maison de ce prélat que M . de Fosseuse appelait son oncle. Elle devait 1q revoir ici même, ou jamais. Lui cependant, pour répondre à cette interrogation muette, il ouvrit la lettre. Alors la jeune femme , à la clarté des lumières cachées sous les arbres , put se repaître à loisir de ces deux lignes qui lui disaient : « Ton frère est sauvé; tu viens de conquérir un cœur à l'image de ton cœur ! » Après l'avoir bien lue et relue , elle cacha cette heureuse lettre dans son corsage. O bonheur! le sang revenait à sa joue et le bonheur dans son âme ! Elle avait, à tout hasard, paré son beau sein d'une rose; elle l'offrit, sans mot dire, à l'amoureux chevalier. Celui-ci baisa la main qui l'honorait, et voyant rouler dans les yeux de sa maîtresse une douce larme, il la recueillit de sa lèvre amoureuse.
On entendait, dans le lointain, vibrer les danses et les chansons au bruit des musettes
arrière -petites -filles des musettes que le roi Louis XI avait fait venir pour endormir son agonie.
<K Allons, f ai fi-oid I b dit la dame rassérénée ; et son chevalier eut Thonneor de la conduire au cercle de monseigneur, qui partagea son doux sourire entre ces deux jeunes gens qu'il aimait.
a Mon beau neveu, dit-il au chevalier, voici plusieurs jours que nous n'avons eu la faveur de votre aimable visite, et pourtant vous avez eu rarement un plus beau visage. On dirait d'un fiancé qui savoure encore le consentement de son amoureuse. Ah! mon cher enfant, puisque aussi bien vous avez pris congé de l'Église notre mère, dites-moi, tout au moins, quand viendra le jour où vous nous présenterez, portant le nom de nos ancêtres, une jeune femme, honorée entre toutes , et faite à l'image de la dame que voici? )> Sur quoi les deux jeunes gens se trouvèrent tout confus. Mais le bon prélat, une fois parti , ne s'arrêtait guère en si beau chemin. Il connaissait d'ailleurs les chastes vertus de ces deux jeunesses ; enfin, il était tout préoccupé d'une histoire que venait de lui ra-
conter, en grand secret, M. le brigadier Merci de Montalet, qui commandait toutes les forces de la province :
« Une évasion ! figurez-vous une évasion romanesque. Un dragon renfermé dans un cachot de cent pieds de profondeur; un double fossé de cent pieds de large; une garnison de cinquante hommes ; un geôlier incorruptible. Comparées à cette prison d*Etat, les tourelles de Plessis-lez-Tours et la cage de fer du cardinal de la Balue* étaient jouets d'enfants. Eh bien, mon neveu, te dragon rebelle et destiné à passer par les armes, il est parti comme une fumée ! Pas une trace d'évasion, pas un homme endormi, le geôlier à son poste. C'est un miracle, et je le croirais volontiers, le jeune dragon ayant l'habitude, en toute occasion, de jurer par son saint patron, saint Martin de Tours.
— Et sait-on, monseigneur, reprit M™« de Bagneux, non pas sans un certain tremblement dans la voix , ce que le jeune homme est devenu?
— On l'ignore absolument, ma chère enfant.
Les gardes qui veillent nuit et jour au sommet
du château fort n'ont rien vu venir, rien vu partir, rien vu passer. Enfin, pour le dire entre nous, je ne suis pas très-fâché que ce jeune homme ait échappé miraculeusement au supplice inévitable. Ah! le pauvret ! Il n'était connu de personne; il n'était protégé de personne. On ne lui savait pas de famille; on savait seulement qu'il était bon gentilhomme. Il était poursuivi pour un délit misérable, à tout prendre : un petit duel entre officiers. Ma foi, si les ordonnances eussent été sévères à ce point sous nos anciens rois, toi et moi, mon cher neveu, nous ne serions pas de ce monde. Un marquis de Fosseuse, notre aïeul, capitaine des gardes du roi Henri III , a tué en champ clos un proche parent du duc de Longueville-. Un baron de Fosseuse, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roi Louis XIII, a tué en duel, sur la terrasse de Saint-Germain, le propre neveu du prince de Turenne. On ne parle ici que des principales rencontres des hommes de notre maison, les plus recherchés parmi les porteurs d'épée.
Ainsi, mon neveu, à tout péché miséricorde, et prions Dieu que le dragon Martin ait trouvé,
dans son chemin , cette moitié de manteau dont le grand saint Martin s'est dépouillé pour un pauvre qui l'implorait. Ce lambeau sacré rend invisible celui qui le porte; il nous protège contre l'incendie; étendu sur les flots de l'Océan furieux, vous êtes en sûreté tout autant que les apôtres dans la barque où dormait Nôtre-Seigneur Jésus-Christ : Seigneury Seigneur^ disaient-ils, nous périssons! n
On le voit, le bon archevêque était un grand faiseur d'homélies; toute occasion lui était bonne pour animer le feu de la divine parole. Il eut bientôt un auditoire attentif au discours qui sortait de sa bouche, et dans la foule, entre le chevalier de Fosseuse et M""* de Bagneux, il y eut un regard qui voulait dire : Aimez-moi, ie vous aime ! à demain et toujours !
M. le grand bailli baron des Retours n*était pas, et tant s'en fallait, ce qui s'appelle un méchant homme, et pour rien au monde il n'eût poussé la malice jusqu'à la cruauté. Mais c'était un homme oisif qui prenait volontiers sa fête aux dépens d'autrui. Il avait commencé par trouver que M™* de Bagneux était charmante; il avait osé le lui dire, et comme il se jugeait avec tous ses avantages, il n'était pas sans quelque espoir de réussir tôt ou tard. Il avait la patience, justement parce qu'il était oisif; enfin il avait hanté la cour au plus beau moment du jeune règne , oîi chacun se piquait de suivre un exemple parti de si haut et de se mettre bien auprès des dames. Les dames, de leur côté, faisaient trèsvolontiers cette petite guerre. Les plus huppées
visaient droit au cœur du roi lui-même; les dames de la seconde qualité s'adressaient à son frère; il y avait d'autres beautés pour MM. les talons rouges et les juste-au-corps à brevets, qui n'étaient point de qualités moindres. Ce fut ainsi que le grand bailli , dans ses jours d'autrefois, vit passer sous ses yeux la princesse de Monaco , la belle entre les belles, qui disposait de la charge de général des dragons ; il contempla dans leur gloire de Niquée M™* la duchesse de Richelieu, M"^ la duchesse de Créqui, cousine de la duchesse de Lorraine et courtisée du prince de Condé. Que de belles victoires se partageaient les jeunes gens de la cour, le comte de Guiche et le chevalier de Forbin, M. de Louvois et le duc de La Feuillade, le maréchal de La Ferté et le duc de Longueville! Il savait par cœur toutes les galantes histoires qui enseignent à pécher, le grand bailli. Il vous eût dit par quel syllogisme irréfutable le comte de Sault avait obtenu un rendez-vous de M™« de Cœuvres; par quels serments le marquis d'Effiat, un petit homme hardi et têtu, brave et n'aimant pas la guerre, avait fini par dompter
M"« de La Meilleraie. Il y avait aussi M™« de Berthillac, qui, rencontrant à la comédie un danseur nommé Le Basque, en un clin d*œil fut éprise du danseur. Ils se rejoignirent à la fête de Saint-Cloud; Le Basque donnait le bras à Baron le comédien, et Baron rencontra par le même hasard la maréchale de La Mothe, qui l'emmena dîner dans la rue aux Ours.
En ce temps-là M. le baron des Rotours ne quittait pas ses deux amis principaux, le marquis de Biran et le chevalier de Colbert, qui étaient en l'âge des folies, et ne se gênaient guère. On les voyait souvent, l'un et l'autre, en plein public, dans le carrosse de Louison d'Arquien, une grande dégingandée au service des plus offrants, et Louison prenait volontiers le pas sur les duchesses. Ce va-et-vient de toutes les passions des jeunes seigneurs poursuivait M. le grand bailli dans sa retraite; il les revoyait toutes et tous dans une immense confusion : exilés, rappelés; aujourd'hui portant les billets du maître et le lendemain enfermés à la Bastille. Quant aux disputes entre ces messieurs, il leur suffisait de paraître en personne
dans l'assemblée générale de MM. les maréchaux de France, et soudain la plus mauvaise affaire était arrangée. Ah! c'était le bon temps, le temps des jeunes gens, des vieilles dames, de la retraite chez le baigneur, des soupers fins chez les comédiennes du Marais, des petits dîners chez Madelon Dupré, des rendez-vous à la foire Saint-Germain ! Le temps des petits billets , des loteries , des énigmes , des beaux sermons , des ténèbres en musique, des riches baronnes et des créanciers complaisants! Le grand bailli s'en souvenait et soupirait. Il disait qu'il ne verrait jamais, non jamais des femmes si bien faites, si peu timorées, si dignes d'être aimées des ministres, des princes et du roi lui-même. Une fois dans ces merveilles, il était intarissable; on l'écoutait, d'abord pour lui plaire; et bientôt, pour ne pas lui déplaire, on l'écoutait.
De ses printemps de Versailles et de sa propre jeunesse , il avait rapporté une belle épave, un souvenir, mieux encore, un témoignage..., un portrait, le portrait de M'"« la comtesse d'Olonnes. Avec le plus beau visage du monde, aisé, riant, les yeux vifs, les traits délicats, son gai
sourire embellissait toutes ces beautés. Elle avait les cheveux d'un châtain clair, la gorge admirable, et des mains et des bras!... Ni trop ni trop peu d'embonpoint. Son esprit vif et plaisant la poussait à tous les plaisirs; le divertissement était toute sa vie. Hélas ! ce beau portrait , cette aimable image où la vingtième année avait prodigué ses miracles, avait appartenu à bien du monde avant d'appartenir définitivement à M. le grand bailli!
Ce portrait avait été fait, en première occasion, pour le marquis de Beuvron; du marquis de Beuvron il passa au duc de Candaule , un bourru qui était brutal sur l'article, mais il était duc et pair du royaume et général de l'infanterie gauloise. Un peu plus tard, M^^ d'Olonnes, étant pressée par ses créanciers, offrit son portrait à M. Faget par les mains crochues de M"* Quinet, une dame de sa compagnie. Au bout d'un petit mois , le portrait passa des mains du petit Faget , le financier, aux mains du trésorier Jeannin de Castille; et toujours le portrait allait et venait de celui-ci à celui-là, du chevalier de Saint-Bremont à l'abbé de
Villarceaux, du prince de Marsillac à M. de Vineuil.
Que d'extases ! Que de brillants sonnets avaient empaqueté cette élcxjuente miniature, et combien de fois ces beaux yeux avaient été appelés : Deux soleils! Mais enfin le grand bailli, par fortune, était resté le dernier occupant de cette habile image; il l'avait emportée avec armes et bagages , lorsqu'il fallut rentrer dans l'austérité de ses grandes fonctions , sous les yeux de toute une province, où chacun devenait, sans cesse et sans fin, la censure et le censeur de sa voisine et de son voisin.
Quand donc M. le grand bailli eut découvert les dangereuses ardeurs de M. le chevalier de Fosseuse et de M^^ de Bagneux, il résolut de les contrecarrer de toutes ses forces. Il était habile, ils étaient imprudents; il cachait ses projets, ils avaient peine à dissimuler leur tendresse. Ils s'imaginaient, étant si peu criminels , que pas un ne les trouverait coupables! On les voyait souvent ensemble, et dans les meilleurs endroits de la ville, ne se gênant guère pour se parler tout bas, et plus ils semblaient se bien
entendre, et moins M. de Bagneux semblait s'inquiéter de cette paix des amoureux, les plus jolis du monde. Il était jaloux, nous Tavons dit, mais tout d*abord sa jalousie avait fait fausse route. A force d^entendre et d'admirer les exploits galants du grand bailli son voisin, M. de Bagneux s'était imaginé que le danger de son repos et de son bonheur viendrait justement de ce voisinage, et c'est pourquoi toute son attention se portait de ce côté-là. Le chevalier de Fosseuse était toujours pour M. de Bagneux un jeune diacre, un futur coadjuteur qui tremblait sous les regards de son oncle monseigneur l'archevêque.
On eût dit en même temps que la ville entière était complice et de moitié dans ces belles amours. Cependant le chevalier, si timide et n'osant pas oser, faisait chaque jour un certain progrès dans l'esprit de la jeune dame. Où toute autre eût été fâchée, elle était contente; elle savait gré à ce jeune homme de sa réserve et de ses respects; elle se plaisait à l'entendre, à le voir, à lui sourire, et, Jusqu'à nouvel ordre, il n'en demandait pas davantage. Hélas ! les
dieux d'en haut sont jaloux surtout de ces premiers bonheurs !
Un soir de ce même été, le chevalier de Fosseuse et M™^ de Bagneux assis sur un banc du jardin de M. le grand bailli^ il advint que le chevalier s'étant levé le premier et ayant pris congé de la dame, laissa tomber... justement ce joli portrait de la comtesse d'Olonnes ! et soudain M™« de Bagneux, ramassant cet écrin mystérieux, remporta dans sa maison. Quand elle fut seule et qu'elle put contempler tout à Taise, d'un regard jaloux, cette image des anciens jours, elle eut peine à contenir toutes les douleurs dont son âme fut remplie à l'aspect de cette coquette en déshabillé couleur de rose , la joue et le sein tout couverts du plus beau vermillon des coquettes, a Ah! le traître! ah ! le malheureux! disait-elle, de quel prix il a payé ma tendresse l» Elle pleurait, elle soupirait; elle appelait la terre et le ciel à son aide; elle ouvrait et fermait ce portrait d'une femme admirable et détestée...
Elle avait fini par comparer cette beauté sans
nom, oii toutes les passions de la vie à l'abandon
avaient laissé leur empreinte, à Tidéale et chaste beauté dont le ciel l'avait douée elle-même, avec des grâces infinies. En vain elle appela le sommeil à son aide , le sommeil avait fui avec l'espérance ; des beaux rêves qui la berçaient la veille encore , pas un ne vint rafraîchir cette aimable désolée.
Et le lendemain, après vingt-quatre heures de ces angoisses d'une âme si tendre, aussitôt * que l'amoureux chevalier s'en vint pour saluer sa chère maîtresse, il fut reçu par tous les mépris que cet honnête esprit pouvait contenir. A son approche, elle se leva sans lui rien dire. Il voulut parler, elle arrêta sa parole ; il voulut porter à ses lèvres décolorées cette main charmante, la main recula comme si elle eût touché un serpent. Déjà quels changements s'étaient opérés dans cette belle personne ! Elle avait négligé sa parure ; elle portait une robe à longues manches, comme une dévote ou comme autrefois la fière comtesse Bertrade, femme de Foulques Rechin, lorsqu'elle donnait rendez-vous, sur le tombeau de saint Martin, au roi de France Philippe I«^
Tant la douleur de M'"^ de Bagneux était sincère et profonde, elle en oubliait d'être affable et charmante. Hélas! qujils furent malheureux, elle et lui, pour si peu !
Elle était ingénue, il était un enfant; ils ne savaient pas comment on s'explique, et qu'un simple baiser est le plus souvent tout rempli de clartés divines. Elle s'enferma dans sa maison; il se mit à courir par la ville, éperdu de douleur.
Monsieur le grand bailli, qui les suivait d'un regard content, les voyant si malheureux et si tristes, jugea que c'était l'heure ou jamais de porter les derniers coups à ces prospérités d'un jour.
Vous rappelez-vous, cependant, la fière Isabelle attendant patiemment que sa beauté pût éclore enfin et se manifester dans sa toute-puissance? On vous l'a montrée hardie et superbe, et toute prête à jouer les grands rôles, même de la tragédie. Sitôt que vous avez jeté un coup d'oeil sur Tun de ces visages sans pareils, vous y revenez toujours. On eût dit, à la voir sous ses habits de travail , une reine en servitude , une de ces princesses d'Euripide ou de Sophocle après le siège de Troie , et passant du grand silence aux éloquentes lamentations. Tels étaient déjà les respects involontaires qui l'entouraient, que chacun disait, dans l'hôtel de Fosseuse, en parlant de la jeune servante : Mademoiselle Isabelle.
Elle allait et venait à son gré dans ce logis superbe oti sa maîtresse elle-même osait à peine lui demander parfois un léger service; elle habillait sa jeune maîtresse avec le geste de M"^ de Montespan lorsqu'elle présente à la reine son flacon ou ses oremus. Si parfois M^^^ Isabelle allait dans la rue à côté de M^^ de Bagneux, les passants qui ne les auraient pas connues auraient eu peine à distinguer la maîtresse de la demoiselle de compagnie. Elle regardait d'un regard hautain chaque chose; elle n'eût accepté de personne une obole au delà de son salaire. Elle avait les mêmes faiseuses que M^^ de Bagneux, et si Tétoffe était moindre, on ne pouvait pas dire que sa robe eût moins bonne grâce. Les dames l'appelaient la Fille aux belles jupes , et chacune , en son par dedans, disait que M^^ de Bagneux était bien téméraire en gardant auprès d'elle cette insolente beauté. Au demeurant, elle eut bientôt compris la vanité de ses premières espérances, en devinant le secret de sa maîtresse; toutefois ce n'était pas en vain qu'elle avait suivi d'un œil ferme et sans pâlir toutes les péripéties de la nuit funeste oti le chevalier de Fosseuse
avait pensé se laisser prendre dans l'alcôve de M"*« de Bagneux.
Vous avez assez vu comment cette Isabelle avait sauvé le jeune homme en le ramenant à sa métairie. Ainsi , dans son chagrin de s'être un instant méprise, non-seulement elle avait barre sur ces deux enfants que surveillaient son ambition ou sa vengeance, mais encore elle tenait sous sa coulpe son propre maître M. de Bagneux, qui n'avait pas su résister aux enivrements de cette fille d'Orient...
Il n'était pas jusqu'au prudent bailli qui n'eût écrit à M^'* Isabelle une demande en mariage secret; c'est pourquoi elle dominait toutes ces passions, les grandes et les vulgaires. Au premier froncement de son sourcil olympien, ces trois hommes, si différents l'un de l'autre, étaient également à ses pieds. Mais quoi! elle était amoureuse; elle espérait encore. Elle attendait que ces deux amants maladroits fussent brouillés sans rémission, et pour cette inévitable brouillerie elle comptait justement sur leur inexpérience; enfin elle s'était juré à elle-même qu'elle n'en aurait pas le démenti , et qu'elle
mènerait le chevalier de Fosseuse à l'autel. Elle pouvait choisir dans toute la ville ; . . . elle ne voulait que celui-là.
Quand donc elle vit que ces deux amoureux avaient cessé de s'entendre, elle s'en vint à M. de Bagneux et lui commanda qu'il eût, à l'instant même, à la chasser de sa maison. « Mais, disait M. de Bagneux, sous quel prétexte, et comment et pourquoi? Que dira-t-on dans la ville? Êtes- vous donc si malheureuse, Isabelle, quand je suis prêt à faire, ici-même , toutes vos volontés?
— Monsieur, reprit-elle , s'il est vrai que je commande, obéissez-moi ; c'est pour votre bien, je vous le jure. Avez-vous donc oublié la nuit du premier jour de juin oti vous avez vu s'enfuir, par ma fenêtre, un jeune homme sur lequel vous avez tiré deux fois? Vous avez vainement cherché par quel chemin s'était enfui ce jeune homme... Il s'est enfui par le ruisseau, làbas; je l'ai retrouvé mourant, sur le pré ; je l'ai sauvé. Je vous ai, vous-même, entendu déclarer tout haut que ce jeune homme était mon amant, et sortait, à la pointe du jour, de ma
chambre à coucher. L'avez -vous dit?... Vous l'avez dit! Ce jeune homme est le chevalier de Fosseuse. Il a, par amour pour moi sans doute, entouré de ses attentions et de ses respects ma jeune maîtresse. Il venait chez elle, ici-même, pour se rapprocher de ses amours; et moi , contente de le voir, j'attendais patiemment qu'il lui plût de me rendre enfin ma bonne renommée. Aujourd'hui, voici que M™« de Bagneux a chassé de sa présence le chevalier de Fosseuse ; elle lui a fermé sa porte, et moi je ne saurais plus longtemps supporter cette absence! Il me faut celui que j'aime; eh bien, pour qu'il revienne à moi, je veux que vous me chassiez d'ici publiquement, en disant que vous avez surpris le secret de nos amours! »
Tel était cet ordre absolu. Elle eût prié..., sa prière était un commandement. D'ailleurs sa version était si vraisemblable; elle était dite avec tant d'énergie et de vérité! Son regard s'accommodait si complètement avec sa délation ! Enfin tant de circonstances légères, tant de détails à peine aperçus , qui devenaient soudain de gros indices, combattaient pour la demanderesse,
que M. de Bagneux prenant son parti vite et bien, et content d'entendre expliquer un mystère dont parfois il s'inquiétait encore, il déclara d'une voix indignée et menaçante, avec tous les accents de la colère, que M"^ Isabelle quitterait sur-le-champ l'hôtel de Bagneux.
Au bruit que faisait leur seigneur, accoururent tous les gens de la maison, et M™« de Bagneux elle-même, qui se promenait dans le jardin, rêveuse. — « Oui, reprenait à grands cris M. de Bagneux, sortez d'ici , mademoiselle, je n'ai qu'un mot à vous dire, il est sans réplique! Rappelez-vous la nuit où le chevalier de Fosseuse entra chez moi... chez vous, et pensa payer de sa vie un pareil oubli de tous les respects ! Allez-vous-en, malheureuse, et ne revenez pas, sinon je vous traiterai comme j'ai voulu le traiter lui-même! » Isabelle alors voyant que chacun l'entourait d'un grand étonnement, pour la première fois de sa vie elle prit une attitude humiliée. Le comte de Bagneux répondit par un geste impérieux vers la porte. Au moment où cette fière beauté quittait ce logis, dont elle était la seconde maîtresse , le chevalier de Fos-
seuse, à bout de forces et de désespoir, entrait dans cette maison où il Tenait demander grâce et pitié au tendre objet de ses jeunes amours.
« Vous arrivez à propos, monsieur le chevalier, s'écria M. de Bagneux, madame et moi nous venons justement de chasser votre indigne maîtresse, et maintenant la ville entière pourra juger par votre conduite avec cette imprudente Isabelle si vraiment vous êtes un homme d'honneur! »
A ces paroles dont il comprenait le sens à peine, le chevalier restait interdit et muet, cherchant le mot de cette énigme. « Allons, rassurez-vous, monsieur le chevalier, reprit Isabelle, je serais plutôt morte que de dire aux gens le secret de vos amours. Mais M. de Bagneux vous a vu sortir la nuit, par ma fenêtre, il a suivi vos traces dans le fossé, il m'a surprise accourant à votre aide et vous réconfortant du déjeuner de ma maîtresse. Il sait votre nom d'aujourd'hui seulement; il me chasse, et si vous êtes digne du nom que vous portez , vous ne permettrez pas qu'on jette à la porte de céans une fille qui pour vous s'est perdue, et qu'elle
s*en aille seule, au milieu des huées publiques, à la recherche d'un toit qui veuille la recevoir. »
En même temps , avec la triste majesté de la reine Catherine de Médicis exilée à Cologne et prenant congé de ses serviteurs en leur partageant les débris de son dernier manteau royal , Isabelle prit congé de tous les gens de la maison. Elle eut un mot pour chacune de ses camarades, priant les servantes âgées de lui pardonner les scandales qu'elle avait donnés, priant les jeunes de ne pas imiter son exemple. Elle s'agenouilla devant sa maîtresse et lui baisa la main.
Ceci fait : a Emmenez-moi ! > dit-elle, au chevalier.... Elle eut tant de sang- froid qu'elle ne songea pas un seul instant à sortir par la rue. Elle prit le bras du jeune homme , et, traversant tout le jardin, ils descendirent le sentier qui conduisait à cet endroit de la rivière où M. de Fosseuse s'était arrêté. Une barque était prête et les porta de Tautre côté de Teau , dans cette belle prairie qu'ils traversèrent en silence. Enfin, quand ils furent arrivés sous les murs du petit château de Fosseuse, elle jeta sur le jeune homme
un regard irrésistible. « Ingrat, lui dit-elle, ingrat que je sauve en sauvant à la fois son propre honneur, sa maîtresse et ses amours ! »
Il ne fut bruit dans toute la ville que de l'enlèvement d'Isabelle par le chevalier de Fosseuse. Au même instant tombèrent toutes les petites rumeurs qui commençaient à compromettre, en grandissant, le juste renom de M™^ de Bagneux. Les douairières, ou, comme on disait alors, les dames sérieuses qui songeaient à l'éviter, se rapprochèrent de la jeune femme et l'entourèrent de leurs louanges ; jamais elle n'avait entendu de si belles paroles, même au temps heureux de sa seizième année. On félicitait aussi M. de Bagneux pour sa belle et ferme conduite. Enfin, chose étrange, on ne plaignait guère le chevalier de Fosseuse. On l'enviait; plus d'un bon gentilhomme eût fait comme lui. C'était, en ce tempslà, un heureux accident très-digne d'envie, l'amour d'une belle personne; on vous comptait pour beaucoup, jeunesse et beauté, inexprimables présents des constellations les plus favorables ! Ou bien, si quelque opposant des anciens jours , quelque renfrogné passé de mode,
hésitait encore à féliciter le jeune homme, à peine la jeune enlevée eut montré, sans reproche et sans peur, ce beau visage et cette marche de déesse sur les nues, elle fut applaudie , elle fut approuvée ; il y eut des poètes , enfants de Clémence Isaure, qui composèrent des sonnets à la louange de cette muse aux cheveux noirs.
De son côté, nulle peine et nulle gêne; elle commanda des habits dignes de la Place- Royale : on eût dit, à lui voir traverser le Cours ou la grande place un jour de fête, M""^ de Sassenage ou la comtesse de Boissons. Les envieux, race immortelle, tentaient, mais en vain, de prévenir monseigneur Farchevéque et de l'irriter contre son beau neveu. Monseigneur répondit aux envieux : « Que voulez-vous que j'y fasse? » Il disait aux dévotes : « Ne faut- il pas, mes chères sœurs, que jeunesse ait son. cours? » Aux vieux amis qui dînaient chaque lundi au petit couvert de Sa Grandeur : « Mon neveu est trop heureux, disait-il, elle est charmante! Elle était hier à ma messe, et me donnait des distractions ! Savez-vous que mon bedeau lui a donné un carreau comme aux princesses!
Pour un rien il lui eût donné mon prie- Dieu. V
De son côté le chevalier de Fosseuse , après une hésitation de quelques jours , voyant qu'à sa première sortie on le recevait comme à Tordinaire, et peut-être un peu mieux, avait repris grand courage et se montrait volontiers avec sa conquête; oui-dà, plus un jeune homme est chaste et plus il s'attache aux femmes qu'il a perdues.
Non- seulement il se savait honoré dans toute la ville, mais encore il y rencontrait un grand appui sur lequel il ne comptait pas : le Royal -Dragon venait d'entrer dans la capitale même de la Touraine, et, chose inattendue, inexplicable , le premier soin des jeunes officiers avait été de s'informer du chevalier de Fosseuse. Même une députation de ces jeunes porteurs d'épée, et des plus grands noms de la France militaire, s'était rendue au château de Fosseuse pour saluer le jeune maître ; et comme celui-ci voulait savoir d'oti lui venait un si rare honneur : « Monsieur le chevalier, lui répondit le chevalier de Biran, porte-étendard,
les officiers du Royal-Dragon n'ignorent pas que c'est à vous seul qu'ils sont redevables de la vie et de la liberté du lieutenant Martin de Tours. Il était mieux que notre camarade; il était notre ami. Le sort Tavait désigné pour demander satisfaction à un mauvais drôle qui déshonorait le régiment ; notre ami Martin en a fait justice, et nous autres, ses complices, nous venons vous dire en son nom, monsieur le chevalier : Ce sera un beau jour pour nous si jamais vous avez besoin des dragons du roi notre sire I » Ainsi fut scellée, avec de grands embrassements et les meilleurs vins de la province , à la santé du roi, cette éternelle amitié qui durait encore aux premiers jours de la Révolution française entre les hommes de la maison de Fosseuse et nosseigneurs les dragons du roi.
Voilà comment, par la conspiration de la ville entière, Isabelle avançait dans sa voie. Au dehors, elle régnait par l'admiration publique, elle occupait toutes les âmes, elle enchantait tous les regards. Au dedans, son empire était plus doux encore. On n'est pas impunément la beauté qu'elle était, avec tant de volonté et de génie;
enfin le chevalier de Fosseuse , amoureux de M"*® de Bagneux, l'eut bien vite oubliée aux pieds d'Isabelle. Il Taimait d'un amour plein de fièvre et de remords ; il se débattait sous sa main , comme un oiseau dans les rets de Toiseleur. Parfois il avait honte de lui-même; il voulait briser cette chaîne importune et revenir à ses chastes amours; mais si puissante était la séduction , si vive était la fiamme y il y avait tant de charme en ces disputes , en ces prières , dans ces tendresses^ dans ces violences, que le malheureux était vaincu sans rémission !
Il se tenait caché dans sa métairie; Isabelle habitait, par. décence, une maison qu'on appelait le petit hôtel de Fosseuse, afin de le distinguer du grand hôtel, que messieurs les ducs et pairs de Fosseuse habitaient avec leur famille , quand par hasard ils faisaient l'honneur de leur visite à leur province natale. Isabelle, en ce logis, vivait très-retirée. En vain plus d'un seigneur s'était présenté pour lui porter ses déférences.... Obstinément, elle avait refusé sa porte; il n'était pas jusqu'à son ancien maître , M. de Bagneux, qui n'eût échoué sur ce seuil
impitoyable. Ajoutez à toutes ces excitations d'une curiosité si naturelle que Tenfance de cette Isabelle avait tout Taspect d'un roman oublié depuis tantôt quinze ou seize ans.
Voici cette étrange histoire :
Elle était née loin de la ville. Elle avait été apportée en cette aimable et nonchalante cité par un homme autrefois esclave en Turquie.
Après toutes sortes d'aventures qu'il n'aimait pas à raconter , ce captif, employé dans les jardins de Sa Hautesse, avait brisé sa chaîne, et cette enfant, qu'il semblait aimer beaucoup, était née en effet dans le sérail de Constantinople. Elle se ressentit longtemps de son origine. Elle était calme et sauvage; on voyait à son caprice enfantin qu-elle était habituée au commandement. L'inconnu n'avait jamais dit qu'il fût son père ; il lui parlait rarement , et même il lui parlait avec une sorte de respect. Il vivait de peu de chose, et sans rien demander à personne. Enfin, quand il mourut d'une mort subite, cette étrange enfant, qui pouvait avoir douze à treize ans , fut donnée à M"* de Tonnay-Charente, qui parfois en avait
peur. C'est tout ce que Ton sarait de M"« Isabelle.
On d^ouvrit plus tard, bien qu'elle vécût en bonne chrétienne et ne manquât guère à ses deroÎTS de piété, qu'elle n'avait pas été baptisée, et ce fut un nouveau sujet de contentement pour notre archevêque. Il aimait les belles fêtes de l'Eglise; il n'en savait pas de plus curieuses et de plus solennelles qu'une illustre conversion, une prise de voile, et surtout un grand baptême, entourés à plaisir de toutes les majestés de la cathédrale, quand c'est une adorable cathécumène, assistée d'une marraine illustre, et renonçant d'une voix touchante à Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Donc sitôt que l'on sut dans l'église de Tours que la mahométane Léila (c'était son vrai nom) se présentait au saint baptême , ce fut, parmi les plus jeunes et les plus anciens docteurs de la cathédrale, à qui serait chargé de ramener la brebis égarée. Monseigneur répondit à tous ces ambitieux qu'il instruirait lui-même la jeune Léila. Puis , comme une fois dans l'hypothèse on ne s'arrête jamais, les chercheurs d'accidents, après
avoir interrogé bien des pères de la Mission et plus d*un voyageur dans le pays des Infidèles, finirent par reconnaître à des signes certains que la jeune et belle Léila était la propre fille du sultan Ibrahim. Le captif qui Pavait amenée amenait en même temps la mère de cette enfant, et les passagers du Fantôme , un de ces navires suspects qui font volontiers la traite des blanches, se rappelaient qu'en l'an de grâce lôSj il y avait dans la cabine du capitaine une jeune femme, dont à peine on voyait les yeux noirs, qui mourut dans la traversée en allaitant une petite fille qu'elle baignait de ses larmes.
Cette jeune femme, disait encore la chronique, s*était enfuie avec son enfant de six mois. Le captif avait sauvé la petite Léila; mais comme il redoutait sans doute les terribles vengeances de ces maîtres du monde, il n'avait dit son secret à personne, et maintenant c'était peu à peu, quand les tout-puissants de la cité apportaient toute leur intelligence à la découverte de ces grands mystères, que cette illustre naissance allait se dévoiler. Un accident terrible, qui devait compléter de la façon la plus imprévue
un tel monceau d^zveaxuits inciDTabks aujourd'hui y mais parÊûtemoit Tiaisemblables , an XVI 11^ siècle, dans les comàlies de Molière et dans les Voyages du poète Regnard, termina de la bam la plus inattendue ce dnune mystérieux*
Le maître et seigneur de cette illustre famille de Fosseuse, M. le duc de Fosseuse, en ce moment gouverneur, pour le roi, du Lyonnais, du Forez et du Beaujolais , comme un jour il parcourait ces montagnes avec sa femme et ses deux enfants, conduisant lui-même deux chevaux neufs à la descente du Mont-Claret , les voyageurs furent surpris par Torage; frappés de la foudre, les chevaux s'emportèrent et la voiture se brisa contre un pic formidable. Hommes et bêtes furent précipités dans l'abîme, et les montagnards eurent grand'peine à ramasser les tristes débris de ce grand seigneur, de quoi faire, à Lyon même, dans l'antique église d^Aulnay, des obsèques royales.
Le bruit de cet accident (ces montagnes en parlent encore) arriva comme un tonnerre à Tarchevêché de Tours, et tout d'abord Tarchevêque en ressentit une émotion qu'on ne saurait dire. O mon Dieu ! c'en était fait de l'espérance et de Tavenir de cette antique maison ! Un père si jeune encore, une jeune femme espoir fécond d'une génération nouvelle , et deux jeunes gens, Taîné qui avait douze ans, le cadet qui en avait déjà sept, engloutis, abîmés, perdus dans cet immense tourbillon des arbres, des rochers, de la terre et des eaux!
« Seigneur! Seigneur! s'écriait le vénérable prélat, c'est trop de peines en un jour! A quoi donc a servi aux anciens barons de Fosseuse, aussi vieux que la maison de Bourbon, d'avoir porté leurs armes dans la première croisade, assisté le roi saint Louis sur son lit de mort, et tenu la main de justice au sacre de Henri le Grand? A quoi donc nous ont servi nos ossements dans les plaines d'Azincourt, dans les plaines d'Ivry et sous les murs de La Rochelle? O mon Dieu ! quel calice à porter aux lèvres de ton vieux prêtre ! Et maintenant que faire et
devenir ? Nous voilà morts jusqu'au jour de la suprême résurrection ! »
Voilà comme il se lamentait; mais il n'était
pas pour rien un baron de Fosseuse. Un instant le pouvait abattre , il se relevait l'instant d'après, contemplant le péril, la tête haute, et tirant de l'accident des choses une nouvelle énergie. En effet, quand bien même il eût été le dernier de sa race, à tout prix il Teût renouvelée. Il eût déchiré les bandelettes sacrées qui couvraient ses cheveux blancs , pour s'en aller, pieds nus, rendre au saint-père le bâton de pasteur des âmes, et lui demander la grâce de prendre une épouse , afin que sa race ne mourût pas. L'instant d'après, quand il fut revenu de cette épouvante, il se rappela qu'il avait encore un neveu de son nom , un héritier direct des vrais Fosseuse, et que, par un décret de la divine Providence, ce pieux jeune homme avait toujours résisté aux volontés imprévoyantes qui le poussaient dans l'Église.
Ce fut un rayon dans cette âme énergique, et ce désespéré soudain se prit à sourire en voyant venir à lui , tout rempli d'une douleur
légitime, l'héritier inespéré de tous ces titres et dignités amoncelés par tant de combats, par tant de siècles et de services rendus à la grandeur de nos rois. Alors le vieillard s'inclinant devant son neveu : — a Permettez, monseigneur, lui dit-il, que je sois le premier à saluer M. le duc de Fosseuse, et ceci fait, par toute la majesté des seigneurs que vous représentez : généraux , ministres, dignitaires de notre sainte Église, amiraux de l'escadre rouge, maréchaux de France et cordons bleus, promettez-nous de ne pas attendre , et de prendre une épouse , à la face du ciel, qui continue à perpétuité notre race éteinte...» Ainsi parlant, il baisait la main du jeune homme et la posait sur sa tête vénérable. Et chacun d*admirer ce grand vieillard, dont les mains étaient pleines de bénédictions, qui se faisait bénir par cet enfant I
Ces choses-là, je le sais bien, sont de l'ancien monde. Elles remontent aux temps féodaux.
Nous les regardons, nous autres les fils de Voltaire et les esprits forts, sans y rien comprendre. Chacun les savait par cœur sous le règne de Louis le Grand. Quand son oncle se fut relevé,
le jeune homme se jeta dans ses bras, et lui dit à Toreille un de ces mots qui sauvent toute une situation. Pas un ne put l'entendre, mais sou* dain Ton put voir Torgueil remonter sur le front du vieillard , le sang à sa joue , et la force à son cœur.
Ce monceau de fortune et d'honneurs inattendus qui tombaient comme un déluge sur le nouveau duc de Fosseuse le trouvèrent parfaitement calme, et personne, à le voir, n'aurait pu deviner à quelle hauteur, voisine des fables, Tavait élevé la destinée en si peu d'heures. Il fallut que monseigneur lui-même insistât pour que son beau neveu , les derniers devoirs étant rendus au chef de sa maison , s'en vînt à Paris afin d'y prêter le serment de duc et pair entre les mains de M. le premier président du parlement, et, ses preuves étant faites chez M. d'Hozier, monter dans les carrosses du roi. Il fit cela très- vite et très-bien. Pas de difficultés au parlement. Il longea le parquet sans trop s'inquiéter s'il avait droit de le traverser et s'il faisait un pas de plus qu'il n'eût dû faire. Il ne prit nulle garde au mortier de M. le premier président,
qu'il le tint à la maia, qu'il le gardât sur sa tête, ou qu'il répondît au salut du nouveau pair en s'inclinant^ et sans se lever de son
Le nouveau duc de Fosseuse, présenté par le maréchal d'Hocquincourt et par le duc de Châtillon y ne s'inquiéta nullement de ces détails, qui étaient, en ce temps-là , de grosses affaires, et même on dit qu'il s'attira , par sa négligence coupable , un coup de boutoir de M. le duc de Saint-Simon* C'est en vain qu'au départ le superbe archevêque avait recommandé à son neveu de ne pas donner du monseigneur à M. de Louvojs, le premier mot du duc de Fosseuse au grand ministre , qu'il surprit dans son cabinet, sans attendre qu'il fit les quatre ou cinq pas de cérémonie et d'étiquette , fut justement de lui dire : « Ayez pour agréables, monseigneur, les meilleures déférences d'un jeune duc de si nouvelle édition. » De ces paroles que lui disputaicnttant de ducs qualifiés, M. de Louvois fut si ravi , qu'il pria le nouveau duc de Fosseuse de lui dire en quoi donc il le pouvait servir, et qu*il serait obéi tout d'abord. « Monseigneur,
reprit le duc de Fosseuse, accordez-moi, en joyeux avènement, la grâce pleine et entière d'un jeune dragon du roi, le lieutenant Martin. » M. de Louvois , qui s'attendait à quelque demande énorme , en voyant qu'il s'agissait de si peu , répondit par un sourire , et le lendemain il signait Tordre au capitaine Martin d'avoir à rejoindre son régiment. Ainsi, le ministère et le parlement furent d'avis que le nouveau duc de Fosseuse était un charmant jeune homme, d'une simplicité parfaite, et ni pointilleux, ni vaniteux , sachant vivre et r/ndre à chacun ce qui lui revenait II n'eut pas un moindre succès à la cour, le roi n'aimant guère ces picoteries avec ses ministres. Il fut également le bienvenu du roi et de M™« de Maintenon. Le même jour, Sa Majesté allant chasser dans les bois de Villed'Avray, le duc de Fosseuse accompagna Sa Majesté jusqu'au retour. Il dîna chez M. de Saintot, maître des cérémonies de la cour, avec M. de Dangeau , grand maître de l'ordre royal de Saint-Lazare, et le vicomte de La Rochefoucauld, qui pendant vingt ans n'avait jamais manqué au botté et au débotté du roi , enfin avec
tout ce qu'il y avait de plus particulier à la cour. Comme il assistait au petit coucher de Sa Majesté , le roi recommanda qu'on lui donnât le bougeoir, et quand Sa Majesté prit congé de ce nouveau soutien de sa pairie, il lui dit fort agréablement : « J*espère avant peu que vous nous amènerez une nouvelle duchesse de Fosseuse; dites-lui que son tabouret attend, x)
Le lendemain , le roi , à son lever, en parlait encore , et M™<^ de Maintenon était de Tavis de Sa Majesté. Voilà pourtant y dissiit le roi, une colombe dans le nid des aigles et des vautours. Naturellement, le mot de S. M. fit une grande fortune à Versailles. La renommée en porta Técho dans les lieux les plus reculés du royaume, et la Touraine entière en retentit. Seul, l'archevêque était mécontent de l'auguste parole. Il eût volontiers résigné cet air de colombe au dernier des Fosseuse. « Et maintenant , sire , disait-il à demi-voix, nous vous montrerons, je Tespère, que la colombe, à son tour, engendrera des aigles. »
Par tes soins du prélat, tout était déjà prêt pour le mariage du duc de Fosseuse. On ne disait
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pas tout haut le nom de la nouvelle duchesse , mais chacun la désignait à Tavance. Enfin , le troisième jour du mois de septembre, et la veille de son jour de naissance, le nouveau duc et pair arriva, presque incognito, dans cette ville de Tours dont il était désormais le plus grand seigneur. Le vaste hôtel de ses ancêtres était prêt à le recevoir. Les murailles étaient antiques et splendides; partout la généalogie et l'écusson du maître, avec les portraits des hommes et des femmes de cette illustre race. Une foule de serviteurs empressés, et portant la livrée aux couleurs des anciens barons, remplissaient ce palais des enchantements. L'écurie était au grand complet; on avait épousseté les carrosses de gala; la massive argenterie reparaîtra dans huit jours, sur la longue table des festins. Mais, vains efforts ! Tesprit du jeune homme était absent de ces magnificences. Il ne songeait qu aux bonheurs qu'il avait perdus. A peine s'il prononça le nom de Léila , sa fiancée. Elle s'était enfermée au couvent des dames Visitandines ; le duc de Fosseuse, avant son mariage, ne devait plus la revoir.
Monseignear arait décidé que le baptême et le man'age auraient lieu le même jour. Il avait redoublé, pour cette double fête, de grandeur et de magnificence, A voir la foule accourir; à Yoir la cathédrale se remplir des seigneurs, des patriarches, des évéques, des abbés, des archevêques de Sens et de Bourges ; à compter les religieux et les chanoines de Saint- Martin vêtus de pourpre et de fourrures de vair, enfin tant de confréries et de bannières, on eût dit que, cette fois encore, la cathédrale de Tours était la Jérusalem d'Occident. Donc, tout était prêt. Le prélat avait désigné in petto la marraine de la future duchesse de Fosseuse, et la veille de ce grand jour il se rendit seul , dans une voiture aux armes de ses chanoines, à Fhôtel de fiagneux.
M"*' de Bagneux , triste et dolente en sa maison, succombait sous la peine. Elle n'avait pas revu le chevalier de Fosseuse depuis le jour funeste oli elle l'avait vu impitoyablement chassé de sa présence ; elle le haïssait beaucoup moins, elle n'avait pas cessé de le pleurer. A peine avait-elle admiré les cruelles volontés de
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la Providence , qui avaient opéré un si gr^nd changement dans la fortune de ses brièves et tristes amours..., elle ne s'en était ni glorifiée, ni attristée, et, pauvre ou tout-puissant, le jeune homme était resté au fond de son âme ulcérée. On hii avait bien dit (cela se disait dans toute la ville) qu'Isabelle, sa servante, était appelée au partage de toutes ces grandeurs , mais M'"^ de Bagneux n'y pouvait croire. Ou bien, si parfois pareille aventure lui semblait moins étrange , elle n'en ressentait aucune jalousie. Hélas! sa jalousie était autre part. Pour elle l'infidélité de son amant ne commençait pas à sa rivale.,., elle commençait à ce portrait misérable et charmant dont elle se repaissait et s'enivrait la nuit et le jour.
Quand monseigneur se présenta chez M™« de Bagneux, elle tenait encore cette funeste image, en laquelle, pour une âme moins candide, eussent apparu , derrière l'habileté de la forme , la perfidie et les mensonges du fastueux modèle représenté dans cette lascive peinture. Au nom de Monseigneur, M""* de Bagneux laissa tomber le portrait, dont la glace à l'instant se
brisa. Puis, comme on ramassait ces tristes débris : « Par le ciel , ma chère fille , s'écria le prélat , que fait donc ici le portrait de cette gourgandine, et quel souci vous pousse de souiller vos belles mains et vos chastes regards du ci-devant portrait de la comtesse d*01onnes ? Il faut donc que cette vieille médaille ait été oubliée ici-même par votre honoré voisin le baron des Rotours? Voilà toute sa conquête ; il s'en vante , il la montre avec une certaine fatuité aux bourgeois de notre province. Ah fi! balayez- moi cette bergère des freluquets de rŒil-de-bœuf! »
Il eût parlé longtemps encore, que M™* de Bagneux Teût écouté avec ravissement. A mesure qu'il parlait, son âme épanouie acceptait , heureuse et consolée, une explication dont elle avait si grand besoin. Grâce à Dieu! la jeune femme enfin voyait clair dans son cœur. Ah ! qu'elle était contente et fière de retrouver son chevalier charmant, fidèle, enfin tout, et comme elle s'en voulait de l'avoir tant maltraité pour un crime qu'il n'avait pas commis! Le bon prélat, qui devinait, la laissa quelques instants
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dans cette ivresse muette; il comprenait , sans pouvoir s'en rendre compte , cette nouvelle extase. En même temps une voix secrète lui disait qu'il allait tout briser.
Après un silence, il reprit : a Je viens vous demander, ma chère fille, un grand service. Il s'agit de Thonneur de cette maison de Fosseuse, chère à toute la province, avec laquelle les hommes et les femmes de votre famille ont contracté plus d'une alliance. » Et comme il la voyait pâlir (une sensitive!) : « Ecoutez-moi, reprit-il, c'est très-sérieux. La dernière et terrible catastrophe, qui eût réduit à néant la maison de Fosseuse, est pour nous un enseignement si grave, que nous pécherions contre Dieu luimême si nous hésitions à le mettre à profit.
Mon neveu est à cette heure le seul héritier de cette maison, un frêle héritier, je le sais bien. S'appuyer sur un pareil roseau est un grand acte d'espérance et dé foi. Il est donc nécessaire, absolument, que je marie au plus tôt le duc de Fosseuse, et, pour aller au plus pressé, laissant de côté les inextricables difficultés de ces sortes de contrats : acquêts, conquéts,
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douaires, communauté, paraphernaux , mille horreurs auxquelles ne doit rien comprendre un vrai gentilhomme... à toutes ces causes réunies, le mariage aura Ueu demain, avec cxsxc étrange fille élevée avec vous , et pour qui vous fûtes si bonne maîtresse. »
A ces mots, comme il comprenait que M"« de Bagneux allait se récrier : « Taisez -vous, lui dit-il, taisez-vous, ma chère enfant. Il est trèsheureux pour votre belle renommée, au moment où toutes sortes de bruits mauvais commençaient à courir contre votre gloire, que cette fille de votre maison ait reconnu publiquement que les empressements de mon neveu étaient pour elle. Elle et lui, par leur subite alliance, ils VOUS ont sauvegardée. Ainsi, même par reconnaissance, autant que par amitié pour moi, vous ne dédaignerez pas d'être la marraine... oui , ma fille , et pour ainsi dire la seconde mère de la future duchesse de Fosseuse. Il nous faut toute la garantie, avec toute l'autorité de votre nom et de vos vertus, pour donner à cette alliance une consécration qui lui manquerait sans votre aide. »
A ces mots , il se leva, esquivant une réponse que la jeune femme avait peine à formuler.
Ainsi, tout d'un coup, brusquement, sans transition, M'^^^de Bagneux tomba de la plus grande joie au fond des plus tristes abîmes.
Une vision lui vint en aide. Il lui sembla que M"« la duchesse de Vaujours, sa cousine, la contemplait avec un regard d'ineffable tristesse. Ce doux fantôme était tout semblable à l'image de M"« de La Vallière au plus beau moment où ce roi superbe était fier de porter ses chaînes. Il n'y avait rien de plus fluet et de plus léger que cette aimable personne. Elle était blanche avec des yeux bleus et languissants, une bouche assez grande et vermeille. Si triste!... Parfois la bouche et les yeux étaient pleins de feu , de bel esprit et de joie, avec tout ce que la jeunesse a de plus rare. Ayant bien considéré cette aimable cousine qui semblait se débattre en ce filet inextricable, elle entendit sa voix même qui lui disait du fond de ses repentirs : « Allons, ma cousine, ayez bon courage. Obéissons au devoir; suivez mon exemple, et rentrez, il est temps, dans la paix de la con-
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science! > La douce apparition dit cela d'un souffle et d'un regard. Sa lèvre vermeille était à peine agitée y et ses belles mains semblaient suppliantes. M™^ de Bagneux comprit dans son cœur qu'elle devait obéir aux conseils de cette infortunée, expiant encore à cette heure, et dans les plus violentes tortures de l'abandon , de la pauvreté, de la pénitence, ces tristes et fugitifs instants de bonheur, suivis d'un remords éternel.
Le lendemain, à son lever, M"*^ de Bagneux se sentit forte, et devinant que toute la ville aurait les yeux sur elle, elle se fit belle et parée. Elle entra d'un pas ferme, avec une de ces belles révérences dont les dames les plus illustres avaient seules le secret, dans cette immense cathédrale, où l'on eût dit qu'une seule âme animait toute une foule. Aux quatre coins de l'autel radieux, quatre officiers se tenaient, l'épée hors du fourreau, semblables à des statues, mais à des statues vivantes qui sauraient commander aux palpitations de leur cœur. O charme! ô surprise! un de ces officiers n'était ^rien autre que le dragon Martin de Tours, ce
frère adultérin de M™* de Bagneux, sauvé parle chevalier de Fosseuse, et ramené de l'exil par l'intervention du nouveau duc. Elle éprouva, à l'aspect de son frère, qu'une grande reconnaissance était ajoutée à son courage, et maintenant, décidée , elle comprit toute sa force, et qu'elle irait jusqu'au bout.
Aux sons majestueux de l'orgue, au bruit des fanfares, aux cantiques des lévites , apparut enfin la catéchumène en ses habits de triomphe, oti la fleur et le parfum de l'oranger se mêlaient à l'éclat des diamants, à l'Orient des perles. Vraiment on eût cru voir une reine ; elle en avait la taille et la majesté. Le soleil de Ma* homet, son aïeul, avait laissé sur ce front superbe, avec sa mate pâleur, une empreinte ineffaçable. Elle prit place à la gauche de sa marraine, et l'archevêque, étant assis sur son siège épiscopal , aussitôt que l'assemblée eut retouvé son calme, parla en ces termes :
a Je m'estime un homme heureux, mes chers frères et messieurs j de vous voir réunis autour de ma personne y ayant à vous expliquer la grande multiplicité d'incidents
par lesquels nous avons passé avant d!arriver à ce moment de notre suprême espérance. Il s'agit de la jeune catéchumène à laquelle nous allons donner le' sacrement du baptême , et qui portera tout à Vheure , avec la grâce de Dieu , le titre et le nom de duchesse de Fosseuse, »
A ces mots, rassemblée, hésitante, fit entendre un agréable murmure d'approbation. N'en déplaise aux détracteurs de l'antique noblesse, on ne saurait nier que ces gentilshommes d'autrefois fussent naturellement éloquents. Sûrs d'être écoutés, ils parlaient d'une voix haute, acceptant l'éloquence comme une couronne qui était due à leur majesté. Le prélat attendit que le murmure se fût calmé, et, reprenant d'une voix ferme , il acheva son discours :
« Sultan Amuraty qui prit Babylone en i538, eut quatre frères : Osman ^ qui régna trois ans, au bout desquels les janissaires lui ôtèrent l'empire et la vie; Orcan^ le second y qu'Amuratfit étrangler dès les premiers jours de son règne; le troisième fils était Bajazet^ ce
même Bajazet dont M. Racine, trésorier de France et mon collègue à l'Académie^ a fait naguère une tragédie; Ibrahim enfin, qui était un prince sans vice ni vertu, père du sultan Mahomed d' aujourd'hui et de la petite Léila. Or tous ces faits me sont attestés dans la lettre que voici, par M. le comte de Cézy, notre ambassadeur, le propre frère de cet homme inconnu qui se cachait dans une humble maison de notre ville, avec cette enfant qui va recevoir ces deux sacrements, le baptême et le mariage. Accordez, mes chers frères, au nom d'une famille que vous aimez et qui vous a toujours protégés , votre adoption à cette auguste descendante de Mahomet par une suite de tant de princes. Elle sera l'égale des plus grandes princesses , aussitôt qu'elle sera purifiée par les eaux du baptême. »
Ayant ainsi parlé, le prélat ne rencontra que louanges, approbation , admiration.
M™« de 'ISagneux se plaça à gauche de la néophyte, agenouillée au prie-Dieu, chargé d'armoiries ; Tarchevêque tenait la droite , il était à la fois le prêtre et le parrain. Quand cette belle chrétienne eut reçu l'eau sainte sur son front
superbe , sa vaillante marraine , ôtant de son cou un collier de rubis orné d'une croix d'améthyste, le passa au cou de sa filleule. Une grande émotion se pouvait lire en ce moment sur tous les visages; une immense angoisse envahissait la foule, attentive aux moindres actions de cette minute implacable ; un drame inquiétant se faisait pressentir dans ce temple épouvanté. Vinrent ensuite les cérémonies du mariage, et, cette fois, tous les regards se portèrent de la fiancée au mari qui Tallait prendre. Il était éperdu comme on Test dans' un songe. Il entendait confusément toutes ces rumeurs.
Les yeux fixés sur sa jeune épousée, il ne voyait que M™e de Bagneux. Elle était toute son âme et toute sa vie. A peine il eut prononcé le oui fatal, ce pauvre cœur, agité par tant de passions qu'il était incapable de porter, se brisa dans sa poitrine, et le dernier duc de Fosseuse tomba mort sur les marches de l'autel.
Un instant le prélat, vaincu par ce nouveau malheur qui le frappait dans sa suprême joie, hésita, son visage enfoui dans ses mains tremblantes. Puis, comme on l'entourait de con-
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solations importunes ^ il releva la tête en disant :
«Ils sont mariés... la volonté de Dieu soit faite! Mais il doit un miracle à la maison de Fosseuse,... je vous ajourne à six mois d'ici , au baptême de notre héritier. »