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LES
Paul Rodier était, il y a cinq ans, un aimable et gentil garçon, de mœurs douces, un peu timide, mais de complexion amoureuse. Il habitait avec sa mère un petit appartement situé au quatrième étage de Tune des maisons de la place Pigalle. Il subvenait à toutes les dépenses de leur ménage avec ses mille écus d'appointements. Depuis quatre ans Paul était employé au Comptoir général des négociants réunis,
grande et solide maison de banque, où il était
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entré en qualité de commis d'ordre, et où, grâce à son aptitude, il avait obtenu un assez bel avancement. On ne saurait imaginer rien de plus touchant que les relations de cette mère, réduite à une situation voisine de la gène par un veuvage prématuré, et de son fils unique.
Souvent, en les voyant sortir ensemble, elle si belle encore malgré son air de souffrance, et si jeune, — elle n'avait guère plus de quarante ans, — lui, si plein d'attentions pour elle, tous detax se ressemblant à tel point qu'on aurait pu les prendre pour frère et sœur, les habitants de ce joyeux quartier d'artistes, de petites gens et de femmes émancipées, se retournaient involontairement pour les admirer. L'affçction de Paul était d'autant plus sincère que sa mère avait été et était encore soumise aux plus dures épreuves de la vie. La malheureuse femme ressentait alors les premières atteintes de l'une des plus cruelles maladies qui affligent l'espèce humaine. Elle était menacée d'un cancer au
sein, et bien que ses souffrances n'eussent pas encore de caractère bien déterminé , elles n'en jetaient pas moins une ombre de tristesse et d'inquiétude sur son existence et celle de son fife. •
On pouvait retrouver dans leur mobilier quelques élégants débris de leur aisance passée, mais leur appartement était fort modeste. Il se composait d'une cuisine et de quatre petites pièces : salon, salle à manger, deux chambres à coucher. Une seule domestique suffisait à tous les besoins du service. Quoique petit, le logement était fort gai, étant tourné vers le midi. Une seule chambre, celle de Paul , donnait sur la cour. Les trois autres, situées stfr la place
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Pigalle, prenaient jour sur cette place et le boulevard. Lorsque Paul tardait à rentrer, sa mère le guettait du haut du balcon qui s'étendait devant ces trois pièces. En vain, de loin, il s'efforçait de la rassurer par de légers haussements d'épaules, et quand il était auprès d'elle, il la grondait affectueusement de tant s'inquiéter à son sujet. Madame Rodier, qui n'avait pas de peine à deviner la cause qui pouvait souvent retenir loin du logis le beau garçon de vingideux ans dont elle était si fière, faisait alors une petite moue significative. Elle l'aimait assez, et elle avait l'esprit assez tolérant pour comprendre qu'elle se montrerait véritablement inhumaine, si elle s'avisait de contrarier ses amourettes. Cependant, il aurait fallu qu'elle ne fut pas mère pour ne pas se préoccuper des premières liaisons de son fils. Aimait-il? Ne cherchait-il auprès des femmes que des distractions': Quelles étaient les femmes qu'il fréquentait? Ces mots terribles • mauvaises connais-
sance*! qui renferment tant de menaces dans leur concision triviale , qui troublent et troubleront toujours le sommeil des mères, ils assiégeaient l'esprit de madame Rodier nuit et jour, car elle savait à quel point les premières relations d'un jeune homme un peu faible de caractère et d'humeur sensible peuvent avoir d'influence sur le reste de sa vie.
Parfois, faisant violence à des sentiments de retenue bien naturels chez une mère encore jeune, madame Rodier cherchait sournoisement à faire causer son fils. Sans lui rien dire de bien précis, elle lui donnait des conseils indirects sur la conduite qu'elle voulait l'engager à suivre. Et d'abord, elle blâmait toute grande passion, ' parce que les passions, disait-elle, nous font perdre souvent le respect et toujours le gouvernement de nous-mêmes. Elle blâmait également la fréquentation des femmes entretenues, ces vilaines femmes devant toutes, dans l'esprit de madame Rodier, pousser leurs amants au dé-
sœuvreroent, à la dépense, et ne pouvant, au surplus, avoir de principes. Elle blâmait encore toute tentative de séduction.
Riche on pauvre, une jeune fille était aux yeux de giadame Rodier une créature sacrée que le désir ne devait même pas effleurer. H n'était pas de dédommagement pour elle an
sacrifice de ses devoirs. Le mariage même ne
réparait que très-imparfaitement son abaissement momentané. Et quelle folie ce serait que de s'exposer à conclure un mariage en dehors de toute convenance, pour la satisfaction d'un caprice! Mais ce que madame Rodier blâmait par-dessus toute chose, c'étaient les liaisons c que contractent tant de malheureux jeunes c gens avec des femmes mariées. *
Sans être ni rigoriste ni bégueule, madame Rodier avait horreur des mauvaises actions. Toute idée d'un dommage causé à autrui lui inspirait une répulsion insurmontable. Prendre la femme d'un autre, troubler un ménage, y introduire des
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enfants qui, toute leur vie, pour leur mère, seront les cruelles images d'une faute irrréparable, se lancer dans cette effroyable aventure que la brutalité du Code qualifie « d'adultère *,. qui débute par le mensonge, se continue par le péril, subsiste par la trahison et se dénoue invariablement par la fatigue ou le mépris; aventure où tout est en jeu : la vie, l'honneur, l'avenir, la paix de la conscience; où le plaisir lui-même, quoique aiguillonné de terreur, est constamment empoisonné par la certitude d'un partage qui révolte à la fois la délicatesse de l'âme et celle des sens, cela semblait à madame Rodier — elle le disait du moins — ' le comble de la perversité et de l'absurde.
En vain $on fils lui faisajl alors respectueusement observer que les passions venaient sans qu'on s'en doutât, comme les maladies, et qu'on n'était pas toujours assez fort ou assez heureux pour les maîtriser; en vain il ajoutait que les tentations pouvaient être souvent bien vives;
qu'il était très-doux d'y céder, et fort dur d'essayer seulement d'y résister; que, de tout temps et dans tous les pays du monde, les hommes, les jeunes gens surtout — à moins de dispositions ou de vocations vraiment extraordinaires et toutes spéciales — avaient cru s'honorer par le culie des femmes; que la nation française en particulier — et l'histoire était là pour le prouver — s'était toujours distinguée entre toutes par son esprit de galanterie; que les hommes les plus grands par la puissance, le courage, le génie, de très-grands souverains eux-mêmes, devaient une bonne partie de leur popularité à cet esprit charmant dont on ne peut parler sans sourire, mais auquel les plus honnêtes femmes elles-mêmes rendent hommage. En vain encore il lui disait qu'il était bien commode de blâmer ces choses-là dans le cours d'une discussion de mère à enfant, mais que, pour un garçon de son âge, l'occasion se présentant, il pouvait devenir affreusement
pénible de se demander tout d'abord si Ja femme dont le charme vous attirait d'une façon irrésistible était entretenue ou honnête femme, veuve ou mariée, libre de ses actions ou soumise à sa famille ; qu'on n'avait guère la tète à soi dans ces cas-là, que le cœur se prenait
sans qu'on sût comment, et qu'il était généralement trop tard — quand on réfléchissait — pour réfléchir; que le mieux était donc de n'en point parler et de se Jaisser aller bonnement à la douce loi naturelle. Et, comtae madame Rodier essayait alors de reprendre, les uns après les autres, tous ses arguments, Paul habituellement coupait court à la discussion, en s' écriant :
— Mais si je t'écoutais, maman, comme toutes les femmes rentrent dans Tune des exceptions que tu énumères, il s'ensuivrait que je ne devrais jamais aimer personne !
C'était, pour l'ordinaire, pendant le dîner,
que la mère et le fils se livraient à ces con-
versations didactiques, et quelquefois la bonne y prenait pari en faisant son service.
Il y avait alors environ quinze jours que madame Rodier et son fils habitaient l'appartement de la place Pigalle, et ils ne s'étaient même pas doutés, jusque-là, qu'ils eussent des. voisins. Un matin, par un joli soleil du mois de mai, vers les huit heures, Paul, qui venait de se lever et achevait de s'habiller devant un petit morceau de miroir suspendu à la fenêtre de cette chambre, alors entr'ouverie, — - il * mettait, je crois, sa cravate, et il donnait à cette délicate opération tout le soin compatible avec le désir, naturel chez un garçon de vingtdeux ans, de tirer bon parti de ses avantages,
— Paul fut agréablement surpris d'apercevoir à l'une des fenêtres du troisième étage une jeune et charmante feipme qui le regardait.
La fenêtre, toute grande ouverte, auprès de laquelle se tenait cette jeune femme, se découpait dans le mur blanc d'un corps de logis faisant retour à angle droit sur celui que Paul habitait, Il s'ensuivait que tes regards de notre ami, dont la chambre, on se le rappelle, était située au quatrième étage, plongeaient dans la petite pièce où sa jolie voisine était assise, et que, sans même se rappeler en ce moment qu'il avait une mère, et que cette excellente mère ne cessait de lui donner de sages conseils à l'endroit des femmes, il affectait d'éprouver toutes les peines du monde à faire le nœud de sa cravate, afin de se laisser regarder. On ne pourrait pas dire que Paul était fat. Cependant il serait oiseux d'affirmer qu'il ne se savait pas joli garçon, car, à défaut de son miroir, de belles lèvres le lui avaient déjà répété plusieurs fois. Sa
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taille était bien prise et très-élégante. Il avait de beaux yeux verdàtres, de longs cheveux châtains, de fines moustaches, les traits corrects et pleins de douceur. Ce qui charmait surtout en lui, c'était un air vraiment distingué, des manières polies, quelque chose d'un peu féminin qui ne messied pas aux tout jeunes gens, et qu'apprécient volontiers les femmes.
La voisine de Paul, qui ne se savait pas observée, paraissait très-fort 1'apprécrer, car elle ne le quittait pas des yeux, excepté cependant quand le regard de l'adolescent, glissant de biais sous ses paupières, rencontrait le sien. Alors elle détournait la tête, et une imperceptible rougeur colorait ses joues; puis elle se remettait tranquillement à le regarder encore,
et c'était alors Paul qui, se sentant aussi ému que flatté de ces marques d'attention, affectait de porter les yeux ailleurs.
Il faut dire, pour expliquer l'émotion de Paul, que, ce jour-là, toutes choses semblaient exprès disposées pour faire naître l'amour dans un jeune cœur. Lés premiers soleils du printemps, à Paris surtout, ont un éclat et une douceur particuliers, et il y a toujours eu d'ailleurs quelque 4 chose d'amoureusement persuasif dans l'apparition des premières fleurs. La base de la fenêtre près de laquelle se tenait la jeune femme disparaissait presque tout entière sous des pots de rosiers, de giroflées et de résédas, et le parfum de ces fleurs suaves montait aux narines de Paul. Un chardonneret enfermé dans une cage mignonne accrochée au mur chantait joyeusement comme si, lui aussi,
avait voulu contribuer par sa gaieté au charme printanier de cette matinée. Son plus grand charme, aux yeux de Paul, était la jeune femme, nonchalamment vêtue d'une robe de chambre e» jaconas, dont les eheveux d'un noir d'ébène s'échappaient d'un petit bonnet de linon tout frais de blancheur. Elle ressemblait de tous points à l'uni de ces jolies statuettes de Pradier, dans lesquelles la grâce le dispute à la gentillesse. Ses traits étaient d'une extrême finesse; ils manquaient cependant de régularité. Elle avait les yeux petits, la bouche peut-être un peu grande, le nez trop gros du bout et le menton pointu. Mais que de délicatesse dans la fossette de ce menton, dans ces narines roses et relevées, dans ces joues à peau douce et teintées de carmin! Que de fraîcheur sur ces belles lèvres ! Que d'expression dans ces yeux bruns, aux reflets de velours. L'ensemble était délicieux.
Tel le trouvait, du moins, notre ami Paul.
/T tfst vrai que, depuis trois mois, le jeune homme était sans maîtresse.
Jusqu'alors les amours de Paul n'avaient guère été que des amusettes. Les lorettes de son quartier, — on dit les crevettes aujourd'hui — de charmantes grisettes, ouvrières ou demoiselles de magasin, telles étaient — selon l'expression surannée de la bonne de madame Rodier — ses Dulcinées. Pas ombre de passion ! et cependant ce n'était pas par crainte des remontrances maternelles; mais il sentait, avec sa distinction native, qu'il ne pourrait jafnais aimer qu'une femme qui fût son égale par le rang et l'éducation. Les distinctions de caste sont beaucoup plus tranchées, et constituent
des choses infiniment plus importantes pour la peine bourgeoise que pour les personnes de race. On a vu, et Ton voit encore tous les jours, la noblesse s'allier à la .finance, et même à la finance tarée. Ce qu'on ne verra pas, de bien longtemps d'ici, dans un pays dont les mœurs sont' restées monarchiques comme la France, c'est supprimer l'étroite ligne de démarcation qui sépare la classe ouvrière des petites gens. En amour, au surplus, comme en toute sorte de choses, les ambitieux, dirait M. de la Palisse, tendent toujours à s'élever. Paul avait son grain d'ambition. Une femme « comme il faut », c'est-à-dire une femme mariée, représentait poyr lui, comme pour la plupart des jeunes gens bien élevés du milieu parisien, ' l'idéal des bonnes fortunes. Il ne le disait pas & sa mère, mais dans ses rêves d'adolescent, il n'avait jamais caressé d'autre chimère.
Les jours suivants, il se leva de bon matin et guetta sa voisine. Celle-ci ne manquait jamais,
LES AMOUKS TRAGIQUES 17
vers les huit heures, de s'asseoir à la mcme place, auprès de la fenêtre. Elle avait toujours
son joli bonnet,, sa robe de chambre irréprochable de fraîcheur. Elle le regardait toujours du même air doux, tranquille, et rougissait toujours quand leurs regards se pénétraient. Elle plaisait beaucoup à Paul. Il n'osait cependant lui adresser le moindre signe. A son âge, on est trèstimide ! Il s'exerçait à deviner qui elle pouvait être? Évidemment une « honnête femme! * Elle le regardait si complaisammentî'Et puis elle n'avait rien de la hardiesse des demoiselles qu'il avait connues jusque-là. Une petite fille d'environ quatre ans venait parfois jouer sur ses genoux, sans se soucier du voisin, qui enviait cependant les baisers de sa mère. Parfois aussi une vieilje femme aux cheveux gris, commune de manières et peu élégamment vêtue , 's'en allait rôdant par la chambre. Il y avait également une jeune fille d'une vingtaine d'années, de beauté fade, grassouillette \et blonde, qui
faisait dç courtes stations à la fenêtre. Mais pas vestige d'homme ! Ces femmes déplaisantes gênaient Paul. Il ne savait quels liens de parenté les unissaient à sa voisine. Il se méfiait d'elles, se blotissait derrière ses rideaux quand elles apparaissaient. L'ingrat! elles lui apprirent pourtant, en l'appelant à haute voix, le petit nom
' de sa voisine. Sa voisine se nommait Adèle. — Quel nom délicieux!... se disait PauL Madame Rodier, comme on le pense, ne se doutait de rien, la pauvre femme, à cause de son état de souffrance, gardant le lit jusqu'à dix heures.
" Elle remarquait cependant que son fils, depuis quelques jours, paraissait à la fois plus langoureux et plus joyeux, qu'il était plus rêveur et moins prolixe que d'habitude. Mais, comme il l'embrassait plus affectueusement chaque matin et chaque soir, qu'il l'entourait de soins avec un redoublement de tendresse, madame Rodier supposait que c'étaient ses souffrances qui lui valaient ces bonnes caresses. Et, tranquille, —
sur son fils du moins, — l'excellente femme ne cessait de demander à Dieu, dans ses prières, de toujours bien veiller sur l'objet dé son affec- Aion.
. 11 y avait environ une semaine que les œillades des jeunes gens s'échangeaient à travers l'espace, lorsqu'un matin, — ce jour-là était un
dimanche, — Paul, ouvrant sa fenêtre, avec la certitude de voir sa voisine à la sienne, fut très* désagréablement surpris de trouver un homme à sa place, et d'autant plus surpris que cet homme ne lui était pas inconnu. Il n'aurait pas su dire où il l'avait vu, mais il se croyait sûr de l'avoir rencontré quelque part, et rien qu'au négligé de son costume, il ne lui fut pas pos-
sible de douler que cet homme, dans cette chambre, ne fut chez lui.
C'était donc là le mari d'Adèle*... Il paraissait avoir vingt-cinq ans, au plus. Pour le vulgaire, il n'y avait rien de particulier dans ses traits ; pour un observateur, il était effrayant à voir, surtout en ce moment où il ne se savait pas regardé. Des yeux d'un bleu très-pàle, fuyards et tremblotants ; quelque chose de sec, de cruel dans la ligne saillante du nez ; des lèvres décolorées, si minces, qu'elles apparaissaient sous la moustache comme une coupure à demi fermée, voilà ce qui frappait l'attention dans ce triste visage. Ce mari avait l'air, en somme, plus distingué, avec sa taille fine et sa maigreur, que ne l'ont généralement les gens placés dans sa condition apparente. Paul, en le voyant là, se retira de sa fenêtre, et, toute la matinée, il ne cessa de se tenir aux aguets dans l'espoir d'apercevoir r au moins un moment, sa jolie, voisine. Mais elle ne se montra pas de la
journée. Cependant, vers deux heures, comme noire amoureux était assis sur le balcon, auprès de sa mère, il vit sortir la jeune femme au bras de son mari. Leur enfant courait devant eux.
Où allaient-ils? Sans doute faire une promenade. A la vue de ces deux personnes qui certainement occupaient une place dans le cœur d'Adèle, Paul se sentit devenir affreusement maussade et denieura tel jusqu'au soir. Sa mère continuait à ne se douter de rien.
Le lendemain, Paul, dès huit heures, était à son poste. La contrariété qu'il avait éprouvée la veille avait eu pour résultat de lui donner de la résolution. Se reprochant la timidité qui, depuis huit jours, le tenait à sa fenêtre, se contentant d'exprimer ses sensations par de muets regards, il avait fait le serment de se déclarer d'une façon quelconque, et de solliciter de sa voisine un aveu qui pouvait sembler superflu. Adèle ne .tarda pas à paraître. Elle sortait du lit. Elle était un peu pâle, comme une personne qui se trouve
encore sous la pesante influence du sommeil.
Elle avait les yeux gonflés et frissonnait de tout le corps en serrant autour d'elle la ceinture de sa robe de chambre. De même que Paul, on aurait dit qu'elle souhaitait un dédommagement. Elle le regardait de telle manière que le jeune homme, encouragé par sa bonne grâce, ne pui s'empêcher de sourire. II y eut un moment où, en époussetant fa tablette de sa cheminée, Adèle se tourna brusquement vers Paul et demeura là, en place, comme si elle attendait quelque chose. L'amoureux n'hésita plus. If recula un peu vers le centre de la chambre; puis, n'ayant pas le choix des moyens pour exprimer ses sentiments, il se décida à employer le tangage expressif de la pantomime, joli langage, malheureusement composé d'un trop petit nombre de mots, mais qui a l'avantage d'être compris dans tous les pays du monde, et spécialement par les danseurs et les amoureux.
D'abord, en regardant (a jeune femme, il pio-
mena de haut en bas la main sur son visage,
puis il leva les yeux au ciel. Cela signifiait dans sa pensée :
— Vous êtes belle comme un ange.
Adèle comprit. Elle comprit si bien qu'elle rougit et répondit par une révérence. Paul s'enhardit. La regardant toujours, et cette fois avec tendresse, il appuya la main sur son cœur.
Adèle ne pouvait s'y méprendre. Dans l'univers entier ce geste a toujours signifié :
— Je vous aime.
Elle rougit beaucoup plus fort, se mordit les lèvres, hésita une •seconde, puis, à son tour, se décidant à poser la main sur son cœur :
— Je vous aime, balbutia-t-elle.
Paul traduisit le mouvement des lèvres encore mfeux que le geste, et sur-le-champ, dans son ravissement, il envoya un long baiser à s? voisine»
Les choses allaient trop vite. Elles devenaient trop compréhensibles. Adèle s'enfuit.
U LES AMOURS ÏKÀGIQUES
Les fonctions de Paul au Comptoir général avaient cela de commode qu'elles l'obligeaient à s'absenter de "fcon bureau plusieurs fois par jour.
Ce bureau était celui des Renseignements.
Là, sur de gros registres, étaient mentionnés la valeur des maisons de commerce de la France entière, le chiffre du crédit qu'il était raisonnable d'accorder à chacune d'elles, et la nature des opérations auxquelles elles se livraient. Afin que ces registres fussent toujours tenus au courant, il était nécessaire, d'une part, d'entretenir une correspondance active avec les agents de province du Comptoir; d'une autre part, de s'informer quotidiennement auprès des principaux négociants de Paris de tous les événements commerciaux qui surgissaient sur cette place.
LES AMUUUS TRAGIQUES 25
C'était Paul qu'on avait chargé de prendre ces informations, et ses fonctions étaient aussi importantes que délicates, le secret devant être assuré aux donneurs d'avis, et la plus faible négligence pouvant entraîner le Comptoir à contracter des engagements onéreux pour lui.
Paul s'acquittait de ses fonctions avec toute la discrétion désirable. Elles lui plaisaient d'autant plus quelles constituaient un service actif. Nous devons avouer cependant, et en rougissant, que le jeune homme avait quelquefois abusé, sans que ses chefs s'en doutassent, de la liberté dont il jouissait.
Les renseignements qu'il prenait n'étaient pas tous relatifs aux transactions commerciales. Parfois, quand on le croyait occupé, dans le quartier du Temple ou celui des Halles, à s'informer du crédit qu'on pouvait accorder à des marchands de fer ou de blé, il était enfermé dans le quartier Bréda, et devinait d'amour avec: une jolie femme. Le jour même où nous l'avons
vu correspondre télégraphiquement avec sa voisine, il prit une voiture, à ses frais, pour expédier promptement ses courses. Il savait que sa mère devait sortir vers deux heures. A deux heures et demie, il se fit conduire ehez lui.
Comme il.avait toujours en poche la clef de la porte d'entrée, la domestique qui était dans la cuisine occupée à préparer le diner ne l'entendit pas rentrer. Adèle était assise auprès de sa fenêtre, sanglée dans son corset, le cou serré dans une petite collerette, tenant entre les mains un ouvrage de broderie. Elle fut quelque temps' sans l'apercevoir. Elle ne soupçonnait pas qu'il put être chez lui à pareille heure. Enfin, comme
il toussait pour attirer son attention, elle leva la
tète et parut surprise. Aussitôt il fit un pas de
retraite, mit son chapeau pour indiquer qu'il allait sortir, puis il tourna la tête dans la direction de l'escalier, et la pria des yeux de vouloir bien venir à sa rencontre. La jeune femme comprit, car elle pâlit, hésita un peu, puis, suppo-
sant sans doute que son voisin pouvait avoir « quelque cfyose d'intéressant » à lui dire, elle fit un signe d'acquiescement.
Une seconde plus tard, . Paul sortait de chez lui, sur la pointe des pieds, et se coulait discrètement $ur les marches de l'escalier. L'escalier était solitaire et plein de soleil. En arrivant devant la porte du troisième, il s'arrêta et tendit l'oreille. Il n'osait pas frapper à cette porte, de peur d'éveiller l'attention. Il resta là quelques secondes, et le cœur lui battait, comme on peut le croire. Enfin, il entendit le pêne crier tout doucement dans la serrure, puis il vit la porte s'ouvrir.
Adèle était devant lui.
Il ne l'avait jamais vue de si près. Elle lui parut mille fois plus charmante. Elle était fort
troublée, fort pple; ses yeux semblaient agrandis par sa pâleur. Il lui sembla qu'elle était plus petite que lorsqu'il la voyait assise auprès de sa fenêtre. Elle avait la tète nue. Les bandeaux de ses cheveux noirs brillaient comme du jais. Une robe de popeline à bandes alternativement blanches et vertes descendait sur ses pieds mignons chaussés de souliers en peau mordorée, sa taille était extrêmement mince, et une grâce sans pareille, un peu effarouchée, — car la pauvrette % avait grand'peur d'être surprise, — se dégageait de sa personne.
Paul, cependant, plus pale qu'elle, s'était approché. Elle aussi, ejle'le regardait curieusement. Il lui semblait plus grand, à elle. Il lui apparaissait plus beau surtout, avec ses yeux émus, ses lèvres tremblantes, et le prestige de l'amour et de la jeunesse qui lui faisait comme une auréole. Elle était tQujours sur sa porte. On l'y eut dit clouée. Elle n'osait faire un pas ni dire un mot. Et elle demeurait là, sous le charme de
LES, AMOURS TRAfrfQUES 90
la peur et de la vue, non défaillante, mais attendrie. Ah ! elles sont poignantes les émotions de la première faute !
Enfin, il avança les mains et elle lui abandonna une des siennes. Ce contact — le premier ! — les fit tressaillir. Tous les deux devinrent plus pâles. Et, comprenant qu'il allait parler, Adèle promena tout autour d'elle un long regard, regard épouvanté du faon de la gazelle quand, sous les bois silencieux, de lointains abois retentissent.
— Je vous adore, lui dit Paul. Je vous adorerai toute ma vie.
Le sang sauta aux joues de la jeune femme. '
Elle le regarda avec une expression singulière :
c'était quelque chose d'ému , voisin de la
reconnaissance. On aurait dit que son action
lui apparaissait tout à coup plus grave qu'elle
ne l'avait d'abord supposé, et qu'elle tirait
un plaisir d'autant plus aigu qu'il était inat-
tendu, de cet aveu fait à voix basse, mais dans
lequel la passion prenait le ton de la prière ♦ Cependant elle ne trouvait rien à répondre. 11 reprit :
— Et vous f m'aimerez-vous ?
Les lèvres d'Adèle s'entr'ouvrirent. Mais il n'en sortit rien qu'un souffle. Elle étouffait d'émotion. Soudain elle tourna la tête sur l'épaule, et, comme elle vit qu'ils étaient tout seuls et bien seuls, qu'alors elle n'avait plus de motif de craindre, elle serra la main de Paul, puis elle la porta à ses lèvres, et soudain, faisant un pas de retraite, elle rentra chez elle.
Paul était seul sur l'escalier.
Voyant que ses affaires allaient si bien, le jeune Rodier résolut naturellement de les avan-
cer le plus possible. Pour la première fois qu'il aimait, il éprouvait toutes les angoisses qui n'accompagnent guère que les passions contrartées. Dans sa crainte de laisser échapper cette femme qui lui avait déjà révélé des sensations si douces» il aurait voulu l'enchaîner à lui sur-lechamp par les liens étroits de la possession. Il y avait de la prévision dans son ardeur, du calcul dans sa résolution. Le soir du même jour, avant de se coucher, il écrivit à sa voisine une longue lettre, une de ces lettres insensées que nous avons tous écrites à son âge, et qui, si vingt-cinq ans plus tard le hasard les place sous nos youx, nous arrachent quelques soupirs. La lettre, qui débutait par des protestations de l'amour le plus tendre, se terminait par la demande d'un rendez-vous.
Paul indiquait le lendemain, à deux heures de l'après-midi, comme le moment le plus propice,
et le boulevard Wagram, voisin du parc Von-
çepux, comme le lieu où on aurait le plus de
chance de ne pas être rencontré. Le lendemain, lorsque Adèle parut à la fenêtre, il lui fit tout d'abord un beau salut du fond de sa chambre ; puis, en tournant la tête, comme la veille, dans la direction de l'escalier, il lui montra son billet doux, La jeune femme répondit affirmativement par geste, et quand Paul lui eut remis sa lettre et qu'il fut rentré dans sa chambre, il vit qu'elle avait déjà commencé à la lire, tant elle était pressée de savoir ce que cette bienheureuse lettre contenait. De temps à autre, elle suspendait sa lecture et le regardait. Elle avait l'air de dire : c Est-ce bien vrai, bien sincère, cespro-
testations d'amour? » Adèle réfléchit un peu quand elle eut tout lu, et Paul la contemplait avec inquiétude. Enfin* elle fit oui plusieurs fois de la tête.
Paul bondissait de joie en descendant la rue Pigalle. Il n'aurait pas changé son sort contre celui d'un empereur*
Une demi-heure avant le moment indiqué pour le rendez-vous, l'amoureux était à son poste, au point de réunion des boulevards Wagram et Malesherbes. Adèle ne fut en retard que de vingt minutes. Elle arriva en (in, marchant très-lentement, comme une personne qui se promène. Elle avait commis l'imprudence de s'habiller très-élégamment, avec des étoffes claires et voyantes, craignant sans doute de ne pas paraître assez jolie. Cependant elle avait baissé sa voilette, et elle dérobait de son mieux son visage sous son ombrelle.
Il faisait, ce jour-là, une de ces atroces chaleurs qui chaque année, pendant un laps de temps heureusement fort court, fait croire aux Parisiens qu'ils ont changé de latitude avec lo
Sénégal. Le vent du sud faisait tourbillonner la poussière sur le boulevard. 11 fallait être amoureux ou fou pour s'aventurer dehors. Paul, que la station qu'il avait faite au grand soleil avait mis en nage, en s'avançant* au-devant d'Adèle, lui proposa assez gauchement « de prendre une voiture*, » mais, à sa grande surprise, elle qui, jusqu'alors, s'était montrées! docile, refusa net. Les voilà donc s'acheminant sur cet immense / boulevard sans ombre qui traverse de bout en bout la plaine de l Courcelles, riant de leur mésaventure, et tous les deux timides et gênés. Paul avait préparé les plus jolies choses du monde, les protestations les plus tendres. Adèle, de son côté, avait noté dans son esprit bon nombre de questions , car elle voulait connaître toute la vie de Paul. Et maintenant qu'ils étaient là tout seuls, p'ayant à redouter ni regards, ni oreilles indiscrètes, ils ne parlaient que du soleil et de la poussière, comme s'ils avaient pu éprouver un ennui ou une souf-
£es amours tragiques &
france quelconque dans un moment si plein de trouble et — c'est peut-être triste à dire, mate H faut bien le- dire pour être vrai, au risque de choquer les oreilles délicates — gi plein aussi de % de douceur.
Quand ils se furent assis sur l'un de ces bancs que doivent les habitants de Paris â la charité de M. Haussmann, Adèle, qui avait son plan" tout fait, commença à interroger Paul* Elle lui paria beaucoup de sa mère qu'elle avait aperçue plusieurs fois à la fenêtre et qui lui paraissait c une personne fort distinguée. » Elle fui parla
aussi de lui-même. Elle lui dit qu'elle savait qu'il était employé au Comptoir général.
— Comment le savez-vous? démanda Paul.
— Par mon mari, U y est employé comme vous,
— C'est donc cela qu'il me semblait l'avoir vu quelque part. Je n'aurais su dire où, mais j'étais sur de le connaître.
, — 11 vous connaît bien, lui. Ce qui fait que
vous ne vous êtes jamais rencontrés, c'est qu'il a des fonctions différentes des vôtres , et qu^ votre bureau n'a pas de relations avec le sien. Mon mari est sous-chef à la Caisse des titres ; ses fonctions ne sont pas du tout agréables. Il ne pçut jamais s'absenter pendant la journée, et il faut qu'il soit au Comptoir dès les huit heures.
— Comment s'appelle-t-il ï ■
— Monsieur Bardin.
— Je le connais de nom, dit Paul.
Et, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce que la jeune femme venait de lui apprendre» il demeura quelque temps rêveur.
Enfin, comme il avait aussi quelques questions à hii adresser :
— Cette dame âgée que j'ai vue quelquefois
à votre fenêtre, est-ce madame votre mère?
celle de votre mari ?
— La mienne, fit Adèle.
— Et, cette jeune fille blonde ï
— Elle est cfta sœur,
Adèle lui apprit alors que sa mère était veuve, que son père avait été l'un des professeurs de solfège les plus distingués de Paris, qu'elle était musicienne elle-même, et que sa sœur, qui avait une fort jolie voix, se destinait au profcssorat. Puis comme ces détails ne paraissaient pas extraordinairement intéresser Paul, elle lui dit qu'elle avait beaucoup d'occupations dans son ménage, qu'il ne lui serait pas souvent possible de sortir seule, que les voisins pourraient surprendre leurs stations aux fenêtres, et que le meilleur et le plus sur moyen de se voir sans danger serait de faire en sorte que leurs familles pussent se lier.
— J'en serais enchanté, dit Paul. Mais.., comment faire?
— N'êtes- vous pas nos voisins? répondit
Adèle* Mon mari n'est-il pas votre collègue?
Vous êtes plus jeune que lui de trois ou quatre ans, mais madame votre mère est mon ainéc.
Si donc vous m'assurez que vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous vous ferons dimanche prochain la première visite.
— Ma mère sera très-flattée ! s'écria Paul.
Et moi, je n'ai pas besoin de vous dire que je serai Jrès-heureux , car plus les occasions de nous voir se multiplieront, plus je pourrai vous prouver que je vous aime. Mais êtes- vous sûre que votre mari?...
— Oh ! quant à lui, interrompit étourdi ment la jeune femme, il n'y a pas à s'en occuper, car la première idée de ces relations est venue de lui*
Pour le coup, malgré le désir qu'il éprouvait <te conserver son sérieux dans une si grave circonstance, Paul ne put s'empêcher de rire*
Le dimanche suivant, vers trois heures,
comme madame Rodier qui, jusqu'alors, en sa qualité d'excellente mère, avait continué à ne rien soupçonner des relations de son fils et de sa voisine, le tourmentait inutilement pour l'engager à faire une promenade, le ménage Bardin fit son entrée dans le salon. Les deux époux étaient en toilette. »Adèle portait un mantelet de dentelle noire, son mari avait des bottes vernies et des gants beurre-frais. Madame Rodier éprouva tout d'abord, en les voyant, un vif sentiment de surprise ; mais quand M. Bardin, après avoir tendu la main à son collègue, eut appris à la mère de celui-ci qu'il était employé au Comptoir, la digne femme ne vit plus rien que de naturel dans la visite que ses voisins voulaient bien lui faire. Elle s'en montra même fort touchée.
La visite ne dura guère plus de deux heureg.
v On parla de toutes sortes de choses i du Comptoir général et de la cherté des subsistances, de la musique, dont madame Rodier raffolait, de
la chaleur et des moustiques, du quartier» qui était bien mal habité, voire même de la politique, et surtout, et par-dessus tout, des embellissements de Paris.
Madame Rodier fut satisfaite de M. Bardin qui se montra prévenant pour elle. En revanche, elle ne goûta que médiocrement « la petite femme. * II est vrai qu'elle voyait dans toutes les c petites femmes * des pierres d'achoppement pour son fils, et qu'Adèle» ce jour-là, était bien jolie! Après le départ des époux, Paul et madame Rodier eurent une longue conversation à leur sujet, et il fallut au premier toute l'hypocrisie conciliable avec son âge et ses désirs pour donner le change à sa mère. Il parut attacher fort peu d'importance à cette visite de bon voisinage, trouva M. Bardin quelque peu sournois, qualifia madame Bardin de c beauté passable, » dit qu'il ne se souciait guère de relations nouvelles, mais que cependant, si sa mère pouvait tirer quelque plaisir de celles qui venaient
LES AMOURS TRAGIQUES . 4i
de se nouer, il n'y ferait aucune opposition. Il suffit à tous deux de rendre, le su rien de* main soir, leur visite aux époux Bardin, pour découvrir que ces époux devaient vivre assez mal ensemble. La mère d'Adèle, madame Charon, se trouvait là, ainsi que sa seconde fille, mademoiselle Claire. La première, grasse et fripée, portait sur la tête un immense bonnet à coques, d'un vert pâle; la seconde avait chaud, et son nez s'empourprait. Les trois femmes affectaient de traiter le maître de la maison en homme de maigre importance. Sa belle-mère lui parlait à peine, sa belle-sœur lui disait des mots aigresdoux, sa femme enfin ne lui décochait guère que des paroles à double entente. M. Bardin, habitué sans doute à ces façons d'agir, ou possédant assez de savoir-vivre pour ne pas affecter de les remarquer devant des étrangers, faisait tranquillement les honneurs de chez lui et se montrait aux petits soins pour madame Rodter à qui, par parenthèse, nous devons rendre
la justice de convenir que, ce soir-là surtout, elle semblait rajeunie et était fort belle.
Ce n'était pas un homme commun, ni même un sot, que M. Bardin. Il paraissait avoir fréquenté un certain monde, se mettait en frais pour ses hôtes. Il y avait cependant en lui je ne sais quoi de froidement dissimulé qui, N à l'occasion , n'aurait promis rien de charitable, et Paul surtout, qui, dans sa position de soupirant, ne pouvait pas ne pas s'intéresser au mari d'Adèle , lui trouvait dans les yeux quelque chose de louche qui le faisait un peu réfléchir. Ce garçon de vingt-deux ans eut le tact de ne pas faire la cour à celle qu'il aimait, et le bon goût de ne pas laisser deviner la contrariée qu'il éprouvait à ne pouvoir l'entretenir. Adèh fut moins habile. Elle adressait à son jeune am des regards trop passionnés en jouant sur sou piano je ne sais plus quelle symphonie de Beethoven fort expressive. Elle jouait fort bien, il j est vrai, et en artiste, mais ce n'était point une
raison pour afficher des sentiments qui devaient demeurer cachés. Elle eut aussi le tort de s'amuser aux espiègleries de l'amour , par exemple
de serrer le bout des doigts de Paul en lui offrant un verre d'eau sucrée, et de le plaisanter^ ouvertement sur les passions que ne pouvait manquer d'inspirer un jeune homme de sa tournure et qui semblait prendre si grand soin de sa iqise. Heureusement, madante Rodier attacha fort peu d'importance à ces enfantillages , et M, Bardin encore moins.
Il est vi*ai qu'ils étaient tout deux engagés dans une longue discussion qui roulait sur les femmes, l'amour et le mariage, et que madame Rodier n'avait pas manqué d'enfourcher son dada des « mauvaises connaissances » dans cette mémorable occasion. Paul ne comprenait pas que M. Bardin pût captiver l'attention de personne, et surtout celle de &a mère. Madame Bardin ne le comprenait guère plus. Elle et madame Charon, pendant que mademoiselle Claire
chantait un grand air de Robert le Diable, — il nous faut renoncer à dire de quelle façon elle l'écorchait ! — avaient fini par attirer Paul auprès d'elles. II y avait donc deux groupes dans le salon. Paul, tout en se basardani à faire quelques compliments à la jeune femme, fit tout haut la remarque que l'intérieur de ses voisins était élégamment meublé. Adèle profita de cette remarque pour lui offrir de visiter les autres pièces. Madame Gharon les accompagna dans cette visite. La chambre, qui donnait sur la cour, et qui était celle où couchaient les époux, ne fut pas oubliée. Paul observa qu'il n'y avait qu'un lit dans cette chambre, et ce lit même était défait, et les pantoufles des époux étaient alignées sur le tapis de pied qui s'étendait dans toute sa longueur. Paul, à cette vue, devint subitement sombre. Adèle comprit sa pensée et haussa les épaules. On retourna dans le salon.
La discussion continuait toujours entre madame Rodier et M. Bardin. Ni Adèle ni Paul n'y
prirenl part, trouvant qu'il y avait trop de danger à s'aventurer dans une question où ils auraient pu se trahir. On se sépara à dix heures, fort satisfaits les uns des autres. Néanmoins, madame Rodier, en embrassant son fils avant de se mettre au Ht, lui dit que, toutes réflexions faites, elle ne croyait pas pouvoir sympathiser jamais avec Adèle.
— II semblerait qu'elle veut te faire des avances, lui dit-elle, mais c'est une rusée. Observe-toi.
A partir de ce jour, les visites réciproques se
succédèrent deux ou trois fois chaque semaine,
et les entrevues continuèrent dans la plaine de
Courcelles. Paul s'était dit, dès le début, que,
malgré la liberté dont H jouissait au Comptoir
général, il lui serait bien difficile de faire l'école
buissonnière aussi souvent qu'il le désirait sans attirer l'attention de ses chefs et s'exposer à des reproches par trop fondés. Il lui fallait, sous un prétexte quelconque, obtenir l'autorisation de disposer de quelques heures de son temps, tous les trois ou quatre jours. Mais, comment obtenir cette autorisation? Et quel motif donner pour la solliciter? L'amour, heureusement, rend inventif. Paul dépendait directement de son chef de bureau : c'était à ce dernier qu'il fallait s'adresser, et non à l'un des directeurs du Comptoir. Ce chef du bureau des Renseignements se nommait M. Gallant — un nom qui promettait !
— C'était un fort brave homme, d'une cinquantaine d'années. Il ne s'était pas marié, à cause d'une passion véritablement originale qu'il avait toujours eue pour la liberté, et d'une autre passion — excusable celle-là — pour les jolies femmes. Paul aurait eu le choix entre tous les chefs de bureau du Comptoir général 9 qu'il
n'aurait pu mieux rencontrer que M. Gallant. Il exerçait sur le cligne homme un véritable empire, comme il est facile de le faire à l'égard de toutes les personnes dont on sait flatter les manies.
La manie de M. Gallant n'était point du tout inoffensive» Le brave plumitif n'avait jamais eu d'autre ambition* que celle d'être militaire, et s'il ne s'était point engagé, en qualité de soldat, dès l'âge de vingt ans, c'était uniquement parce quesa mère était veuve et qu'elle n'avait que lui pour .soutien. M. Gallant avait cherché à se consoler de son guignon en portant son esprit belliqueux dans les rangs de la garde nationale. Il avait mis trente ans à s'élever au grade de capitaine, en franchissant les uns après les autres, et trèspéniblement, à force de zèle, tons les échelons qui séparent la double épaulette des galons de caporal.
Quant au ruban de chevalier de la Légion d f honneur qui décorait sa boutonnière, M. Gallant, qui
« n'avait jamais eu froid aux yeux», disait son colonel, ne l'avait certes pas volé ! Il l'avait gagné au prix de son sang, en contribuant, lui, quatrième, à renverser la barricade devenue historique de la Porte-Saint-Denis, le premier jour de l'insurrection de juin 1848. Ajoutez à cela que le capitaine entendait mal la plaisanterie, qu'il avait eu deux duels dont il s'était tiré avec honneur, et vous ne serez pas surpris d'apprendre que tout le monde au Comptoir général avait en grande estime et en salutaire terreur M. Gallant.
Paul avait toujours fait de son chef ce qu'il voulait, en acceptant les fonctions de sergentmajor dans la compagnie qu'il commandait, et respectant comme paroles d'Évangile les moindres recommandations qu'il daignait lui faire. Il est juste d'ajouter que Paul n'avait jamais rien demandé à son capitaine de si exorbitant que l'autorisation qu'il lui fallait obtenir pour continuer à se promener dans la plaine de Cour-
celles. Le jeune homme s'y prit de la manière la plus hardie, et, par conséquent, la meilleure. Il dit tout à son supérieur, ne lui cachant que le nom d'Adèle et la manière dont il lavait connue. M. Gallant, en sa double qualité de capitaine de la garde nationale et d'homme à bonnes fortunes, fut très-flatté de cette marque de confiance que lui donnait son sergent-major» et il y répondit par un acquiescement complet.
— Faîtes comme vous l'entendrez, lui dit-il.
Absentez-vous, quittez votre bureau quand bon vous semblera. Si la Direction se plaint, j'en fais mon affaire. Je n'exige de vous qu'une chose : c'est que le service du Comptoir et celui s de la Compagnie n'en souffrent pas. Rédigez donc chez vous, le soir, les notes et renseignements que vous aurez recueillis dans la matinée. Et puis., . auprès de cette dame, tâchez de faire honneur à la Compagnie, vous m'entendez, mon
cljpr?
Ici M, Gallant dit une éiiormité, et Paul rougit
jusqu'aux oreiltes. Les braves, en tout temps, ont toujours e» leur franc parler.
A partir de ce jour , Paul et Adèle purent explorer en toute liberté la plaine de Courcelles, et leurs conversations, comme on peut le croire, furent infiniment plus tendres que la première, Paul découvrait, — ou croyait découvrir, -*- à chaque entrevue, de nouvelles qualités dans l'esprit d'Adèle; Adèle, avec l'instinct particulier aux femmes, retardait le plus qu'elle pouvait le moment de sa défaite. Il lui semblait fort doux d'être suppliée, de laisser quelque chose à dé-< sirer.au beau jeune homme dont la voix prenait les intonations les plus caressantes, et les regards les expressions les plus persuasives lorsqu'elle refusait de lui complaire.
S'il lui avait été possible de ne lui accorder jamais rien de plus qu'un furtif serrement de main, quelque rare baiser — dans les occasions les plus pathétiques — elle se serait trouvée la plus satisfaite des femmes. Cette liaison si vite nouée, et par son fait, n'avait guère été jusqu'ici pour elle, qu'une distraction agréable: Adèle commençait sans doute à s'attacher à Paul, et il occupait déjà dans sa vie une bonne place. Hais elle était encore trop jeune, trop jolie, trop occupée d'elle-même, et elle sentait devant elle un trop long avenir pour engager son existence à la légère*
Et puis, rien de solide et de durable ne s'établit dans les sentiments humains sans la puissante contrariété des obstacles, sans l'idée d'un danger couru, surtout sans une grande douleur. Celui des deux qui aimait incontestablement le plus, c'était Paul. Il est vrai que Paul, jusqu'ici, n'avait jamais courtisé de femme aussi séduisanté qu'Adèle ; que la réserve, la retenue, le
52 LES AMOCRS TRAGIQUES
badinagè de la jeune femme, son élégance relative, mais d'assez bon goût, tout, jusqu'aux soins qu'elle prenait de sa personne, jusqu'à Tidée qu'elle n'avait jamais failli, jamais aimé un autre homme avant lui, étaient autant de stimulants pour la nature impressionnable et légèrement ambitieuse de Paul. Paul, en tm mot, ne s'était jamais trouvé à pareille fête. II désirait Adèle d'autant plus ardemment qu'il n'était pas certain de la posséder. Elle se plaisait souvent à le décourager, rien que pour s'amuser à le mettre en colère, non pas qu'elle eut de la coquetterie dans le mauvais sens de ce mot, mais par propension féminine à se défendre, à retarder le moment d'un triomphe qui pouvait, du soupirant le plus soumis, faire le plus ingrat des amants.
Cependant, comme tout a une fin dans les choses humaines, il arriva un jour, après six semaines de promenades, où Adèle commença à se lasser des beautés négatives de la plaine de
Courcelles, où elle trouva qu'on n'y était guère à son aise au grand soleil et dans la poussière, et qu'on pouvait y être rencontré. Précisément, depuis huit jours, Paul ne cessait de lui parler d'une chambrette, bien étroite mais bien close, qu'il avait louée au quatrième étage de Tune des maisons de la rue de la Victoire, rue soli-
taire et peu fréquentée, et comme c'était surtout au nom de sa sûreté qu'il la suppliait d'y venir. .. Adèle finit par y aller.
Paul avait cru qu'il lui suffirait de voir Adèle deux ou trois fois en tète-à-tête pour triompher de ses scrupules. Il se trompait. Adèle vint aussi souvent qu'il le désirait, rue de la Victoire; mais là encore, je devrais dire là surtout, elle lui
résista avec une sorte d'entêtement. Elle le lais* sait se trainer à ses pieds; elle prenait même un cruel plaisir à l'y voir, et, à toutes ses protestations d'amour, elle répondait invariablement :
— Jamais ! jamais !
Notez que, pas une fois, les mots de devoir, de fidélité conjugale, ne Vinrent à ses lèvres. Elle ne parlait pas de son mari, de son enfant. C'était de par elle-même, de par elle seule qu'elle se refusait tout entière. Voulait-elle être longtemps désirée? pensait-elle qu'on ne tient qu'aux choses qui ont été laborieusement acquises? ou bien y avait-il en elle une de ces pudeurs que révolte instinctivement toute idée de possession? Les femmes seules pourraient le dire.
Une fois cependant, Adèle vint au rendezrvous un peu plus tôt que d'habitude. Elle avait l'air légèrement énigmatique ce jour-là, et, comme Paul l'interrogeait, elle lui- mit la main sur la
LES AllOURS TRAGIQUES 55
bouchei Paul la pressa. II lui semblait quelle se défendait mal. Elle avait jeté sur un meuble sa mante et son chapeau, et, renversée sur un fauteuil, elle y demeurait en silence. Enfin, comme fatigué de ne pouvoir parvenir à lui tirer une parole, Paul s'était laissé tomber à ses pieds avec une expression de découragement; elle le prit sous le menton du bout des doigts et lui fit relever la tête.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-fcelle d'une voix tremblante.
— Vous me rendez bien malheureux ! répondit Paul.
Ce fut suf ce mot qu'elle céda.
Et maintenant, il ne serait peut-être pas absolument hors de propos d'examiner comment,
dans notre société si Gère d'elle-même, un jeune homme doué des meilleurs instincts, incapable de faire sciemment du mal à autrui, élevé par sa mère, n'avait pas été depuis deux mois arrêté pendant une seconde, dans ce désir, si condamnable aux yeux de l'humanité tout en* tière, de convoiter la femme d'un autre et de la séduire. Il ne serait peut-être pas non plus sans opportunité de montrer comment, chez une femme jeune, mère, et mariée à un jeune homme, le fait si excessif, pour ne pas dire plus, de prendre un amant, pouvait paraître, dans sa gravité, simple et naturel. Dans certaines localités qui subsistent par ellesmêmes, isolées qu'elles sont de tout grand mouvement social, de semblables faits sont trèsrares. Les tentations y seront toujours combattues par une impossibilité absolue de trouver le secret nécessaire aux amours coupables. Mais dans ces effroyables capitales de deux millions d'âmes, où perpétuellement convergent toutes convoi-
LES AMOURS TRAGIQUES il
Uses; où sont surexcitées toutes passions; où la misère, le vice, l'ambition, l'appât de la for* tune, le désœuvrement, le besoin incessant de paraître, n'ont guère d'autre frein qu'euxmêmes ; où Ton ne compte plus ceux qui tombent; où, dans le désarroi universel, on connaît à peine ceux qui résistent ; où, enfant, les plaisirs de l'amour vous sont révélés par les cause* ries du collège; jeune homme, ils vous sont offerts à haute voix, sur la place publique, sans que personne s'en étonne; où, femme, la société, par sa tolérance, ses indiscrétions , ses ironies, ses séductions, semble vous inciter à je ne sais quelles complaisances, nul doute qu'on ne voie toujours des femmes succomber, et de même bien des jeunes gens, parfaitement estimables du reste, et qui, en se modelant sur autrui, ne croient même pas mal faire. Ce qu'il importe de montrer, c'est le résultat que peuvent avoir quelquefois de telles « singularités, i La suite de cette étude l'indiquera su-
rabondamment. Quant aux causes qui poussèrent Adèle et Paul dans une aventure qui devait avoir une si funeste influence sur leur avenir, causes dans lesquelles un esprit philosophique cherpherait l'excuse de ces jeunes gens, elles se déduiront naturellement de la suite de ce récit, et le lecteur intelligent remarquera que leur gravité doit ressortir de leur futilité même.
Paul, quand les premiers étourdissements qui accompagnent toute ivresse furent dissipés , jugea que sa maîtresse avait paru plutôt succomber au désir d'une vengeance secrète qu'à l'impulsion de son cœur. Cette réflexion, sans altérer bien profondément son bonheur, blessait cependant son amour-propre.
Comme il ne savait rien cacher à une femme aimée, il fit pari de cette réflexion à madatfie Bardin, dans l'espoir qu'elle daignerait éclaircir ses doutes. Mais elle se contenta de hausser les épaules.
EHe lui avait pourtant précédemment donné quelques nouveaux détails sur son passé et sur celui de sa famille. Son père n'avait laissé, après lui, qu'une pension modique. Sa mère vivait aux Batigrtolles, dans un logement des plus humbles, et la vieille femme avait grand'peine c à joindre les deux bouts. » Paul maintenant prenait de l'intérêt à ces détails. Ils lui inspiraient le désir de connaître toute l'histoire de sa maîtresse, d'apprendre comment elle s'était mariée, etsurtoutquelsgriefsellepouvaitavojrcontreson mari. Mais, à toutes les questions qu'il lui adressait à cet égard, Adèle répondait « qu'ils avaient mieux à faire que de parler de M. Bàrdin. » La défaite d'Adèle avait eu pour résultat de développer subitement en elle des qualités affectives
dont elle ne soupçonnait même pas l'existence. Si Paul aimait le plus, avant la possession, Adèle se montrait plus passionnée depuis qu elle n'avait plus rien à défendre. Ses transports, quelque* ' Ibis, tout en le flattant, surprenaient Paul. N'allait-elle pas jusqu'à l'entretenir du bonheur qu'ils pourraient goûter, si nul n'avait le droit de se placer entre eux, s'ils^pouvaient, librement et ouvertement, passer leur vie ensemble ? Ne déplorait-elle pas, devant lui , la folie qu'elle avait faite de se marier ? Paul la remerciait de ces regrets avec l'effusion de la reconnaissance; mais Adèle, tout en l'écoutant, ne paraissait pas satisfaite. On aurait dit qu'elle espérait mieux. Les choses en étaient là, et les visites que Paul faisait autrefois au ménage Bardin devenaient de plus en plus rares, car cela le gênait, le naïf garçon ! de se trouver en intimité avec un homme dont il avait séduit la femme, quelque profondément antipathique que lui parût cet homme , et souvent, lorsque son collègue lui
LES AM.OU.fl S TRAGIQUES * ; 61
tondait la main, il hésitait en pâlissant avant de la lui serrer; lorsqu'un jour, en arrivant dans lachambrettede la rue de la Victoire, il s aperçut qu'Adèle était inquiète, nerveuse, et il lui demanda ce qui lui était arrivé,
— Ne m'interroge pas, répondit-elle. Pour* quoi te eonfierais-je mes chagrins ? Tu n'y pourrais rien. Laisse-les-moi. Tu les consoles par ta présence.
Et, comme Paul la pressait et lui disait :
— le devine. Cest ton mari ! . ..
Elle l'interrompit. Puis, tout à coup, elle se laissa tomber dans ses bras, et alors, en pleurant, elle lui dit ces mots, ces mots typiques dans leur banalité , et qui , depuis que le monde existe, ont été le prétexte de tant de fautes :
— ie suis la plus malheureuse des femmes !
Paul fut très-effrayé de. cette douleur. Il
n'avait jamais vu pleurer Adèle, et il ne s'en fallut pas de beaucoup qu'il ne mèlàt quelques larmes aux siennes.
— Qu'y a-t-il donc t s'écria-t-il.
Adèle paraissait avoir le cœur plein. Elle lui répondit :
— Mon Dieu !... si tu y tiens... Je ne veux pas avoir de secrets pour toi... Je vais tout te dire.
Alors elle se leva, essuya ses yeux, fit le tour de la chambre ; puis, s'asseyant auprès de Paul, avec une voix encore émue, menaçante parfois, parfois aussi pleine d'amertume, elle s'exprima ainsi :
— Mon mari paraissait très-épris de moi quand il m'épousa. Il possédait une jolie petite fortune : soixante mille francs de capital, à peu près, et dans les premiers temps, il me comblait de cadeaux et de toute sorte de prévenances. Il était toujours occupé de mon talent, le portait aux nues. Je donnais, avant mon mariage, des leçons de piano chez moi. Quand nous fûmes mariés, il me dissuada de le faire. Il m'avait emmenée dans sa ville natale» à Chàlons, où il
était agent d'une compagnie d'assurances., Notis demeurions avec mon beau-père, de vieilles tantes, des cousins et cousines. Nous logions tous dans la même maison. Cette maison était d'un triste ! si noire ! si froide ! Lorsque je me reporte à ce temps-là, je ne puis m' empêcher de pleurer. Inutile de te dire qu'au milieu de toutes ces vieilles gens qui mangeaient à notre table, on me faisait de la morale du matin au soir. J'étais très-tenue, très-surveillée. Impossible de faire un pas sans en rendre compte. Certainement, je ne songeais point à me mal conduire, mais il aurait suffi de l'existence que je menais pour m'eii inspirer le désir. Mes seules distractions étaient de toucher l'orgue le dimanche à l'église. J'endurais tout, me contentant de pleurer tout bas, les jours où Ton m'avait par trop grondée, sous prétexte que je faisais de trop belles toilettes. Note que j'étais toujours simplement vêtue ; mais on ne peut pas cependant, quand on a Une certaine position, s'en aller dans les
rues habillée de toile à torchons. Au bout d'an on de mariage, je devins grosse. Ma grossesse fut très-douloureuse. Je restai six mois étendue sur une chaise longue, Croirais-ta que mon mari en prit do l'humeur? Lui que j'avais jusqu'alors connu si affectueux, il devint dur, amer, prétendit que je m'écoutais, que c'était pour faire pièce a ses parents que je me confinais dans ma chambre. Il était enfin tout changé. Je me plaignis avec douceur. Il ne tint pas compte de mes plaintes. Il consentit cependant, après mes couches, à venir s'installer à Paris. Mais il fallut pour cela que le médecin l'avertît que je môurrais de consomption si Ton me retenait en province. Ses mauvais procédés continuèrent à Paris. Ma mère et ma sœur logeaient avec nous.
C'était bien juste : j'avais assez longtemps demeure avec ses tantes. Ma mère qui, ainsi que tu peux en juger, est la meilleure personne du monde, et qui a toujours eu pour moi une sorte de culte, voyant que mon mari me traitait mal,
s'avisa de lai faire des représentations. Te dire comment il t'accueillit serait impossible. A par-
tir de ce jour, il se montra très-désobligeant pour ma pauvre mère. Il en fit tant qu'elle fut forcée de quitter la maison* Quand il se vit dé* livré d'elle, il ne se gêna plus en rien. Il venait d'obtenir la place de sous-chef au Comptoir général ; il allait tard à son bureau, le quittait avant l'heure, si bien que les directeurs lui firent des représentations. Alors, comme il craignait d'être congédié, il ne sortit plus que le soir. Ou allaitil ? Quelles personnes fréquentait-il ? Il ne me fit jamais à cet égard que des réponses en l'air. Mais, comme il ne manquait jamais de faire des toilettes ébouriffantes avant de sortir, que ses gilets n'étaient jamais assez blancs, ses cravates assez fraîches, ses chemises assez bien blanchies, je conservai mes inquiétudes. Quelque temps j'espérai que les choses changeraient et qu'il se lasserait de vivre hors du logis. Malheureusement le pli était pris, et je fus un
66 LES AMOUBS TRAGIQUES
jour obligée de reconnaître que tout bonheur , honnête était perdu pour la pauvre Adèle.
Elle s'interrompit. Ses larmes coulaient de nouveau, Paul lui serrait les mains, l'encourageait à continuer, lui disait que le seul moyen d'apaiser ses chagrins, c'était de les confier à une personne sympathique. Elle i'écoutaît à peine* Soudain elle essuya ses yeux, puis, suivant sa pensée, et avec des accents de colère :
— Tout cela n'aurait été rien, reprit-elle* s'il avait pris quelque souci de ses affaires. Mais je fis une belle découverte ! Un jour, cherchant je ne sais quoi dans un tiroir, j'y trouvai une masse de bordereaux d'agents de change. C'étaient des rentes qu'il avait vendues!
Elle s'arrêta encore.
— Jouait-il donc? demanda Paul.
— Non. Il*n'a jamais joué.
— Eh bien, alors?..,
— C'était de l'argent dépensé! prodigué 1 gaspillé 1
Et, avec une explosion d'indignation, elle ajouta :
— Monsieur avait une maîtresse !
Paul avait çncore assez de candeur pour s'indigner. Il ne pouvait comprendre qu'un homme, qui avait le bonheur d'être le mari de madame Bardin, lui pût jamais être infidèle, car alors, selon lui, à quoi donc servirait la beauté ! La chose lui paraissait même si extraordinaire, qu'il en doutait. Aussi, quand Adèle le regard." comme pour lui demander «ce qu'il pensait d la conduite de son mari :
— Pas possible! s'écria-t-il.
— Juges-en, fit Adèle. Je trouvai quelques lettres et un portrait photographié de la femme qu'il me préférait. Si tu avais vu cette tête!
une grosse blonde, bouffie ! avec un nez par-ci et une bouche par-là ! Quand j'y pense, je crois que je suis encore plus exaspérée de son mauvais goût que de son infidélité !
Cependant Paul conservait ses doutes.
— En es-tu donc sûre ? dit-il.
— Si sûre, répondit-elle, que je' le surpris.
— Voici comment je découvris l'infidélité dé mon mari, reprit Adèle, après un moment de silence. le me méfiais depuis longtemps, mais je n'avais pas de preuves. Ces choses-là* voistu, cela se sent quand on est femme. Un instinct nous indique le moment où nous ne sommes plus désirées. Avis à toi ! L'exposition de peinture était ouverte depuis un mois. Mon mari
n'avait jamais voulu m'y conduire. Il disait qu'il y allait encore trop de monde, que cela me donnerait la migraine. Que sais-je? Et par une indiscrétion j'appris, car tout se sait, qu'il y avait été déjà plusieurs fois. Cela, comme tu le penses, m'inquiéta. Je rapprochai cette cachotterie de l'argent dépensé, des lettres qui ne disaient pas grand'chose, du portrait, et, ma foi! d'après le conseil de ma mère, un dimanche matin, sans rien dire, comme il était sorti, nous fîmes la partie (Je passer la journée à l'exposition. Nous emmenons l'enfant. Après avoir tout regardé, nous être bien promenées, la petite qui avait faim demande à manger. Nous allons au buffet. La première personne que nous y trouvons, c'est mon mari, beau comme un astre, avec un plastron de chemise qui vous tirait l'œil à cent pas, des gants paille à deux boutons, un jonc à pomme d'or. Il était accoudé sur le comptoir, faisant le joli cœur auprès d'une grosse blonde, celle du portrait. Cela me fit une révolution dans
le sang lorsque je le vis là, roulant les yeux et montrant les dents, avec une affectation ridicule : mais je ne voulais pas avoir descène en public. Je me contentai donc de lui dire : Je vous fais compliment! et je passai. Mais la petite, qui avait reconnu son père , se cramponnait à lui, ne voulant pas le lâcher. Il était tout penaud, et ne savait quelle contenance tenir. Quant à la grosse blonde, qui comprenait la situation, elle avait un pied de rouge sur les joues. Quelques heures plus tard, à dîner, il y eut un grande explication. Ma mère dînait avec nous. Je reprochai d'abord à mon mari toute sa conduite. II voulait nier qu'il entretint cette fille. Mais je lui mis ses bordereaux, ses lettres et le portrait sous le nez. Il devint furieux à cette vue, renvoya l'enfant de la pièce, fit à ma mère une scène horrible, disant que c'était elle qui me montait la tète, qu'il entendait avoir la paix dans sort ménage, et que, pour en finir avec une existence de bouderies et de discussions, il la priait «le vouloir
bien ne plus remettre les pieds chez lui. Sur c$tte impertinence, tu le comprends, je m'emporte, je lui dis que ma mère ne me quittera pas, que je ne lui reconnais pas, à lui, le droit de nous déparer , qu'il se conduit indignement à mon égard. Une épithète, je ne sais laquelle, sort de mes lèvres; il y répond par une insulte. Je suis vive, quand je m'y mets, lui n'est guère patient. Nous nous levons de table tous les deux. Je n'avais plus la tète à moi. Une assiette se trouve sous ma main, et je la lui lance au visage. Un grand soufflet qu'il me donna fut la réponse à mon assiette. Ne m'interromps pas, je t'en prie. J'avais tout enduré jusque-là. Les sentiments que j'avais eus autrefois pour lui étaient, il est vrai, fort diminués par l'existence qu'il me faisait mener depuis quatre ans : mais, quoique bien des gens, et des hommes les plus distingués, je te prie de le croire* m'eussent fait la cour, comme, au surplus, les hommes la font à toutes les jeunes femmes, jamais, jusqu'à pré-
sent, Tidée ne m'était venue que je pourrais aimer un autre homme que mon mari. Les besoins de dévouement et d'affection que je sentais en moi, je les reportais sur ma fille. Eh bien ! je ne veux pas te le cacher, cette dernière scène opéra en moi une transformation. Je ne me sentais plus la même femme. Cet homme à qui j'avais donné ma main, à qui j'avais sacrifié mon talent, mes espérances de réputation, de succès, et tous les hommages des artistes, car il m'empêche de me produire!... cet homme avec lequel j'étais condamnée à vivre, il m'avait trompée, humiliée, frappée, je le détestais. Il fit tout ce qu'il put, le lendemain, pour me faire oublier ses torts. Mais le parti que j'avais plis était irrévocable. Je lui signifiai que tout était fini entre nous, que nous vivrions séparés de fait; que, si je restais avec lui, c'était uniquement à cause de notre enfant. Et, en même temps, je me promis à moi-même que si jamais un homme me plaisait, s'il était bon, gentil, prévenant comme toi, eh, bien! je
me donnerais à cet homme. Que te dirai-je encore? Voyant qu'il ne pouvait me ramener, mon mari continua son genre de vie. Hais mon existence depuis ce temps-là est bien triste. Il y a tant d'occasions de froissements dans un petit ménage ! On est constamment en présence. Les disputes naissent d'un rien. Elles se renouvellent à chaque heure. On ne s'en déteste que plus.
Ma mère ne vient plus chez moi. Si je ne t'avais pas pour me consoler, une telle existence ne serait guère supportable. Mon mari s'irrite maintenant pour un rien. Il ne peut pas me pardonner les torts qu'il eut envers moi. Ce matin même, unejMMivelle discussion s'éleva à propos d'une note de fournisseur. Mon mari prétend maintenant que sa maison est mal tenue, qu'on y dépense trop d'argent. Ça lui va bien de dire cela. Et moi qui me prive de tout pour économiser, afin de pouvoir envoyer quelques douceurs à ma pauvre mère. Pourquoi a-t-il chassé ma mère de chez moi î Elle faisait le marché elle-même
C'est la bonne maintenant qui en est chargée, et Dieu sait si nous sommes volés !
Puis, comme Paul, tout étpyrçli de cçs cpafidences, regardait sa maîtresse avec commisération, elle reprit :
— Tu sais, maintenant, mon ami, comment une femme qui a de bons instincts, qui a été bigp élevée, qui ne cherchait qu'à se bien conduire, peut se voir entraînée à mal, par la seule faute de son mari. C'est au moment où j'étais le plus triste que je t'ai vu* Quand je dis que je t'ai vu, je me trompe : c'est ma mère qui, t'ayant remarqué à ta fenêtre, ne cessait de me parler de toi. La pauvre femme ne tarit pas en élogqg sur ton compte ; depuis quelle te connaît, elle ne cesse de vanter tes bons sentiments,ta distinction, l'affection que tu as pour ta mère. Elle dit souvent : — Ah ! quel dommage que M. Rodier ne soit pas m on gendre! Ce n'est pas lui qui m'aurait séparée de ma fille! Elle t'aime tant que je serais jalouse d'elle si elle était plus jeune, et si
je n'étais sûre d'elle comme de toi. Il me suffit donc de te voir à ta fenêtre, pour juger que tu devais être bon et doux. J'avais soif de consolations. Singulière chose que, pour se consoler des mauvais traitements d'un homme, les femmes ne trouvent d'autre moyen que de contracter une liaison avec un autre! Le monde, quand on lui révèle P existence de telles liaisons, ne manque jamais de jeter la pierre aux femmes qui succombent. S'il savait que, toujours, c'est leur mari qui a la responsabilité de leurs fautes, il montrerait à ces pauvres femmes plus de pitié que de mépris !
A partip de pe joijr, Paul Rodier s'exagérant un peu la situation de sa maîtresse, — cette
situation n'est que trop commune, elle ne se représente que trop souvent! — et ne supposant même pas qu'Adèle avait pu exagérer les choses, n'eut plus qu'une idée fixe : celle de Taire cesser ses tourments. Il ne lui en dit rien, d'abord par excès de délicatesse. Dans sa pensée, le ménage Bardin ne pouvait aller que de mal en pis, et son devoir, à lui, était de prenpre à l'avance toutes les précautions nécessaires pour le moment où la discorde conjugale aboutirait à une séparation* Un autre, plus calculateur, ou moins, épris que Paul , aurait cherché soit à réconcilier les époux désunis, soit à se tirer, lç plus habilement possible, d'une situation qui devait lui jeter infailliblement um femme sur les bras. Paul, en sa qualité de jeune homme amoureux et chevaleresque, eut exactement l'idée inverse. Il considérait que madame Bardin s'étant donnée à lui, il répondait, vis-à-vis de lui-même, de son bonheur et de son avenir.
Il s'en alla, sans en rien dire, faire une visite à madame Charon.. Il trouva la mère d'Adèle dans un horrible logement du boulevard des Batignolles, bas de plafond, triste d'aspect et composé d'une cuisine et d'une seule pièce. La
mère et la fille couchaient là, mangeaient là, vivaient là; Tune maugréant contre son gendre tout le long du jour, l'autre chantant son éternel grand air de Robert-le -Diable , assise devant son piano. Le rez-de-chaussée de la maison était occupé par une gargotte où les maçons qui bâtissaient aux environs s'en' venaient prendre leurs repas. On les voyait assis à l'ombre, au pied de la maison, encombrant le trottoir, accablant les passant de lazzi grossiers, se colletant entre eux, s'amusant au spectacle des enterrements. La maison était proche du cimetière Montmartre. Paul trouva les deux femmes assez négligemment vêtues. La mère était coiffée d'un vieux madras et elle avait aux pieds des savates. La fille, quoiqu'il fut deux heures de l'après-
78 LES AMOURS TRAFIQUES
midi, était couverte d'un jupon coart autrefois blanc, et d'une camisole. Devant la cheminée
rissolait dans une casserole un mélange innommé de bœuf et d'oignons. Elles rougirent d'abord en reconnaissant Paul, car elles étaient honteuses de se voir surprises dans ce taudis et portant des costumes presque sordides. Cependant, le premier moment de surprise passé, elles montrèrent beaucoup de joie de le voir, et Paul n'eut pas de peine à reconnaître que sa maîtresse n'avait rien exagéré en lui parlant de l'admiration que sa mère éprouvait pour lui.
S' étant assis sur la chaise la moins dépaillée du logis, auprès de la fenêtre, il dit qu'il avait appris avec bien du regret que c ces dames n'allaient plus chez madame Bardin, * qu'il en était désolé pour elle. Madame Charon lui montra, dès les premiers mots, qu'elle savait, à n'en pas douter,, qu'il était l'amant de sa fille* La vieille femme était exaspérée contre son gendre. Après lui avoir donné quelque bien-être, il l'en
avait privée tout à coup et elle se trouvait, à son âge, réduite « avec sa Claire > à un état voisin de l'indigence: Claire n'était-elle pas obligée d'aller donner des leçons en ville? de sortir seule pour donner ces leçons? ... Que d'incdtivéniënts, à son âge ! Et comment se priver dii produit de ces leçons ? Deux femmes ne pouvaient vivre avec une pension de sept cents francs.
C'était tout ce que Sf. Charon leur avait laissé. — Et quand on pense, ajoutait la mère Charon, que notre détresse est causée par un misérable qui trompe ma fille ainée, mon Adèle !
One femme qui s'est sacrifiée pour lui ! qui a brisé son avenir d'artiste ! qui pourrait encore aujourd'hui gagner douze mille francs par an avec son talent !
Paul quitta les deux femmes, assez peu con-
tent d'elles, et surtout de la mère. Il la trouvait commune, loquace, trop haineuse et trop louangeuse. Elle lui déplaisait, d'instinct. Cependant la pensée que sa maîtresse pourrait, quittant son mari, se suffire à elle-même, lui faisait plaisir. Et le voilà s'abandonnani à tous les caprices de son imagination ! Voir tous les jours celle qu'il aime, vivre sinon avec elle, du moins tout près d'elle, — se trouver avec elle en relations constantes, lui rendre la vie douce, facile, devenir le pivot et le but de son existence, cela le séduisait infiniment. Sa propre position, d'ailleurs, ne pouvait manquer de s'améliorer, et, bien qu'il eût sa mère à sa charge, il espérait pouvoir un jour venir en aide à sa maîtresse.
Dans ce rêve généreux autant qu'insensé, M. Bardin n'apparaissait même pas comme un obstacle possible. Cet imbécile n'aimait pas sa
femme, il serait donc enchanté d'être délivré d'elle. Mais l'enfant?... L'enfant, aux yeux de Paul, se dressa tout à coup comme un sujet de
LES AMOUKS TRAGIQUES 81
trouble, de déchirements. Adèle ne voudrait jamais consentir à l'abandonner. Si le mari, de son côté, entendait le garder, que faire? Pau), ne sachant à quel saint se vouer pour sortir d'embarras, eut la pensée de consulter sa mère. Mais comment lui avouer le peu de cas qu'il faisait de ses conseils? Gomment surtout lui faire part des désirs qu'il caressait? Enlever une femme à son mari pour vivre ouvertement avec elle ! que dirait madame Rodier d'un projet si scandaleux, si fou à ses yeux ? Paul éprouvait de graves appréhensions sur les suites de la confession qu'il se croyait forcé de faire à sa mère. Le hasard fit que madame Rodier vint d'elle-même au-devant de cette confession.
Madame Rodier, dans sa jeunesse, s'était-elle trouvée mêlée indirectement à quelque aventure
du genre de celle qui nous occupé, où sa perspicacité s'était-elle subitement développée ? C'est ce que nous ne saurions dire. Lé fait est que, sans l'avouer, et à son grand chagrin, elle avait enfin pénétré la liaison d'Adèle et de son fils. Certainement Une telle liaison la flattait dans-son amour-propre. îl aurait fallu qu'elle ne fût pas mère pour que lé contraire arrivât. Jfais. elle voyait dans cette liaison une cause de dangers de toute nature, et elle en éprouvait à son insu une certaine jalousie. C'était la première fois,
en effet, que Paul lui paraissait ressentir une passion sincère. Où cette passion le conduiraitelle ? Et dans quelle proportion ne pourrait-elle pas altérer la vivacité des sentiments que Paul lui avait toujours témoignés?
Madame ftodier était rêveuse ce soir-là. Paul,
qui lisait auprès d'elle, lui ayant demandé si elle se sentait souffrante, elle lui répondit que non, puis elle commença à lui parler du ménage Bardin.
— Quel dommage, lui ditrelle, que ces époux, si jeunes, ayant tout ce qu'il faut pour être heureux, vivent mal ensemble !
— Quoi ! maman, interrompit Paul, tu sais donc?...
— Penses-tu qu'il soit si difficile de remarquer l'air contraint que tu as devant le mari, Tëmbarràs Hial dissimulé de la jeune femme devant toi, de surprendre vos regards, vos pâleurs, dé feomptendre vos paroles à double entetite !
Pàuî, rougissant, baissait les yeux. Sa mère continua ;
— Les plbs noires malices des amants sont cousues de fil blanc. L'unique moyen, pour eux, de garder leur secret, ce serait de ne jamais se montrer ensemble. Une mère qui redoute un
danger pour son Gis a des yeux de lynx. Au surplus, comment pourrais-tu te cacher de moi? Ne t'ai-je pas élevé î N'es-tu pas un autre moimême? Toutes tes idées, je les ai. Toutes tes sensations, je les ressens* La seule différence qu'il y ait entre nous, c'est que tu penses et agis en homme, et moi en femme. Est-ce que je ne vois pas tes airs mystérieux, tes accès de langueur et tes gaietés intempestives? Et les soins ridicules que tu prends de ta personne? Tu t'habilles maintenant comme une poupée de tailleur. Tu frises tes cheveux, tu cires ta moustache, tu pousses des cris de paon pour un bouton qui manque à ta chemise, tu te dépites devant une cravate froissée, un gant déchiré. Tu te caches de moi ; mais je te sais par cœur. D'une autre part, dans une maison comme celle-ci, où tous
les locataires se connaissent, où les murailles sont si minces, les portes et les fenêtres si rapprochées, où l'on est comme dans une grande ruche, comment pourrait-on ignorer ce qui se
v passe à tous les étages, ne pas apprendre jusqu'aux plus petits incidents qui surviennent chez les voisins î Notre bonne fréquente celle de madame Bardin. Il n'y a pas moyen d'empêcher cela. Ces filles se rencontrent chaque jour dans l'escalier, chez les marchands, chez le portier. Elles ont causé. Le matin, en faisant ma chambre, notre Picarde, pressée par le besoin de bavarder, — tu sais qu'il n'est guère possible de retenir sa langue — me raconte tout ce qu'elle a recueilli de cancans dans là maison. Et maintenant, je ne connais pas le détail des choses, mais je sais que nos voisins font mauvais ménage, que le mari sort souvent seul et fait de la dépense. Je n'ignore pas qu'on se boude, qu'on se chamaille, qu'il y a chaque jour des larmes, des criailleries ; enfin c'est un ménage qui tourne mal. Et comme, à tout effet, il y a une cause, cette cause ne peut être que toi .
— Qui ! moi, maman ! s'écria Paul.
— Sans doute, répondit sa mère avec tristesse.
86 LES AMOUftS TRAGIQUES
M. Bardin, sans savoir peut-être bien exactement ce qui se passe, aura bru deviner que tu fais la cour à sa femme. De là, son humeur l Je ne me suis jamais montrée bien rigoriste envers toi. Tu es homme, tu ne peux pas té priver ttë certaines affections. C'était dans toii seul intérêt que je te détournais des liaisons de cette nature. Jd crains bien qu'il né soit trop tard pour te dire cela. Prends .garde, cependant. S'il est mal de prendre la femme d'autrui, le laisser deVihër ël brouiller des époux, c'est très-mal !
Paul s'efforça de désabuser sa mère, ldi démanda pardon de n'avoir pas suivi ses cohsëîtë. On ne raisonne pas avec la passion. Il avait été fasciné, il s'était laissé entraîner. Adèle était si jolie ! si malheureuse ! il souffrait dé se cacher d'une si bonne mère. Mais elle pouvait se rassu-
rer ; M. Bardin ne se doutait de rieb. S'il avait dès soupçons, d'ailleurs, les choses n'ifraiéht rii mielix ni plus mal, car ce mari se souciait fort peu de sa femme.
Paul acheva ses confidences. Il raconta à sa mère, dans les plus grands détails, tout ce que sa maîtresse lui avait confié de sa vie.
Madame Rodier partit péniblement surprise.
— En voilà donc encore un, s'écrid-t-ellë, qui aura mérité son sort ! v
Puis, avec dû soupir : - -
— Pauvre petite femme ! elle a cherche eh toi des consolations. Tu ne lui causeras que des chagrins. Tu la Quitteras quelque jour, t'est fatal !
— Moi; la quitter ! Répondit Paul. Jamais , maman !
— On dit toujours « jamais » au début d'ilrië liaison.
— Cette liaison ne finira qu'avec ma Vie !
— Alors, c'est encore pis. Grâce à toi, madame Bardin n'aura jamais l'idée de se réconcilier avec son mari. Tu l'en empêcheras sans le vouloir, sans t'en dotiter, J)eut-êtrë, et d'bhe discorde transitoire, tu auras fait une anarchie définitive.
— Mars j'entends consacrer ma vie à celle que j'aime !
— Ta n'en as pas le droit.
— Si, cependant, son mari la quitte ?
— Un mari ne quitte pas sa femme. Ton devoir et ton intérêt te conseillent de tout faire, do te sacrifier mémo, afin d'encourager cette pauvre jeune femme à se réconcilier avec son mari.
— Gela n'est plus possible. Quand certaines paroles ont été prononcées entre des époux, quand certaines actions ont été commises, une séparation est indispensable.
— Pauvre garçon ! tu es bien jeune ! fit madame Rodier. Excepté lorsque l'existence d'une femme est en péril, il n'est pas de séparations indispensables. Et une réconciliation est toujours possible lorsqu'un enfant est là, qui sert de trait d'union entre les auteurs de ses jours. Crois-tu d'ailleurs qu'à ton insu, il n'y, aura jamais entre ces époux, ces époux qui n'ont
qu'une chambre, de tentatives de rapprochement? On ne te le confiera pas. On le niera si tu t'informes. Observe, cependant. II est dé certains jours où tu verras cette jeune femme plus gaie, plus démonstrative. Elle ne se plaindra pas alors de son mari ; elle ne t'en parlera même pas. Ils se seront à demi entendus la veille. Tous deux , lassés des mille coups d'épingle d'une existence qui ne pourrait se supporter sansrémittences, rapprochés par leur fille peutêtre, qui les confond tous deux dans son affection intéressée, ils auront un moment oublié leurs griefs. Le souvenir du passé aidant, ils se seront réconciliés, sinon du cœur, du moins des lèvres. Ta maîtresse t'a juré < ses grands dieux » que tout était fini entre elle et son mari ; qu'elle ne lui pardonnerait jamais ni ses infidélités ni ses injures. Elle le croit peut-être; elle est sincère en le disant. Mais, ne serait-ce que pour repousser les soupçons que peut avoir ce mari sur vos relations, elle sera forcée de feindre de
croire à son repentir, le jour où il voudra l'en contrarier. Je connais le monde. J'ai de l'expérience. J'ai été le témoin involontaire d'an grand nombre d'affaires semblables. On m'a parfois demandé conseil. J'ai toujours vu les mêmes causes produire les mêmes effets. Éèoute ceci j qui devrait être gravé en lettres de six pieds de haut dans la chambre à coucher de todies les jeunes femmes : Le meilleur des amante ne vaut pas te pire des maris!... Certainement, tu es l'un des plus aimables garçons qui se puisse rit voir, et ce que tu me dis de ce Bardin n'est guère de nature à le faire estimer. Cela n'empêche pas que l'intérêt de sa femme serait de te congédie*' tout de suite et de se rapprocher de son inari. Tu parles de séparation ! Te fais-tu l'idée seulement de ce que peut être l'existence d'une femme séparée ? Et l'existence de l'homme enchaînée à cette femme! Si cet homme est honnête, c'est-à-dire s'il consacre sa vie à sa maitresse, son avenir, à lui, est brisé. S'il ne l'es
pas, c'est-à-dire, si quelque jour il -l'abandonne, il donne à tout le monde le droit de le mépriser. Ah! mon enfant! tu aimes! tu ne connais rien dé la vie ! Tu prends un sentiment passager, condamnable — excusable, sans doute, à ton pornt de vue comme à celui de ta maîtresse — pour une affection dont tu as le droit d'être fier et qui doit durer toujours. Quelle erreur est la tienne ! Le mariage est une chose grave. Ne le traite donc pas en plaisanterie.
— Mais encore une fois, dit Paul, si les bru-
talités de cet horrible Bardin continuent; s'il abandonne sa femme !
— Il ne faut pas que cela soit. Cet abandon, s'il avait eu lieu avant votre liaison, aurait pu servir d'excuse à ta maîtresse. Après votre liaison, cet abandon , tout en t' imposant de graves devoirs, apparaîtrait aux yeux du monde comme le châtiment d'une infidélité. Mais, je te le répète, il ne faut pas que cela soit.
— Comment pourrait^on l' empêcher?
92 LliS AMOURS TRAGIQUES
— Veux-tu que je l'essaye ? veux-tu que je parle à cette jeune femme si malheureuse, à ce mari si abusé ?
— Grand Dieu ! maman, garde-t'en bien . Ce
serait inutile, d'ailleurs.
— Et puis, tu perdrais ta maitresse ! Ce sera donc toujours la même chose, reprit en soupirant madame Rodier.
, La conversation que nous venons de rapporter fit faire à Paul de sérieuses réflexions. Quelle devait éire sa conduite? Il ne pouvait supprimer ce qui était. L'aurait-il pu, d'ailleurs, il ne se serait peut-être pas senti assez fort pour l'entreprendre. Si on lui avait dit : — Vous allez quitter votre maîtresse, et, à cette condition, vous serez
assuré qu'elle recouvrera la tranquillité, qu'il lui sera possible d'aimer son mari sans remords, que ce mari, déplorant ses fautes, redeviendra pour elle ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, il aurait essayé, car il était humain et il aimait sincèrement Adèle. Mais ce n'était pas là le cas. Son collègue Bardin ne lui paraissait pas plus disposé à réparer les torts qu'on lui reprochait, - qu'Adèle à se réconcilier avec lui. Néanmoins, les réflexions de sa mère avaient laissé une telle trace dans l'esprit de Paul, que sa maîtresse s'aperçut d'un changement opéré en lui. Elle le lui dit. Paul prétendit qu'elle se trompait, que le seul chagrin de la savoir malheureuse le rendait
triste. Le crut-elle? Elle répondit que la situation étant sans issue, il ne fallait pas s'en préoccuper. Paul fut surpris de tant de philosophie. Adèle était gaie ce jour-là. — Cela va donc mieux î se dit Paul. Elle s'est donc réconciliée avec son mari ? Et alors, en quittant Adèle, il fit un pénible retour sur elle et sur lui* même.
Cette femme qui, maintenant, lui prodiguait des caresses enflammées, et pour qui, lui, rêvait d'engager sa vie, l'aimait-elle réellement? N'a* vait-il pas été, entre ses -mains, un simple instrument de vengeance? Ce soupçon loi fit mal. Il se promit de vérifier sqt justesse, rpais il ne savait comment s'y prendre, et cela le rendait triste. On s'aperçut de sa tristesse à son bureau. Un m^tin qu'il se trouvait seul avec son capitaine, celui-ci fut frappé de son mutisme et lui dit en riant :
— Ah ça! sergent, les amours ne vont donc pas? Vous avez l'air d'un bonnet de nuit.
Paul ne demandait qu'à s'épancher. Il raconta à H. Gallant la conversation qu'il avait eue avec
sa mère, les doutes qu'elle avait fait naître en lui. M. Gallant hochait la tête en l'écoutant, se tirait la moustache. Le brave capitainp portait à Paul le plus vif intérêt, d'abord, parce que Paul était son sergent-major, ensuite parce que, le voyant si jeurte, si naïf, si aimant, si chevaleresque dans ses résolutions, il se sentait comme
rajeuni de l'entendre. Lorsque les confidences de Paul furent terminées :
— Je vais parler ! dit M. Gallant, avep un geste de commandement. Et, dans une telle question, je ne discute pas, je professe. Madame votre mère a mille fois raison. Les conseils qu'elle vous a donnés sont d'une personne expérimentée, qui vous aime et s'effraye de l'avenir que vous vous préparez* Je pense absolument comme elle, quoique je ne pie place pas au même point de vue. Toutefois, quand elle vous engage à quitter votre maitresse, j'estime qu'elle va peut-être un peu loin. Elle exige de vous un trop grand héroïsme. Je ne vous con-
96 LES AllOURS TRAGIQUES
seille pas de lai obéir, d'abord parce que moi, homme mûr, d'expérience, qui ai vu le monde et le vois encore , je pense qu'il ne faut pas faire de petits saints des jeunes gens. Vous n'avez pas de motifs pour vous priver d'une liaison agréable. Autant celle-là qu'une autre. Toute liaison a ses avantages, elle a aussi ses inconvénients, Hais, à mon sens» vous avez un intérêt considérable à ce que le ménage que vous avez troublé ne se désunisse pas tout à fait. Vous charger de la femme — quelque jolie qu'elle soit — serait absurde, un pur suicide. Si vous aviez delà fortune, une position indépendante, ce ne serait déjà pas très-intelligent. Mais vous avez votre chemin à faire, un éclat peut s'ensuivre, un scandale qui pourrait entraîner la perte de votre place : ne prenez donc pas les choses au tragique. Voyez les faits dans leur simplicité ; soyez de votre temps. Nous avons le bonheur de vivre sous le règne de sa majesté Napoléon M, et non sous, celui du roi Artus, qui
créa les chevaliers de la Table-Ronde. Ce n'est pas du tout la même chose. Vous aimez le plaisir, je ne vous en veux pas. Je l'ai toujours aimé ; je l'aime même encore. Vous avez une maîtresse charmante, — à ce que vous me dites. — Enfin, elle vous plaît. Faites donc en sorte de la conserver sans qu'il vous en coûte trop d'ennuis; consolez-la de ses chagrins, quand elle eo a. Gela ne doit pas vous êtes difficile, avec votre figure et votre tournure ; mais cessez de broyer du noir, comme vous le faites. Ce n'est pas vous qui avez désuni ce ménage ; il Tétait avant vos amours. L'important, selon moi, c'est que, par votre fait, il ne se désunisse pas davantage.
Ainsi, tout poussait Paul dans le même sens.
Le9 conseils des personnes les plus divisées d'intérêt et de morale aboutissaient à lui tracer, à peu de chose près, la même règle de conduite : ne pas séparer madame Bardin de son mari. 11 alla rendre Une nouvelle visite à madame Gharon, et, sans souffler un mot des confidences qu'il avait cru devoir faire à M. Gallant et et à sa mère, il lui exposa, comme s'ils eussent été de son fait, les arguments que ces deux conseillers lui avaient donnés. Chose digne de remarque ! la vieille femme, qui avait cependant à se reprocher d'avoir un peu poussé Adèle dans les bras de Paul, lui tint exactement le même langage que son chef de bureau, mais en vertu de considérations toutes différentes.
— Mon gendre est une espèce ! lui dit-elle. Il rend Adèle très-malheureuse; il la trompe, il nous sépare, mais il est son mari, le père de son enfant. Il a une position, il lui en fait une à ellemême. Je dis donc que ma fille doit s'arranger de manière à vivre avec lui le moins désagréa-
blement possible, mais qu'elle doit tout endurer, même les coups, plutôt que de lui faire le plansir de le quitter. Les choses, Dieu merci ! n'en sont pas à ce point que l'existence d'Adèle soit en danger. Tout finira par s'apaiser, car tout s'apaise. Je ne désire rien, sinon qu'il en soit ainsi avant que ce Bardin ait dépensé son dernier sou et réduit ma malheureuse fille à donner de nouveau des leçons pour vivre.
« Il faut croire que je suis le plus absurde des hommes ! se dit Paul en rentrant chez lui, puisque chacun se tourne contre moi ! » Il ne s'attendait guère à ce qui devait survenir. La première fois qu'il vit Adèle, il lui trouva un air pincé qui ne promettait rien de bon. Il l'interrogea. Adèle sortait de chez sa mère. Celle-ci lui avait fait part des deux visites de Paul, lui avait rendu compte de tout ce qui s'était passé entre eux.
— Il paraîtrait que vous avez grand'peur que je ne tombe à votre charge, lui dit Adèle* Quelle ,
idée bizarre avez-vous de me réconcilier avec mon mari? Me croyez-vous sans cœur? A ma . place, pardohneriez-vous si facilement les injures? Ma mère pense comme vous. Vous avez su vous faire une alliée d'elle. Mais elle ne peut savoir comme moi ce que ma situation a d'horrible, et tous les deux vous en parlez bien à votre aise, quand vous me conseillez d'en prendre mon parti. Certainement, si je me séparais de mon mari, ma position ne serait plus la même. Je serais obligée de travailler pour vivre, de me restreindre dans mes dépenses, le monde me blâmerait , me tournerait le dos. Mais que de dédommagements ! Croyez-vous que ce ne soit rien de vivre tranquille, de n'avoir plus à subir la présence d'un homme qu'on abhorre, et ses caresses, mille fois plus odieuses encore? Maintenant, je ne vous vois pour ainsi dire qu'en passant. C'est à peine si nous avons le temps de nous confier nos joies, nos peines. Nous redoutons toujours d'être surpris. Réfléchissez à ce
que pourrait être notre existence, si nous vivions ensemble, si vous pouviez nie consacrer tous les instants dont voire place yous permet de disposer. Hélas! je le vois bien : vous n'avez voulu contracter avec moi qu'une liaison passagère. Quand vous me dites que vous m'aimez, que vous m'armerez toujours, c'est une façon aimable de parler!
Elle pleurait. Elle avait , comme toutes les jeunes femmes, les larmes faciles. Il se jeta à ses pieds, lui prodigua les noms les plus tendres, lui jura qu'il n'aimerait jamais qu'elle seule. Sa situation était bizarre. Adèle lui reprochait de se refuser à faire précisément ce qui était l'objet doses désirs les plus ardents. Corn-* ment sortir de cette impasse sans confesser — ce qui était radicalement impossible — les conseils par lesquels on avait combattu son inclination?
— Ta mère m'a mal compris, dit-il à sa maîtresse, ou tu l'as mal comprise elle-même. Ce
n'est pas moi, c'est elle qui ne veut pas que tu quittes cet affreux Bardin. Les motifs qu'elle l'a donnés, à l'appui de cette volonté, ne proviennent pas de moi, mais d'elle seule* La voyant ainsi disposée, j'ai supposé que ses paroles n'étaient que l'écho des tiennes," que tu pensais comme elle, et je te jure, chère Adèle, que je le déplorais amèrement.
Adèle pleurait encore. Soudain, elle essuya ses yeux et dit :
— *• Vous accusez ma mère... ne serait-ce pas plutôt la vôtre qui cherche à nous dé-
suhir?
— Comment pourrais-tu supposer!...
— S'il en était autrement, pourquoi les visites qu'elle nous fait sont-elles de plus en plus rares? Pourquoi, lorsque, par hasard, elle vient nous voir, a-t-elle des aparté interminables avec mon mari ? Pourquoi ces regards soupçonneux qu'elle promène constamment de vous à moi?
Ah ! j'en jurerais maintenant : malheureuse que
LES AUÉOURS TRAGIQUES 103
je suis! L'ennemie de notre bonheur, c'est votre mère, c'est elle seule !
Nouveau déluge de larmes. Paul se défendait
mal :
— Je t'assure, balbutiait-il, que je n'ai' rien dit à manière.
Adèle haussa les épaules.
— Alors, flt-elle, elle a tout deviné.
— Je n'en sais absolument rien.
— Ne mentez donc pas, mon ami. Je suis femme, et, comme telle, il n'est pas besoin qu'on me mette les choses dans les yeux pour me les faire voir.
Paul, machinalement, lui baisait les mains.
— Après tout, reprit Adèle, votre mère ne se préoccupe que de vous, et elle fait bien. Il est évident que, pour vous, il vaut mieux avoir une maîtresse qui ne vous gène pas, que vous pourrez quitter quand vous serez fatigué d'elle, sans qu'elle ait le droit de se plaindre, et cela pour en prendre une autre...
II s'était jeté à 9on cou. Il cherchait à étouffer sa voix sous des baisers.
— Votre mère, continua-t-elle, me juge trèsmal. Elle suppose sans doute que je consentirais... Ah! elle me connaît bien peu ! Sachez-le : malgré l'affection que j'ai pour vous, si mes ennuis devenaient trop grands pour que je pusse les supporter, je saurais trouver des ressources. Et, n'en trouverais-je pas, d'ailleurs, j'aimerais mieux mourir que d'accepter jamais rien de vous!
Sur ces mots, elle se leva, remit sa mante, son chapeau , et, malgré les supplications de Paul, elle lui serra la main très-sèchement et M dit adieu.
Paul était désolé. La crainte de ne jamais revoir sa maîtresse lui traversa l'esprit. Il rentra
chez lui, courut aux fenêtres. Les fenêtres étaient toutes fermées au troisième étage. Comme il traversait le salon, sa mère lui demanda quelle était la cause de sa tristesse,
— Ah! maman, lui répondit-il, quel cruel service vous m'avez rendu!... J'aimais une femme!... C'était la première fois... J'étais si fier et si heureux de cet amour !... Vous me le faites perdre !
Madame Rodier comprit à demi-mot. Son fils avait des larmes dans les yeux. Il s'était laissé tomber auprès d'elle sur un canapé. Elle lui prit la tête dans ses bras :
— Raconte-moi tout, mon enfant, dit-elle.
De telles peines sont vives, mais elles passent. Tu n'as pas, tu n'auras jamais de meilleure amie que ta mère. Allons, dis-moi tout, enfant !
Paul ne se fit pas prier davantage. Madame Rodier l'écoutait avec attention. Quand il eut cessé de parler :
— Écoute, fit-elle. Pour que je puisse te ser-
vir, il faut que tu me permettes d'user de franchise. Cette petite femme-là, vois-tu bien, il y a quelque chose en elle qui ne me plait pas ; elle poursuit un but, je ne sais lequel. Elle est experte, dissimulée; elle joue avec ton cœur.
— Ah ! maman, reprit Paul, commen t pouvezvous dire!... Elle est la meilleure après vous, la plus aimante des femmes ! Je le vois bien, vous avez de grands préjugés contre elle* D'ailleurs, «vous me le disiez autrefois, que vous seriez jalouse de l'affection que je donnerais à une autre femme. Toutes les mères sont les mêmes. J'ai eu le plus grand tort de vous parler de madame Bardin. Et vous m'en récompensez mal.
— Laisse-moi continuer , dit madame Rodier, et ne sois pas injuste envers ta mère. Cette femme te sait sensible, très-épris d'elle, un peu enfant, et elle abuse de ton caractère généreux pour chercher à te faire commettre une action
LÇS AMOURS TRAGIQUES 101
absurde. Crois-le bien, mon ami, il p'esl pas dans la monde une seule personne sensée qui ne penserait comme moi, dans une semblable occasion. Le monde est plein de tolérance pour certains écarts de conduite. Il absout en secret une femme mal mariée qui, emportée par la passion, cherche des consolations à ses chagrins dans une affection sincère. Mais , en revanche, il est impitoyable pour les scandales publics, et il a raison. Il faut d'abord que ma* dame Bardin soit devenue absolument folle pour agir pomme elle le fait, car mieux que personne elle doit prévoir le triste avenir qu'une séparation lui prépare. Ensuite, il faut qu'elle ne t'aime pas, voulant compromettre le tien. Veux-tu t'en rapporter à moi pour acquérir la prouve qu'elle se joue de tes sentiments. Observe la conduite qu'elle va tenir, après avoir amené les choses au point où elles sont. La façon brusque dont elle t'a quitté tout à l'heure, te laissant dans le doute sur ses résolutions, n'est que la première manche
gagnée dans la partie qu'elle a engagée contre toi. Elle va s'exercer maintenant à prolonger, à augmenter tes inquiétudes* Elle affectera de te fuir; elle manquera vos rendez-vous, ta ne l'apercevras plus à sa fenêtre, elle ne mettra plus les pieds ici. Elle se fera invisible pour toi, elle ne t'écrira pas, et, si tu lui écris, ne répondra pointa tes lettres. Et quand enfin vous vous rencontrerez, car elle tient au moins autant que toi à ce que vous vous retrouviez, tu la verras sèche, froide. C'est une folie qu'elle veut te faire faire — afin de voir sans doute jusqu'où pourrait aller ta passion pour elle — elle te rendra réellement fou d'appréhensions pour t'y pousser. Te voilà prévenu maintenant. Ne commets donc aucune faute de conduite. N'aie Pair de rien comprendre. Sois ce que tu as toujours été. Ne lui cherche pas querelle sur sa froideur. Si elle t'excite, dérobe -toi. C'est le meilleur moyen de l'embarrasser. Et, crois-le bien, en étouffanf mes scrupules de femme et de mère pour te
LES AHOUKS THAGIQUËS 109
parler comme je le fais, je te donne de bons, de sages conseils.
Comme ils en étaient là, et comme Paul protestait une fois de plus avec toute la vivacité de son âge et de son caractère contre les insinuations de sa rnère, on entendit retentir à la porte un coup de sonnette. Tous deux se levèrent en sursaut. Paul, ne voulant pas être surpris les yeux rouges des larmes qu'il avait versées, ouvrit la porte de la salle à manger pour aller se réfugier dans sa chambre. Mais, machinalement, quand il fut de l'autre côté de cette porte, il prêta l'oreille, afin de savoir quel était l'importun qui venait le déranger. Cet importun entrait en ce moment dans le salon, et, abordant madame Rodier, échangeait avec cette dernière quelques paroles de politesse.
Paul demeura stupide de surprise en reconnaissant la voix d'Adèle.
Ce fut une conversation fort singulière qu& celle qui eut lieu entre la mère de Paul et sa maîtresse. La première svait été d'abord un peu troublée en voyant la seconde entrer si inopiné* ment chez elle. La chaleur, ce jour-là, était excessive, et madame Radier, n'attendant personne, était restée en négligé. Peut-être cependant sa beaqté ne faj sait-elle que gagner à la simplicité de son costume : elle avait les épaules . à demi découvertes» les cheveux relevés vers le chignon, avec un accroche-cœur sur chaque tempe ; elle portait une robe blanche, en organdi, un tablier de taffetas vert, de longues mitaines de soie noire sur ses bras nus, et, aux pieds, des pantoufles en maroquin de la même
LES AMOURS fftAGIQUES ni
couleur que le tablier. Ainsi vêtue, la jeune mère était charmante, et, avec ses beaux yeux aux cils relevés v ses cheveu* noirs, l'ovale trèspur dé son visage, elle pouvait presque rivaliser de beauté avec Adèle, malgré les vingt-trois ans de cette dernière.
Madame Bardin s'annonça comme si elle était venue faire une simple visite. Elle reprocha aimablement à madame Rodier de, la négliger.
Cellerci répondit qu'elle était toujours bien souffrante. Paul écoutait, comme on peut le croire, et, la maison étant silencieuse, il ne lui était . pas difficile d'entendre. Il écoutait avec d'autant plus d'attention qu'il se défiait un peu de sa mère, craignant qu'elle ne lui répétât pas trèsexactement ce que lui dirait sa maîtresse. Il se demandait même s'il ne ferait pas bien de rentrer dans le salon, mais madame Bardin s'étant informée de lui, et sa mère ayant répondu qu'il n'était pas rentré, il comprit qu'il ne lui était plus possible de se montrer. Se tenant donc tout
contre la porte, il Bt en sorte de ne rien perdre de la discussion qui allait suivre.
— Vous étes'bien heureuse, madame, d'avoir un si bon fils qui vous aime tant! disait madame Bardin.
— Il me rend, en effet, très-heureuse, répondit madame Rodier avec une nuance de sécheresse.
L'autre reppit :
— Quelque jour il se mariera. Vous lui choisirez une compagne digne de lui; vous aurez le bonheur de vous voir revivre dans vos petits enfants.
— N'est-ce pas là ce que toute mère doit désirer ?
— Oh! sans doute, madame. Cependant...
c'est une véritable loterie que le mariage. Il y en a beaucoup de malheureux. Mieux vaut souvent ne pas se marier.
— Nous n'en sommes point encore, mon fils et moi, à chercher une fiancée ; mais lorsque
le moment sera venu, nous tâcherons de bien choisir.
— Cela ne suffit pas, madame. Quelquefois, on se plaît, et puis arrive un jour où Ton ne s'entend plus. L'existence est bien triste alors, l'avenir bien % fermé !
— Avec quelle émotion vous me dites cela, madame ! reprit madame Rodier. Certainement, M. Bardin... vous êtes jeunes tous les deux... vous avez un enfant charmant...
— Hélas ! madame,
— Pourquoi* hélas?
— Il est de certaines choses qu'une femme qui se respecte ne peut pardonner.
— Que si ! madame, quand on est mère, et quand le repentir qui survient tôt ou tard est véritable.
— Et quand il n'y a pas de repentir, madame? Quand il y a aggravation des torts commis, quand, chaque jour, ce sont de nouvelles injures ?
— C'est à la femme de les mépriser, ces injures, de ramener par sa douceur, son esprit je conciliation, l'époux égaré*
— Ah ! vous êteâ bien heureuse, madame* vous ne vous êtes jamais trouvée dans une pareille situation.
Il y eut un moment de silence. Si les persiennes n'avaient pas été fermées* à cause du soleil, Adèle, avec surprise, aurait vu se colorer subitement les joues de madame Rodier, Celle-ci ne répondit rien, réfléchissant que son fils pouvait écouter à travers la porte ; mais tout, dans ses regards comme dans son attitude, semblait dire : — <t Qu'en savez- vous? »
Cependant, comme les souvenirs, chez madame Rodier, plaidaient la cause de sa voisine, elle reprit avec bonté :
— Est-ce donc pour me confier vos chagrins, chère madame^, que vous êtes venue me voir aujourd'hui?
Adèle avait été d'abord tout interdite de Fat-
LES AMOURS TRAFIQUES 115
tiiude plus que réservée de madame llodier.
Elle qui venait là fx>ur essayer* de se faire une alliée de la mère de Paul, elle 9e sentait le cœur serré devant sa froideur* Les dernières paroles qu'elle lui adressa eurent pour effet d'opérer une brusque réaction dans son esprit. Elle voulait répondre, mais les paroles ne pouvaient sortir de sa bouche. Madame Rodier lui prit la main, alors Adèle détourna la tête ; puis, tout à coup, ne pouvant plus se contenir, elle se laissa glisser sur les genoux, et cachant son visage dans les plis de la robe de sa voisine, elle fondit en larmes.
Madame Rodier la releva, la serra dans ses bras.
— Je sais tout 1 lui dit-elle; c'est pour cela que je ne vais plus chez vous. Je ne puis avoir l'air de protéger, de couvrir l'amour de mon fils.
— Ah! je Tai bien compris, interrompit Adèle, Oui, madame, vous avez raison, mais
vous ne pouvez pas ne pas compatir à mes maux ; ils sont grands, plus grands que vous ne le supposez, peut-être . Votre fils... je ne puis m'empècher de l'aimer; et l'idée que je pourrais lui causer une peine, apporter le trouble dans sa vie, me rend très-malheureuse ! Je vous en prie, ne nous séparez pas, chère madame.
Vous êtes mère ; soyez faible.
— Dans quelle atroce situation vous me placez! s'écria madame Rodier. Le bonheur que vous devez à l'affection de Paul, en est-il un vraiment pour vous ? Combien de temps durerat-ilî
— Gela dépend de votre fils. Cela n« dépend que de lui.
— C'est sa vie, c'est son avenir que vous me demandez*
— Tout ce que je lui prends, je le lui rends avec usure.
— Mais que dirait votre mafi !...
— Ah ! madame ! interrompit brusquement
LES AMOURS TRAGIQUES in
Adèle, mon mari se soucie bien peu de moi, je vous assure !
— Sans doute ! En ce moment, du moins, parce qu'il ne sait rien ; mais s'il apprenait tout? Même sans amour, les hommes n'endurent pas facilement les blessures qu'on fait à leur amourpropre...
— Comment ! un infidèle ?
— On peut être infidèle, on ne veut pas qu'on vous le soit !
— Vous le connaissez mal, madame. Mon mari n'a qu'une idée fixe : celle de se séparer de moi.
— N'exagérez-vous pas ? Sans doute, je suis bien loin d'excuser les emportements de votre mari ; mais ces emportements ne se sont manifestés qu' une fois ! .. .
— Quelle erreur est la vôtre !
— Moi qui l'ai vu si prévenant ! fit observer * timidement madame Rodier.
— Oh ! il a le talent de se déguiser, et il suf-
fit que vous soyiez une personne distinguée pour qu'il ait voulu se montrer à vos yeux avec avantage.
— Est-il possible !
— Il ne songe qu'à se faire beau, à dépenser
de Fargent avec ses maîtresses !
— Et vous dites qu'il a pris l'habitude de vous brutaliser ?
— C'est à tel point que je ne me sens plus en sûreté auprès de lui.
— Ah ! malheureuse enfant, en étes-vous là ?
— Oui. C'est là que j'en suis. Et si, depuis longtemps, je n'ai pas mis fin à cet horrible état de choses, c'est uniquement à cause de Paul.
J avais espéré tout d'abord, que lui et vous, madame, vous ne désapprouveriez pas une séparation qui, seule, pourrait me rendre le repos. Mais j'ai appris que vous ne pensiez pas comme moi à cet égard, et le chagrin que j'en ai ressenti ne ma pas empêchée de reconnaître que vous aviez raison. Votre fils, en effet, ne
Lits AMOURS TUAG1QUE8 ItO
pourrait pas sans inconvénients assumer sur lui la responsabilité de cette séparation. On ne manquerait pas de dire que notre liaison seule m'a déterminée à rompre avec mon mari. Je neveux pas que ce soupçon pèse sur l'avenir de Paul. C'est pourquoi y endurerai tout, sans me plaindre, dussé-je payer de ma vie le désintéressement de mon amour.
Disant cela, madame Bar din s'était levée pour prendre congé. Mais madame Rodiér ne l'entendait pas ainsi.
— * Voua allez trop loin, lui dit-elle. Si votre vie était en danger, je serais la première à approuver cette séparation que je déconseillai.
*— ■ Non, non, madame, répondit Adèle avec upe certaine noblesse. Plus tard, on me reprocherait peut-être ma faiblesse. Je ne veux pas que cela soit 1
Et, sans rien écouter de plus, elle serra les mains de sa voisine et s'en alla, laissant celle-ci stupéfaite de la tournure inattendue que la siuation venait de prendre,
— Eh bien ! ma mère ! s'écria Paul en entrant dans le salon quand la porte d'entrée se fut refermée sur les pas de sa maîtresse.
— Eh bien ! mon fils! fit madame Rodier embarrassée.
— Tu me disais que tu te méfiais d'Adèle ; tu assurais qu'elle allait se plaire à augmenter mes inquiétudes; qu'elle affecterait de me fuir, se ferait invisible pour moi, qu'elle me rendrait fou d'appréhensions pour me pousser à faire une folie. J'étais là. J'ai tout entendu» Que dis-tu , maintenant? N'avais- je pas raison de la défendre?
Madame Rodier était de plus en plus embarrassée.
— Je me suis trompée sur son compte, ditelle, c'est une femme bien à plaindre.
Voilà madame Rodier retournée ! Elle aurait voulu, cependant, qu'il lui fût possible de se tenir au courant des événements pour les diriger, car malgré les affirmations de madame Bardin, elle ne la croyait pas capable de laisser sa vie exposée. Mais madame Rodier ne pouvait rien apprendre, ne mettant plus les pieds chez ses voisins. Elle était obligée d'apprécier les nouvelles que lui apportait son fils. Celui-ci, nécessairement, avait trouvé moyen d'apaiser la colère d'Adèle. Adèle, cependant, ne cessait de lui répéter qu'elle ne quitterait jamais son mari. Il y avait dans la conduite de madame Bardin certaines choses qui n'étaient guère compréhensibles. Ainsi, elle engagea Paul à déménager sous prétexte que tous les habitants de la maison s'épiaient les uns les autres et qu'ils pourraient finir par découvrir leur intelligence. Peu de jours après, elle lui annonça qu'elle démé-
nagerait trois mois plus tard elle-même, qu'elle avait obtenu de son mari qu'il donnât congé de l'appartement. M. Bardin, au moment d'occuper un nouveau logement, lui avait promis de sauver les apparences avec elle, de ne plus lui faire de querelles qui pussent les déconsidérer auprès de leurs voisins, Adèle dit encore k Paul que, pendant quelque temps, elle ne pourrait lui accoi* der plue d'une entrevue chaque semaine, parce qu'elle était obligée de faire beaucoup de courses, de visites, qu'elle voulait renouer des relations avec ses anciennes élèves, qu'elle se proposait de donner des concerts, et qu'elle allait reprendre ses leçons. Son mari avait enfin entendu raison à cet égard* 11 convenait qu'ils seraient bientôt au bout de leurs ressources, qu'ils avaient dépensé trop d'argent dans ces derniers temps, et que c'était une mauvaise chose d'écorner chaque année son capital. Paul ne devinait pas la causé qui pouvait avoir déterminé un pareil changement de conduite chez
LES AHOURS TRAGIQUES 133
son collègue. Sa mère ne le comprenait guère plus, mais elle en était heureuse, car les craintes qu'elle avait eues jadis au sujet d'une séparation possible entre les époux Bardin se dissipaient de jour en jour.
Telle était la nouvelle physionomie de la situation, et Paul se demandait parfois s'il ne devait pas s en féliciter, lorsqu'un soir, vers six heures, en revenant de son bureau, comme il passait dans l'escalier devant la porte d'Adèle, il entendit du bruit, des éclats de voix. Il s'arrêta pour écouter. Les portes battaient dans le logement de sa maîtresse, les fenêtres se ferinaient bruyamment, comme sous l'impulsion de mains frémissantes de colère. L'enfant pieu-
rait, on entendait des pas précipités résonner derrière les murs. Paul ne savait encore à quoi attribuer ce vacarme, lorsqu'une voix, celle d'Adèle, vint subitement frapper son oreille.
— Misérable! criait-elle, allez-vous-en! je vous méprise et vous déteste ! . . . Oser porter la main sur moi !
Puis, tout à coup, un bruit de vaisselle brisée couvrit les éclats de voix, comm» si une table
dressée avait été renversée par terre. Quelle si-
tuation pour Paul ! Tremblant de crainte et de colère, 1* oreille collée à la porte, il hésitait à la jeter en dedans d'un coup d'épaule, au risque de courir les chances les plus terribles. Soudain, une main saisit la sienne. C'était sa mère qui, attirée sur l'escalier par le vacarme, ne devinait que trop les tentations qui assiégeaient l'esprit de son fils et s'efforçait de l'y soustraire. Elle
ne voulait pas qu'il s'exposât. Si, en effet, M.
Bardin avait découvert les infidélités de sa femme, voyant l'amant de cette femme pénétrer vioiem-
ment chez lui, à quelles extrémités ne pourrait- * il pas se porter ! Paul résistait de toutes ses forces aux supplications de sa mère.
— Ce misérable veut la tuer ! disait-il.' Bf est- • il possible de le laisser faire ?
Cependant, le bruit s'était apaisé. On entendait la voix de madame Bardin cherchant à consoler sa fille.
— Tu vois qu'il ne lui est rien ataivé de mal, reprenait madame Rodier. Je t'en prie, monte chez toi.
Paul céda de mauvaise grâce. Il se dirigea vers sa chambre. Sa croisée était ouverte. La première chose qu'il vit en portant les yeux sur la cour, fut sa maîtresse assise à sa place habituelle, auprès delà fenêtre. Adèle était affreusement pâle; ses cheveux noirs, à demi défaits, tombaient par mèches sur ses épaules. Elle tenait sa fille dans ses bras et l'embrassait avec une énergie extraordinaire. En apercevant Paul, elle leva pathétiquement les yeux au ciel. Paul
m LES AMOURS TRAGIQUES
se sentait une insurmontable envie de pleurer, de crier, de faire quelque chose, — il ne savait quoi, — de demander à sa maîtresse ce qui s'était passé, quand, tout à coup, celle-ci lui Bt un geste expressif pour rengager à se retirer. Paul se jeta derrière ses rideaux, les écartant du bout des doigts pour voir encore. Il vit alori M. Bardin fermer précipitamment la fenêtre, Le malheureux était plus pâle que sa femme; il avait les traita contractés, et une incroyable expression de méchanceté lui bouleversait le visage.
La fenêtre fermée, Voilà les cria, les éclats de vont qui recommencent. Paul né se maîtrisait plus.
— Il faut que j'y aille ! dit-il à sa toère, qui s'efforçait toujours de le retenir. Tu ne comprends donc pas qu'il va la tuer?
Ils se trouvaient alors dans la sâlfô à friangéf, voisine de la porte d'entrée. La bonne entra soudain. Elle tremblait de tous ses membres.
— Ah ! madame I sécria-t-elle en levant les mains au ciel.
— Qu'y a-t-il ! demanda madame Rodier.
— Une scène horrible chez nos voisins ! Tous les locataires de la maison sont sur l'escalier ! tous les domestiques ! On ne sait pas ce qui s'est passé; mais la petite femme a été battue comme plâtre. Elle s'est réfugiée avec sa fille chez les voisins du second étage*
— Yous en êtes sûre ? demanda Paul.
— Si sûre que je l'ai vue. Je venaiâ d'acheter des cerifceg chez la fruitière ; je l'ai rencontrée dans l'escalier. Elle était pâle ! On aurait dit une morte qui marchait.
La bonne étant rentrée dans sa cuisine :
— Maintenant, dit madame Rodier à son fils, tu n as plus à l'inquiéter.
Et comme Paul exaspéré haussait convulsivement les épaules :
— Mais, malheureux enfant, reprit madame Rodier, tu ne comprends donc pas que, de toute la
128 LES AMOUftS TRAGIQUES
maison, toi seul et moi, nous ne pouvons nous mêler de cette affaire.
— Alors, il fallait donc la laisser tuer ! Je vais aller chez ces voisins, je vais savoir...
— Perds- tu l'esprit? Veux-tu la compromettre, cette femme? En ce moment^ elle a le beau rôle. Toutes les sympathies sont pour elle. La maison tout entière se tournera contre elle si l'on soupçonne votre liaison. Elle a plus de bon sens que toi. Au lieu de se réfugier ici, plie est allée, chez les gens du second. Elle ne voulait pas t' exposer. Elle te trace ta conduite. Tu ne sortiras pas ! Je ne le veux pas !
Paul cependant trépignait et se mordait les poings de rage. Alors sa mère comprit ce qu'il" devait souffrir, et, lui jetant les bras au cou :
— Allons ! mon pauvre enfant, dit-elle, embrasse-moi 1
Quelques minutes plus tard, le calme s'étant rétabli dans la maison, madame Rodier et son fils continuaient à discuter sur le balcon lorsqu'ils virent M. Bardin descendre la rue Pigalle. Il fumait un cigare et affectait Pair le plus tranquille.
— Tu vois que c'est fini, dit madame Rodier.
Madame Bardin rentrera chez elle tout à l'heure.
— J'irai ! s'écria Paul.
— Je crois vraiment que tu deviens complètement fou. Comment ne comprends-tu pas que ce mari peut rentrer, et que, te trouvant là, s'il a des soupçons...
— Alors, que n'y vas-tu, maman?
— Ta mère peut-elle se compromettre?
— Tu as raison. Je suis bien à plaindre.
— Pourquoi? Tes désirs vont être exaucés, sans doute, reprit avec douleur madame Rodier. De telles scènes... je comprends qu'on ne puisse les supporter,
La bonne l'interrompit pour annoncer que le dîner était servi. Tout en versant le potage dans les assiettes, elle annonça que madame Bar d in venait de partir avec sa fille.
Madame Rodier regarda son fils.
— Où sont-elles allées? demanda-t-elle.
— Je n'en sais rien. Sans doute chez madame Charon. Je les ai vues monter dans la direction des Balignolles.
Quand la bonne se fut retirée, Paul annonça l'intention de se rendre après le diner chez madame Charon. Il y eut à ce sujet une nouvelle discussion entre le fils et la mère. Cette dernière ne voulait, à aucun prix, que son fils et M. Bardin se rencontrassent. Elle disait qu'Adèle saurait tracer à son amant la conduite qu'il devait
LES AMOUHS TRAGIQUES m
suivre, et qu'il fallait qu'il se tînt chez lui, bien tranquille, jusqu'à ce qu'elle lui eût donné signe
dévie,
ka soirée sq papsa, poqr la mère et le fils, dans l'attente et l'inquiétude, En se couchant, Paul remarqua qu'il y avait de la lumière dans la chambre du troisième. ML Bardin était donc rentré ! Paul se releva dix fois pendant la nuit. Toujours de la lumière à la fenêtre, Il supposa que M f Bardin ne s'était pas couché ; qu'il attendait sa femme. Le lendemain, vers les huit heures, compte il commençait à s'habHler, on lui remit une lettre d'Adèle, I/écriture de l'adresse était contrefaite. Adèle lui annonçait en substance qu'elle s'était enfuie de chez elle, avait été loger dans une maison meublée du boulevard Clichy, qu'elle n'osait sortir encore et qu'elle l'attendrait à deux heures. Pas un mot de plus.
Paul relisait pour la troisième fois ce billet laconique, lorsque, levant les yeux, il vit se refléter dans la glace posée sqr la cheminée, la
«3â LES AMOURS TRAGIQUES
fenêtre du troisième étage. Cette fenêtre était ouverte. M. Bardin était assis à la place que sa femme occupait d'habitude. Lui aussi il lisait une lettre; ses'mâins tremblaient pendant qu'il la lisait. Paul supposa que cette lettre ne pouvait être que d'Adèle. Sans doute elle reprochait à son mari son indigne conduite, lui annonçait une éternelle séparation. Soudain M. Bardin se leva, froissa le papier dans ses mains, puis, en serrant les dents, il fit un geste de menace, et enfin, prenant son chapeau, il disparut.
Paul s'était précipité au balcon. Il vît M. Bardin faire quelques pas dans la direction des Batignolles, puis hésiter, faire volte-face et re-
descendre en ville en suivant la rue Pigalle.
Comme on le pense, Paul abrégea de beaucoup les courses qu'il avait à faire ce jour-là, et, à deux heures sonnant, il arrivait dans la maison du boulevard Clichy. Il trouva sa maitresse dans un méchant logement sordidement meublé. Sa fille ne se trouvait pas avec elle.
Afin que les amants pussent être seuls, madame Charon avait conduit l'enfant au parc Monceau. Paul fut surpris de l'air fiévreux, déterminé, de sa maîtresse. Elle s'était jetée à son cou en l'apercevant, et lui disait avec exaltation :
— Pardonne-moi! Il ne m'a pas été possible de tenir la promesse que je fis à ta mère.
Et comme Paul lui disait qu'elle n'avait que trop tardé à violer cette promesse :
— Nous ne serons plus jamais séparés, re-" prit Adèle. Nous allons enfin vivre ensemble !
Paul, le premier moment d'expansion passé, pria Adèle de lui raconter tout ce qui était arrivé. Adèle lui dit qu'une discussion s'était élevée entre elle et son mari, au moment de se mettre à table. C'était à l'occasion d'une vétille. De gros mots avaient été échangés, puis des menaces. Adèle avouait qu'elle était fort mal disposée. Les choses s'étaient envenimées. Adèle avait été battue, horriblement battue, et, disaitelle, elle portait sur tout le corps les marques
de la brutalité de son mari* Elle s'était réfugiée , chez les voisins du second, parce qu'elle avait eu peur d'être tuée. Elle ne voulut pas aller chez madame Rodier, dans la crainte de mettre en présence son mari et Paul. Elle ajouta qu'il avait bien fait de ne pas se montrer.
— Pourquoi ne t'es- tu pas retirée chez ta mère? lui demanda Paul.
— Il n'y a pas de place pour moi. Ici, je suis tout près de toi, tout près d'elle.
Et, appuyant sa main sur son front, elle ajouta :
— Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mais je suis écrasée de mon bonheur !
Paul la prit dans ses bras. Il la félicita d'avoir montré tant de résolution. Il lui dit :
— Il est une chose qui me tourmente. Tous ces 'événements se sont si vite accomplis ! Comment vas-tu faire pour vivre ?
— Oh ! je donnerai des leçons \
— Mais... En trouveras-tu?
— Cela me regarde. Ne t'occupe pas de ces choses-là. Je ne veux pas que tu aies d'inquiétudes à cause de moi.
— Quoi qu'il en soit, dispose du peu que je possède. Hélas! ce n'est pas grand'chose.
Tous les deux se mirent alors à pleurer comme des enfants.
— Tu ne me quitteras jamais, n'est-ce pas ?
disait Adèle.
Paul promit à Adèle de venir la voir chaque jour, de passer auprès d'elle tout le temps dont il pourrait disposer. Puis il lui demanda comment elle s'y prendrait pour régler ses affaires avec son mari, pour faire venir ses effets chez elle.
— Ma mère se charge de tout, lui répondit-elle. M. Bardin ne pourra manquer d'aller la trouver. Et, comme il doit tenir au moins autant que moi à ce que cette séparation soit définitive, il ne suscitera aucune difficulté.
Paul, avant de rentrer chez lui, crut devoir passer chez madame Charon. La vieille femme était encore au parc Monceau. Sa fille Claire était seule au logis, chantant son éternel grand air. Mademoiselle Claire ne partagea pas l'enthousiasme de Paul. Elle lui parut toute pleine de réticences à l'endroit de la séparation de sa sœur et de son beau-frère.
— Pourvu qu'Adèle ne se repente pas un jour de ce coup de tète ! lui dit-elle. L'amour, dit-on,
— ici mademoiselle Claire crut devoir rougir,
— ne dure pas toujours. C'est bien plus à cause de vous que par suite des mauvais traitements de son mari qu'elle s'est enfuie de chez elle. Si vous l'abandonniez, ce serait bien mal !
Paul protestait avec énergie contre le doute
LES AMOORS TRAGIQUES 137
contenu dans la dernière phrase de mademoiselle Claire, quand madame Charon revint de la promenade. Elle parut à Paul aigre-douce, et plus confite ep réticences que sa seconde fille. Évidemment', cette séparation, — pour se servir des propres termes qu'elle employa, — ne faisait pas son affaire. Elle lâcha ce mot énorme :
— Encore, si vous aviez de la fortune!
Puis, voyant Paul tout interdit :
— La fortune, dit-elle, pourrait arranger bien des choses! Malheureusement, vous n'avez qu uoe place et madame votre mère est à votre charge !
— Ne vous inquiétez pas, madame, répondit Paul. Je travaillerai. Je suis aimé de mes chefs. J'obtiendrai de l'avancement . *
— Heu ! la vie est bien chère ! reprit madame Charon. J'en sais quelque chose, moi, et Claire aussi. Pas vrai, ma Claire ? Le pain de quatre livres à vingt sous, la viande à dixneuf sous, le beurre à trente-deux sous, on
n'a jamais vu ça nulle part. Adèle est pleine de courage. Elle dit qu'elle donnera des leçons* Elle a fait vingt visites pour en trouver» On lui a fait de belles promesses. C'est tout ! À moi aussi, dans mon temps, combien n'en faisaiton pas de promesses !
XXXÎI
Paul était triste en rentrant chez lui. Sa mère s'en aperçut. La mine de son fils annonçait clairement que toutes choses n'allaient pas biefa. Elle le confessa.
— Madame Bardin et toi, lui dit-elle^ vous me faites l'effet d'avoir agi comme deux fous» Au lieu de cette esclandre, dt cette fuite, de cette retraite où elle se cache, il fallait, elle et son mari étant décidés à se séparer, qu'il y eût entra
LES AMOUHS ÎKàGIQURS «39
eux une explication calme. Tout demeure à régler. Quelle pension M. Bardin fera-t-il à sa femme? qui gardera l'enfant ? N'importe! maintenant le mal est fait. Il n'y a plus moyen de reculer. Tiens, voici cinq cents francs. Je les économise sou à sou depuis trois ans. Porteles à ta maîtresse. Dis-lui bien que ce sont des économies à toi et non à moi. On ne vit nulle part sans argent, et je crains que les leçons de piano de la pauvre femme ne se fassent attendre longtemps encore !
Paul retourna le soir chez madame Bardirï. La petite fille était couchée. Madame Charon et Claire étaient là, et, à leur air, comme à celui d'Adèle, il était facile de voir qu'une explication Vive avait eu lieu entre elles. M« Bardin n'avait pas donné signe de vie. Adèle, dans la lettre qu'elle lui avait envoyée, lui annonçait une séparation éternelle, et, en attendant que le partage de leurs effets' pût se faire, elle le priait d'envoyer son linge et celui de l'en-
fant chez sa mère. M. Bardin s'était contenté d'envoyer à madame Charon une toute petite malle renfermant quelques effets de corps. Pas un mot d'écrit. Madame Charon ne se gênait pas pour dire qu'elle craignait bien que les choses ne pussent se réparer.
Dans la pensée de Paul, la vieille femme n'avait pas été fâchée de se venger sournoisement d'un gendre qui l'avait congédiée de chez lui, en invitant sa fille aînée à prendre un amant, et au moment de la séparation, elle avait espéré dicter des conditions à M. Bardin, par l'intermédiaire d'Adèle, pour se réinstaller dans sa maison avec ses deux filles. Hais Adèle ne voulait pas entendre de cette oreille-là. Elle disait qu'elle avait assez reçu de coups et d'injures. La discussion ne recommença donc pas. Paul avait pris Adèle à part, et lui avait offert les cinq cents francs qu'il tenait de sa mère. Elle accepta en rougissant. Paul s'engagea à lui procurer d'autres ressources. Il ne pouvait se dissimuler que
l'inertie de Bardin commençait à l'itiquiéter. Il redoutait quelque vengeance bien perfide, et ce fut avec les plus sombres pressentiments qu'il prit congé de sa maîtresse.
Le lendemain matin, toutes les fenêtres étaient fermées dans l'appartement de la place Pigalle que continuait à occuper H. Bardin. Paul guetta son collègue. Il le vit sortir à huit heures et demie, se rendant au Comptoir. A neuf heures, Paul alla chez Adèle. Elle n'avait pas entendu parler de son mari, et Paul ne put lui dissimuler qu'il trouvait ce silence extraordinaire . Adèle commençait à s'impatienter. Elle réclamait ses meubles, ses effets, son piano surtout.
— Que n'écris-tu à ton mari? dit Paul.
— Me le conseilles-tu ?
— Sans doute.
Adèle fit une lettre brève qui fut un peu dictée parson amant. Elle priait son mari d'envoyer ses effets chez sa mère avec ceux de l'enfant. Quant aux meubles de sa chambre et à son
piano, elle lui demandait quel jour il serait prêt à les livrer, afin qu'elle put les faire prendre. Elle ne demandait que cela, elle y avait droit, disait-elle.
Paul était sûr, le lendemain, que M. Baréta aurait fait à sa femme une réponse quelconque, et qu'on allait enfin savoir à quoi s'en tenir sur
ses intentions. Mais il lui suffit de rencontrer les
regards d'Adèle pour être convaincu de son erreur.
Adèle commençait à se sentir nerveuse et inquiète.
,— Attendons à ce soir, dit-elle. Mes effets arrivent peut-être en ce moment chez ma mère.
Mais le soir Paul la trouva telle qu'il l'avait laissée le matin, à cette différence près que la colère l'animait et qu'elle proférait contre son mari des menaces véritablement absurdes :
— Si mon mari ne veut pas terminer les choses à l'amiable, disait-elle, je m'adresserai à la
justice t Nous serons séparés judiciairement.
-*- Prends garde! répondit Paul. "-— Il se faisait en lur, depuis la veille, comme une éclaircie de bon sens. — Ton mari m'a toujours semblé fort sournois. Es-tu sûre qu'il ne se soit jamais douté de nos relations ï
— Ah ! il se soucie bien de cela ! fit Adèle.
— Alors, n'y a**t-H pas chez toi des lettres de moi?
— Pourquoi?
— Il pourrait les trouver, et, dans ce cas, ta situation serait bien mauvaise,
Adèle sauta sur un petit sac de voyage qu'elle avait, dans sa fuite, emporté de chez elle, l'ouvrit, chercha, poussa un cri. Elle avait cru déposer dans ce sac un écrirt à bijoux au fond duquel étaient cachées les lettres de Paul. L'écrin ne se trouvant pas dans le sac, elle avait du le laisser à sa place, derrière une pile de linge, dans son armoire à glace.
— Il a trouvé les lettres ! s écria-t-elle. Qu'en va-t-il faire?
Madame Charon, qui entra sur ces entrefaites et qu'on mit au courant des choses, dit un mot superbe :
— Le misérable ! Il est capable de se venger !
— Si Ton s'assurait, cependant. .. balbutia Paul.
— Et comment s'assurer?..* dit Claire.
— Tout est perdu ! reprit la mère Charon. Tu es perdue, ma fille ! Ton gueux de mari te per- i dra!
— Que faire? demandait Adèle.
— Mes lettres ne sont pas signées, fit observer Paul.
— Belle affaire ! dit la mère tharon. Vous, ça vous sauve, mais ça ne sauve pas Adèle !
— Maman, dit Claire, si vous alliez prendre ces lettres demain matin, à l'heure où mon beaufrère est à son bureau.
— Ma foi ! je n'ose guère.
— Pourquoi, madame? demanda Paul.
Adèle était comme altérée.
— J'irai bien tout de même, reprit enfin madame Charon. Mais quelle affaire ! quelle affaire! Et le terme qui vient dans trois jours! Et je n'ai pas le premier sou pour payer le mien !
Le lendemain, de bon matin, Paul étant au balcon, fut tout surpris de voir déménager le mobilier des époux Bardin. Quatre grandes voitures, dites tapissières, stationnaient devant la porte, et des hommes de peine y entassaient tous les meubles de sa maîtresse. Paul reconnut l'armoire à glace. Elle était vide, et la glace en avait été démontée. Il eut l'idée que M. Bardin allait envoyer à sa femme les effets qu'elle attendait. Mais les voitures, étant pleines jusqu'aux bâches, descendirent vers le centre de la ville, et le Bar-
din, qui avait surveillé leur chargement, s'achemina derrière elles. Paul, en allant chez sa maitresse, rencontra madame Choron qui se dirigeait tranquillement vers la maison de la place Pigalle pour mettre la main sur les lettres. Il lui dk que sa démarche était inutile, son gendre ayant déménagé. Ils se rendirent ensemble chez Adèle. Celle-ci, en apprenant les nouvelles que lui apportait son amant, éprouva un violent ac» ces de colère.
— Mais c'est une infamie ! s'écria-t-ellè. 11 va faire vendre mon piano, toutes mes affaires !
— Maudites lettres! reprit madame Charon ; elles nous mettront sur la paille !
Et comme Paul s'en allait, car ce n'était pas en de pareilles circonstances qu'il pouvait négliger les devoirs de sa place, madame Charon reprit, s'adressant à sa fille :
— Adèle, sur les cinq cents francs que M. Paul t'a donnés hier, tu serais bien gentille de me prêter cinquante écus pour mon loyer !
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Quand madame Rodier, à cinq heures , fut mise, par son fils, au courant de ce qui s'était passé, elle ne put retenir ses pleurs. Jamais, quand elle cherchait à le dissuader de contracter une liaison avec une femme mariée, elle n'avait supposé que Paul, ne tenant aucun compte de ses conseils, pourrait être mêlé à une si déplorable aventure. Maintenant, elle s'irritait de se trouver dans l'impossibilité de lui venir en aide, et elle ne cessait de répéter :
— Je te l'avais bien dit! tu les vois, les résultats de cette séparation. Nous étions si heureux! Àh ! liaison maudite !
Le soir, en arrivant chez sa maîtresse, Paul eu ta supporter une scène plus pénible encore
que ne l'avaient été toutes les précédentes. Claire etmadameCharon accablaient Adèle desréflexions les plus désobligeantes et des critiques les plus saugrenues, M.Bardin avait continué a suivre son système d'inertie, et il parait que ce système n'était pas mauvais, car Adèle, après avoir cherché à se défendre contre les reproches de sa sœur et de sa mère, se blâmait secrètement elle-même. La malheureuse femme était affreusement triste. L'idée de la misère lui causait une horrible peur. Mille obstacles auxquels elle n'avait pas songé jusqu'alors se dressaient dans son imagination qui les exagérait. Paul resta consterné devant la ' douleur de sa maîtresse. Il lui dit cependant pour la rassurer :
— Qu'importe que ton mari ait trouvé ces lettres! Il désirait une séparation; tu me Tas cent fois répété. Il ne fera donc rien pour se ven- ' ger. A quoi bon se venger, d'ailleurs? Tu peux articuler contre lui les accusations les plus graves. Il le sait. Il ne fera rien.
Mais Paul ne convainquit personne. Il ne se rassura pas lui-même. Adèle ne trouva rien à lui répondre. Le voilà, lui aussi, se surprenant à déplorer cette séparation en rentrant chez lui.
Le lendemain étant un dimanche, Paul ne devait point aller à son bureau. Ce jour était, le cinquième depuis la fuitç, d'Adèle. Toujours pas de nouvelles du mari ! Adèle avait la fièvre. Elle accueillit son amant avec des pleurs. Paul, cependant, qui toute la 'nuit* avait rêvé aux moyens de lui redonner du courage, feignit de ne pas remarquer ce triste accueil. 11 s'assit auprès d'elle, et, lui prenant la main :
— Voyons, ma chère Adèle, que te manquet-il?
— Comment! ce qui me manque! s'écria-t-
elle, exaspérée par cette question dont l'intention était bonne, mais qui était au moins inopportune. 11 me manque toutes mes affaires! Et mon piano ! mon gagne-pain !
— Mais, reprit Paul plus affectueusement encore, c'est un malheur, sansdoute, que ton mari se comporte si mal avec toi;.. Cependant, je suis là. Je ne te laisserai jamais manquer de rien.
— Je suis donc une femme entretenue ! interrompit-elle.
Et tout à coup, pleurant et se frappant la tête, elle laissa déborder la colère qui, depuis cinq longs jours, couvait en elle» Elle disait :
— Folle que je suis ! folle que je suis ! Si j'avais su ! Mon existence était .horrible ! mais j'avais quelques bons moments et je n'étais pas réduite à mendier. Je n'avais à me préoccuper de rien. Mon mari me laissait faire tout ce que je voulais ! Et maintenant...
— Qu'y a-t-il d'imprévu dans ta situation T interrompit Paul.
- — Tout ! Pouvais-je me douter de ce que serait la vie que je mène? Ici, je suis mal logée, mal servie. Cette maison est sale, mal habitée, il n'y vient que de vilaines gens. Ces meubles ne sont pas à moi. Ils sont affreux. Tout me déplaît autour de moi. .La pension est chère. On me vole. J'avais un si joli chez moi! Tout y était si propre! si rangé! Je tenais tant à mes affaires! Et quand je pense que je n'ai même pas une robe de rechange, pas une paire de bottines! Je n'ose pas sortir pour chercher des leçons, de peur de rencontrer mon mari. Ma mère ne cesse de me blâmer, de me demander de Pargent.
Est-ce que j'en ai, moi, de l'argent ! Ou veutelle tlonc que j'en prenne ?
Paul était désolé en rentrant chez lui. La fai-
blesse de caractère de sa maîtresse le faisait douloureusement réfléchir sur la faute qu'il avait commise en ne combattant pas, dans son esprit, ses projets de fuite, quand il était temps de le faire. La situation, cependant, ne pouvait s'éterniser. Il fallait trouver sur-le-champ le moyen de faire accepter à Adèle l'état de choses qu'elle avait créé. Paul demanda conseil à sa mère.
— Il faut que cette pauvre femme soit véritablement folle! s'écria madame Rodier, quand Paul lui eut appris ce qui venait de se passer entre lui et Adèle. Elle s'est imaginé qu'il lui suffisait de quitter son mari pour filer des jours tissés d'or et de soie. Penses- tu que j'avais raison, en combattant comme je l'ai fait l'idée de cette séparation !
Et, comme son fils ne disait rien, accablé qu'il était de confusion :
— C'est à toi, maintenant, reprit madame Rodier, de montrer du bon sens pour deux et de
faire preuve décourage. Cette femmes'e9t perdue à cause de toi* Tu te dois à elle. Évidemment, son mari s'en soucie fort peu. S'il a appris vos relations, il compte pour se* venger la laisser à ta charge. C'est une cruelle vengeance, celle-là! Quoi qu'il en soit, tu ne peux pas l'abandonner. Faia-lui donc entendre raison . Va la rejoindre ... ou plutôt non... elle est malheureuse ! je vais l'accompagner chez elle.
— Ah! maman, s'écria Paul en baisant les mains de sa mère, quel ange vous êtes!
Comme ils en étaient là — madame Rodier venait de se chausser, et elle mettait son chapeau — la domestique ouvrit la porte sans annonéer, et elle introduisit dans le salon M. Bardin, à la grande stupeur de Paul et de sa mère.
Ils poussèrent un cri en l'apercevant. Paul
supposait que le mari d'Adèle ^vait trouvé les
lettres et venait pour le provoquer. Madame
Rodier partageai t sansdoute cette crainte, car elle
se jeta instinctivement au-devant de son tils. Ils
se trompaient tous deux. M. Bardin avait l'air fort doux. Ii paraissait embarrassé. Et, les voyant pâles, troublés, il promenait, tout ébahi , ses regards de> l'un à l'autre et s'excusait de les déranger, d'une façon humble et timide.
Il est temps maintenant de mentionner les mobiles qui avaient déterminé là conduite de H. Bardin.
M. Bardin, ainsi que le lecteur a déjà pu s'en apercevoir, était, ce qu'on appelle en langage familier, « un fort vilain homme. » Depuis bientôt quatre ans» il ne considérait sa femme que comme une sorte de boulet qu'il s'était attaché au pied ; et Adèle, quand elle affirmait que la grande préoccupation de sou mari était de se
séparer d'elle, n'était pas éloignée de soupçonner la vérité. Il y avait cependant dans le recoin le plus profond de Pâme de M. Bardin, un énorme défaut que connaissait Adèle, et dont elle avait eu le tort de ne tenir jamais aucun compte. Ce défaut, c'était la vanité. La vanité de M. Bardin dépassait les limites ordinaires. Les choses les plus inoffensives, il les interprétait à mal, et personne ne pouvait se vanter de lui avoir jamais fait accepter la plus bénigne plaisanterie.
S'il avait chassé de chez lui sa belle-mère et sa belle-sœur, c'était bien moins par suite des observations qu'elles avaient cru devoir lui adresser au sujet des brutalités dont il accablait Adèle, que pour se venger de certains lardons que madame Charon ne lui avait pas épargnés.
M. Bardin, qui, aussitôt après son mariage, avait été s'établir en province afin de mieux surveil* 1er sa femme, car, de même que toutes les âmes fausses, il englobait tout le sexe dans la même
méfiance, n'avait guère tardé à s'apercevoir qu'Adèle n'était point son fait. Le rêve de Cardin était celui formé par tant d'hommes sans, mœurs, et qui, brutalement, peut se formuler par cet aphorisme : « avoir pour soi tout seul une femme dépravée. » Les habitudes de jeuaesse du sieur Bardin l'avaient rapidement conduit à ne demander aux femmes que les satisfactions les plus grossières. Adèle, fort innocente quand elle se maria, et dont l'àme était restée chaste, n'eut pas de peine à deviner que tout n'était pas sain dans les désirs de son mari. De là leurs premières luttes. H. Bardin, qui se consolait à demi de la froideur d'Adèle, espérant que, le temps aidant, il parviendrait à « la
* former, » se trouva fort désappointé devant une grossesse qui avait toutes les apparences d'une maladie, et chercha des consolations autour de lui. Mais il lui fut facile de voir qu'il était ma-
. tériellement impossible de cacher ses vices dans une ville de province dont tous les habitants se
surveillaient charitablement les uns. les autres. Comme il était aussi désireux de conserver sa considération que de satisfaire ses penchants cyniques, .il feignit de céder aux prières de sa femme, qui ne cessait de se plaindre de l'existence qu'elle menait à Chàlons, et il revint habiter Paris. Une. fois là, le sieur Bardin s'en donna à cœur joie de toutes sortes de turpitudes, et il fallut un concours de circonstances des plus inattendues pour qu'Adèle découvrit son infidélité. Au moment où Adèle s'enfuit de chez elle, son mari était partagé entre le désir, très- vif , ' de se séparer d'elle pour vivre à sa guise, et celui, non moins vif, de mettre, aux yeux du pu* blic, les apparences de son côté. S'il avait su qu'Adèle, poussée à bout par ses brutalités et mal conseillée par sa mère, avait pris un amant, il aurait horriblement souffert dans sa vanité ; car être trompé, lui, Bardin! lui paraissait, malgré ses infidélités réitérées, de toutes les choses de ce monde la plus horrible ! Mais se voir quit-
ter par sa femme, après de nombreuses querelles dans lesquelles il n'avait pas eu le beau rôle et qui avaient eu pour témoins presque tous les locataires de sa maison, cela le faisait souffrir mille fois plus encore. H reconnut , en le déplorant, qu'il avait mal pris ses mesures.
La situation tournait contre lui. Ce jeune satyre, dans sa vaniteuse méchanceté, calcula que tout était à recommencer entre lui et Adèle, et que, afin de se procurer des armes contre, cet te dernière, il lui fallait d'abord la faire revenir au logis» De là, cette inertie qui l'avait si bien servi pendant cinq jours» Il savait bien qu'Adèle, sans ressources, ne pouvait pas longtemps tarder à demander grâce. Il la laissa donc se débattre dans l'incertitude, ne répondit point à ses lettres, et enfin, quand il jugea que le moment de faire une tentative pour se rapprocher d'elle
était arrivé, l'àme pleine' de rage, couv nt dans son esprit les désirs de vengeance les plus sinis-
t^es, il 9e rendit, comme nous l'avons vu* chez madame Rodier.
Madame Rodier, à demi rassurée par l'attitude embarrassée de M. Bardin, lui ayant offert un siège, celui-ci s'empressa d'exprimer le motif de sa visite.
— Madame, dit-il d'une voix hypocrite, il ne se peut pas que vous ignoriez les douloureux événements qui sont survenus dans mon ménage* Mon existence. . . elle est brisée !
Un faux sanglot lui monta aux lèvres* Il était dévenu subitement pâle ; il s'arrêta. Paul et sa mère se regardaient avec anxiété pendant que ie fourbe baissait la tête.
Il continua :
- — Je viens vous supplier, madame, ainsi que votre fils, de vouloir bien m'aider à retrouver le repos, le bonheur...
Il n'en put dire davantage. Il s'essuya les yeux, feignant de pleurer.
— Hais... monsieur... balbutia madame ftodier, tout ahurie du nouveau tour que prenait la situation, que pouvons-nous faire?
— Me rendre mon enfant ! ma femme! s'écria M. Bardin, cette joie du foyer que j'ai perdue, et sans laquelle je ne puis vivre !
La position devenait excessivement délicate pour madame Rodier.
— Mais... votre femme, votre enfant, dit-elle, il ne dépend pas de moi de vous les rendre. Je puis vous assurer, monsieur, ajouta-t-elle, que je n'ai nullement favorisé cette séparation.
— J'en suis bien convaincu, madame. Mais il ne se peut pas qu'une personne telle que vous, si bonne, si sensée, qui doit si bien comprendre ce qu'il y a de légitime, de touchant même,
dans ma cause, ne parvienne pas à ramener une femme égarée par de mauvais conseils, si
toutefois elle veut bien s'en charger.
Paul était consterné de ce début, et il ne trouvait rien à dire. Sa mère vint a son aide. Elle comprenait maintenant tout le parti qu'elle pouvait tirer de la situation.
— Je ne sais pas si j'aurai le pouvoir que vous m'attribuez, monsieur, dit-elle en rougissant.
— N'en doutez pas, madame. Ma femme est faible. Mais elle a le plus grand respect pour vous. D'ailleurs, je ne puis m'adresser qu'à vous. Réclamer les bons offices de ma bellemère, qui est mon ennemie mortelle et qui a causé tout le mal, ce serait une tentative aussi lâche qu'inutile. Je ne me suis même pas présente chez elle. Devant elle je n'aurais pas été suffisamment maître de moi-même. Mais vous, madame... une personne si respectable!... Je vous serais si reconnaissant... si vous vouliez...
102 LES AttOURS TRAGIQUES
Et M. Bardin feignit de nouveau de pleurer.
Madame Rodier regardait son fils.
— Certainement, dit-elle, — . car il fallait répondre, — je ne doute pas de votre repentir*
Sur ce mot, M. Bardin leva brusquement la tête.
— Quel repentir? 3'écria-t-il.
— Mais... ces violences, ces injures, ces mauvais procédés qui ont déterminé la fuite de votre femme. Elle me Ta dit, du moins, un jour, ici,
M. Bardin partit d'un grand éclat de rire.
— Vous allez en juger, madame,. dit-il. Je vais vous raconter toute mon histoire.
— J'ai connu ma femme à Paris , reprit M. Bardin, mais nous nous sommes mariés à
Cbàlona, ma ville natale. Il m'avait suffi do eau-* ser une seule fois avec madame Charon, ma belle-mère, pour être parfaitement sûr qu'elle et moi pous ne pourrions jamais nous entendre* Je ne veux pas récriminer contre madame Charon, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup de mal.
Cependant, je ne puis pas me dispenser de dire que son passé — son passé est des plus scandaleux, madame — me faisait un devoir de soustraire ma femme à sa déplorable influence. Nous habitâmes Chàlons pendant un an. Ma femme y fit ses couches. Nous y vivions en famille, dans une grande maison patrimoniale. Malheureusement , ma femme, sans pouvoir.articuler rien contre ma famille, se déplaisait dans sa société, c Je dois convenir que la vie de province ne ressemble guère à celle de Paris ; que les habitudes patriarcales y sont enracinées ; qu'on n'y tolère pas certaines façons d'être, et que ma femme, poussée par sa mère, dont l'unique préoccupation était de nous faire venir à Paris,
pour vivre chez nous» n'est peut-être pas absolument, ou du moins, n'«st pas seule responsable de la mauvaise mine qu'elle faisait à mes parents.
c Des discussions déplorables eurent lieu entre ma femme et moi à l'époque de ses couches.
C'était toujours son éternel désir d'habiter Paris qui formait le sujet de ces discussions. Je
ne sus pas garder ma fermeté devant la petite fllleque mafemme venait de me donner. Ma femme m'avait souvent reproché de faire son malheur en l'obligeant à vivre à Châlons. J'avais le cœur plein de reconnaissance à cause de notre enfant. Je fis la folie de céder.
Ici M. Bardin poussa un long soupir comme s'il avait éprouvé un immense soulagement à se débarrasser de l'ingénieux mélange de vérités et de mensonges qu'il venait de débiter. Puis, sans attendre les réflexions que son récit devait faire naitre dans l'esprit de ses auditeurs, il continua :
— C'est à partir de mon établissement à Paris que mon ménage , qui , à Chàlons , n'allait déjà pas trop bien, commença sérieusement à s'en aller à la dérive. Ma belle-mère et ma bellesœur logeaient avec nous, j'avais fait de grands sacrifices pour l'acquisition de mon mobilier, mes dépenses avaient doublé il ;st bien différent de vivre en province en commun avec six personnes, ou à Paris avec trois femmes à sa charge ; en revanche, mes revenus avaient diminué, ayant été obligé d abandonner la position de représentant d'une compagnie d'assurances pour prendre celle plus modeste de souschef au Comptoir général. Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre qufe je fus obligé de
vivre en partie sur mon capital et que ma petite fortune se trouve aujourd'hui fort diminuée»
« Cela n'eût été rien si, pour avoir cédé au caprice de madame Bardin, j'avais retrouvé le .contentement intérieur. Mais ma belle -mère avait trouvé le moyen de faire de ma maison un enfer. Non-seulement elle voulait être la maîtresse chez moi et tout y conduire à sa guise, jusqu'au blanchissage et à la cuisine, et je la trouvais tou-
jours devant moi, contrariant mes goûts, mais , elle s'était mise en tète de me faire vivre à sa i façon. Or, sa façon était d'attirer chez moi une foule d'artistes, camarades ou anciens élèves de feu son mari, dont les uns tutoyaient devant moi madame Bardin, les autres, avec le laisser-aller de pareilles gens, se permettaient de tenir devant elle des propos équivoques. Ma belle-mère comptait trouver parmi tous ces chanteurs et instrumentistes un mari pour sa seconde fille, désir fort légitime et que je partageais, à condition toutefois qu'il ne pût m'attirer aucun désa-
gréaient. 11 y eut entre madame Charonetmoi de violentes scènes. Ma femme commit l'imprudence de s'en mêler, et l'inconvenance de se ranger du parti de sa mère. Je dois vous dire avec chagrin que j'étaia considéré, dans ma maison, comme une espèce de George Dandin.
J'étais, comme je suis encore , un bourgeois pour ces femmes, c'est-à-dire un parfait imbécile. On me traitait par-dessous jambe. On se croyait des artistes, c'est-à-dire des créatures d'ordre supérieur, et cela parce que le père Charon raclait du violon, que ma femme tapotait du piano, et que ma belle-sœur chantait faux. Il me semble toujours cependant que je n'étais point aussi nul qu'on voulait bien le dire, car je mettais, toujours le droit de mon côté, et que, si Ton pouvait me reprocher quelque chose, c'était d'avoir montré trop de faiblesse* Que vous diraije encore? Les discussions devinrent si vives, si fréquentes, que je me vis forcé de prier ma belle-mère de vouloir bien quitter ma maison*
' Hais, pour être délivré de sa personne, je n'étais malheureusement pas soustrait à sa pernicieuse influence. Je n'avais point osé exiger de ma femme qu'elle cessât de voir sa mère ; elle la vit donc tous les jours, et madame Charon ne cessa de l'indisposer contre moi. Madame Bardin n'a de volonté que par accès ; les résolutions, chez elle, ne sont pas durables, surtout quand elle rencontre des obstacles. Sa mère Ta élevée; elle a de l'empire sur elle. Je ne sais ce qu'elle ne lui persuaderait pas, avec le temps, si elle voulait s'en donner la peine. Je ne le vis que trop a la façon dont les choses marchèrent chez moi
' après le départ tant désiré de ma belle-mère.
M. Bardin, ayant parlé comme nous venons de le dire, lit une nouvelle pause, il réfléchit
pendant quelques secondes comme si ce qu'il lui restait à raconter n'était pas bien présent à son souvenir, La vérité c'est que, après avoir habilement débité son exorde, il avait maintenant à se tirer d'un pas difficile. Paul et sa mère, dans l'ignorance où ils étaient à l'égard de la suite de son histoire, et n'ayant que trop de motifs d'en craindre le dénouement, n'osaient même plus se regarder. •
— Je vous disais, reprit H. Bardin, que les événements devaient continuer à se tourner contre moi après le départ dé ma belle-mère.
Chaque fois qu'elle venait voir ma femme, c'étaient, elle partie, entre ma femme et moi, de nouvelles scènes, et quand elle restait quelques jours sans venir, c'étaient de longues bouderies. Moi, qui m'étais marié afin de me créer un intérieur agréable, je fus bientôt forcé de vivre hors de chez moi et de recommencer la vie de garçon, — aux intrigues près. — Si je prononce le mot
intrigue, c'est qu'on devait un jour m'accuser
.d'infidélité pour couronner l'œuvré. Je n'ai jamais été infidèle à madame Bardin. Et cependant, à la façon dont nous vivions ensemble, je] n'aurais peut-être pas été absolument inexcusa- \ ble de chercher des consolations en dehors de mon ménage. Encore une fois, je ne le fis jamais. Cependant, vivant hors de chez moi, avec des camarades non mariés, et dont les mœurs, sans rien avoir de très-répréhensible, étaient celles de tous les jeunes gens de Paris, je ne pouvais éviter de me trouver quelquefois avec leurs maîtresses. L'une d'elles, une jeune femme que tout le monde peut voir au buffet de l'Exposition de peinture, me demanda un jour, devant son ( amant, un petit portrait-carte de moi qui était dans mon portefeuille. En échange, elle m'offrit le sien. Je ne pouvais le refuser. Vous savez qu'aujourd'hui ces petites cartes s'échangent entre les personnes qui se connaissent le moins et de la façon la plus naturelle. Nul n'y attache d'importance. C'est reçu, passé dans les mœurs»
LES AMQURS TRAGIQUES 171
Je jetai, en rentrant chéfc moi, ce maudit porrait au fond d'un tiroir où se trouvaient déjà les bordereaux de l'agent de change que j'avais chargé de vendre une partie de mes rentes, ainsi que quelques billets laconiques de la de* moiselle de comptoir m'invitant à diner au nom de son amant. Je supposais si peu qu'on pût se faire contre moi des afmes de pareilles vétilles que je laissai la clef sur le . tiroir • Un jour, madame Bardin furetant, trouva ces objets, s'en saisit. Ma femme ne m'en parla pas; elle les porta à sa mère. Or, celle-ci, à la suite de la discussion qui motiva son départ de chez moi, m'avait dit : — Vous me chassez ! je me vengerai ! — Elle ne devait pas mentir à son serment. Toutes mes actions furent épiées. Je n'avais pas jusqu'alors conduit ma femme à l'Exposition, parce qu'elle n'y voulait aller qu'accompagnée de. sa mère, et que cela me déplaisait de me montrer en public avec une vieille femme si commune de manières. Elles y allèrent
un dimanche sans m'en rien dire. Le malheur fît que, ce jour-là, j'y devais déjeuner, et, en attendant mon camarade en retard, je causais avec sa maîtresse. Je conviens que je fus penaud de me voir surpris par ma femme causant avec cette personne. Il ne suffit pas d'être innocent; avant tout, il faut le paraître. J'avais l'çir d'un coupable. Dieu sait que, cependant !... La suite de cette aventure fut une scène horrible que j'eus à supporter à dîner le même joar. Je ne voulais même pas chercher à me disculper, tant les accusations dont j'étais l'objet me semblaient ineptes. Je mécontentai denier. Madame Charon dinait avec nous. Selon son habitude, elle se mêla de la discussion. Oh ! ma foi ! je lui dis son fait. Je lui reprochai mon bonheur perdu, mon intérieur détruit, la discorde qui régnait entre ma femme et moi. Je lui dis qu'en agissant comme elle l'avait fait, elle avait manqué à tous ses devoirs; qu'elle avait récompensé mes bons procédés par la plus basse ingratitude; que j'étais
obligé démettre tin terme à de tels excès, que, si je ne le faisais pas, je ne pouvais prévoir jusqu'où elle oserait aller pour nous désunir à jamais, ma femme et moi ; que je me devais à moi-même d'aller au-devant de ses menaces de vengeance ; que je défendais à sa fille de remettre jamais les pieds chez elle, et, à elle, de se représenter jamais chez moi. J'ai le malheur d'être un peu vif. Madame Bardin n'est guère patiente. Elle se leva sur ces mots, me dit que j'insultais sa mère, et aussitôt, sans crier gare, voilà qu'elle me lance une assiette à la figure. Ici, madame, je dois vous dire une chose... cette assiette était pleine d'épinards. Je la reçus en plein visage. Jugez un peu la mine que je faisais ! Madame Bardin, ne se contentant pas de m'avoir offensé de la manière la plus grave, riait de moi maintenant avec sa mère. Cela me fut intolérable. Ma dignité de chef de famille était bafouée.' Je perdis la tête, et, comme ma femme se trouvait aupVès de moi, je la souffletai.