‹ Les amours tragiquesChapitre 4 sur 5 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Il y eut ici un nouveau temps d'arrêt. M, Bar» din s'épongeait le front avec son mouchoir» Évidemment les derniers faits qu'il venait de raconter lui avaient coûté de violents efforts d'imaination, et ce n'avait pas été sans peine qu'il était parvenu à les coordonner dans sa tête, puis à les énoncer de la façon qui lui paraissait la plus naturelle. Quant à madame Rodier et à son fils, ils se regardaient maintenant avec stupeur. Comme il y avait loin de cette confession débitée d'un ton roide et rageur, à celle que madame Bardin avait faite à Paul ! Certes ! ni l'un ni l'autre ne soupçonnait la véracité d'Adèle, mais ils ne pouvaient s'empêcher de frémir de l'habileté de sob mari.

■ — Personne, même où époux, reprit M. Bar din, ne devrait frapper une femme. Il est vra aussi qu'une femme ne devrait jamais rien jeté* au visage de son époux. Nous eûmes toiis deu: . tort, moi surtout* Mais j'étais provoqué, exaspéré. Je? crus devoir m'excuser auprès de madame Bardin le lendemain ; mais ma femme, pour appeler les choses par leur nom, m'envoya paître. Une séparation occulte, mais nette, calégorique, se fit entre nous. Nous nous disions vous, nous nous parlions à peine, et seulement devant les étrangers ou pour les besoins du ménage ; mais ce silence était gros d'orage. Il y a aujourd'hui cinq jours que Forage éclata.

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H. Bafrlin s'était tu de nouveau. Au moment de raconter la scène qui avait motivé la fuite de

sa femme, il se sentait un peu perplexe. Cette scène, en effet, avait eu pour témoins, dans ses résultats, quelques-uns des locataires de la maison qu'il habitait, et il éprouvait une hor : rible peur d'être surpris en flagrant délit de

mensonge, il promenâtes yeux de Yutt à l'autre de ses auditeurs, puis, se déterminant soudain, comme un illuminé qui se confie à « son étoile», il reprit, en parlant très- vite .

— Ce fut à propos d'une vétille, d'un mouchoir qu'elle avait oublié de repriser et que j'avais jeté brusquement de côté, que madame Bardin se permit de me dire qu'elle me détestait, que l'existence qu'elle menait depuis notre mariage était un suppliée pour elle ; qu'elle ne pouvait pas vivre sans voir sa mère, et que, puisque nos caractères ne s'accordaient pas et ne nous permettaient pas de vivre ensemble, il valait mieux nous, séparer. Cette déclaration faite d'un ton tranquille, comme s'il eut été question d'une chose toute simple, me révolta.

Jusqu'alors je m'étais contenté de rappeler à madame Bardin ses devoirs d'épouse. Ce jour-là je crus pouvoir lui rappeler ses devoirs de mère. Hélas! ce fut en vain que je lui parlai; ma femme ne pouvait m'entendre, car elle ne m' écoutait pas. Elle secouait ses mains devant ses oreilles , et faisait : Ta ! ta ! ta! pour couvrir mes paroles. Je me mis en mesure de recommencer mes remontrances, et je saisis madame Bardin par le bras afin de l'obliger à m'entendre. Alors, elle s'écria que je lui faisais violence, et soudain, avec la folie d'une personne en colère, elle déclara qu'elle aimait mieux mourir que de vivre avec moi, que je ne lui inspirais plus que de l'horreur, qu'elle voulait mourir, qu'elle allais se tuer ! Tout en disant cela, elle s'était jetée sur une paire de ciseaux, faisant le simulacre de s'en frapper. Je les lui arrachai des

mains. Elle s'écria de nouveau que je la violentais, elle prétendit que je voulais la battre encore. Et, cherchant le scandale, elle courait

comme une folle de fenêtre en fenêtre. On aurait dit qu'elle tenait beaucoup à ce que les voisins entendissent ses cris. Je me vis obligé de la repousser pour fermer la fenêtre qu'elle avait ouverte. Elle dit alors que j'en voulais à sa vie, puisque je la maltraitais encore, et tout à coup, pendant que je la croyais renfermée dans la chambre à coucher, elle s'enfuit chez les voisins du second étage avec sa fille, rendant ainsi public le scandale qu elle aurait dû s' efforcer de cacher à tous les yeux. Que pourrais-je ajouter ? En ce moment, la vie me parut une chose si horrible que je me serais jeté par la fenêtre, si le souvenir de mon enfant ne m'eût arrêté.

M. Bardin ne parlait plus. Il semblait épuisé, brisé par les émotions qu'avaient soulevées en lui

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tes derniers événements qu'il venait (le raconter. Soudain, il releva la tète,

— Il me serait impossible, madame, reprit-il, de vous donner même une idée approximative de l'accablement qui fondit sur moi, lorsque j'appris fc scandale de cette fuite. D'abord, je n'y pouvais croire. J'attendis ma femme toute la nuit. Il me paraissait impossible qu'elle ne revint pas. Il fallut bien me rendre à l'évidence. Ma femme m'écrivit le lendemain pour me signifier sa résolution. Je sortis avec l'intention de me mettre en quête" de madame Bardin, d'exiger de sa mère qu'elle me révélât Je lieu de sa retraite. Je me ravisai, supposant que je ferais mieux d'obliger la fugitive à me voir, en ne me prêtant pas à une séparation que je ne pouvais accepter, en ne lui envoyant pas ses effets qu'elle me demandait, enfin en lui laissant par ma conduite, dans tout son entier, sur la conscience le fait d'avoir enlevé mon enfant. Je passai les jours suivants à réfléchir profondément

sur cette équipée qui me semblait absolument inexplicable* Malgré l'empire que madame Charon a toujours exercé sur sa fille aînée, j'étais surpris que cette mère, qui sait si bien compter, eût pu entraîner ma femme à commettre une action si condamnable ; j'en étais d'autant plus surpris qu'une séparation qui, si elle devenait définitive entre ma femme et moi, mettrait ma femme à deux doigts delà misère, ne me paraissait pas de nature à favoriser les intérêts de ma belle-mère. Il y avait dans tout cela quelque chose de louche, d'anormal. Si ce n'était pas ma belle-mère qui avait poussé ma femme à s'enfuir de chez moi ; si même, comme le simple bon sens me le disait, madame Charon, au nom de ses intérêts, avait du déconseiller cette séparation, qui pouvait avoir eu sur ma femme assez d'empire pour lui en inspirer le 'désir? Un amant? J'y pensai. Mais, une femme mariée, une mère de famille, ne prend pas un amant dans la rue. Quand elle s'aban-

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donne à l'oubli de tous ses devoirs, il faut d'à* bord qu'on lui ait fait la cour pendant un temps plus ou moins long, et cette cour, où voulezvous qu'on la lui fasse, sinon chez elle? Or, madame Bardin et moi nous vivions si mal ensemble que tout le monde s'était éloigné de ootre maison. H n'y venait jamais d'hommes depuis que j'en avais évincé les soupirants de mademoiselle Claire, et, à part vous, mon cher collègue, qui êtes venu avec madame votre mère deux ou trois fois... Oli ! ne rougissez pas de ce que je dis là ! Vous êtes trop comme il faut, et vous avez été trop bien élevé pour que je puisse vous soupçonner d'une infamie pareille. Non.

Vous êtes jeune et libre, comme jç l'ai été, moi, et si vous aimez le plaisir, vous ne pourriez le goûter au détriment de l'honneur d'autrui. Etpuis, ma femme, malgré ses torts, a des principes. Ce ne pouvait donc être un amant qui l'avait enlevée de chez elle. Si c'avait été un amant, ma conduite

auraitété toute tracée, et aujourd'hui, madame, je

Je n'aurais pas recours à vos bons offices. Je ne suis pas de ces gens qui plaisantent avec certaines choses ou qui jugent prudent de fermer les yeux sur certaines actions. Dans ce cas, j'aurais su agir. Mais quoique je n'ai jamais eu aucun doute sur la fidélité de ma femme, je .résolus cependant de faire le nécessaire pour m'éclairer. Je m'étais décidé à quitter cette maison, je congédiai ma domestique afin que, dans le cas où madame Bardin reviendrait chez elle, elle n'y rencontrât aucun témoin de nos discordes. Je me mis en mesure d'apprendre quelles étaient les personnes qui allaient chez ma femme, et, afin de me procurer son adresse, je fis suivre ma belle-mère. C'est ainsi que j'appris, mon cher collègue, que vous aviez été rendre visite à madame Bardin, au moins une fois, et vraisemblablement vous aussi, madame. Il n'y avait riehquede naturel, de louable même, dans cette démarche. La nouvelle m'en remplit de joie* car je trouvais en vous les intermédiaires fcono*

rables que je cherchais vainement depuis cinq jours, te viens donc vous trouver avec la plus entière confiance. Ma femme ne peut vouloir sérieusement se séparer de moi* Ce qu'elle a fait, c'est un coup de tête dont elle doit déjà se repentir. Sa prétention de me dérober mon enfant est insoutenable, et je m'adresserais à la justice plutôt que de le tolérer. La justice ne pourrait pas méconnaître mes droits. Mais je veux éviter de recourir à ces moyens extrêmes. Soyez donc notre intermédiaire. Vous nous rendrez à tous les deux un très-grand service. Si je ne vais pas chez ma femme et si je vous prie de vouloir bien vous interposer entre elle et moi, c'est que, à aucun prix maintenant, j« ne voudrais me trouver en face de ma bellemère. Je craindrais de ne pouvoir pas me contenir. Il pourrait arriver, au surplus, que cette

leçon servît à moi et à ma femme : à moi, en m'obligeant à séparer définitivement madame Bardin "de sa mère; à ma femme en lui révélant

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les inconvénients de certains coups de tête et des soupçons injustement formés contre un bon mari. Malgré ce qu'elle a fait, malgré ses ridicules accusations, ses violences, vous me croirez si vous voulez, je î'aime encore. Je ne l'ai jamais si bien senti que depuis cinq jours où je suis séparé d'elle, où je me demande ce quelle pense, ce qu'elle fait loin de moi, où je pleure à mon foyer vide. Rendez-mbi cette vie douce que j'ai connue à peine, qui a été interrompue par tant de discussions pénibles, de discordes, mais qui pourrait si bien renaître. Faites en sorte que je me retrouve à ma table entre ma femme et ma petite fille. Vous aurez fait une bonne action. Toute ma vie je vous bénirai 1

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Certes! il était absolument impossible que

madame Rodier et son fils pussent être dupes delà fausseté du sieur Bardin. À chaque phrase qui sortait de ses lèvres, l'un et l'autre, ils auraient pu s'écrîer sans craindre de se tromper : mensonge! mensonge! Hais, dans un tel moment, alors que la voix du fourbe tremblait d'émotion, il était naturel que la mère et le fils se demandassent si ce mari, pendant les cinq jours qu'il avait été séparé de sa femm^ n'avait pas éprouvé quelque remords, et si, par suite, il n'était pas sincère dans son désir de la reprendre avec lui. Madame Rodier, accablée de sensations multiples et toutes violentes, regardait son fils. Paul comprenait enfin la fausseté de sa situation. Tous les conseils que sa mère lui avait donnés jadis assiégeaient son .esprit. Il se sentait mêlé à une ténébreuse aventure toute semée de périls.

' L'attitude d'Adèle, la dernière fois qu'il l'avait vue, contribuait à augmenter ses perplexités. Après lui avoir reproché de ne pas favoriser

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la séparation qu'elle préméditait, voilà qu'elle regrettait d'avoir quitté sa maison. Fallait-il s'empresser de profiter de la voie qui lui était ouverte d'une manière si imprévue pour l'y faire rentrer? Elle-même ne le regretteraitelle pas plus tard? Et si Adèle, maintenant, se reprenait à hésiter, voulait dicter des conditions à son mari? Si ce mari jugeait ces conditions trop dures, refusait de les accepter ? Madame Rodier envisageait la situation avec plus d'anxiété .peut-être que. ne le faisait son fils lui-même, car prévenue alors que le mal était fait, s'étant trouvée mêlée malgré elle à cette déplorable affaire, ayant à redouter que la découverte des lettres de son fils ne lui prêtât, à lui et surtout à elle, un odieux rôle, elle se sentait mourir de* honte. . Ce fut elle, cependant, qui crut devoir répondre à M. Bardin. — Monsieur, dit-elle, je ne suis malheureusement pas dans un état de santé qui me permette de jouer avec les émotions, mais je ne

pui9 rester insensible à votre appel. Aujourd'hui même, mon fils, puisque vous voulez bien l'en prier, ira voir madame Bardin, et, s'il en est besoin, je ferai en sorte de l'aller voir moi-

même. Rentrez chez vous. Votre femme réfléchira sans doute qu'il est 'de son intérêt de vous complaire. Tous les deux, vous avez des torts, de grands torts. Puisse cette déplorable affaire vous servir de leçon.

If. Bardm, qui n'avait pas compté peut-être si bien réussir, serra les mains de madame Rodier avec effusion. Il partit en remerciant la mère et le fils.

Quand la porte se fut refermée derrière lui, madame Rodier, incapable de trouver une parole pour exprimer ses sensations, regarda Paul, puis tout à coup elle se jeta sur un siège et fondit en larmes.

Paul essayait de la calmer.

— Laisse ! dit-elle. Tout est inutile. Tu vois ce qu'i| t'en coûte d'avoir méprisé mes conseils.

Une femme perdue peut-être! ton existence peut-être en danger! ta mère compromise!

— Il ne faut rien exagérer, maman ! s'écria Paul. Tout peut encore se réparer !

— Elles sont jolies tes réparations! Tant qu'il n'y avait entre ces époux que des querelles provenant de dissentiments de caractères, oui, tout pouvait se réparer. Hais cette femme n'attelle pas été ta maîtresse ? Ah ! vous croyez, vous autres hommes, qu'il nous suffit, à nous comme à voue, de rompre des liens contractés dans un moment de faiblesse ou de folie, pour que tout soit paisible dans nos cœurs. Pourquoi donc comptes-tu le mépris de soi-même, la terreur d'une indiscrétion qui peut nous flétrir?

Paul était accablé.

— Puisqu'il n'a pas trouvé ces maudites lettres ! balbutia-t-il.

— Il ne s'agit pas de cela maintenant, reprit sa mère. Tu vas aller chez madame Bardin.

Tu vas tout lui dire. Tu ne la quitteras qu'avec

la certitude qu'elle retournera chez elle aujourd'hui.

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