XL VI
Paul s'en allait, le cœur plein de douleur. Il souffrait' par lui-même; mais il était surtout désespéré par l'idée de sa maîtresse. Quelle serait la vie d'Adèle désormais ? S'il avait su ce qui se passait en ce moment chez elle ! Madame Charon, escortée de sa fille Claire, y était allée, et, entre cette mère et ses deux filles, il y avait une horrible discussion.
Adèle, exaspérée de se trouver dans une situation si pleine de perplexités, reprochait à sa mère tous ses malheurs :
— C'est toi qui m'as brouillée avec mon mari !
disait-elle en pleurant. C'est à cause de toi que
je souffre, que me voilà tombée au rang des femmes entretenues !
— Entretenue ! répliquait aigrement madame Charon. Si tu Tétais, encore! Nous serions toutes bien heureuses ! Mais tu es ingrate envers nîoi ! Je n'ai cessé de te conseiller de ne pas quitter ton mari !
— Ce n'est pas moins à cause de toi que j'ai mal vécu avec lui depuis cinq ans. C'est parce que nous vivions mal ensemble que j'eus l'idée de me séparer de lui! Je me suis sacrifiée à toi. Sans toi, j'aurais peut-être été heureuse! Que d'attentions il avait autrefois pour moi !
— Vous allez voir que c'est un ange ! s* écriait madame Char on.
— Adèle, tu n'es pas juste ! disait Claire. Tout le mal n'est venu que de ton amant.
— Eh ! cet amant, qui donc me poussait à le prendre? Est-ce que je faisais attention à M. Rodier, moi? Est-ce que je savais même qu'il existât ? Qui me le faisait remarquer à la fenêtre î
qui le vantait sans cesse devant moi ? qui me disait qu'il me regardait, qu'il devait être amoureux de moi ?
-r Ça ne fait rien, reprenait Claire. Tu nous as dit vingt fois que tu J'aimais. Je n'ai jamais eu d'amant, moi ; mais je suppose que si on en prend un, c'est pour son plaisir. Tu n'es pas juste envers maman.
— Non. Elle n'est pas juste ! disait madame Char on, en arpentant la chambre, les bras croisés, la voix tremblante; je n'ai jamais voulu que son bonheur.
Toutes les trois criaient, étaient en larmes, gesticulaient, quand Paul entra soudain, faisant retourner les têtes.
Sa vue fit taire tout le monde. On le salua en silence, puis on se regarda en s'essuyant les yeux. Pajal trouvait qu'on le recevait froideragnt. Il ne s'expliquait pas cette froideur.
— Croiriez-vous que nous en sommes encore au même point? lui dit Adèle. Toujours pas de
nouvelles! 11 faut cependant que cela unisse! ajoutait-elle en sanglotant, car j'aime mieux mourir que de rester plus longtemps ici !
— Il ne tiendra qu'à vous d'en sortir, répondit Paul avec une nuance de sécheresse. Votre mari est venu me voir. Je viens vous trouver de sa part. . . «
On Pinterrompit aussitôt. Les trois femmes se pressaient autour de lui. Elles lui firent recommencer dix fois son récit. Il voulait, tout d'abord, ménager certaines susceptibilités, mais il lui fut impossible d'y parvenir. II lui fallut tout dire : et l'attitude inattendue prise par le mari, et l'histoire des premières années de son mariage, et les accusations qu'il portait contre sa belle-mère, et son intention de s'adresser à la justice pour qu'on lui rendit son enfant, et l'affection qu'il prétendait porter encore à sa femme ; tous ces détails sortaient successivement des lèvres de Paul, produisant des effets différents sur chacune de ses auditrices. Adèle s'était remise à
pleurer, elle évitait les regards de son amant» L'enfant, qui venait de rentrer de la promenade, demandait ingénument si elle n'allait pas revoir son père ; Claire haussait les épaules, s'agitait sur sa chaise, et madame Charon était furieuse. Elle disait hautement que « c'était un coup monté contre elle », puis," devant le silence et les pleurs de sa fille aînée, elle ajouta qu'on ne pouvait attendre que de l'ingratitude de ses enfants.
Adèle voulait répliquer, mais elle réfléchit sans doute qu'elle avait mieux à faire. Se tour- . nant donc du côté de Paul :
— Je ne vous remercierai jamais assez de tout ce que vous avez fait pour moi, lui dit-elle. J'ai cru à Taffection désintéressée de ma mère. Ce
fut mon tort. Les événements m'ont dessillé les
yeux. Si mon mari n'a pas été infidèle, comme il le dit, malgré ses emportements, ses brutalités, je n'ai pas le droit de le fuir. Une femme se doit à sa maison. J'espère d'ailleurs qu'il changera*
Si je ne pjiis être heureuse avec lui % je serai du moins considérée.
Et comme Paul, stupéfait de voir qu'en ee moment elle ne trouvait pas quelque chose de mieux à lui dire, la regardait douloureusement ébahi :
— Ne pleure plus, ma chérie, eontinua«-t*lle en se tournant vers sa petite fille; tu reverraa ton père aujourd'hui.
Alors, mettant son chapeau,., sa mante, avec une hâte fiévreuse, allant et venant par le logement , empilant dans une malle ses bardes dispersées partout, elle sonna pour qu'on lui apportât son compte, paya ce compte sans le regarder, puis se mit à chercher son ombrelle, ses gants. On aurait dit qu'elle pensait ne pouvoir jamais partir assez vite. Tout à coup elle réfléchit que s'en aller ainsi, ce serait en quelque sorte se jeter à la tôte de son mari, )ui montrer trop d'empressement, trop de regret de ce qu'elle avait fait, perdre en un mot, les avantages
qu'elle avait conquis par sa fuite. Alors elle ôta son chapeau, se jeta sur une chaise et dit à Paul :
— 11 ne me semble pas convenable de faire les premiers pas. Il faut que moamari vienne ici. Il faut qu'il s'excuse.
— Je crains qu'il n'y vienne pas, répondit Paul. Il sait que madame Charon doit y être. Il ne veut la revoir de sa vie.
Adèle regarda sa mère. Celle-ci étranglait de
colère*
— Viens, ma Glaire! fit-elle en prenant le bras de sa seconde fille. Ma fille aînée est morte. Je n'ai plus d'autre enfant que toi.
Adèle haussait les épaules. Lorsque sa mère fut partie avec sa sœur ;
— Vous pouvez maintenant, dit-elle à Paul, prévenir mon mari que je suis prête à le recevoir.
— Quoi ! vou? voulez que moi 1... s'écria PauL
ttft LES AMOURS TRAGIQUES
— Dame! puisque vous êtes son intermédiaire!... Hais non! fit-elle, se ravisant, n'y allez pas. Écrivez-lui ici, cela vaut mieux. Diteslui que vous avez fait sa commission, que sa femnte, en considération de son enfant, pour cela seul, comprenez-vous? — veut bien consentir à l'entendre. Dites-lui qu'il peut venir s'expliquer avec elle, qu'il ne trouvera pas sa mère chez elle.
Paul écrivit la lettre. Puis, se levant, il voulut lui parler cT eux-mêmes; mais elle ne l' écoutait pas. Elle lui avait pris la lettre des mains. Elle la fit porter à son adresse par un commissionnaire, et alors elle regarda Paul comme pour lui demander ce qu'il faisait là.
— Quand vous serez rentrée chez vous, lui dit celui-ci, n'oubliez pas de détruire mes lettres.
— Soyez tranquille ! fit-elle. Et maintenant, partez. Il ne va pas tarder à venir. Je no veux pas le voir devant vous.
Adèle était fort rouge. Elle serrait les mains de Paul; mais elle évitait ses , regards. Ils n'échangèrent pas un mot d'adieu.
Quand Paul rentra chez lui :
— Eh bien ? lui dit sa mère.
Il ne lui cacha rien de ses impressions.
— Si elle met la main sur tes lettres, reprit madame Rodier, tu pourras te vanter de l'échapper belle. Il est une chose qu'elle aime plus que toi, cette femme-là , qu'elle préfère à tout au monde : son chez elle, ses nippes. Tu lui offrais toute (a vie. Elle t'a sacrifié à ses chiffons !
Madame Rodieretson fils restèrent trois jours sans entendre parler du ménage Bardin. Il serait superflu de décrire la tristesse de Paul. Le quatrième jour, dans l'après-midi, pendant que Paul était à son bureau, les époux réconciliés vinrent faire à madame Rodier leur visite de remerciment. Adèle paraissait triste, mais pleine de déférence pour son mari. Celui-ci parlait k sa femme avec une sorte de tendresse calculée.
Évidemment, ils avaient choisi le moment où Paul ne pouvait être chez lui pour y venir. La i présente de Paul les aurait gênés tous deux. 'Adèle dit à madame Rodier que son mari lui avait donné les preuves les plus complètes de sa fidélité. Elle ajouta qu'elle avait eu des torts à
son égard , mais qu'elle avait enfin entendu raison, qu'elle comprenait que son devoir était de sacrifier sa mère à son mari, car c'était, en effet, sa mère qui l'avait indisposée contre lui, qu'elle ne la verrait donc plus; que son mari « l'avait prise en grippe, » mais que, à sa prière, il lui ferait cependant une pension de quatre cents francs pour l'aider à vivre. Elle ajouta qu'elle avait été très-sensible à la preuve de délicatesse que son mari lui avait donnée en déménageant et congédiant leur ancienne domestique. Elle n'avait ainsi à rougir devant personne chez elle, et elle espérait que, maintenant, rien ne viendrait plus troubler sa vie. Si son mari et elle étaient restés trois jours sans faire leur visite à madame Rodier, c'est que, dans leur nouvel appartement, tout était dans un grand désordre, qu'il avait fallu tout ranger, que ce n'était pas encore fini.
Madame Rodier voyant madame Bardin si bien consolée, croyait qu'elle avait retrouvé les let-
très de son fils. Elle eut ridée de s'en assurer. Profitant d'un moment où M. Bardin se dirigeait vers le balcon pour voir si la pluie avait enfin cessé de tomber — il pleuvait à torrents pendant la visite — elle dit tout bas à Adèle :
— Et vos lettres?
Adèle répondit qu'elle ne savait pas où elles pouvaient être, qu'elle les cherchait, qu'il n'était pas possible qu'elles lui échappassent» La preuve que son mari ne soupçonnait pas l'existence de ses lettres, c'était sa tranquillité* Pas un mot au sujet de Paul.
Quand les époux furent partis et que Paul rentra pour dîner, sa mère le mit au courant ' des choses. Le pauvre garçon était consterné.
— C'est bien heureux pour toi que madame Bardin ait si peu de cœur, lui dit sa mère.
Mais Paul ne pensait pas ainsi. 11 se disait qu'Adèle était faible, bien faible, mais qu'elle devait l'aimer encore. Il cherchait, dans «on imagination, quels moyens il pourrait trouver
pour revoir cette femme si malheureuse, i'in~ terroger, l'accabler de reproches si elle ne ressentait plus rien pour lui, et, après avoir ainsi soulagé son cœur, essayer de l'oublier. Il la chercha, la guetta aux environs de sa demeure et sans en rien dire à sa mère, mais il ne put parvenir à la rencontrer. Un jour enfin, après une semaine de vaines recherches; comme il passait dans la rue d'An tin, il vit devant lui une femme qui se dirigeait du côté du marché Saint- Honoré, et dont il crut reconnaître la tournure. Il pressa le pas. C'était bien elle.
Elle ne le savait pas derrière elle et cheminait tout doucement le long du trottoir. Tout un inonde de sensations engourdies se réveilla dans l'âme de Paul pendant qu'il la suivait ainsi. La démarche d'Adèle lui parut mille fois plus charmante que par le passé; sa taille si fine, si bien arrondie, ses pieds mignons et si bien chaussés , sa main qui pendait à son côté, lui rappelèrent le temps de leurs caresses. Cependant, il était
arrivé tout près d'elle. Il lui toucha le coudé en la saluant. Elle se retourna brusquement, et, reconnaissant son ancien amant, elle devint rouge comme une cerise. .
Paul ayant abordé, comme nous l'avons vu, madame Bardin, se mit à cheminer à coté d'elle ; puis, avec une émotion qu'il lui était bien difficile de dissimuler, il lui demanda l'explication de sa conduite; Adèle fut interdite. Elle se mordait les lèvres en l'écoutant. Puis, comme elle ne savait que répondre :
— Il est bien difficile, fit -elle, de tout vous dire iei.
*— Pourquoi ? demanda Paul.
— Mais... dans la rue... devant tant de passante qui nous regardent...
LES AMOUKS TRAGIQUES \ 203
— Voulez-vous que j'aille chez voqs ?
— Oh! non. Mon mari n'aurait qu'à l'apprendre. Vous savez bien que je ne reçois jamais personne quand il est absent.
Adèle ne croyait plus aux torts de son mari.
Après la réconciliation, elle s'était sentie honteuse d'avoir exercé contre ce dernier une vengeance, qui, maintenant, lui semblait si peu légitime. Elle supposait que tout devait être fini entre elle et Parïl. Et, se trouvant encore sous le coup de la leçon qu'elle avait reçue, elle avait pris son parti de ne plus revoir ce dernier. Elle craignait, par-dessus tout, de retomber dans les ennuis que leur liaison lui avait causés. Le souvenir des cinq jours qu'elle avait passés hors de sa maison lui faisait une peur horrible. Cependant, retrouvant Paul, et le voyant si triste, si anxieux, le souvenir des quelques bons jours qu'ils avaient passés ensemble la reprit, une tentation la saisit, et, comme Paul lui reprochait de ne l'avoir jamais aimé, elle
2Ô4 LES AMOUÏtS TRAGIQUES
lui dit qu'il était injuste, qu'il avait tort de ne pas comprendre les choses, qu'elle l'aimait toujours, n'avait jamais aimé que lui, mais qu'elle avait de grands ménagements à garder, et qu'elle pensait bien qu'il ne voudrait pas troubler sa vie. Enfin, comme Paul, à son tour, assurait qu'il était bien difficile de s'expliquer dans cette rue, elle lui promit d'aller le voir le surlendemain, à deux heures, dans la chambre de la rue de la Victoire.
Mais le lendemain elle ne vint pas* Paul l'attendit vainement jusqu'à quatre heures. Le voilà de nouveau en proie à tous les déchirements du doute. Que s'était-il passé? Qu'est-ce qui avait pu obliger Adèle à manquer à sa
parole? Paul redoutait quelque malheur, II ne confia rien à sa mère. Mais, après le dineryil s'en alla chez sa maîtresse. Le malheureux !
s'il avait pu prévoir ce qui l'y attendait !
Adèle était sortie. Il ne trouva que M. Bardin. Celui-ci était pâle» il avait les yeux rouges, les lèvres blêmes ; quelque chose de triomphant « éclatait dans son maintien, dans ses gestes, quelque chose qu'il s'efforçait de dissimuler, mais qui perçait en dépit de lui et transfigurait sa personne. 11 se promenait à grands pas dans sa chambre. Il ne put retenir un cri de joie en reconnaissant Paul. Puis, s'avançant vers lui, il lui serra la main à la lui briser.
— Ah! mon ami! mon cher collègue!
s'écria-t-il. Vous qui êtes un si galant homme! Vous qui m'avez déjà rendu un si grand service ! Si vous saviez ce qui m' arrive !
— Que vous arrive-t-il donc? dit Paul blémissant.
— - Je suis bien à plaindre !
— Comment cela !
— Je sais enfin quel est le motif, l'infâme motif qui avait poussé madame Bardin à s'enfuir de chez elle !
M. Bàrdio, eïi ce moment, avait l'air terrible.
Paul haletait.
— Vous ne le devineriez jamais ! reprit BL Bardin avec un geste de fureur.
Et, saisissant de nouveau la main de Paul .
— La misérable a un amant ! s'écria-t-il.
Paul n'avait plus conscience de ce qu'il
disait.
— Est-ce possible ! balbutia-t-il.
— Comment! si c'est possible! vociféra M. Bardin. J'en ai la preuve î
Paul ne concevait pas que M. Bardin, ayant cette preuve, ne lui sautât pas à la gorgé.
M. Bardin était allé s'asseoir devant un bureau où une masse de papiers étaient entassés, et* remuant tous ces papiers d'une main fébrile :
— Vous allez voir ! dit— îl.
Et, prenant dans la masse un petit paquet de lettres, il le lui mit sous les yeux*
Il suffit d'un regard à Paul pour reconnaître les lettres qu'il avait écrites à Adèle et auxquelles il ne pensait plus.
CependantM. Bardin, sans s'apercevoir de l'émotion de Paul, s'était levé et se promenait par la chambre,
— Ces lettres ne sont pas signées, disait-il. Biais leur écriture m'est déjà passée sous les yeux. Et, se tournant du côté de son collègue :
— De qui peuvent-elles être? reprit-il.
— Comment vous les ête§-vous procurées ?
demanda Paul.
— Je n'en sais rien, ou plutôt je ne me le rappelle plus. Tout ce dont je me souviens, c'est que, en déménageant, je mis tous les objets renfermés dans l'armoire à glace de ma femme dans
de grands paniers, puis, arrivé ici, je remis ces objets en place de mon mieux* Un petit écriq à bijoux se trouva, je ne sais comment, daris le tiroir de ce bureau. Il y a environ une heure — ma femme était sortie depuis midi pour aller voir la fille d'un ancien professeur à elle qui est gravement malade, et elle a dû diner chez lui, — j'étais là, cherchant un cigare , quand ce diable d'écrin se trouve sous ma main. Je l'ouvre, je trouve des lettres, je les lis machinalement. Si vous saviez ce qu'elles contenaient ! Ah ! mon cher, ne vous mariez jamais ! Avoir tout sacrifié pour une femme! l'avoir pendant cinq ans entourée de soins, d'affection, et, tout à coup..* Malheur à moi ! s'écria M. Bardin en donnant un grand coup de poing sur son bureau.
Et ne pouvant dissimuler ses sensations plus
LES AMOURS TRAFIQUES m
longtemps, le mari se cacha les yeux dans les mains comme s'il eût voulu faire croire qu'il étanchait des larmes.
Paul se demandait s'il ne ferait pas bien de tout avouer.
— Qu'allez-vous faire î demanda-t-il .
— Oh ! ce que je vais faire ! s'écria' M. Bardin avec un grand geste ; me venger ! voilà tout !
Puis feignant de s'attendrir:
— Est-ce que je le sais ce que je vais faire ! reprit-il. J'ai la mort dans le cœur. Je n'ai pas deux idées à moi ! D'abord, il faut que je connaisse le complice de cette femme.
Paul réfléchit qu'Adèle pouvait rentrer d'un moment à l'autre. Il aurait voulu la prévenir. Il ne savait quel prétexte prendre pour s'en aller* M. Bardin parlait toujours. II continuait à accuser sa femme, lui-même, sa belle-mère, à se répandre en imprécations et en menaces, et, tout en gesticulant et vociférant , il remuait et bouleversait tous les papiers épars sur son bureau.
Un coup de sonnette retentit soudain à la porte.
— C'est elle ! s'écria-t-il.
Et, tournant brusquement le dos a la porte :
— Ne bougez pas, ne dites rien.
Adèle entra, car c'était elle, et elle svait l'air fort tranquille. Elle parut surprise de voir son amant, des regards épouvantés qu'il lui lançait. Cependant, machinalement, elle demanda de ses nouvelles, de celles de sa mère. Le mari, toujours assis, détournait la tête, et, pour cacher ses sensations, continuait à remuer ses papiers, Paul se trouvait tout près d'Adèle , derrière le mari. Il saisit la main de sa maîtresse, la lui serra. Elle le regardait avec terreur. Le mari continuait à leur tourner le dos. Soudain, il se mit à lire une lettre. Cette lettre était celle que Paul lui avait écrite sous la dictée de sa maîtresse pour l'engager à venir la chercher dans i le logement meublé où elle était cachée aux Batignolles. Hélas' elle était signée, celle-là!
LES AMOURS TRAGIQUES ttl
Quand il eut fini sa lecture, monsieur Bardki reprit la liasse qui contenait les lettres non signées, comparant les écritures, et, alors, il poussa un cri terrible, et, se retournant brusquement, avec un geste indescriptible, il se trouva en face des deux malheureux qui , se tenant toujours la main, baissaient la tète, attendant la mort.
— C'était donc vous !
Tels furent les premiers mots qui jaillirent des lèvres de M. Bardin.
Paul ne dit rien. Sa contenance atterrée parlait assez pour lui. Celle d'Adèle, plus profondément humiliée, était plus éloquente encore. L'étendue de sa trahison se lisait sur ses traits charmants bouleversés par la terreur.
Le mari se leva et marcha sur sa femme :
— Monsieur est votre amant ! dit-il.
Adèle balbutia une niaiserie :
— Comment cela ?
Son mari lui mit sous les yeux les lettres ac-
cusatrices; mais elle voulait se défendre, et se défendre avec les armes de la faiblesse, par le mensonge.
— Mais... je ne sais,., fit-elle.
— Vous ne savez! dit le mari.
Et, lui montrant Paul du regard: *
— Regardez-le donc !
Deux cris partirent en même temps» Le mari avait reculé, et, dans sa rage, il brandissait au-dessus de sa tète un lourd flambeau de bronze. Soudain, il laissa tomber le flambeau ; puis porta la main à son front, comme s'il avait senti l'esprit lui échapper sous les atteintes de la démence. Et alors, redoutant pour lui-même la résolution qui le harcelait, la soif du meurtre, le désir de frapper , voulant à toute force se maîtriser, il se tourna vers eux, et, leur montrant la porte :
— Allez-vous-en tous deux! je vous chasse !
s'écria-t-il.
Et le voilà, ouvrant la porte, les poussant, et
les poursuivant, les frappant de ses poings; puis, jetant sur eux la porte d'entrée, et continuant à frapper comme un furieux sur. cette porte, en s'écriant :
— Les misérables ! les infâmes !
LU
H était dix heures du soir. Les malheureux, en larmes, tremblants encore au souvenir de l'émotion terrible qu'ils avaient éprouvée, craignant pour leur vie, n'osant se dire un mot, s'avançaient dans la rue déserte.
Que faire?
Paul n'avait qu'une idée, c'était d'entraîner Adèle le plus vite possible, car son mari pouvait se raviser, couriraprès eux. Il la fit monter dans un fiacre. Mais où aller? pour cette nuit, du moins?
Adèle voulait passer la nuit rue de la Victoire- Paul lui fit observer qu'il ne pourrait y rester à cause de sa mère qui serait inquiète. Alors» elle dit qu'elle irait chez sa mère, à elle, malgré leur brouille.
Elle pleurait dans le fiacre. Impossible de lui tirer une seule parole. Elle était littéralement effondrée.
lui
Une demi-heure plus tard, ils arrivèrent chez madame Charon. Elle et sa fille étaient couchées. Il fallut parlementer à travers la porte. Claire s'était levée, en jupon court ; elle ouvrit, tenant à la main un bougeoir. La mère Charon s'agitait dans son lit en écoutant le récit incohérent que lui firent, en même temps, Adèle et Paul.
LES ÀMOCTTIS TRAGIQUES 215
— Que vas-tù devenir ! s écria-t-elle quand elle eut tout appris.
Après cela, elle dit que c'était Dieu qui punissait Adèle de l'ingratitude dont elle avait fait preuve envers sa mère. Puis, elle se répandit en imprécations contre son gendre. Paul défendait Adèle. Tout son amour lui était rentré au cœur depuis que sa maîtresse était retombée dans le malheur.
Il fut convenu qu'on remettrait au lendemain pour aviser et prendre un parti, et qu'Adèle passerait cette nuit dans le lit de sa sœur.
Tout le monde fut d'accord le lendemain pour engager Adèle à ne pas quitter, au moins pendam quelques jours, le logement de sa mère.
216 LES AMOUKS TRAGIQUES
Elle y serait très-mal, elle y causerait une grande gène; il était indispensable de connaître les résolutions de H. Bardin avant de prendre une détermination. Adèle avait passé ta nuit à pleurer. Le matin, en revoyant Paul, elle pleura encore. Elle était inquiète de l'effet que sa froideur passée pouvait avoir produit sur son amant. Après avoir pris si facilement son parti d'une rupture qui désolait Paul, elle se sentait maintenant dans sa dépendance complète, et, avec l'instinct de la faiblesse, elle faisait ce qu'elle pouvait pour ressaisir les avantages qu'elle craignait d'avoir perdus.
Adèle connaissait Paul bien mal encore. Quand il partit, il se sentait déjà disposé à reconnaître que le drame de la veille était une circonstance heureuse, puisqu'elle allait enfin lui permettre de consacrer son existence à la femme qu'il aimait. 11 ne s'abusait guère maintenant sur la faiblesse et la mobilité du caractère de cette femme ; mais avec la philosophie des gens qui,
LES AMOURS TRAGIQUES 2tt
dans l'amour, recherchent avant tout la douceur d'aimer, il se disait que, le temps aidant, il dont nerait à Adèle tant de preuves d'affection, qu'il faudrait bien quelle finît par s'en montrer reconnaissante. Et, satisfait de trouver un devoir à remplir dans le contentement de sa passion, il avait l'air presque joyeux en arrivant à son bureau.
Hélas ! il ne soupçonnait pas ce qui l'y attendait! A peine avait-il eu le temps de souhaiter le bonjour à M. Gallant, quand on vint le prier de se rendre dans le cabinet du directeur du Comptoir. Ce directeur était homme du monde et il avait toujours témoigné beaucoup d'intérêt au jeune Rodier. Paul, en entrant dans le cabinet, fut frappé de l'air légèrement énigmatique de son directeur. Celui-ci le pria de s'asseoir ; puis, après un court préambule, il lui dit que son collègue Bardin était venu, le matin même, lui raconter sa mésaventure, ajoutant que, dans l'état des choses, il ne lui était pas possible do
*ifc LES AMOURS TRAGIQUES
èon tin lier à travailler dans une maison avec uh homnïe qui avait séduit sa femme, et que, en conséquence, il demandait que Paul Rodier fut renvoyé.
Le directeur reprît, d'un air peiné, sur un geste de stupéfaction que ne put maîtriser Paul :
— J'ai fait, mon cher ami, comfne vous pouvez le croire, tout ce qu'il m'était possible de faire, dans ma position, pour vous disculper. Mais ce mari, au rebours de tant d'autres, parait attaéher la plus grande importance à ce que chacun sache qu'il est un mari trompé. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes dans votre tort, quoique ce tort, à votre âge et aux yeux de bien des gens, puisse passer pour fort léger. Ce qui nie fâche, c'est que je suis forcé d'acquiescer à la requête de ce fiardin. Il serait trop inconvenant de l'exposer à vous rencontrer. La chose est déjà sue dans les bureaux. îi s'est donné la peine de la raconter à tous vos collé* gués. Je ne puis refuser de le soustraire aux
lazzi que ne manqueraient pas de faire ces derniers, quand ils vous verraient en présence. La paix, l'honorabilité de la maison pourraient en souffrir. Et puis, c'est là le grand malheur, il va y avoir un éclat, un scandale, car ce Bardin * incompréhensible a l' intention de vous faire un procès. Ne vous effrayez pas ; j'essayerai de le ramener à des idées moins sottes et plus humaines.
Il vous faut prévoir le cas où il ne tiendrait aucun compte de mes conseils. Alors, après une condamnation, il vous serait bien difficile de
trouver à vous replacer, et vos moyens ne vous permettent pas de rester longtemps sans emploi. Rien ne vous retient à Paris. Voulez-vous
éviter les suites de ce procès? passez en Angleterre. Je vous donnerai des lettres de recommandation pour quelques-uns de nos correspondants.
— Hélas ! monsieur le directeur, répondit Paul, profondément touché des preuves d'inlé-
230 LES ÀiVOUUS TRAGIQUES
rét que celui-ci voulait bien lui donner, il ne m'est pas possible de quitter Paris. Je soutiens ma mère. La pauvre femme n'a que moi au monde. J'aimerais mieux mourir que de l'abandonner. Et puis... cette malheureuse madame Bardin qui s'est perdue pour moi... je ne puis la laisser seule, exposée à la vengeance de son mari.
— Mais, malheureux enfant ! s'écria le directeur, quelle destinée sera la vôtre, sans place, chargé de deux femmes ! Vous succomberez à la tâche, vous ruinerez votre avenir*
— Je me dois à ces deux femmes, répondit Paul avec fermeté.
— Vous êtes bien à plaindre alors ! fit observer l'homme du monde. N'importe! Je ferai quelque chose pour vous. Veuillez porter ce bon à la caisse du Comptoir. On vous payera six mois d'appointements. Lorsque le bruit sera apaisé, venez me voir, je tâcherai de vous placer.
Paul était atterré. Des larmes roulaient dans ses yeux lorsqu'il serra la main de son directeur. Il s'en alla par les corridors comme un homme ivre, ne pouvant croire encore à f'étendue de son malheur* Les quelques employés qu'il rencontra lui parlèrent avec affection, car il était aimé dans les bureaux autant, au moins,
que le Bardin y était détesté. La nouvelle de l'aventure, qui circulait depuis le matin,, avait mis en émoi toutes les têtes. Deux camps s'étaient aussitôt formés parmi les trois cents employés du Comptoir : celui des jeunes, qui se trouvaient tous, plus ou moins, dans la situation dé Paul, et qui, alors, croyaient devoir sympathiser avec leur collègue ; celui des vieux, qui, ayant sur le cœur quelque rancune contre leurs femmes, profitaient de l'occasion pour se venger des amants de celles-ci sur le dos d'autruî* On comprenait, en le déplorant, que le directeur du Comptoir se fut cru dans l'obligation de déférer aux désirs de Bardin ; mais, en même temps, les
jeunes têtes s'encourageaient à punir ce dernier en lui rendant l'existence misérable, De tous ceux qui prirent fait et cause pour Paul, en cette occasion, le plus sincère fut M. Çallant.
— Par les cinq cent mille diables de l'enfer ! s'écria-t-il en le voyant entrer dans son bureau et lui serrant énergiquement les mains, comment avez- vous fait, mon cher ami, pour vous laisser surprendre? Et pourquoi ne m'avoir pas dit, dès le début, quec'étaitde la femme de ce sournois de Bardin qu'il s'agissait? Je la connais. Elle est bigrement jolie ! Mais aucunç femipe ne mérite qu'on aille s'asseoir à son côté sur la sellette de la police correctionnelle. Ah ! quelle affaire ! Ce qu'il y a de pire, c'est que nous allons être obligés de nous priver de yos services. Pour moi, je ne m'en consolerai jamais. Exécrable imbécile qui était infidèle à sa femme — cela, j'en sijiscertain,onmera dit — et qui vient se fâcher quand sa femme use de représailles ! A-t-il donc un cœur de poulet qu'il n'a pas pu
LES AMODIAS THÀÇIQUES 2S&
s'aligner deyant vous pour essayer de vous planter trois pouces de fer dans la poitrine? JJij procès en adultère, pouah ! Aller dPY&nt 1 n tribunal expliquer au public qijç tel jour, 3 telle heure, votre femme vo«§ a déport le frpn$ d'un boisi (Je cerf, pt demander, cornue dédprowagement, qu'on la fasse couchep en pri?<W Ma parois d'Jionneur ! si Je? nrçris sç rnettçpt §p tète dç pareilles imaginations, ce âefa faj^ poqr Vpm dçjgoqter de re$arç|er jarpajs leurs femmep A Eft cp pingre qiji vient demander qu'on ypqs ilap* quç £ la porte 1 FapMl è«,rp assez yjl ! Esigqp qu'pn pppvrç garçon qui isoijtiept sa roèrp soit privé de pain! C'est votre faute, aussi, fi ]pg choses ont tourné si mal ! Vous avez manqué de confiance en moi ! Vous ne m'avez pas tout dit ! Je vous aurais dissuadé de jamais écrire. Les lettres, voyez-vous, sont les éternelles pierres d'achoppement de l'amour. Sans lettres, pas de preuves 1 A votre place, moi, je suivrais le consei) que notre directeur a dû vous donner ? je
n'attendrais pas ce procès; je iilerais en Angleterre.
— Et ma mère ! répondit Paul.
— Eh ! emmenez-la avec vous !
— Et madame Bardin ?
— Eh bien ! quoi ! qu'en voulez-vous faire, de madame Bardin ?
Ce fut en vain que M. Gallant insista auprès de Paul pour l'engager à rompre avec Adèle.
Le jeune homme ne fut mémo pas ébranlé par les pressantes sollicitations de son capitaine. Il le quitta pour aller annoncer à sa mère les douloureux événements qui étaient survenus depuis la veille.
Le moment était malheureusement mal choisi
pour entretenir madame Rodier d'autre chose que
d'elle-même. Depuis deux mois, la maladie qui la minait sourdement avait fait des progrès rapides, et il y avait près de quinze jours qu'elle ne lui laissait plus une minute de répit. Le médecin venait d'arriver quand Paul rentra chez lui. Paul le trouva assis auprès du lit de sa mère. Sa mère avait le visage inondé de larmes, et l'air du médecin était soucieux.
— Mon cher monsieur, dit-il à Paul, le moment est arrivé où madame votre mère et vous devez faire appela votre courage. Il faut que cette chère malade soit opérée de la tumeur qu'elle a au sein, sans perdre de temps. Je ne crois pas que cette opération puisse avoir .
de suites funestes; mais il n'existe plus de moyen humain de la retarder. Je conseille à madame votre mère de ne pas demeurer ici pour se soumettre à cette opération. Elle y manquerait forcément d'une foule de soins qui, dans une maison de santé, lui seraient prodigués sans * qu'il en résultât de grandes dépenses. Il y a un
826 v LES AMOURS TRAGIQUES
habile praticien dans la maison Dubois. Je vous; engage à donner la préférence à cette maison, qqi est Tune des mieux tenues de Paris. Vous irez voir chaque jour votre excellente fflèrq, Voué passerez auprès d'elle tous les momentft dont vous pourrez disposer.
Cette triste nouvelle fut le coup de gràoe pour Paul. Il se jeta à deux genoux au pied du lit de sa mère et sanglote pomme un .enfant. En vain madame flodier et )e docteur s'efforçaient de le rassurer. Les forces humaines ont des limites, et le pauvre garçep, depuis de^ heures, avait eu à supporter de trop rudes assauts :
*— Que je voudrais mourir, mon Dieu ! s'en criait-il.
Une crise de nerfs s'ensuivit, à la suite de laquelle, n'ayant plus de larmes, Peul demeura comme hébété, U ne pouvait pas croire & tant de malheurs. U accusait le ciel d'injustice. Il se demandait ce c l u " «v^iit fait pour être si cruelle* ment frappé. Tprturé par lui-même, par sa mère,
LES A«OUHS TRAGIQUES ttT
par sa maîtresse, il n'était pas en lui une fibre sensible qui ne souffrît.
Cependant, lorsque le médecin se retira, après avoir annoncé que madame Rodler devait aller s'installer dans la maison de santé indiquée, dans le délai de trois jours, Paul, le reconduisant jus» qu'à la porte, retrouva une lueur de présence d'esprit.
— Docteur, dit-il en serrant la main de celui qui venait de mettre le comble à ses peines, j'étais venu pour annoncer à ma mère une triste, bien triste nouvelle. Mais. .. dans un tel moment... faut-il!...
— Gela pourrait la tuer ! dit le docteur. Gardez-vous bien de lui rien dire qui soit seulement de nature à lMnquiéter.
Paul alla embrasser sa mère en lui disant qu'il voulait reconduire le docteur afin de le confesser, et quand ils furent tons deux dans la rue, obéissant à «e besoin que nous éprouvons tous, dans le chagrin, de nous voir plaindre, Paul ra-
t» LES AMOURS TRAGIQUES
conta au médecin qu'il connaissait à peine, ce qui venait de lui arriver*
Le médecin Fécoutait en homme pour qui les souffrances morales n'ont guère plus de secrets que les souffrances physiques, et, avec cet esprit pratique qui abandonne rarement les gens de sa profession : %
— Il vous faut un bon avocat, dit-il. En avezvous un?
' —Non.
— Eh bien, venez avec moi. Je vais vous présenter à celui qui me semble le plus capable de vous donner un bon eonseil et de prendre en main votre cause. Ne lui parlez pas d'honoraires. Ce qu'il fera, il le fera par amitié pour moi et, je l'espère, quand il vous aura vu, par intérêt pour vous. C'est un brave homme, un homme sûr, humain. Il se nomme maître Real. Diteslui tout, surtout. Vous êtes bien à plaindre, mon pauvre garçon ! Sans compter que, de vous à moi, mon devoir m'oblige à vous le dire, l'état de votre mère est bien grave.
Le jour même où se passaient ces événements, le digne M. Bardin avait quitté son bureau pour aller consulter un de ces gens d'affaires sans vergogne et sans probité, comme il y en a tant dans la belle ville de Paris, et qui exploitent les misères d'au trui, contrariant toutes conciliations, poussant leurs dupes au mal, à la haine et à la vengeance. Celui-ci, qui portait le nom de Trublet, avait été chaudement recommandé au sieur Bardin. Il suffit à H. Trublet d'écouter le récit des infortunes conjugales de son nouveau client pour acquérir la certitude qu'il venait de mettre la main sur une affaire qui pouvait lui rapporter gros. Aussi le fortifia-t-il dans sa résolution de vengeance, et se chargea-t-il de diriger les poursuites que ce dernier voulait exercer.
230 LES AMOURS TRAGJQUE8
Séance tenante, il lui fit adresser une plainte au parquet. A cette plainte, il joignit les lettres qui constituaient la preuve du délit; et quand cela fut fait, ils se quittèrent, en se serrant la main, comme des hommes qui viennent de corn* mettre une action des pipa ïnéritpiras.
^ la même heure, Paul racontait pa méwvent tjjre à maître Real, ehe? qui h niédacin d* g* mère l'avait conduit, CeJuM était exaMW}<œt rppposé du sieur Trubfct ; et, bien qm dans «
carrière déjà longue, il sut été témoin 4© bien
d§s chpsça douloureux, yiplenteg, profond**
ment iiyitftes ou jnfàipep, il ne put s>mpêohe* d'adresser quelques paroles de commisération au pauyre diable qui s'en venait, plein dç cour fiance, lui ouvrir son coeur. B m comprit d'a-w bord pas trpp grand'chQge à pp que Iqi dif&it Paul, car, il faut bjeu |p djrp, depuis qu# Paul avait appris la gravité de l'état dans lequel se trouvait $a mère, Adète, Pt pon propè*, et la perte de sa pipes &mM subitan^nt devenua
LES AMOPPS TRAGIQUES *31
des choses presque indifférente» pour lui, l/pvocat cependant fipit par comprendre de quelle affaire grave il s'agirait. Alor3, interrompant notre ami Paul qui recommençait pour la sixième fois je récit jncohérppt de se§ infortunes ;
i- Mon jeune aipi, lui dit-il affectueusement, je yQlidrate bien vous tirer d'affairç, rppis cela ne me semble guère possible. Il est parfaitement évident ppur moi que ce Qarftn qpi se dispose à YflHS poursuivre est un gredjq, qu'il g trompé sa femme, l'a maltraitée, injuriée, qu'il a légjr tirpé enfin autant que faire se ppuvait les représailles <Jpnt elle a cru devoir user à mn égard» Mai* pçtte cQnvictiQq que j'ai ne wtffit malheur
rendement pas. Il nous faudrait (a faire passer dan? l'esprit de vos juges, et 1» faire passer fi| J'aide de preuves. Or, des preuves, yous n'eq avez pas. Et celles qu'op a contre vous, les leU très que voua ave?; écrites, sont accablantes. Bf^* dame Bardin et vous, vous devez vpua attendra à une condamnation. Quelle sera cette Fopdaffl»
nation, maintenant? Je l'ignore. Tous mes efforts tendront à vous éviter la prison.
— Quoi ! la prison, monsieur ! s'écria Paul.
C'était le cri de toute créature qui, blessée,
déchirée, souffrant dans toute l'étendue de sa chair, reçoit un dernier coup plus douloureux que tous les autres ; cri de protestation contre la nature cruelle, cri d'agonie accusateur»
— La loi est là, reprit l'avocat. Je là trouve immorale, barbare, car cette loi contre l'adultère n'est qu'une loi de vengeance. Elle flétrit, n'amende pas. Neuf fois sur dix, celui qui s'en sert est cent fois plus coupable que celui qu'elle frappe. Seulement, ce dernier a pris ses précautions, et tout est là. Si vous aviez l'esprit plus libre, et si alors il vous était possible d'examiner avec moi ce qu'il y a de monstreux dans nos codes, au sujet de cette grave question du mariage, je vous démontrerais que les Patagons et les Ghippewais sont des peuples intelligents à côté de nous. Quand des époux ont vécu pen-
dant cinq ans, comme ont vécu les époux Bardin, quand du mariage, cette union sacrée, ils ont fait une occasion de haine, de discorde, de tromperies réciproques, à quoi peut-il servir de les laisser indissolublement liés l'un à l'autre? Sur leur demande, on les sépare, mais on ne brise pas leurs liens. Us doivent, toute leur vie, sans se revoir, continuer à porter le même nom. Le mari conserve le droit de surveiller sa femme. Il ne s'en sert que pour la tyranniser. La femme, elle, n'a aucun droit. Elle prend alors celui de se mal conduire et le mari endosse naturellement le résultat de cette inconduite, comme s'il était dit que dans cette horrible invention de la séparation de corps, tout doit être illogique, violent, immoral, et fait pour torturer deux malheureux jusqu'à la mort.
Tous les peuples ont adopté le divorce, et s'en
trouvent bien. Hais nous sommes si légers, si
vains, si contents de nous-mêmes! Nous ne
é songeons même pas à rétablir une loi qui, seule,
pourrait peut-être opérer parmi nous une rénovation. Ah! si Ton nous rendait le divorce, je comprendrais qu'on punit l'adultère. Mqis, s$Qf lui, je soutiens qu'il est injuste de le frpppw, Qui le frappe, d'ailleurs? Une société qui se dit chrétienne. Profonde aberration ! J# fen)fP0 <f)t» avant tout, une? créature feibjf» ; «lie n'est pj meilleure ni plus mauvaise que l'bopima; e|)e le vaut, sous tous les rapports* Si on la \)\<W$% elle se ?çrt pour se vepger des armes que la nature lui a données. Montrez-lui la liberté* Faites qu'elle puisse se dire : — J'aime mieu* vivre seule que tromper ! ou ; — je n>j pu être heureuse 9vçc celui-ci, je |e sefaj qyeg celui-Jàt Je pourrai mieux choisir, pe mq trop* vant plqs §ous la tutelle de ma famille, étant instruite par une douloureuse expérience. Et vous yerres alors si les mœurs ne s'épurent pas en peq de temps ? Mais, je vous demande par-* don, mon jeune ami, de me bisser entraîner à traiter devant vpqs qne question théorique, quand
vou9 avez tant de motifs pour ne vous intéresser qu'à vous-même. Je reviens donc à votre affaire. Vos lettres étant entre les mains de votre adversaire, je*vousepgqgçà ne pas chercher à nier, à placer votre excuse dans la mauvaise conduite du mari et dans l'entraînement de la jeunesse. Il est possible, en agissant ainsi, que nous parvenions) à toucher vos juges et que la peine à laquelle vous et madame Bardin serez vraisemblablement condamnés soit très- faible. La pauvre femme doit avoir peu de ressources. Dites-lui que je la défendrai en même temps que vous.
Paul s'en alla sur ces charitables paroles. Mais il n'était pas au bout de ses peine p. Il lui fallait maintenant prévenir Adèle du coup que son mari allait lui porter.
Adèle n'en pouvait croire ses oreilles quand Paul 'lui fit connaître la* vengeance que son mari préméditait. En vain madame Gharon, dans un élan tout maternel, la saisit-elle entre ses bras en s'écriant qu'on ne parviendrait pas à la lui arracher. Adèle déclara qu'elle ne comparaîtrait pas devant le tribunal, qu'elle préférait mille fois en finir en se jetant par la fenêtre. En même temps, l'idée d'être à jamais séparée de sa fille, celle de l'abandon possible de Paul et la craiute de la misère se dressèrent devant elle.
— Je me tuerai ! je me tuerai ! s'écriail-elle, Paul ne parvint à faire cesser cette scène de démence qu'en faisant remarquer 1 à sa maîtresse
LUS AMOUhâ TRAGIQUES 257
qu'il était, pour le moins» aussi malheureux qu'elle. Il lui apprit que son mari lui avait fait perdre sa place et que sa mère, à lui, allait entrer dans une maison de santé, son existence étant menacée. Adèle se montra femme en recevant ces nouveaux coups. Elle se jeta dans les bras de Paul. Elle comprenait enfin dans quelle abominable situation de cœur et d'esprit son amant devait être. Elle l'aima, en ce triste moment, autant qu'une créature humaine peut en aimer une autre. Tous ses tourments à elle, la flétrissure qui l'attendait, la fureur de se voir, sans défense, aux mains de ce mari qui l'avait outragée de cent manières, et qui allait, après l'avoir battue, trompée, triompher d'elle, tout s'envola de son esprit. Il y eut là une scène dans laquelle cette malheureuse femme , sa mère si grotesque, sa sœur si nulle, et Paul s'élevèrent à la hauteur de leur atroce situation. Un petit malheur abat les âmes ; un irréparable malheur les redresse ; elles puisent dans Je sen-
timfent de leur écrasement la force nécessaire pour réagir et pour se maintenir debout.
Deu* jours plus lard, madâfoe Rodier, accompagnée de Son fils, qui était parvenu à lui cacher les événements survends, entrait à la maison DUboiS. PftUl lui avait donné mille francs gnr léâ quinze cents francs qu'il devait à la gênétosité de son directeur. Le même jour, lô sieur Bardin, mahdé par le procureur impérial, déclarait persister dans sa plainte. Il serait curieux d'examiner ici ce qui se passait en ce moment dans l'âme du Bardin.
Il ne s'y passait rien qu'un immense désir de vengeance. Depuis lé jour où sa femme Pavait quitté à la suite d'une scène presque publique! il s'était promis de la perdre, et si, pendant les quelques jours qui précédèrent la découverte des lettres, il avait affecté de se comporter honorablement avec elle, c'est qu'il cherchait de quelle manière il lui serait possible de lui tendre un piège, et ne trouvait rien. Maintenant,
LES AIOCRS TRAGIQUES 239
il lui était absolument indifférent qu'on le blâmât ou qu'on l'approuvât dans la féroce action qu'il préméditait. Les observations de son directeur et celles qu'avaient cru devoir lui adresser quelques-uns de ses collègues , ne l'avaient même pas fait hésiter pendant une minute. Le moyen de se débarrasser de sa femme, en lui faisant durement expier l'humiliation qu'elle lut avait causée, était dans ses mains, et il ne l'aurai t pas lâché, même au prix de l'emploi qu'il occupait au Comptoir général.
Que devenait, dans ces préoccupations, la petite fille momentanément restée dans la dépendance d'un tel père?
C'est à cela surtout qu'il sérail iriste de songer 1
Adèle et Paul ne tardèrent pas recevoir une assignation à bref délai, à la requête de M. Bar~ din. Ils vécurent de terreurs et d'abattement jusqu'au jour du procès. Paul ne quittait Adèle que pour aller prodiguer des consolations à sa mère. Madame Rodier avait été opérée. Sa convalescence devait être longue, mais le chirurgien affirmait qu'elle s'accomplirait heureusement. Il faut dire à la louange de Paul que, pas une fois, devant sa mère, il ne laissa paraître les inquiétudes qui le dévoraient. La tristesse qu'il ne pouvait surmonter était suffisamment expliquée par le chagrin de voir souffrir l'excellente femme qui lui avait -donné la vie et qu'il chérissait plus que tout au monde. Paul
retrouva tout son courage le jour du procès. Il n'en fut pas de même d'Adèle. Elle s'était cou-
verte de vêtements noire, et son visage était ca-
chésous un double «voile. C'étaient surtout ses larmes que la malheureuse femme voulait cacher, et ses larmes ne cessaient de couler. Dans le fiacre où elle était assise à côté de Paul et qui les conduisait au Palais-dé-Justice, elle lui disait de temps à autre :
— Penses-tu donc qu'il ne vaudrait pas mieux mourir ?
A l'heure qui avait été indiquée, l'huissier du tribunal fit l'appel de la cause : Bardin contre madame Bardin et Paul Rodier.
Adèle n'avait pas aperçu son mari jusqu'alors. Mais quand son avocat lui eut montré le banc sur lequel elle devait s'asseoir à côté de Paul, elle vit, de l'autre côté de la barre, sur un autre banc placé au niveau du sien, l'homme qui lui valait cette première humiliation sanglante, ' et elle détourna la tète avec horreur.
Il y avait quatre juges au tribunal. La salle était pleine. Tous les flâneurs du Palais-de-Justice : avocats sans cause, plaideurs dont les affaires avaient été remises, alléchés par la perspective du scandale, s'entassaient, se foulaient sur les bancs étroits. Une sourde rumeur s'élevait de cette foule. Ce fut la voix du président qui la fit taire.
Le président interrogeait le sieur Bar clin.
— Vous avez porté plainte en adultère contre Paul Rodier et votre femme ?
— Oui, monsieur, répondit Bardin.
— Persistez-vous dans cette plainte ?
— Oui, monsieur, répéta Bardin.
— Àvez-vous dès explications à donner au tribunal? *
— Je m'en rapporte à mon avocat.
La voix du Bardin était rauque et son visage était devenu très-pàle. En s'asseyant, il crut devoir lancer un regard foudroyant à sa femme*
Mais ce fut peine perdue. Adèle, en ce moment, ne le regardait même pas.
Cependant, le président ayant invité Adèle à se lever, lui demanda ses noms. Il adressa la même demande à Paul, puis, se tournant du côté d'Adèle, dont les jambes fléchissaient sous elle :
— Vous avez entendu la plainte portée contre vous. Qu'avez-vous à répondre ?
Adèle balbutia :
— Rien.
— Vous reconnaissez donc, reprit le président, le bien fondé de celte plainte?
Adèle bégaya :
— Oui,
Paul répondit de môme.
Tous les cœurs, dans la salle, battaient déjà pour les jeunes gens. Le Bardin avait déplu, avec son air majestueux. L'aveu des deux coupables était touchant. On se poussait, on se penchait pour les regarder. On était là comme au spectacle.
C'est alors que l'avocat du sieur Bardin se leva pour développer la plainte.
La profession d'avocat est l'une des plus nobles qui existent. Quand un homme de bien, possédant un vaste savoir et les ressources infinies de l'éloquence, donne pour but à sa vie de soutenir les causes qu'il croit justes, humaines, et quand il les soutient en honnête homme, sans recourir à la diffamation et au mensonge pour triompher de ses adversaires, il offre au monde l'un des spectacles les plus consolants et les plus sains qu'on puisse imaginer. Il en est un grand nombre, parmi tous ceux qui sont inscrits sur le tableau de leur ordre, auxquels les lignes que je viens d'écrire peuvent s'adresser. Il en est malheureusement quelques autres qui suivent des principes contraires. L'avocat du Bardin, soigneusement choisi par son homme d'affaires, était de ceux-là.
Adèle et Paul ayant avoué, il suffisait de requérir contre eux la peine désignée par le Code
LES AMOURS TRAGIÛUES «45
pour punir l'adultère. Cela, malheureusement, n'aurait pas fait l'affaire d'un homme qui voulait se produire et pour qui les pires moyens étaient excellents. Et puis, le sieur Bardin lui avait bien recommandé de né ménager personne. Il s'acquitta de sa mission en homtae zélé.
H commença par vêtir son client de la robe d'innocence. Le Bardin, à l'entendre, était un modèle parfait de toute les vertus. Bonté, douceur, générosité, fidélité, il ne lui manquait rien de ce qui fait les bons maris. Comment en * avait-il été- récompensé ? Pour complaire à sa femme qu'il adorait, il avait quitté sa famille et sa ville natale* Pour lui complaire encore, il avait recueilli chez lui sa belle-mère et sa bellesœur. Il avait sacrifié la moitié de son bien pour que sa femme, qui aurait pu donner des leçons de piano, et qui n'avait jamais voulu le faire, — pour que sa femme, disait-il, vécût dans les douceurs du luxe, caria passion dominante chez
cette femme indigne d'intérêt, était la çoquettc-r rie. Sans doute, des scènes violentes avaient eu lieu entre eux, à plusieurs reprises. Mais quelle était l'invariable origine de telles scènes? La légèreté de madame Bardin, Elle avait pris un amant dans sa propre maison. Le mari s'eq doutait. De là, ses 'représentations, ses reproche^ Pour comble de scandale, cet amant était son collègue, et, dans le but de faciliter ges arpQqrç impures, sa mère à lui, sa propre mère, madame Rodier, n'avait pas craint de s'introduire c(aqs le domicile de Bardin. Ici, sortie violeqte contre la pauvre madame Rodier quj n'avait, comme on sait, que trop dissuadé son fils de courtiser Adè|e, et, en revanche, avec )a profonde bêtise qiii accorppagne toute jpéchanceté, oubli complet, contrairement aux instructions données par le Bardin, de madame Cbaron qui les avait poussés l'un vers l'autre. N'oublions pas de dire que l'avocat lut les lettres de Paul, ce qui fit rire l'auditoire, maté aux dépens de son plient.
Il conclut -naturellement en demandant que la condamnation la plus sévère frappât les coupables, faute de laquelle, dit-il pour terminer, les bases de la société seraient ébranlées.
Un grand silence accueillit ce plaidoyer môf chant autant que banal. Bardin lui-mègie n'était pas content.
C'est alors que m^itre Real, l'avocat des deux accusés, se leva.
Par une intention dédaigneuse qui fut parfaitement comprise de l'auditoire et du tribunal, maître Real ne fit pas la moindre allusion au plaidoyer de son confrère, et choisit pour exorde le récit des circonstances qui amenèrent la liaison d'Adèle et de Paul. Sans s'emporter
en récriminations de mauvais goût contre le Bardin, ii dépeignit son caractère, dit quelle avait été l'existence de sa cliente pendant les quatre années qui suivirent la naissance de son enfant : insultes, mauvais traitements, abandon ; et, interpellant le mari qui se mordait les lèvres et tenait obstinément les yeux baissés , il lui demanda de quelle façon, pendant ces quatre années , il avait tenu son serment de fidélité conjugale.
— Sans doute, reprit-il, contre cet homme qui nous amène ici et qui aurait dû y être conduit par sa femme depuis plus de trois ans, nous ne pouvons malheureusement apporter de preuves directes; mais il y a en toutes choses une certaine logique, et cette logique ne Veut pas qu'une jeune femme ait été constamment entourée des sympathies de toutes les personnes qui habitaient sa maison, s'il n'avait transpiré, dans cette maison, quelques détails des mauvais traitements dont elle était victime. Et, au sur-
plus, dans une affaire de cette nature, n'est-il pas indispensable d'analyser les faits dans leur simplicité ? Vous n'avez pas affaire ici à une de ces passions presque surhumaines, une de ces démences presque sublimes, qui s'élèvent de par elles-mêmes au-dessus des devoirs sociaux et qui, frappant d'une douloureuse sympathie l'esprit des poètes, se résument immédiatement dans leurs vers, puis, sous la forme de légendes, s'en vont' traverser les âges et rendent impérissables les noms de Roméo, de Juliette, de Françoise de Rimini. Vous avez devant vous le résultat le plus habituel, on pourrait dire le plus vulgaire, de l'aberration de certains maris. Si cette jeune femme, aux qualités modestes qu'elle possède et qui la font rentrer dans la moyenne des femmes ordinaires , avait été douée d'une de ces âmes supérieures aux événements , qui puisent en elles-mêmes , en elles seules, la force nécessaire pour se maintenir audessus des plus sévères épreuves de la vie,
traitée comme elle Tétait par ce mari et demeurant fidèle à elle-même, elle n'aurait été rien moins qu'une sainte, car il faut être plus qu'une femme, et peut-être mieax qu'une sainte, pour se dire résolument : — Mon existence est perdue par la faute de celui dont le devoir était de la rendre heureuse; eh bien, cette perte de nft vie entière, je l'accepte, et, seule peut-être entre toutes les créatures, j'étoufferai mon cœur, je ne connaîtrai pas la douceur d'aimer,!
Ma cliente n'était pas de ces femmes, et il serait cruel de lui en faire un crime. Pas plus que le génie, l'héroïsme n'abonde sur la terre, M$ cliente était simplement une femme de caractère un peu hésitant, fpibje de caractère, si mieux vous l'aimez, douée de bons instincts, qui voulait être dirigée, à travers la vie, par des mains délicates et bienveillantes. C'est déjà bien à elle d'avoir pu résister à toutes les sollicitations pendant quatre années d'abandon et de tourments. Elle a donc souffert, hésité, pleuré,
s'est débattue longtemps entre l'espoir de ramener Tépoux infidèle, brutal, et les tentations qui nous assiègent tous, lorsque nous n'avons rien pour nous fortifier et nous consoler. Elle a cédé enfin. Mais comment a-t-elle cédé ? Sans doute, ce n'est pas à moi ni à personne de glorifier jamais l'adultère ! Hais, s'il existe de ces adultères que ne saurait pallier aucune excuse, il en existe aussi que les hommes de cœur ne peuvent s'empêcher de plaindre ; car tous, tant que nous sommes, nous avons été jeunes , nous avons failli. « Que celui d'entre vous qui est sans péché jette la première pierre à la femme adultère ! » disait Jésus-Christ. Messieurs, il y a dix-huit cents ans, comme aujourd'hui , cette parole était équitable. Avant de condamner cette femme, avant de la flétrir, comme nous le de-* mande ce mari, rappelons-nous que nous n'avons pas toujours été sans péché, 01T du moins, mesurons le châtiment aux circonstances qui ont déterminé la faute. C'est pour des occasions
semblables que le législateur, dans sa sagesse, a remis dans vos mains le droit d'adoucir considérablement la peine qu'il édicté» de réduire cette peine à des proportions infinitésimales. J'essayerai de vous prouver qu'en agissant ainsi, vous ferez acte de bonne justice. Il me suffira pour cela de vous présenter la défense de mon second client, le jeune Rodier.
Maître Real se tut pendant quelques secondes, et, bien que l'auditoire demeurât dans le plus grand silence, il était facile de voir sur les physionomies que la première partie de son plaidoyer avait produit un excellent effet. Singulière puissance du bon sens uni à la modération ! Ce qui avait le plus frappé l'assistance, c'était que l'habile avocat, dans le but d'exciter 4a pitié des juges, n'avait pas eu l'idée de représenter madame Bardin comme une héroïne de roman.
C'était qu'il l'avait montrée telle qu'elle était : une femme de nature bourgeoise» et ne s'élevant pas au-dessus de la condition des femmes ordi -
LES AHOUUS TRAGIQUES 2*3
naires. En agissant ainsi» en rapetissant la faute de sa cliente, la ramenant aux proportions les plus étroites, il avait trouvé partout de l'écho. Chacun, en effet, dans sa conscience , pouvait se mettre à la place de madame Bardin , se dire : c Évidemment, il lui est arrivé ce qui arrive à* tant de femmes, ce qui détermine tant de fautes, elle a été poussée à bout par son mari. »
— On a dit, on a osé dire, reprit M 6 Real, que madame Rodier, la mère de mon client, dans le but de favoriser la liaison de son fils et de madame Bardin, s'était introduite dans le domicile du mari de cette dernière. Ceci, messieurs , c'est simplement une horrible méchanceté, une diffamation gratuite. Jamais, entendez-vous, jamais
madame Rodier* n'a cessé de donner à son fils
les conseils que la mère la plus respectable ne refuse jamais à «es enfants ; jamais elle n'a cessé de dissuader son fils de cette liaison, dont elle n'a connu l'existence qu'alors qu'elle était formée : il n'y avait donc pas moyen de Tempe-
cher ; et même, depuis que cette déplorable liaison lui a été révélée, elle n'a jamais cessé de supplier son fils de la rompre. Bien loin d'avoir favorisé cette séparation de cinq jours, déterminée par une scène ignoble dans laquelle la vie de ma cliente fut en danger, madame Rodier s'est efforcée de l'empêcher, et quand le sieur Bardin s'est rendu chez elle pour la prier, avee des larmes hypocrites, d'user de toute son influence sur sa femme pour la faire revenir au domicile conjugal, elle s'est empressée d'ordonner à son fils de ramener madame Bàrdin chez son mari. Et, au surplus, la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui madame Rodier n'aurait-elle pas dû imposer plus de mesure à notre adversaire? Malheureuse femme ! pendant que son fils est ici, sur ce banc, et pour une faute que» tant de gens commettent, elle se débat sur un lit d'hôpital à la suite d'une opération qui a mis et qui met encore ses jours en danger.
Ah ! vous avez été cruel et profondément mala-
droit de vous en prendre à madame Rodiez ! Il suffit de cette action pour montrer à nos juges que vous ne nous avez traduits ici quepour obéir à un détestable sentiment de vengeance. Vos paroles envenimées n'auraient jamais dû s'adresser à madame Rodier, car cette femme, en ce moment, elle est deux fois sacrée, par ses malheurs et par sa vertu. Mais ce sont là pour vous, sans doute, des choses bien peu respectables !
Paul pleurait. Il y avait un frémissement dans l'auditoire. Bardin s'agitait sur son banc. Cette petite chose — si petite que le scalpel du chirurgien n'a jamais pu découvrir dans quel repli secret du cœur humain Ta déposée la sagesse du Créateur, et qui se nomme la conscience, — cette petite chose s'agitait chez le sieur Bardin. Une voix intérieure, une voix beaucoup plus forte que sa vaniteuse méchanceté, lui disait : « En faisant diffamer madame Rodier, tuas commis une action infâme! » En ce moment, c'était bien lui qui se trouvait sur la sellette d'humiliation.
— Cet incident étant vidé, reprit M* Real,, je reviens à mon client Paul Rodier. Qu'est-ce* que ce jeune homme? Est-il un de ces jeunes désœuvrés dont les désordres sont une ignominie constante pour leur famille? Ce Jeune homme, messieurs, d puis l'âge de vingt ans» soutient
sa mère. Voici les certificats de ses patrons. Dois-
je les lire? Le directeur du Comptoir national, qui s'est vu mettre dans l'obligation, par le sieur
Bardin, de se priver des services de mon client, m'écrit que sur trois cents employés que-compte sa maison, il n'en est pas un seul qui ait jamais montré autant de zèle et dont il ait été plus satisfait. En dehors de ce fait qui Ta conduit ici, qu'a-t-on eu à lui reprocher? Qu'il se lève pour m'interrompre celui qui ne Ta pas toujours connu ami dévoué, fils modèle. Si vous saviez, messieurs, si je pouvais vous dire ce qu'étai l'existence que ce digne garçon faisait à sa mère, raccompagnant partout, lui faisant le soir la lecture, se privant de toute chose pour l'entourer
de sains, de consolations, lui déguisant depuis un an, avec une filiale hypocrisie, la gravité de la maladie qui tarissait en elle les sources de la vie, et, dans ces derniers temps , lui cachant avec les attentions les plus religieuses l'atroce malheur qui l'a frappé lui-même en l'amenant devant votre justice. Àh! messieurs, comme celui qui vous parle, vous êtes pères. Descendez en vous-mêmes : voyez combien parmi les jeunes gens de notre époque, qui ne se sont donnés d'autre peine que celle de naître, que la fortune a pris dès le berceau pour les conduire à travers les chemins de 1a vie, et dont les aventures font scandale, voyez combien, en se plaçant au point de vue de l'éternelle justice, combien devraient être ici qui n'y viendront jamais ; tandis que ce garçon si bon, si sage, et pour une faute que son âge seul devrait excuser, courbe la tête au pied de ce tribunal !
C'était Adèle qui pleurait maintenant. Et plus d'un dans l'auditoire se sentait ému. M e Real
voulut profiter de ces heureuses dispositions. Il se hâta de reprendre la parole :
— Je dois prévoir qu'on me dira que, dans l'état où se trouve notre société, des exemples sont nécessaires. Eh ! messieurs, qyel exemple que celui de ce jeune homme et de cette jeune femme! Et en quoi pourrait-il servir de leçon à la jeunesse dissipée de nos grandes villes! N'estce pas bien plutôt un mauvais exemple à donner que celui de ce mari grossier, infidèle, qui, avant même de soupçonner l'infidélité de ça femme, l'accablait de mauvais traitements, et maintenant, non dans l'espoir de la ramener au bien, grand Dieu 1 mais en obéissant à la rancune là plus vindicative et la moins excusable, la traîne ici, afin de rendre sa honte publique et de se donner le barbare plaisir de la fouler sous ses pieds. Cet exemple, si vous le donniez, se tournerait donc contre lui-même, il ne servirait que le mal. Tous les maris qui ont poussé leurs femmes, à force de mauvais traitements, à cher-
cher des consolations en dehors du mariage, et Dieu sait s'il en manque de pareils maris, viendraient vous dire : « Vengez ma vanité blessée, ma vanité qui souffre jpârma propre faute ! * Et vous vous prêteriez 5 de telles vengeances!
Quand mes yeux verraient de telles* choses, je refuserais d'y croire. Je m'écrierais : t Mes yeux me trompent. Cela n'est pas. »
— Ce ne sont pas là les faits de la cause ! in-* terrompit alors l'avocat de Bardin.
— Comment ce n'est pas là la cause ! riposta immédiatement M e Real.
— Veuillez ne'pas répondre aux interruptions, maître Real, dit le président.
M* Real s'animait en dépit de lui. Il lança un regard de colère à son adversaire, puis, d'une voix plus haute et plus brève, il reprit :
— Je vous ai dit, messieurs, que Paul Rodier comparaissait ici pour une faute que son âge seul devrait excuser. Je vous demande maintenant la permission de vous prouver que, dans les circonstances où mes clients étaient placés l'un et l'autre, il aurait fallu qu'ils fussent de véritables héros de vertu pour ne pas succomber. Us habitaient la même maison. Il n'était pas de jour où ils ne s'entrevissent à la fenêtre. La femme, elle, à peine remise des émotions que lui causaient les scènes affreuses et quotidiennes dont je vous entretenais tout à l'heure, la femnfle arrivait là, à cette fenêtre ; l'àme ulcérée, le coeur gonflé de colère et de douleur. Vous me direz que son enfant devait la fortifier et la consoler.
Hélas ! messieurs, entre une fille de quatre ans et une mère de vingt-trois , quels conseils, quelles consolations réelles ^eut-il y avoir! L'enfant, voyant pleurer sa m^re, l'embrassait, puis elle retournait à ses jouets. Mais, à cette fenêtre, ma cliente rencontrait chaque jour une sympathie, une affection, un homme qui, par ses regards, semblait lui dire v « Que n'ai-je été chargé du soin de votre bonheur ! A ce soin, à ce devoir, je ne mé serais jamais dérobé ! >
Un jour survint où, le cœur plein, cette femme si digne d'intérêt confia ses chagrins à celui qui ne cessait de lui demander quelles pouvaient en être les causes: La débauche; % comme vous le voyez, messieurs, avait bien peu de part à cette liaison nouée par la douleur, et que le seul excès de la douleur devait pousser à ses dernières conséquences. Et ne me dites pas que le jeune Rodier aggrava ses torts en cherchant à nouer des relations avec son collègue, en fréquentant son domicile. D'abord, il y alla à
peina quatre fois dans ce domicile, et pour quelle raison y alhrt-il ? Parce que le mari, avec l'aberration des gens prédestinés à .certaines mésaventureâ, vint faire à madame Rodier la première visite ; que cette visite, il était impossible de ne pas la rendre» Quand ces visites s'échangèrent, d'ailleurs, le jeune Rodier n'était encore qu'un m\ pour madame Bardin,
— Vous avez devant vous, messieurs, reprit maître Real, deux jeunes gens qui se sont vus instinctivement entraînés l'un vers l'autre Bans avoir bien exactement conscience des devoirs que leur imposaient, dans un pareil cas, la morale et la société. L'un était conseillé par sa pas* sien, passion véritable, celle-là! C'était la première* L'autre, en se débattant, en reculant le plus possible le moment de sa défaite, n'admettant même pas qu'elle pût jamais être entraînée jusqu'à la défaite, était poussée par le besoin que, tous, nous aurions éprouvé dans un pareil cas, de trouver des consolations. C'est à
LES AMOUHS TRAGIQUES Stt
vous maintenant d'examiner, dans votre sagesse, si, en de telles circonstances, mes clients ne doivent pas bénéficier d'une atténuation considérable de la peine'inscrite dans nos codes; si même une simple réprimande du tribunal ne suffirait pas, dans l'espèce, à la nature du délit qu'ils ont commis.
— Vous parlez sans cesse de violences, d' in*
fidélité ! répliqua immédiatement l'avocat dû ' mari. Ce sont de pures inventions ! Vous n'a*» vez rien prouvé. Vous aggravez votre situation par la calomnie !
— Et vous, vous aggravez la vôtre par votre audace 1 riposta maître Real.
— Us se turent tous deux pour laisser la pa~
rôle à l'avocat impérial.
L'avocat impérial était un homme tout simple et sans rigorisme « Il fréquentait beaucoup le moqde. Mieux que personne il était en mesure d'apprécier la cause portée devant lui, II avait écouté les plaidoiries avec la plus grande atten««
lion. Pendant quêtes deux avocats s'escrimaient à défendre leurs clients respectifs, il réfléchissait à part lui ; il se disait qu'il y avait dans h vie des injustices bien étranges; qu'un grand nombre de femmes qui, à sa connaissance, n'a* vaient pas les mêmes excuses que madame Bardin pour se mal conduire, continuaient d'habiter paisiblement leur maison de fan tille, de recevoir les hommages du monde, de se voir entourées de respects, — au moins extérieurs, — x et que cette malheureuse jeune femme, dont la faute ne provenait pas d'elle seule et remontait certainement au mari haïssable que le* hasard lui avait donné, allait expier durement une liaison contractée presque sans amour, et qui provenait beaucoup plus des exemples d'une société légère que du désir de se venger. Tout ce que maitre Real avait dit de Bardin paraissait à l'avocat impérial la vérité même. Sa conviction, à cet égard, était entière. Malheureusement, les deux accusés n'avaient pu fournir de preu-
ves ni des infidélités, ni des mauvais traitements du mari, tandis que le mari se présentait au tribunal avec des preuves écrites de l'adultère. Dans le résumé qu'il fit des débats, le représentant de la vindicte publique laissa percer, autant que faire se pouvait, le peu d'estime que lui inspirait le sieur Bardin. Il dit qu'il n'était pas possible que cette jeune femme, après cinq ans de mariage, eût trahi ses devoirs si elle n'y avait pas été, pour ainsi dire, incitée par l'horrible existence qui lui était faite, qu'il y avait donc là des circonstances atténuantes que le tribunal devait apprécier, que cependant la faute qu'elle avait commise n'était pas détruite par l'indigne conduite de son mari, que les tribunaux n'étaient pas institués pour discuter les sévérités de la loi, mais pour l'appliquer, et que l'exemple qui ressortirait du jugement rappellerait aux femmes que ce n'est pas par l'adultère qu'il est permis de répondre aux mauvais traitements, mais par l'action de la justice.
m LES AMOURS TRAGIQUES .
Après ce résumé très-bref et débité sans pa$~ si on, le moment devint solennel. Le président demanda feux deux prévenus s'ils avaient quelque chose à ajouter.
Ils répondirent:
~ Non*
Alors, après un court délibéré qui se fit sur le siège, le président, d'une voix légèrement éjogwç, prononça un jugement qui condamnait Adèle Bardin et Paul Rodier, convaincus dV dultère, à un mois de prison.
L'assistance quitta la salle d'audience dans un grand tumulte. C'était $ qui commenterait le jugement. Bardin passa* avec un air qu'il s'efforçait de rendre triomphant* devant ses vie-
limes. Mais à la sortie de la salle, il rencontra quelqu'un qui lui rabattit la superbe. Ce quelqu'un n'était autre que M. Gallant.
, Le digue capitaine était venu là, poussé par l'affection qu'il n'avait cessé de porter à Paul. La plaidoirie de l'avocat de Bardin Pavait exas~
péré. Celle de M* Real l'avait ému. Il aurait eu bien des choses à répondre au résumé de l'avo-» cat impérial. S'il avait gardé le silence, c'est qu'il pensait que sa voix aurait vraisemblable* ment peu de poids dans une telle occasion. Le prononcé du jugement lui avait arraché un cri de colère. Il s'élança dehors, pour attendre Bardin au passage, et dès qu'il le vit franchir le seuil de la porte, il s'avança vers lui, se souciant fort peu de la foule qui le regardait.
— C'est dégoûtant ! s'écria-tri], ce que vous avez fait là. Pour le milliard qui moisit dans les caves de la Banque de France, je ne voudrais pas être à votre place. Je sais,, moi, que vous avez eu des maîtresses, que vous avez dix fois
26a LES AMOURS TRAGIQUES
trompé votre femme. Vous n'aviez pas le droit de loi imposer cette humiliation.
— Dne femme adultère! répliqua Bardin, avec un à-propos auquel nous ne pouvons nous empêcher de rendre hommage. Autrefois, on l'eût lapidée !
Ce mot horrible jeta un froid dans l'assistance. C'était à qui se reculerait pour s'éloigner d'un tel homme. Adèle et Paul, accompagnés par leur avocat, sortaient en ce moment bras des-
sus, bras dessous, de la salle d'audience. Bardin demeura stupéfait en les voyant se gêner si peu pour se consoler l'un et l'autre. Quelques plaisants qui se trouvaient là trouvèrent la situation c piquante >, et le refrain de certaine chanson courut immédiatement sur toutes les lèvres.
Il s'en fallut de peu que te Bardin ne fut reconduit jusque dans la cour par des huées.
LXH
Nous renoncerons à mentionner les imprécations grotesques par lesquelles madame Charon crut devoir accueillir la nouvelle de la condamnation de Paul et d'Adèle. Nous nous contenterons de dire que la digne mère, en cette occasion, dépassa la dernière limite de la démence, et que sa fille Claire elle-même crut devoir rougir en écoutant les étonnantes réflexions que la sentence du tribunal inspirait à l'auteur de ses jours. Ce qui nous semble le plus important à exprimer, comme conséquence inattendue peut-être, mais pleine de logique certainement de cette sentence, c'est l'effet qu'elle produisit sur les deux condamnés. D'abord, ce fut une stupeur profonde. Puis, quand ils se trouvèrent
tous deux dans le fiacre qui les avait conduits au Palais de Justice et maintenant les ramenait chez madame Charon, ce fut une impulsion subite, effrayante, qui les précipita dans les bras l'un de l'autre, comme si, à partir de ce moment où, pour la même action, ils avaient été flétris ensemble, ils se fussent sentis indissolublement liés par cette flétrissure et oondamnés à s'adorer par le jugement même qui déshonorait leur amour.
Oh ! que n'étiez-vous là, vous tous qui comptez sur des lois répressives pour enrayer l'essor des libertés humaines ! Combien vos répressions vous auraient semblé vaines ! Ces deux êtres, coupables sans doute, mais qui, livrés à euxmêmes, auraient indubitablement fini par se dé-> goûter l'un de l'autre et se séparer; ces deux êtres protestant maintenant de toute leur énergie contre la violence qui leur était faite, s'écrièrent en même temps, d'une même bouche» avec un seul cœur :
•— • On nous punit de nous aimer ! Alors, nous nous adorerons !
En arrivant chez la mère Charon, Adèle était à moitié prosternée sur les pieds de Paul. Jusqu'alors, elle ne l'avait pas aimé, en réalité*, elle n'avait même pas soupçonné ce que ce pouvait être que d'aimer. — Maintenant, tout ce qui constituait sa vie, tout ce qui occupait son cœur, sa mère, sop enfant même, dans la démence d'amour qui la transportait, elle aurait tout sacrifié, et avec bonheur, pour racheter le mal qu'elle avait fait à Paul, à celui qui, à partir de ce jour de honte, dans l'âme fascinée de cette jeune femme, allait résumer en lui l'univers.
Le surlendemain, M. Gallant vint présenter
872 LES AMOURS TRAFIQUES
ses compliments de condoléance aux deux jeunes gens. La mère Charon lui dit tout carrément qu'il n'était pas un homme, s'il ne faisait pas chasser son gendre du Comptoir général. H. Gailant répondit à madame Charon sur un ton militaire," que la punition de Bardin ne se ferait pas attendre, qu'elle était déjà commencée même, et que c'était a qui, parmi les employés du Comptoir, lui fredonnerait aux oreilles les chansons les plus désagréables à entendre. En s'en allant, après une visite de trois minutes, le digne capitaine dit à Paul qu'il avait à lui faire part d'une commission des plus pénibles. Les officiers du bataillon dont ils faisaient tous deux partie avaient décidé que Paul devait donner sa démission du grade de sergent-major. M. Gallant n'approuvait pas cette résolution, mais il était forcé de la faire connaître à Paul. Paul rendit, sans regrets, les galons qu'il tenait de l'amitié de son capitaine. Eu dehors de sa condamnation, le pauvre garçon avait assez de préoccu-
pations pour se soucier peu des honneurs militaires. Un exprès venait d'arriver de la maison Dubois. I! lui avait appris que sa mère demandait à le voir. La malade, disait cet exprès, se sentait très-mal.
Madame Rodier, après avoir subi son opération avec le plus grand courage, était entrée, comme nous l'avons vu, en convalescence, et toutes choses, dans son état, faisaient présager au chirurgien qui lui donnait des soins, une terminaison heureuse. Paul avait si bien pris ses précautions pour qu elle vécût dans l'ignorance de ses infortunes personnelles, que le plus faible écho du jugement qui l'avait frappé n'avait pu venir jusqu'à sa mère. Il était écrit cependant
que l'excellente femme ne surmonterait pas la crise qu'elle traversait.
Paul, en allant la voir, le lendemain du jour où il avait été condamné par le tribunal correctionnel, fut frappé de l'altération des traite de la malade. Elle éprouvait une pesanteur insurmontable. La plaie qu'elle portait au sein cornmençait à se cicatriser ; mais une bëmorrhagie légère était survenue. Malgré les soins qu'on lui avait alors prodigués , elle ne cessait de dire qu'elle se sentait très-faible. De sombres pressentiments l'assiégeaient. La nuit fut trèsmauvaise, très-agitée. Le lendemain, quand le chirurgien leva l'appareil, il reconnut que la gangrène s'était mise au sein de madame Rodier.
C'est alors que fa malheureuse femme, se jugeant perdue, fit immédiatement chercher son fils*
Le coup qu'elle lui porta en lui annonçant qu'elle allait mourir était si peu prévu, que
Paul, d'abord, la regarda avec effroi, ne sachant que dire. Il se laissa tomber au pied du lit.
— Je suis maudit! s'écria-t-il. Tout m'accable à la fois. Qu'a'wje donc fait au ciel ? Le eiel est injuste!
Après cela, il fit un grand effort pour réagir, se dit que sa mère s'exagérait les choses ; que la gangrène n'était pas toujours mortelle, qu'on pouvait guérir la gangrène, qu'il ne souffrirait pas que mourût sa mère !... Et, la réaction s'opérant alors, il fondit en larmes.
— Pleure, mon enfant, disait d'une voix douce madame Rodier en promenant sa main dans les cheveux de Paul toujours agenouillé; pleure, tu vas éprouver le plus grand chagrin qui puisse déchirer le cœur d'un homme. La perte que tu fais est irréparable. Jamais, ni une épouse ni des enfants ne' t'ajmeront comme je t'aimais. Tu es une partie de moi-même» Je souffre plus que toi peut-être à l'idée de ne plus hous voir*
tï£ LES AMOURS TRAGIQUES
Alors les forces lui manquant, — les hémorrhogiesse succédaient maintenant avec une persistance du plus sinistre augure, — cette mère abusée qui, dans son ignorance dés derniers événements, croyait que la liaison d'Adèle et de son fils était à jamais rompue, se mit à tracer à Paul la règle de conduite qu'elle désirait lui voir suivre.
— Tu n'es pas fait pour vivre seul, lui disait-elle. Tu as l'àme trop expansive, les goûts trop simples. Je t'engage à te marier* Ne te presse pas, cependant. Prends le temps de choisir. Ne revois plus cette femme, cette madame Bardin qui t'a déjà causé tant de chagrins. Surtout montre-toi toujours digne de la confiance
de tes chefs.
Un évanouissement lui coupa la parole» Le
chirurgien, friande en toute hâte, accourut.
Paul, que les recommandations poignantes de la malade faisaient sangloter, retourna la tête
LES AMOURS TRAGIQUES «Tf
en sursaut, en entendant ces mots lugubres tomber dès lèvres du docteur :
— Elle va passer, la pauvre femme I Elle passait, en effet, elle- franchissait sans se plaindre ni se débattre, avec l'illusion que sa . mort seule pouvait affliger son fils, l'étroit passage qui sépare la vie du formidable inconnu. Ses yeux, nageant sous ses paupières, semblaient, avec effort, chercher en haut quelque chose qui se dérobait. Ses mains blêmes erraient sur ses draps comme si, dans l'angoisse qui l'assiégeait, sentant la terre lui échapper, elle avait voulu s'y retenir. Ses lèvres murmuraient un nom : celui de son fils. Ce fils, en ce moment, lui soutenait la tète entre ses bras et essayait, par ses baisers, de ranimer cette chère tête.
Elle était déjà morte qu'il la regardait encore, lui parlait encore. Il fallut l'arracher de ce lit où le meilleur de lui-même gisait comme une chose inerte.
Il y a, dans la vie, de telles cruautés, qu'il est parfois utile de se les placer volontairement sous les yeux, afin de se fortifier contre elles. Les dernières ressources de Paul furent dévorées par les funérailles de sa mère. Lorsqu'une tombe jonchée de fleurs eut été scellée sur madame Rodier, Paul ne possédait plus rien au monde. Les jours qui succédèrent à la séparation de la mère et du fils, furent des jours pesants pour ce dernier.
Aucune idée, aucune résolution; rien. Une image pénible enfoncée dans ses yeux, raccompagnant partout, agitant son sommeil, lui déchirant le cœur, c'était là tout. Adèle était terrifiée de cette morne douleur. Elle s'ingéniait de mille manières à la distraire, à la calmer, mais ses efforts étaient inutiles. Paul se laissait embrasser, pleurait, disait :
— Sommes-nous assez malheureux !
Ils allaient l'être plus encore.
Les délais d'appel du jugement qui les avait frappés étant écoulés, ils reçurent, le même jour, à la même heure, signé du secrétaire du parquet, l'ordre de se constituer prisonniers. Ils ne surent d'abord ce que cela pouvait signifier, tant les récents chagrins de Paul avaient effacé les anciens, tant Adèle, maintenant, s'oubliait elle-même. Ils étaient tous deux seuls alors. Paul se mit à se promener à travers la chambre. Il ne dit à Adèle pas une parole.
Il se demandait comment il leur serait possible d'échapper à la flétrissure qui les attendait. Quitter la France? cette flétrissure n'en demeurerait pas moins sur leurs noms, car elle provenait autant du jugement que de Fapplica-
tion de la peine. Certaines natures, trèsF-vhriïes, ou se seraient dérobées par la fuite à la prison, ou auraient stoïquement subi la prison, quitte à trouver un moyen quelconque de se relever plus tard. Deux natures faibles, très-sensibles, devaient facilement s'exagérer les choses et ne voir, dans leur infortune, que le coté irréparable.
Adèle se disait qu'elle ne pourrait survivre à son malheur. Quant à Paul, il s'abandonnait.
Il arriva que leurs regards se rencontrèrent et que la même pensée, confuse d'abord, puis plus accusée^ en jaillit.* Pas un mot ne fut prononcé. Paul contiua à se promener à travers la chambre. Si quelque autre personne se fût trouvée là, ayant sur l'un d'entre eux la moindre influence, peut-être leur pensée auruit-elle été devinée, combattue, et le dessein qu'ils préméditaient rendu impossible. Malheureusement, ils étaient seuls et ils s'encourageaient eux-mêmes par leur silence.
Il était alors environ quatre heures. La jotirnée était belle. C'était Tune des dernières journées de l'automne. A la douceur du ciel, à je ne sais quoi de souriant partout répandu, on se serait cru.au printemps.
— Veux-tu que nous allions faire» une promenade? dit enfin Paul en se tournant du côté d'Adèle.
Adèle ne comprit pas d'abord. Cependant elfe dit :
— Oui. .
Ils sortirent.
Sur le boulevard extérieur, les passants se retournaient pour les regarder. Us avaient l'air si tristes! Adèle se suspendait avec tant d'abandon au bras de Paul. Un fiacre vint à passer. Ils y montèrent.
— Où faut-il vous conduire? demanda le cocher.
— Au pont de Saint-Denis, répondit Paul.
Adèle comprit.
ttt LES AMOUAS TRAGIQUES
Ils n'échangèrent pas un mot pendant la durée du voyage. Le voyage dura une heure. Adèle avait placé sa main dans la main de Paul. Celleci était inerte. Toute la vie, chez le jeune homme, était réfugiée dans sa pensée. Sa pensée lui disait qu'il lui serait singulièrement doux de se soustraire à la justice des^hommes. Elle lui disait aussi que, de l'autre côté du tombeau, il y avait un grand c peut-être * et que, s'il lui était permis de retrouver sa mère...
Adèle pensait qu'elle serait bien partout, pourvu qu'elle ne fût point séparée de Paul.
Le fiacre s'arrêta. Us étaient arrivés.
les moims tràgiuuks
Ils franchirent le pont, traversèrent le village qui occupe maintenant la plus grande partie de
Tile Saint-Denis. Quand le village fut franchi ils se trouvèrent dans les champs. Les champs étaient déserts; La moisson était faite. Les alouettes chantaient dans le ciel. -Le ciel était si doux ! si bleu ! rougissant faiblement dans la direction du couchant ! Des odeurs de violettes leur montaient aux narines. Ils se disaient que ce jour-là il faisait bon de sç sentir jeune, de vivre...
Cette pensée leur faisait monter les larmes aux yeux.
Quand ils furent arrivés à la rive de l'île qui fait face à la plaine de Gennevilliers, ils tournèrent vers la droite, s'avançant sous les saules. Nul ne pouvait les voir. Devant eux coulait la rivière, très-vive, avec des moires vertes à sillons d'argent. La plaine, toute nue, montait sur l'autre bord. En arrière, se rétrécissant, ils apercurent les flèches, les dômes, les toits de Paris étincelants dans la brume ardente. Encore quelques minutes, et le soleil allait disparaître. Ce soleil au disque enflammé avait, sous les vapeurs qui l'obscurcissaient, je ne sais quoi de soucieux.
Lugubre promenade! ils se tenaient sous le bras, sans dire un mot. De même que la roche est encastrée dana les entrailles de la terre, de
même leur sauvage résolution était enfoncée dans leurs cœurs. Qû'attendaient-ils pour l'exécuter? Qui sait! L'espoir ne s'en va pas comme cela, tout d'un coup , de. l'àme humaine. On compte parfois sur des miracles. On cherche à retrouver une pensée qu'on croit avoir eue jadis, et qui pourrait peut-être vous dissuader de ce qu'on va faire. On songe aussi que le monde pourrait s'écrouler, s'anéantir, et qu'alors on disparaîtrait... Les autfres! pourquoi songer à eux! Ils étaient devenus pour ces malheureux des objets de haine, d'envie. Pitoyable situation que de regarder couler cette rivière si froide, déjà si noire sous les premières ombres, de se sentir le cœur si plein d'amour, le corps si plein de vie î et de se dire que, sur cette terre horrible, œuvre de malfaisance, il pouvait y avoir, en ce moment, quelques heureux !
Des idées plus douces, plus attendries, succédèrent à ces pensées de colère. C'était que leur résolution éprouvait des défaillances, qu'elle
s'amollissait dans leur âme. La mère pensait à sa fille. L'autre, à ce qu'il était six mois auparavant, à ce qu'il espérait de la vie, à tout ce qu'il en attendait. Une voix qui montait de la plaine, chantait. On ne voyait pas le chanteur; mais on l'entendait. Il y avait dé la gaieté dans ce chant, et de la jeunesse. Des oiseaux s'ébattaient sous les branchçs avec des cris légers. La rivière ellemême, déjà toute noire, murmurait en baisant'la rive. Une ineffable harmonie se dégageait de toute chose. Paul saisit sa maîtresse par l'épaulé, il approcha ses lèvres des siennes, un baiser long, désespéré, fit de leurs deuxâmesune seule.
— Je ne t'ai jamais tant aimé ! disait Adèle.
— Je n'ai jamais cessé de t'adorer ! répondait Paul.
En ce moment, ils étaient arrivés dans un espace découvert, entre les saules. Dn grand poteau se dressait là, tout au bord de l'eau, avec un écriteau où il y avait des lettres imprimées. PatiL, machinalement, leva les yeux vers l'écri-
teaa. Alors, à la dernière lueur mourante de la soirée d'automne, il lut ce mot — avertissement concis — donné aux baigneurs :
Dangereux !
* La rivière, devant ce poteau, avait une physionomie particulière. Elle coulait d'abord lentement sur un banc de sable fin; puis, tout à coup, avec de grands remous, on la voyait revenir violemment deux fois sur elle même, et s'échapper enfin en bouillonnant, pour s'étaler, \ paisible, vingt mètres plus loin. Évidemment, il | y avait là une fosse profonde, un tourbillon j peut-être. Paul regarda longtemps cette eau ! perfide. Adèle, en pâlissant, détournait la tète. Enfin, comme la nuit était venue, qu'il fallait en finir, ils s'embrassèrent encore, éperdument,
sans prononcer un mot. Et alors Paul, les deux bras enlacés à la taille de sa maîtresse, l'attira doucement vers le banc de sable. Le contact de l'eau froide les fit tressaillir. Adèle avait jeté ses mains autour du cou dePaulen fermant les yeux. Ils firent ainsi quelques pas, toujours sans se rien dire, ayant de l'eau jusqu'aux genoux.
Adèle tout à coup se sentit violemment tirée de haut en bas : c'était que les deux pieds de Paul venaient de rencontrer le bord de la fosse et que le malheureux s'y enfonçait de tout son poids. — Avant qu'ils eussent le temps de pousser un cri, Peau s'était bruyamment refermée sur leurs tètes. Ils revinrent deux fois à la surface, toujours cramponnés l'un à l'autre, puis le tourbillon les saisit.
On retrouva leurs corps deux jours plus tard, échoués dans les roseaux de la rive.
On les envoya à la morgue, M. Gallant les y reconnut. •
Ils furent enterrés, par les soins du digne ca-
pitaine, au cimetière Montmartre, auprès l'un de l'autre.
Et longtemps, dans les bureaux du Comptoir ' général, on s'entretint de leur destinée singu-
lière.
Inutile de dire que M. Bardin prospère. Il a hérité de son père, s'est démis de sa place, vit gaiement. Je l'ai rencontré avant-hier. J'ai constaté, avec plaisir, qu'il avait l'air de se bien porter.
Paris, 1SGS.