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LE SUPPLICE DES BRODEQUINS, Gravure extraite de l'ouvrage du jurisconsulte Millœus Boius « Praxis ceriminalis
persequendi » (Manuel d'instruction criminelle), publié à Paris en 1541,
conduisit tout droit, pour lui prouver le contraire, à la chambre de torture.
C'était la manière, à cette époque, de rechercher la vérité. On soumettait l’accusé à la torture. Si l’accusé avouait, tout était dit et 1l était pendu. S'il avait la
force d'âme de résister, il était considéré comme non coupable et relâché.
Le grand Brunet eut les honneurs du brodequin : il supporta les souffrances qu'on lui infligeait avec une constance admirable, et jusqu'au bout, au lieutenant-criminel qui l’interrogeait, il répondit ces seuls mots qui finirent par impressionner les assistants : |
« Je suis innocent. »
Et plus on serrait les écrous, plus on entendait craquer les rotules des deux genoux, plus le patient, qui n'avait plus qu’un souffle de voix et de vie, répétait : «Je suis innocent ».
Il fallut à la fin que le lieutenant-criminel lâchât sa proie. On enleva les brodequins, on annonça au malheureux que son innocence était reconnue et qu'il était libre. Amère dérision : les brodequins avaient brisé les genoux du grand Brunet et il fallut le porter à l’hôpital où on lui coupa les deux jambes.
Il n'en mourut pas. Quand il sortit guéri, on lui confectionna deux grossiers piliers de bois pour remplacer les jambes absentes et on lui donna généreusement une paire de béquilles. Ainsi équipé, le grand Brunet, qui avait son idée, s’en alla tout droit à la demeure du lieutenant-criminel et s’assit sur le banc de pierre qui était devant la porte. Quand le lieutenant sortit, il recula d’effroi à l'aspect de sa victime. Mais le grand Brunet n’était pas venu là pour commettre un crime : il mit respectueusement le chapeau à la main, salua le lieutenant, et tout en clopinant il le suivit jusqu’au Palais où celui-ci avait affaire. Il le reprit à sa sortie et, toujours sautillant sur ses pilons, mais toujours respectueux, il le recon-
La pengeance d'un innocent. 55
duisit à sa maison. Effaré, pâle d'angoisse, le lieutenant-criminel se mit aussitôt à la fenêtre. Horreur ! son persécuteur était là et ne paraissait pas vouloir s’en aller.
Cette nuit-là, le grand Brunet la passa sur le banc du lieutenant-criminel, et aussi celles qui suivirent. Ce fut bientôt la fable de la ville. On venait de tous côtés pour voir l’innocent, comme on l’appelait. Mais lui, sans s'inquiéter du succès quil obtenait et des aumones qui pleuvaient dans son bissac, continuait d'être le fidèle garde du corps du lieutenant. Poli, plein de réserve, n’adressant jamais la parole à son ex-perséculeur qu'il persécutait à son tour, il se contentait de le suivre quand il sortait du logis et de l'y ramener avec une 1MpeCCable exactitude. On essaya PAC RAR CRUE CAE LR ccm iv svue siècie pierre où 1l avait élu son domicile : il opposa aux menaces la plus respectueuse, mais aussi la plus ferme résistance. On voulut lui donner une pension pour qu'il allât vivre de ses rentes : il refusa encore, préférant rester le vivant et incorruptible témoignage de l'injustice des hommes.
Quelques années se passèrent ainsi et à la fin le lieutenant-criminel, accablé de remords, dévoré par le chagrin que lui infligeait cette torture d’un nouveau genre et auprès de laquelle les brodequins
n'étaient rien, s’éteignit de lassitude et de désespoir.
Quand on l’enterra, au premier rang, derrière Île cercueil, sautillait l’homme qu'il avait si odieusement mutilé : ce jour-là, la vengeance de l’innocent était
amplement assouvie. Le grand Brunet, après avoir.
vu la dernière pelletée de terre jetée sur le corps
de son ennemi, disparut pour toujours de la ville d’Autun.
L'omelette du prince de Condé.
Les princes, disait-on autrefois, diffèrent du commun des mortels en ce qu'ils savent tout sans avoir jamais rien appris. Cette opinion avantageuse qu'on avait d'eux dans le public, les princes la partageaient naturellement eux-mêmes, et, s'ils avaient eu la tentation d’en douter, il ne manquait pas autour d'eux de langues dorées et insinuantes pour
dissiper leurs scrupules. Il leur arrivait cependant
quelquefois de s’apercevoir que la réalité ne correspondait pas tout à fait aux flatteries intéressées de leurs courtisans. Le prince de Condé, le grand Condé en personne, l’illustre vainqueur de Rocroi et de
Lens, en fit un jour l’amusante expérience. C'étaiten
avril 1652, dans la période la plus orageuse de sa vie.
À ce moment il n'avait pas encore ouvertement
trahi son pays, mais il était déjà en pleine rébellion
contre son roi. Il se trouvait à Bordeaux, où il était
venu pour rallier la ville à sa cause, et était passablement inquiet du sort de son armée, qui se trouvait à cent cinquante lieues de là sur les bords de la Loire. Qu'allait-elle devenir si elle était tout à coup, comme le bruit en courait, attaquée par Turenne? Un beau matin, Condé n'y tint plus et se décida brusquement à partir. Il était de ces hommes qui, la résolution prise, l’exécutent jusqu'au bout sans fléchir. Ce n'était pas là cependant une entreprise ordinaire. Il s'agissait de traverser une bonne partie de la France, sans être arrêté, sans être dépisté, presque sans être vu. Des gros de cavaliers royalistes couraient la campagne, le pays n’était pas sûr. Le moins que le prince püt redouter, s’il était pris, c'était de réintégrer la prison de Vincennes, où il avait jadis, au temps de sa captivité, fait pousser de si beaux œillets. Mais c'était bien de fleurs alors quil s'agissait! Il fallait passer ou périr. Avec La Rochefoucauld, Gourville et quelques gens de main déterminés, Condé partit un beau soir. De bons chevaux, de fortes bottes bien éperonnées, de larges manteaux de pluie qui les enveloppaient tout entiers, et des feutres à grands bords qui leur cachaient la moitié du visage, avec cela on pouvait aller jusqu'au bout du monde. La petite troupe marquait d’ailleurs assez mal et ressemblait aux batteurs d’estrade qui infestaient la France à cette époque, pillant les châteaux et rançconnant les chaumières, quand ils ne faisaient pas pis. Comme ils évitaient avec soin les grandes villes, passant par les voies détournées et ne s'arrèlant par nécessité que dans les hameaux perdus, ils ne firent guère de mauvaises rencontres, se bornant au moins deux jours sur trois à mourir consciencieusement de faim.
L'Omelette du prince de Condé. | 59
Jamais le prince n'avait été plus gai. Cet homme, hautain et d'humeur désagréable dans la vie ordinaire, devenait amusant, affable, familier et sans façons au milieu du péril. Il riait de bon cœur aux plaisanteries plus ou moins spirituelles dont on égayait la route et divertissait lui-même ses compagnons par ses fantaisies brusques, où l’on retrouvait le prince habitué à commander et à tout plier, même la nature, sous son caprice. Un soir, ils étaient arrivés harassés à la halte — une misérable cabane de paysan, cachée dans un coin des campagnes de l’Angoumois. Murs en torchis, toit de chaume, plancher de terre battue, ces détails et bien d’autres semblables firent faire la grimace à nos chevaliers errants. Une petite vieille, qui se présenta pieds nus et couverte d'un sarrau de toile trouée pour les recevoir, ne calma pas leurs appréhensions.
« Holà! la mère, dit Gourville, peut-on loger ici pour la nuit?
— Hélas! mes bons messieurs, je voudrais vous en empêcher que je ne le pourrais pas, mais vous ne tiendrez jamais tous dans cette pauvre maison.
— Entrons tout de même », dit le prince.
Ainsi ils firent tous, après avoir attaché leurs chevaux à quelques arbres qui croissaient aux environs. Le logis ne payait pas de mine : des poutres enfumées, une vaste cheminée où brülaient quelques sarments, et un banc de bois, c'était là à peu près tout le mobilier. La grimace de tout à l'heure se changea en un lugubre désappointement. Tous se regardaient d’un air morne, sentant la faim leur crier aux entrailles.
Cependant Gourville, qui était comme l'intendant de l'expédition, se hasarda à demander si l’on se
6o Les Amusettes de l'Histoire.
mettrait bientôt à table. La petite vieille hocha la tête et répondit d’un ton pleurard qu'elle n'avait que du pain, et quel pain! une croûte sèche, brune, moisie par endroits et qui donnait une mauvaise idée de la manière dont les paysans de l’Angoumois se nourrissaient à cette époque. Ils ont bien changé depuis. Le désappointement se transforma en noire mélancolie.
« Cette petite vieille, pensa Gourville, a la fausseté peinte sur le visage. »
Et le voilà furetant dans tous les coins, soulevant les toiles d’araignée, explorant les crevasses et plongeant un œil curieux jusque dans la maie où moisissait le pain. Tout à coup il poussa un cri de joie. Il venait de découvrir, cachés sous la paillasse de la vieille, une douzaine d’œufs qui paraissaient nouvellement pondus.
« Messieurs, dit-il gravement, tout n’est pas perdu et monsieur le prince a fait de plus mauvais soupers à Vincennes. »
Des cris de joie lui répondirent, et la vieille paysanne, se voyant démasquée, apporta une petite poèle bien noire qui n'avait pas été nettoyée depuis sa naissance. De nouveaux sarments pétillèrent dans
le feu et Gourville saisissait la queue de la poële
quand le prince, fatigué de ne rien faire, se leva brusquement.
« Battez les œufs, Gourville, s’écria-t-1l. C’est moi qui ferai cuire l’omelette. »
Le prince avait parlé, cela suflisait. Gourville, plein de sinistres pressentiments, lui passa la poêle, et tous se groupèrent autour de la cheminée. Leurs mâles visages, éclairés par la flamme, se penchaient avec un intérêt passionné vers le cuisinier. Le prince
L'Omelette du prince de Condé. Gr
de Condé n'avait jamais fait d’omelette; mais ïl n'avait jamais aussi douté de rien. Il saisit la poële où Gourville avait versé les œufs battus et la tint avec attention au-dessus du feu, én la remuant de temps en temps pour que le mélange ne s’attachät pas au fond. Tout allait bien, l’omelette se dorait rapidement. Un côté était cuit, il ne restait plus qu'à la retourner pour que l’autre côté subit la même opération. C'était là qu'était la difficulté.
« Attention! fit Condé, reculez-vous. »
On entendait battre les cœurs, tant l’instant était solennel. Le prince souleva la poêle, donna un vigoureux coup de poignet, et l’omelette envoyée d'une main plus puissante qu’adroite retomba dans le feu.
Des hurlements de fureur que ne contint même pas la présence du prince éclatèrent alors; la vieille, accroupie dans un coin, tordait de rire son visage ridé. |
« Allons, dit le prince, il était écrit que nous souperions par cœur ce soir. Messieurs, allons nous coucher. »
IL jetait déja son manteau dans un coin de la cabane pour s'étendre dessus, quand Gourville l’arrêta : |
« Attendez encore un peu, monseigneur. Je n'avais pas mis tous mes œufs dans le même panier, j'en ai encore six autres.
— Donne-les, Gourville, donne-les, s’écria Île prince, content de réparer sa défaite. Je vais recommencer.
— Que nenni, monseigneur! J'aurais peur que notre seconde omelette suivit le chemin de la première.
G2 Les Amusettes de l'Histoire.
— Tu doutes de moi, Gourville ? fit Condé d'un ton de reproche.
— Non, monseigneur; mais j'ai faim, et mes amis 4 aussi. Faites-nous cuire nos œufs, la petite mère. » :
Le repas eut lieu, il fut sobre, mais gai, et je dois dire que le prince supporta avec bonne humeur r toutes les plaisanteries que lui valut son adresse à 3 brûler les omelettes. L'histoire ne dit pas s’il prit À sa revanche plus tard, mais il-est probable que, 1
revenu dans sa somptueuse demeure de Chantilly, 4 il laissa à ses cuisiniers les soins professionnels qui 4 leur revenaient. À chacun son métier. È
Le grand roi s'ennuie.
Vers la fin de sa vie, Louis XIV, qui avait alors soixante-dix ans, devint profondément triste. Il passait ses journées sans rien dire, le nez collé à la fenêtre de sa chambre à coucher qui donnait sur la cour de Marbre à Versailles.
| Autour de lui, les membres LOUIS XIV. de sa famille et les principaux | seigneurs du royaume, debout, par ordre de préséance, se taisaient comme leur royal maître. Dans un coin, M"° de Maintenon, assise sur un tabouret de velours bleu à fleurs de lis d’or, se regardait le bout des doigts avec attention ou levait vers le monarque ses grands yeux noyés de larmes.
C'était un silence solennel et sépulcral. Il n’était même pas permis de bâiller pour se distraire. L’exil et quelque chose de mieux peut-être attendaient ceux qui se laissaient aller à ce mouvement bien naturel dans une cour aussi funèbre.
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Le pis de l'affaire, c'est que Louis XIV lui-même ne savait pas pourquoi il était triste.
« Qu'avez-vous, sire? demandait M° de Maintenon en esquissant son plus gracieux sourire.
— Moi, je n'ai rien », répondait Louis XIV, dont le nez, à force de s’y appuyer, semblait entrer peu à peu dans la vitre.
Il fallut appeler Fagon; c'était le premier médecin du roi, un homme d’une science effrayante. Nous n'avons plus aujourd’hui de médecins comme Fagon.
Il vint aussitôt, le visage sérieux, les sourcils abaissés jusqu'aux joues, l'air écrasé par l’accablante responsabilité qui pesait sur lui. Il tâta respectueusement le pouls du grand roi et dit un seul mot : Bon. I lui ouvrit la paupière, lui examina respectueusement l'œil et dit un seul mot : Æzxcellent. Enfin, il lui ouvrit la bouche, regarda respectueusement la langue et dit un seul mot : Parfait.
Pendant cet examen, M”° de Maintenon joignait les mains avec angoisse pour demander au Ciel Ia santé de l’auguste monarque. La cour était haletante; il y avait là des langues qui étaient plus malades que celle du roi, car elles s’agitaient frénétiquement dans la bouche de leurs propriétaires, sans oser cependant rompre le silence, tant on poussait loin à cette époque le respect pour le souverain.
On attendait avec impatience le diagnostic du médecin. Mais Fagon ne se pressait pas. Ses sourcils, abaissés tout à l'heure jusqu'aux joues, étaient maintenant relevés jusqu'à la racine de sa perruque. L’index gauche sur le bout du nez, qu'il avait très rouge, il avait l’air de réfléchir, et il réfléchissait, en effet, à ce qu’allait lui rapporter sa consultation. Dans la chambre à coucher, le silence était si com-
Le grand Roi s’ennulte. 65
plet qu’on entendit distinctement M°° de Maintenon dire à voix très basse :
« Ah! si ma vie pouvait sauver la sienne, comme je l’offrirais avec plaisir! ».
Enfin, Fagon parla : d’une voix caverneuse qui
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