LOUIS XIV ET LES DAMES DE LA COUR
paraissait, comme celle des oracles, sortir de dessous terre, il articula lentement ces mots qui méritaient d'être payés au poids de l'or :
« Sa Majesté n’est pas malade. »
Il y eut un : « Ah! » général de satisfaction. M”° de Maintenon se distingua en s’évanouissant de bonheur; mais elle revint tout de suite à elle quand on
PT CC DUR dE ee NE D TS EL NO URI /
lui eut fait observer que Fagon n’avait pas tout dit. Fagon, en effet, continua : « Sa Majesté s'ennuie. »
C'était merveilleux de sagacité. Toute la cour était pétrifiée d’admiration. Quel docteur! Quel grand docteur! Il y en avait — parmi les plus jeunes courtisans — qui se promettaient d'être malades le plus possible pour avoir le plaisir de se faire soigner par Fagon.
L'’éminentissime médecin du plus grand des rois jouissait intérieurement de son triomphe; mais il n’en laissa rien paraître sur son visage austère, et il prononça son troisième oracle avec autant de sérieux que les deux autres :
« Sa Majesté a besoin de se distraire. »
Louis XIV parlait peu, mais une de ses grandes qualités était de dire à propos ce qui convenait à l’homme et à la circonstance. Il quitta un instant la vitre qui semblait s'être amollie sous la chaleur de son nez et s adressa au médecin.
« Fagon, dit-il, vous pouvez passer chez mon trésorier. Il a quelque chose à vous dire. »
Il se remit ensuite à sa fenêtre, du même air mélancolique, comme si rien ne s'était passé.
Quand Fagon se fut éloigné dans la direction de la caisse royale, les courtisans et M"° de Maïintenon demeurèrent perplexes. Distraire Sa Majesté, c'était plus facile à dire qu'à faire. En sa qualité de grand roi, Louis XIV avait expérimenté tous les genres de plaisir, et c'était peut-être parce qu'il les connaissait tous qu'il s’ennuyait si profondément. Les livres? il n'avait jamais aimé la lecture; le théâtre? il s’y endormait; la chasse ? sa vue avait baissé, et il attrapaitses courtisans, en croyant tirer des lapins. Alors, comment Île distraire ?
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Tout le monde se regardait d'un air embarrassé, et M°° de Maintenon portait déjà le mouchoir à ses yeux, quand on entendit dans la cour de Marbre le son d’un orgue de Barbarie.
Un orgue de Barbarie dans le palais de Versailles, quel scandale ! Le capitaine des gardes, qui aimait à faire du zèle, mit aussitôt la main à son épée. Un simple regard de Louis XIV fit rentrer la lame toute entière, y compris la poignée, dans le fourreau.
L'orgue de Barbarie était alors une chose toute nouvelle et faite pour piquer la curiosité même du plus grand roi. De plus, il y avait sur l'orgue un singe qui, apercevant la pâle figure de Louis XIV au carreau, se dressa sur ses pattes de derrière, et, son petit bonnet de velours fané à la main, lui fit gentiment la révérence.
À ce salut auquel il ne s'attendait pas, il y eut une sorte d’éclaircie sur les traits du roi de France, et ce monarque, le plus poli de tous les hommes, en guise de réponse inclina légèrement la tête. Le Roi-Soleil rendant sa politesse à un singe, c'était déjà renversant, mais personne ne prévoyait ce qui suivit.
« Faites monter le singe, » dit Louis XIV.
Jamais on n'avait vu de singe dans les appartements royaux. C'était contraire à toutes les règles de l'étiquette. Les courtisans en demeurèrent pétrifiés. M°° de Maintenon elle-même se mordit la langue jusqu'au sang pour ne pas protester. La douleur qu’elle en ressentit lui fit faire une grimace que Louts XIV, très susceptible, prit aussitôt pour lui.
Mais déjà le capitaine des gardes, dont le zèle ne connaissait pas d'obstacles, descendait l'escalier la tête la première. Une seconde après, il remonta, poussant l'orgue, le singe et leur propriétaire.
68 Les Amuseltes de l'Histoire.
Ce dernier était un Auvergnat pur sang, avec la figure large, la barbe en collier et l'air moitié niais, moitié finaud. Il n’était pas trop effaré de l’aventure et il regardait, en riant de ses trente-deux dents blanches, les personnages imposants qui l’entouraient. Sa pauvre veste de cadis jaune, toute rapiécée de fil noir, faisait tache au milieu des dentelles et des passementeries d’or.
Louis XIV avait déjà repris son front morose.
« C’est à toi, ce singe? demanda-t-il sévèrement à F Auvergnat.
— Oui, chire, répondit le musicien ambulant. Il est à moi comme la Franche est au roi. »
Cette réponse ne déplut pas à l’auguste monarque.
« De quel pays es-tu? dit-il.
— De Bèche en Chandèche, pour vous chervir, chire
— Mais iln'y pas de singes par là, fit le roi.
— Chire, il y en a dans tous les pays du monde, riposta AE aa en regardant les courtisans qui étaient groupés curieusement autour de lui.
Un pâle sourire flotta sur Les lèvres du royal questionneur; il aimait bien la vérité, quand elle n’était pas à son adresse.
M*° de Maintenon avait quitté son tabouret de velours bleu à fleurs de lis d’or et s’était rapprochée de l’orgue, comme les autres assistants. Sa fontange, de dentelle fine, dépassait au moins d’un mètre les amples perruques, noires ou blondes, des gens de cour qui étaient là. SA
Elle joignit les mains et dit du ton précieux qui lui était habituel :
« Le plus grand des rois, sire, en serait en même temps le meilleur s’il daignait enjoindre à cet hon-
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nête artisan de nous donner un échantillon des talents
de son singe. »
Louis XIV fit signe qu’il y consentait volontiers et l'Auvergnat, encouragé par cette royale approbation, se mit à moudre avec vigueur sur son orgue un air qui mit aussitôt en fuite tous les chats errant sur les gouttières du palais.
Le singe, sensible à la bonne musique, n'attendait que ce signal. Ilcommença ses exercices en saluant gracieusement la société comme il avait fait pour Louis XIV. Puis, armé ‘d’un … petit mousquet en bois, il fit l'exercice IL SE MIT À MOUDRE AVEC VIGUEUR,
mieux que ne l’au-
fait fait le maréchal de Villars en personne. Ensuite, vêtu d’un justaucorps rouge, un peu trop
grand pour lui, et coiffé d’une petite perruque à la
mode, il imita à s'y méprendre les seigneurs de la
cour, quand ils attendent le matin, dans l'Œil de
:Bœuf, l’heure du lever du roi.
M°° de Maintenon poussait des petits cris de ravissement, tant la copie était exacte ; ceux qu'on singeait étaient moins contents, et le capitaine des gardes
qui était le plus furieux, parce qu'il se reconnaissait avant tous les autres, tira une seconde fois son épée du fourreau : sur un nouveau regard de Louis XIV, elle y rentra une seconde fois avec précipitation.
Pendant ce temps, le roi, malgré les grimaces du singe, ne s'était pas départi une seule fois de sa mine mélancolique. Rien décidément n'était capable de chasser l'ennui qui accablait son cœur.
Après avoir fait sa quête, l’Auvergnat se disposa à plier bagage et, en homme soigneux, comme sont tous les naturels de son pays, il voulut enlever au singe Île costume dont il était revêtu.
L'animal n'était pas patient, et, dans sa petite intelligence de bête, il ne comprenait pas pourquoi on le déshabillait quand tous les autres restaient vêtus. Il se Jaissa néanmoins débarrasser de son justaucorps, mais, quand ce fut le tour de la perruque, il grinça des dents, mordit la main de son propriétaire et, comme celui-ci, malgré la douleur, avait réussi à lui enlever la toison en litige, il chercha autour de lui, de sés petits yeux jaunes allumés par la fureur, un personnage sur lequel il püt prendre sa revanche.
Louis XIV était naturellement le plus près et un peu en avant du cercle que formaient les courtisans. D'un bond le singe sauta de l'orgue sur l'épaule du grand roi, et, d’une patte dont la fureur décuplait la force, il arracha à son tour du royal crâne l’immense perruque à boucles grises qui le défendait des intempéries.
« Dieu! que le roi est laid! » fut la première pensée de M"° de Maintenon et des courtisans, qui ne l'avaient jamais vu sous cet aspect et qui comtemplaient maintenant, à la place du roi des rois,
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un petit vieillard rabougri, sans cheveux et n'ayant pour tout ornement au milieu d’un visage plissé par l’âge qu'un long nez maigre, qui dominait une grande bouche, comme un promontoire domine la large ouverture d'un golfe.
Si la première pensée des courtisans fut blâmable, la première parole de Louis XIV, ainsi découronné, est digne d’être proposée à l'admiration des siècles les plus reculés.
« Ne faites pas de mal à ce singe! » s’écria-t-il.
Puis, le froid le gagnant, il éternua.
« Dieu vous bénisse, sire! dit M"° de Maintenon de sa voix la plus onctueuse. |
— Merci, dit le roi, il me bénira, mais il ne m'empêchera pas de gagner un rhume de cerveau. Mon fils, donnez-moi votre perruque. »
Le grand Dauphin, élevé par les doctes leçons de Bossuet, n'était pas habitué à désobéir à son père. [l ôta sa perruque noire et la donna à son père qui, en la coiffant, gagna aussitôt vingt bonnes années, ce qui n était pas fait pour lui déplaire.
On était en hiver, et, malgré les deux grandes cheminées de marbre où brülait nuit et jour un feu d'enfer, on mourait de froid dans la chambre à coucher de Louis XIV. Le grand Dauphin, dont la figure rougeaude ressemblait sans sa perruque à celle d’un cocher de bonne maison, sentit à son tour des picotements au fond du nez. Il n'hésita pas et, s'adressant d’un ton de bon enfant à son fils :
« Louis, dit-il, tu es plus jeune que moi, puisque je suis ton père, tu souffriras moins. »
Il n'acheva pas. L'élève de Fénelon était fait pour comprendre l'élève de Bossuet. Le duc de Bourgogne Ôta sa toison, qui était blonde, et, plein d’un
respect filial qu'on ne saurait trop admirer, en coiffa lui-même son père. Mais, comme il avait au plus haut point le sentiment de sa dignité, il fit un signe au duc d'Orléans, premier prince du sang, qui portait une perruque châtain, et devant cette sommation faite au nom de l'étiquette le duc d'Orléans s’exécuta.
Après quoi, il choisit lui-même une victime qui se trouva être le duc de Vendôme, et celui-ci, dépouillé à son tour des longs cheveux qu’il devait à l’art de son coiffeur, requit le duc de Saint-Simon, duc et pair, qui aurait bien voulu être ailleurs et qui fut tellement confus de l'aventure qu'il n'a pas osé la raconter dans ses Mémoires.
L’échange dégringola ainsi tous les degrés de la
hiérarchie, du duc et pair au marquis, des marquis aux comtes et des comtes aux barons. Chacun, dans cette cour si bien ordonnée, avait une connaissance si approfondie de l'étiquette qu'il n’y eut pas une seule contestation et que personne ne songea à faire le récalcitrant.
À mesure que les perruques passaient d’une tête à l’autre, découvrant des crânes invraisemblables, les uns pointus comme un œuf, les autres ronds comme une pomme, d’autres plus polis qu'une glace, d’autres bosselés etsemés d’aspérités, le visage de Louis XIV,
bien au chaud sous le présent de son fils, s’épa- P :
nouissait lentement. Il n'y a rien qui mette en joie
comme la laideur d'autrui, et cette joie, le grand roi
pouvait la savourer à son aise. Toutes ces physionomies auxquelles une coiffure identique donnait un air de famille reprenaient l’une après l’autre leur personnalité. Pour la première fois, dans un instant rapide comme l'éclair, Louis XIV connut la vérité sur chacun de ses courtisans. Il les apercut tels
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qu'ils étaient en réalité, vieillis, fatigués, grimaçants, ayant tous sur les lèvres, comme des danseuses, le même sourire de convention qui paraissait grotesque sans leurs coiffures habituelles, et le spectacle lui parut si drôle que son front, chargé de nuages, s’éclaircit enfin. À chaque nouvelle tête qui sortait de l'enveloppe bizarre où la renfermait la mode, le roi faisait entendre un gloussement de satisfaction, et les courtisans, qui tout à l’heure souhaitaient qu'il devint gai, demandaient tout bas au Ciel qu'il ne le devint pas trop à leurs dépens.
On était arrivé au dernier de la série, un petit hobereau gascon, égaré à Versailles, je ne sais trop comment, ce jour-là, et qui, après avoir cédé sa perruque à un seigneur plus élevé que lui en dignité, se démenait le crâne nu, en cherchant vainement parmi l’assistance de quoi le couvrir. Il était si désespéré qu’il osa lever les yeux sur M®° de Maintenon, dont la fontange couvrait une forêt de boucles noires. Mais il y avait chez la noble dame une dignité si froide et si hautaine qu'il n’osa articuler son désir.
Dieu sait ce qui se serait passé et le baron des Dix-Sept Fontaines {ainsi s'appelait le hobereau) eût peut-être cherché dans le suicide un refuge à sa honte, quand la porte s’ouvrit et sur le seuil parut Fagon, l’illustre Fagon, le savantissime Fagon, le visage épanoui, le nez plus rouge que jamais, soutenant de chaque bras un énorme sac d’argent qui représentait le prix de sa consultation,
Le hobereau, dont les courtes moustaches se hérissaient de colère vers le ciel, poussa un cri de joie sauvage; sans respect pour la Faculté dont Fagon était le plus noble représentant, il bondit vers lui
et, abusant lâchement de l'impossibilité où il était de se défendre, il lui arracha la perruque de filasse jaune qui descendait en anneaux jusqu'au bas de sa robe noire.
On a beau être un puits de science, il y a des procédés un peu brusques qu'on ne comprend pas tout de suite. Ahuri par l’agression du baron des Dix- Sept Fontaines, Fagon perdit son sang-froid et laissa l'un après l’autre échapper les deux sacs. Les beaux écus tout neufs dont ils étaient pleins, à l'effigie de Sa Majesté, roulèrent avec un bruit argentin sur le plancher, et pendant que le médecin, honteux de sa maladresse, essayait de s’arracher les cheveux qu'il n'avait plus, toute la cour se précipita à quatre pattes pour l’aubaine inattendue qui lui tombait du ciel. Les barons avaient commencé les premiers, étant les moins riches et ayant presque tous besoin d'argent pour réparer le vieux manoir de leurs pères; les comtes imitèrent presque aussitôt leur exemple, puis les marquis, puis les ducs et pairs. Une noble émulation s'était emparée de tous les courtisans et, comme de pareils exemples sont contagieux, l’élève de Fénelon et l'élève de Bossuet, malgré lexcellente éducation qu'ils avaient reçue, se jetèrent par terre comme les autres pour avoir leur part de la manne céleste.
J'ai le regret de dire que M” de Maintenon ellemême ne s’abstint pas, et, un écu brillant comme la lune ayant roulé sous son tabouret de velours bleu à fleurs de lis d’or, elle daigna se baisser pour le ramasser. Comme la cupidité est toujours punie, elle n'eut même pas la chance d’empocher la proie qu'elle convoitait. Le singe, plus agile, lui subtilisa la pièce, et, quand la noble dame se releva, elle eut le déses-
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poir de constater que sa fontange, dérangée dans le conflit, était maintenant inclinée sur l'oreille gauche, comme le chapeau d’un garde-française les jours où il a bu un coup de trop à la santé de son souverain.