‹ Les amusettes de l'histoireChapitre 4 sur 38 · LE LOUVRE SOUS CHARLES V · texte numérisé non relu

LE LOUVRE SOUS CHARLES V

D'après le manuscrit des Grandes Heures du duc de Berry, exécuté au xv° siècle, par Pol de Limbourg (collection de Chantilly).

savait s'y prendre, pourrait lui appartenir.

Le roi, qui ne se doutait nullement des pensées coupables de son barbier, n'avait qu'une préoccupation:celle d’être rasé au plus vite, et pendant l’opération, qui lui semblait toujours trop longue, il fermaitlesyeuxen pensant à son royaume ct aux soucis sans cesse renouvelés

qui assaillaient son

esprit. C'était bien là-dessus qu'avait compté le barbier.

La convoitise était devenue chez lui

tellement forte qu'il se risqua à tenter une fois l'aventure, et, pendant que sa main droite grattait dextrement le menton du roi, sa main gauche s’égarait du côté de la gibecière et y fourrait trois doigts, aussi prestes que ceux d’un escamoteur. Il les reti. rait quand — à terreur! — il sentit qu'on Jui saisissait le poignet. Le roi avait ouvert les yeux et

découvert le manège.

Le Roi et son Barbier. II

« Qu'est ceci, maître Pierre, et que veut dire ce nouveau jeu ? »

Maitre Pierre se jeta à genoux el se mit à sangloter en demandant son pardon. C'était une erreur, un moment d'égarement, une folie brusque. Il ne recommencerait jamais, jamais plus. Charles V pardonna, et le barbier parut rentré dans son bon sens. Quelques semaines après, l'argent, le maudit argent, fascina encore une fois ses yeux, et de nouveau il explora la gibecière. Pauvre barbier! il avait bien eu raison de dire qu'il était fou. Le roi, qui était sur ses gardes, le surprit derechef et derechef lui pardonna.

Cette comédie se renouvela quatre fois de suite, et les quatre fois Charles V, plein d’indulgence pour les faiblesses humaines, refusa de punir et même de renvoyer son barbier. Mais il avait raconté l'histoire : ses parents, ses amis, insistèrent pour que le barbier fût pendu. C'était le châtiment dont on punissait le vol domestique à cette époque. Du Guesclin menaça de couper le cou avec son grand sabre à cet infernal raseur, si peu reconnaissant des bontés qu'on avait pour lui. Mais Charles V défendit qu'on lui fit aucun mal. Il se contenta de le remplacer par un de ses collègues, moins accessible aux séductions de la gibecière.

La dernière Fillette de Louis XT.

« Qu'on aille me chercher Moutardon ! »

A cet ordre donné d’un tonsec, le capitaine des gardes Robert de la Hure, qui se tenait devant la porte, debout dans son armure d'ordonnance, s’inclina avec un

LOUIS XI. bruit de ferraille et disparut 1n-

. continent. Après l'avoir suivi de

l’œil, Louis XI se replongea dans la lecture d’une longue bande de papier, couverte de chiffres, qui paraissait l'intéresser vivement. Il suivait du doigt les lignes, comme un enfant qui a peur de se tromper, et de temps en temps sa figure chafouine se plissait dans une grimace qui la faisait paraître encore plus ridée et plus vieille quelle n'était en réalité. A la fin de la page, il repoussa d’un geste d'humeur le papier, qui tomba par terre, et s’écria, poursuivant une idée qu'il mâchait et remä-

La dernière Pillette de Fr XL. TD

chait depuis bee minutes comme.une noix trop dure :

« Moutardon me trompe! Cet odieux menuisier veut me faire prendre des vessies pour des lanternes et du mauvais sapin pour de l’excellent bois de chêne. Je dis et je redis que Moutardon me trompe! Mais, Pâques-Dieu! il n’en sera pas le bon marchand. Je ferai plutôt des copeaux avec sa chair. Le traître! moi qui croyais à son honnêteté! On abusera de ma candeur jusqu’ à mon dernier soupir. Et quel compte! il n’a pas oublié un clou, le misérable! Ah! on dit « mémoire d’apothicaire », et il est bien vrai que les apothicaires sont d’affreux brigands; mais les menuisiers, Pâques-Dieu, les menuisiers! »

Louis XI sinterrompit pour envoyer un coup de pied au mémoire qui trainait près de sa table, le manqua et se frotta quelques instants la jambe, avec la crainte de s'être luxé un tendon; puis il reprit, l'air plus soupçonneux que jamais et en grommelant entre ses vieilles lèvres flétries :

« Et ce Moutardon ose encore m'envoyer sa note sans que mon trésorier la lui ait réclamée! A moi, le Roi! Monsieur Moutardon est pressé d'argent : il a, dit-il, des paiements à faire, une femme à nourrir, six petites filles à habiller. Pâques-Dieu! en voilà des raisons! Eh bien, et moi, est-ce que je n’en ai pas des paiements à faire, une artillerie à remplacer, des forteresses à reconstruire, des barons à enfermer solidement pour qu'ils ne puissent pas nuire à l'État? La France, c’est ma femme, c’est ma fille. Je peux bien pour elle faire attendre Moutardon. »

En parlant ainsi, il montrait le poing à un ennemi imaginaire.

« À qui en aviez-vous donc, Sire? dit tout à coup à

ses côtés une voix gouailleuse. Ce n’est pas au Téméraire, je suppose : il est maintenant tranquille pour longtemps, votre excellent cousin. »

Louis XI avait tressailli à cette apostrophe inattendue, mais il se remit tout de suite en reconnaissant son interlocuteur, qui n'était autre que Moutardon. Le menuisier était un homme d’une cinquantaine d'années, aussi gras que le roi était maigre, l’air calme, rassis et légèrement goguenard comme il sied à un vrai Tourangeau; il avait ôté son chaperon et croisait ses deux mains sur son ventre dans une attitude plutôt familière.

« Ah! c’est toi, Moutardon? dit le roi, qui ne se dérida pas à la saillie de son menuisier ordinaire. Je t'ai fait venir pour...

— Pour me régler mon mémoire », interrompit le menuisier qui vivait à l'ordinaire sur un certain pied d'intimité avec le roi.

Louis XI aimait les petites gens et leur permettait avec sa royale personne des libertés qu'il eût sévèrement réprimées chez les autres. Mais, ce jour-là, Sa Majesté ne se dérida pas et l'expression chagrine, presque cruelle, de sa figure aurait fait reculer tout autre que le joyeux menuisier.

Moutardon ne se démonta pas pour si peu et, avisant le mémoire qui trainait par terre, il le ramassa, souffla dessus pour en enlever la poussière, passa l’ongle à plusieurs reprises sur quelques plis qui s’y étaient formés et fit toutes sortes de singeries qui n’eurent pas le don cette fois de détendre les traits de son auguste compère.

« Assez de sottises, monsieur! dit Louis XI d’une voix creuse, vous ne me donnerez pas le change et nous avons plus d’un compte à régler ensemble. »

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