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LA JEUNE NOVICE

Adolphe de Nassau, empereur d'Allemagne, était en guerre avec la France, car le roi trèschrétien voulait exciter la discorde parmi les princes germaniques, dans l'espoir d'y trouver son profit. L' évoque de Strasbourg s' étant déclaré pour les Français, Adolphe de Nassau envahit l'Alsace. Mais ayant été blessé dans une escarmouche, on le porta au lieu le plus voisin, qui était un couvent de femmes. Les religieuses le soignèrent avec un charitable empressement ; une jeune novice passa même plusieurs nuits à son chevet. Unna était d'une ancienne famille des Vosges, mais cette noble descendance formait son moindre mérite. Quoique faible et languissant, le prince admirait ses beaux cheveux bruns, presque noirs, ses sourcils réguliers, son

œil limpide et bordé de grands cils, les lignes élégantes de son front, de tout son visage, et la fraîcheur de ses lèvres délicates. Son expression avait quelque chose de rêveur, comme si des songes charmants occupaient son esprit. Un demisourire flottait presque toujours sur sa bouche. La guimpe encadrait à merveille cet attrayant chef-d'œuvre, où la nature avait associé avec un art exquis la beauté physique et la grâce morale.

Un jour, comme les forces commençaient à lui revenir, Adolphe prit la main de la jeune novice et lui dit : — Je ne sais vraiment si je dois vous remercier de vos soins. Vous avez été pour moi une garde pleine de dévouement et de sollicitude ; vous m'avez aidé à vaincre la douleur, à guérir de mes blessures; mais, hélas! que de souffrances vous allez me causer! Je n'ai pu voir si longtemps vos traits angéliques, votre maintien harmonieux, sans m éprendre de vous. Et cependant quel espoir me laisse cet amour? Dans quel abîme de maux va-t-il me plonger ! Puis-je croire que je vous ai inspiré quelque affection ? pûis-je croire que vous renoncerez pour moi aux pieux sentiments qui vous ont conduite sous les voûtes d'un monastère; que la tendresse d'un homme, fût-il empereur, vous fera oublier vos fiançailles avec un Dieu ?

La novice rougit, se troubla ; des paroles semblèrent vouloir, s échapper de ses lèvres, mais elle garda le silence et quitta la pièce.

Adolphe espéra qu'elle reviendrait le soir ; ce fut une religieuse en cheveux blancs qui parut à sa place.

— Unna est malade, dit-elle, et ne peut quitter sa cellule.

Le noble personnage comprit qu'elle le fuyait, et en ressentit une amère douleur. Toutes ses illusions s'envolaient à la fois, comme une bande d'oiseaux effarouchés. Sa passion allait ressembler désormais à ces jours de printemps, où le soleil étincelle, où les feuillages nouveaux parent les bois de teintes délicates, mais où souffle un vent du nord, qui transit le promeneur et le fait songer aux tristesses de l'hiver.

L'empereur, dès ce moment, ne dit plus un mot. Pourquoi eût-il parlé à sa vieille garde, qui ne lui eût donné aucun renseignement, qui ne pouvait ni devenir sa confidente, ni plaindre sa douleur ? L'œil morne et le front soucieux, il se laissa plusieurs jours dévorer par son muet chagrin. Mais une nuit qu'il était seul, que toutes les religieuses dormaient d'un profond sommeil, sa porte s'ouvrit, et Unna, tenant une lampe à la main, entra comme une gracieuse apparition.

Elle mit un doigt sur ses lèvres pour lui ordonner le silence.

— Prince, dit-elle , l'évêque de Strasbourg a comploté votre perte, et cette nuit même on doit vous enlever de notre cloître. Ne voulant pas vous laisser tomber entre les mains de vos en-

jiemis, j'ai préparé votre fuite. La dernière porte de notre enclos donne dans un bois qui s'étend jusqu'au Rhin ; un sentier peu connu traverse la forêt et mène en une demi-heure sur les bords du fleuve. Là, vous trouverez un pêcheur qui, moyennant salaire, mettra sa barque à votre disposition. Venez, je me suis procuré, avec l'aide du Seigneur, la clef de notre jardin.

— Mais qui me conduira dans la forêt ?

— Je vous servirai de guide jusqu'au moment où vous ne pourrez plus vous tromper de route.

Le convalescent eut bientôt achevé ses préparatifs : il envoya son seul domestique porter un message verbal aux Seigneurs de Pfirt et de Bergheim,qui commandaient ses troupes; puis, emmenant son épagneul, suivit la jeune recluse à travers le jardin du monastère.

Ils atteignirent au bout de dix minutes le lieu où elle voulait le quitter.

— Maintenant, lui dit-elle, vous n'avez plus qu'à marcher tout droit ; vous arriverez en peu de temps sur les bords du fleuve, que vous allez voir tout à l'heure briller entre les rameaux.

— Avez-vous réellement l'intention de m'abandonner ainsi pour toujours ? lui demanda le prince. Faut-il que je vous perde après vous avoir retrouvée, après Je service que vous m'avez rendu, sans pouvoir même vous témoigner ma reconnaissance ?

— N'est-ce point de cette manière, répliqua la

' nonne, que nous devions nous séparer, puisque le hasard seul nous avait un moment réunis ?

La charité chrétienne m'ordonnait de vous soigner, mais l'heure est venue d'oublier vos chimères. Adieu , prince ; choisissez une femme parmi celles qui peuvent monter sur un trône, et que le souvenir d'Unna ne vous cause ni regrets ni tristesse.

— Je chercherais en vain dans tout l'empire une jeune fille comparable à vous, dit impétueusement le fugitif. La nature produit seulement de loin en loin une créature aussi parfaite, et celles qui vous ressemblent inspirent des attachements extraordinaires domine leur beauté.

Je vous ai vue, je vous ai entendue ; j'ai admiré votre grâce, votre intelligence, vos nobles sentiments ; je suis votre captif, et rien ne peut briser ma chaîne.

— Seigneur, dit Unna, vous me faites repentir d'avoir eu confiance dans votre loyauté , de vous avoir guidé comme un ami à travers cette forêt déserte. Pour vous sauver, je n'ai craint ni l'ombre, ni la solitude, ni la responsabilité d'une démarche faite à l'insu de notre abbesse. Et voilà que vous inquiétez , que vous effrayez votre libératrice !

— Moi , vous effrayer ! dit le prince. Mais vous êtes sous la protection de ma reconnaissance, de ma tendresse, de mon honneur; je ne toucherais pas sans votre consentement le bord de

votre voile. Rassurez-vous, Unna; vous pouvez être aussi tranquille en ce bois désert , au milieu de la nuit, que dans la chapelle où vous adorez Dieu. Mais si je vous respecte, je vous aime, et la* violence de mon amour ne me permet poffit de renoncer à vous.

— Il y a un mbment, vous vous disiez mon captif; et c'est moi qui suis votre prisonnière !

— Ah ! que vous connaissez peu le langage et l'entrainement des vraies passions, s'écria le prince, de ces passions qui donnent un avantgoût du ciel ou de l'enfer ! Ecoutez-moi , jeune fille : que je traverse le Rhin , sur l'autre bord je suis le plus puissant monarque du monde ; tous les seigneurs, toutes les populations de l'Allemagne obéissent à ma voix; quand je passe, toutes les têtes se découvrent , et si mes regards tombent sur une femme, elle pâlit d'orgueil et de plaisir. Depuis les Alpes jusqu'à la mer Baltique, il me suffirait de vouloir pour obtenir la plus belle, la plus noble et la plus fi ère. Eh bien! parmi tant de gracieuses châtelaines, parmi tant de princesses accomplies, c'est vous seule que je désire, c'est de vous seule que dépend mon bonheur ou mon infortune!

— Vous oubliez toujours, reprit Unna , que je suis la fiancée du Christ, que je dois dans peu de temps prononcer des vœux éternels. Je vous en conjure, prince, revenez à vous ; laissez-moi rentrer dans ce bercail où l'on n'accepte que des

brebis sans tache, seule offrande digne du Très- Haut.

— Allez donc enfermer sous les Toutes d'un cloître cette beauté funeste , créée par le ciel pour mon malheur; j'espérais vous attendrir, mais puisque tous demeurez froide comme la pierre des tombeaux, je retourne avec tous dans le monastère. Que mes ennemis le cernent, qu'ils fondent sur moi , que m'importe ! Ils ne me prendront pas vivant ! Je les braverai , je me défendrai jusqu'au dernier soupir, et quand tous Terrez les dalles teintes de mon sang, tous pourrez tous féliciter de Totre courage, tous pourrez montrer à Dieu la victime et lui demander la récompense de votre insensibilité !

— M'aimez-Tous à ce point ? dit la jeune fille , pendant que sa Toix tremblait d'émotion et que deux larmes coulaient sur ses joues dans l'obscurité de la nuit. Voulez-Tous mourir plutôt que de TÎTre sans moi ? Ah ! Dieu qui a formé le cœur de la femme pour la tendresse, ne peut exiger une constance au-dessus de mes forces ! Sachez-le donc, prince, mon âme est tout entière à tous, mais je luttais contre une passion que j'espérais Taincre. C'est elle qui triomphe , ce sont vos prières qui l'emportent : le ciel n'a pas accepté mon sacrifice. Je tous aime, Adolphe de Nassau, je tous aime plus que je ne puis le dire.

— Bénies soient donc la main qui m'a frappé, la

blessure qui m'a jeté dans la poussière ! ignorance de l'homme ! cette dure épreuve me conduisait au bonheur.

Et prenant dans ses mains les mains de la jeune fille, l'empereur les couvrait de baisers, les trempait de larmes.

— Permettez, dit Unna, que je détache de mon front l'emblème de ma vocation première, le symbole d'une vie consacrée à la solitude ; je ne dois point garder les insignes dû cloître, puisque je quitte cette pieuse retraite pour affronter les orages du monde.

Et la jeune fille , ôtant son voile , l'abandonna au souffle du vent. A peine la brise V avait-elle emporté que l'aimable couple entendit dans le lointain un bruit d'armes et le sourd piétinement des chevaux.

— Nous n'avons pas un moment à perdre, dit la novice.

Et tous deux , se tenant par la main , gagnèrent le bord du fleuve. Ils éveillèrent le pêcheur, qui les transporta de l'autre côté. Après une marche rapide , ils atteignirent sans accident un château du prince. Un mariage secret les unit bientôt, car l'empereur n'osait scandaliser la noblesse par une alliance disproportionnée : lui ayant fait un premier sacrifice, Unna l'aimait trop pour lui imposer des conditions. Il ordonna de bâtir dans une vallée solitaire , non loin de Schwalbach, une élégante demeure qui fut nom-

mée Adolphs-Eck. Une petite rivière en baigne le pied de ses flots tumultueux et limpides. Au bruit de ce torrent, sur lequel un bois antique projetait son ombre , le prince passa des heures de délices. Unna lui faisait oublier les soucis de l'empire, les nombreux malheurs qui avaient attristé sa jeunesse, et la turbulence, l'esprit mutin des grands feudataires. Mais une étoile funeste avait éclairé son berceau ; elle continua de répandre sur lui sa maligne influence.

Albert d'Autriche ambitionnait la couronne impériale ; il était secondé par l'électeur de Mayence, le cousin . germain d'Adolphe et son ennemi mortel. Les deux conspirateurs levèrent une armée; le prince légitime leur opposa des troupes nombreuses et aguerries. Tourmentée d'une vague inquiétude , sa femme ne put se résoudre à le quitter ; elle voulut le suivre au milieu des hasards d'une expédition militaire. Sur le point de livrer une bataille décisive , Adolphe de Nassau eut bien de la peine à obtenir qu'elle en attendît l'issue dans le cloître de Rosenthal , près de Worms. Les trompettes sonnèrent la charge non loin du monastère. Emporté par sa fougue, le souverain plongea dans les bataillons ennemis , où il tomba percé de coups ; sa mort entraîna la défaite de son armée.

Unna cependant , agenouillée sur les dalles de l'église, invoquait le dieu des batailles, lui demandait avec larmes de faire triompher la bonne

cause. L'espérance et la crainte la tenaient enchaînée au fond du sanctuaire; les heures s'écoulaient à son insu et la nuit arriva sans qu'un message eût dissipé ses inquiétudes. La veuve priait toujours , vaguement éclairée par la lune qui projetait dans l'enceinte de mornes rayons. Tout à coup l'épagneul du défunt s'élance vers elle, en poussant des cris plaintifs, gratte sa robe, puis se tourne du côté de la porte, comme pour lui montrer la route, va, vient, répète plusieurs fois ce manège. Unna , saisie de terreur, suit le fidèle animal, qui la conduit sur le champ de bataille. Quel odieux tableau frappe alors ses regards ! Us étaient là étendus par milliers dans des flaques de sang , les braves tombés pendant le jour ! La lune blanchissait leurs pâles visages de sa triste lumière. Le chien mena sa maîtresse au corps de l'empereur, sur lequel un oiseau de proie venait de s'abattre ; l'oiseau prit son vol en poussant d'aigres clameurs , et Unna défaillante s'agenouilla près du cadavre, baisa son front glacé par la mort et par le vent du soir. On le transporta dans le monastère , à la lueur des flambeaux ; le lendemain, on célébra ses funérailles et on l'ensevelit dans le préau du cloître. La veuve, depuis ce moment, errait jour et nuit sous les arcades, autour du sépulcre où était venu s'engloutir son bonheur : un matin , on la trouva inanimée sur la dalle qui couvrait la dépouille du héros.

La fin tragique de l'empereur n'assouvit pas la haine de ses ennemis : Albert d'Autriche fit démanteler le château d'Adolphs-Eck, pour que la chouette et le faucon pussent seuls y établir leur demeure ; les oiseaux funèbres s'en sont emparés; ils jettent des cris lugubres, ils poussent des huées menaçantes, lorsqu'un voyageur trouble leur solitude , en visitant les ruines du manoir désert.

Nul ne peut imaginer les attitudes gracieuses, les airs charmants , les regards expressifs , dont cette pauvre montagnarde , à peine vêtue , accompagnait son récitatif. Ses blonds anneaux tremblaient autour de sa tête , à chaque mouvement qu'elle faisait. La nature produit une foule d'êtres vulgaires , vulgaires par les formes , par l'esprit et par les sentiments; mais, de loin en loin, comme pour montrer sa puissance, elle met au jour des créatures si parfaites qu elles bravent tous les moyens d'imitation et toutes les ressources de l'art. Poésie, peinture, statuaire échouent pareillement : quelques-unes de leurs qualités, physiques ou morales, passent dans l'image qu'on essaie d'en tracer; mais leur vivant prestige , mais l'ensemble de leurs mérites, de leur attrayante personnalité, mais leurs gestes , leurs regards , le son de leur voix, la musique de leur rire, l'éblouissante délicatesse de leur peau, les mobiles reflets de leur

chevelura, quel instrument, quel génie, quel procédé pettvtti les rendre ? La jeune fille était une de ces ravissantes exceptions : le soleil couchant, qui dardait sa lumière dus Ja stalle et dorait la figure, le buste de l'aimable chanteue, semblait vouloir compléter le chef-d'œuvre, en le baignant de ses plus doux rayons.

Mais ce que la nature a si bien commencé, organisé , il faut que l'éducation l'achève. Par l'étude et le travail , l'homme a le don sublime de se purifier, de s'élever, de s'ennoblir. Laj nature forme des diamants bruts; le lapidaire y fait pénétrer, y incorpore, pour ainsi dire, la lumière de l'astre vivifiant. Si une jeune adolescente , comme Christine , recevait l'instruction que demandent ses facultés, elle deviendrait une de ces merveilles qui donnent l'idée d'un monde supérieur, qui ont excité les poètes, les chefs religieux à inventer les houris et les anges. Privée, comme elle le sera, d'une bienfaisante culture , elle deviendra une jeune paysanne aux façons rustiques, à l'intelligence bornée, espoir déçu, astre noyé dans la brume, fleur précieuse qu'une gelée d'avril a gâtée, avant l'heure où tous les dons du printemps devaient s'épanouir en elle. pauvres instituteurs, à qui l'on marchande de maigres honoraires, dont on dédaigne et contrarie les fonctions, quelle œuvre sainte et méritoire que la vôtre, qui tire du marbre grossier une statue vivante, qui pare de fleurs

une colline aride et allume la flamme sur l'autel d'un temple désert !

Ces pensées voltigeaient autour de moi , comme un essaim d'abeilles , pendant que j'écoutais la chanteuse ingénue. D'autres idées préoccupaient l'anabaptiste, car il me dit gravement, aussitôt que le timbre jeune et frais eut cessé de charmer nos oreilles :

— Vous voyez, monsieur, les effets de la guerre. Ce pauvre prince est mort , parce qu'il n'a point observé les préceptes de l'Evangile , et sa femme est ensuite morte de chagrin*. Vous connaissez l'histoire de la légion thébaine , qui se laissa égorger plutôt que de se défendre (1).

— En théorie , au point de vue de la morale abstraite, je suis tout-à-fait d'accord avec vous, répondis-je. Le conquérant le plus fier, le plus illustre, ne me paraît point égaler une sagefemme, qui, au lieu de tuer les hommes, facilite

(4) c Nourri des préceptes d'une loi divine, je servis longtemps, comme simple soldai , dans la légion thébaine où je portais le nom de Zacbarie. Cette légion chrétienne ayant refusé de sacrifier aux faux dieux , Maximien la fit massacrer près d'Agaune , dans les Alpes. On vit alors un exemple à jamais mémorable de l'esprit de douceur de l'Evangile. Quatre mille vétérans, blanchis dans le métier des armes, pleins de force, et ayant à la main la pique et l'épée, tendirent, comme des agneaux paisibles, la gorge aux bourreaux. La pensée de se défendre ne se présenta môme pas à leur esprit, tant ils avaient gravées au fond du cœur les paroles de leur maître, qui ordonne d'obéir et défend de se venger. Maurice , qui commandait la légion , tomba le premier. » ( Chatkaubhiand, les Martyrs, livre vu.)

leur entrée dans le monde. J'ajouterai avec un poète moderne : « II y a plus de véritable honneur à sécher une/ seule larme qu'à verser des flots de sang. » Mais si l'on vous attaque , il faut se défendre , car il y a des individus , des peuples naturellement agressifs. On trouve dans une partie de l'espèce humaine tous les instincts féroces des animaux de proie. Les autres citoyens leur serviront-ils volontairement de pâture ? Vous-mêmes, que deviendriez- vous, si les lois pénales, si l'organisation judiciaire de la France ne vous protégeaient contre les malfaiteurs? Vous vivez tranquilles, parce que vous vivez au milieu d'un grand royaume, et que ses institutions vous profitent. Vous pouvez subsister à l'état de secte , vous ne subsisteriez pas autrement.

La haine, remarquez-le bien, est la plus vive, j'allais dire la plus belle des passions humaines , car la nature lui a donné une force qu'on ne trouve point dans les autres : elle poursuit son but avec un acharnement qui va jusqu'à l'héroïsme. Voyez deux peuples en guerre : quels sacrifices ne font-ils point sans regret ? Quel enthousiasme ils déploient ! Quels dangers ils bravent ! Combien de malheureux tombent sous les balles sans décourager les survivants ! Que de privations , de douleurs , de fatigues les troupes endurent pour atteindre un champ de carnage , pour joncher la terre de morts et la baigner de

sang! Quelle joie manifestent les vainqueurs! Ils ont tué dix mille, vingt mille hommes ! Cette belle prouesse devient un grand souvenir national : on le célèbre par des chants et des fêtes. Les peuples se rappellent surtout avec orgueil et avec complaisance leurs fureurs guerrières ; les batailles, les invasions, le sac des villes, le bombardement des ports, les catastrophes maritimes , les innombrables infortunes qu'engendre T état de lutte ouverte, composent le fond de presque tous les récits populaires, de presque toutes les traditions intéressantes et de la plu* part des grands poëmes. Certes, l'amour inspire cent fois moins de courage et de dévouement.

On ne ferait pas , à beaucoup près , pour sauver un peuple, ce qu'on fait pour l'exterminer.

— C'est là justement ce qui nous révolte et ce que nos maximes ont pour but de prévenir, dit M. Âugsburger.

— Noble illusion , que les sots traitent de folie , que les vaniteux , les méchants et les scélérats empêchent de se réaliser ! Mais nous débattons là des questions bien lugubres, pendant que cette jeune fille nous regarde d'un air étonné. Elle n'est point à l'âge où Ton comprend d'aussi tristes matières : elle a dans l'esprit et sur la joue la fraîcheur du printemps. Mieux vaudrait changer de sujet.

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