LE SALUT DU NOUVEAU-NÉ
Un pauvre charbonnier, qui habitait une maison solitaire, au fond des bois, fut contraint de célébrer un baptême. L'année était dure, les vivres chers : la disette régnait partout dans le pays. Et sa femme, son insouciante femme, avait justement choisi cette époque malheureuse pour lui donner un enfant de plus, sans y être invitée le moins du monde !
Il quitta donc sa triste demeure, afin d'aller chercher un parrain et une marraine. Il avait le cœur gros, je vous jure, car il fallait les héberger ; il fallait aussi inviter, régaler les amis, le jour du baptême. Et comment se procurer les mets, les boissons, les ustensiles de cuisine, la vaisselle, les domestiques et les musiciens qu'exige une pareille fête ? Sa maigre pitance, il la gagnait avec peine et s'en souciait peu : seul, il supportait courageusement sa détresse ; mais il lui répugnait de l'exposer à la vue d* autrui.
Kraus fit sa tournée cependant, trouva un parrain, une marraine, et, avec plus de facilité encore, trouva des convives. Le front soucieux, la tête basse, il reprit ensuite le chemin de sa maison. Il soupirait, il se fatiguait le cerveau à chercher des expédients, et ne voyait aucune issue. L'orgueil humilié du pauvre homme souffrait le martyre.
Au milieu de ces réflexions attristantes, le crépuscule le surprit dans la forêt. Bientôt la lune, comme sortant d'un mauvais rêve$ se dégagea du sein des nues et promena sur la campagne ses regards mélancoliques ; les étoiles , sentinelles perdues de l'infini, vinrent toutes se placer à leur poste. Les oiseaux dormaient d'un profond sommeil, et Ton n'entendait plus que le bruit sourd des torrents, que les vagues modulations de la brise dans les sapins. Kraus, le charbonnier, sentit un mystérieux frisson courir sur ses membres.
Comme il atteignait un carrefour, une chouette effleura son visage, et il aperçut un cavalier qui se promenait au clair de lune, comme s'il admirait la beauté de la nuit. Son extérieur formait contraste avec la blanche lumière qui l'enveloppait tout entier, car il montait un cheval noir, portait un costume noir, et des plumes noires flottaient sur sa barrette. Une expression artificieuse, diabolique, animait sa longue figure. Il souhaita le bonsoir au charbonnier d'une voix
aigre et perçante , qui avait quelque chose de railleur; puis aussitôt lui demanda d'un ton plus doux, comme s'il s'intéressait à lui : — Pourquoi gémis-tu si tard dans la forêt ? N'y a-t-il sur la terre aucun endroit où ne résonnent des plaintes, où ne sévisse la douleur? Un beau chef* d' œuvre que ce monde vanté par la sottise !
A son chant, le montagnard reconnut l'oiseau. Si quelques minutes auparavant il éprouvait un sourd malaise, ce fut alors bien autre chose ! Il lui sembla qu'un énorme fardeau pesait sur sa poitrine et lui ôtait la respiration» Mais bientôt le courage lui revint; il se dit même avec quelque audace : — Allons donc , bélître, c'est le moment de te montrer ! Puis , sans trop d'embarras, il fit l'aveu de sa perplexité, de son chagrin. — L'homme le plus pauvre désire fêter le baptême de son enfant, dit-il pour conclure.
— Sans doute, reprit le malin (car c'était le diable en personne). Mais, n'est-ce que cela qui te tourmente? Il est facile de te mettre à l'aise. Pour peu que Ton montre de la courtoisie envers moi , j'oblige comme un grand seigneur.
Je ne te demande qu'une vétille en échange de mes bons offices. Je pourrais sans doute t' aider gratuitement ; mais il faut habituer les hommes à la reconnaissance. Et puis on se méfierait de moi, si j'étais trop libéral.
— Eh bien ! que veux-tu? explique-toi , dit le montagnard poussé à bout par la misère.
— Tu as probablement invité beaucoup de monde, poursuivit le prince des ténèbres. Quand Jes mets fumeront sur la table, comme on t'aimera, comme on aura de toi une haute opinion ! Tout ce qui t'arrivera, on y prendra le plus vif intérêt : jusqu'à la fin de la cérémonie, on te portera aux nues. Laisse-moi donc satisfaire un caprice ; tu vas sans doute me trouver bizarre, tnais ne me contrarie point. Supposons que tu viennes à éternuer trois fois pendant le banquet (tu n'auras jamais vu de festin semblable), et que pas un de tes nombreux conviés ne te dise une seule fois : Dieu vous bénisse ! tu m'appartiendras sans restrictions. .
Le charbonnier se mit à rire. Ma foi ! pensa-t-il, jamais Satan n'a proposé de si douces conditions. Il est bien rare que j'éternue, et quand cela m' arrive, trois ou quatre personnes me disent en même temps : Que Dieu vous bénisse! Le jour du banquet, on s'empressera bien autrement. Le diable devient vieux , je crois, et tombe en enfance. Puis, terminant ses réflexions , il dit tout haut : — - J'accepte le marché !
— Tu es un brave homme, lui répliqua le sombre personnage ; aussi tu verras que je ferai bien les choses.
Comme il achevait ces paroles, il pressa les flancs de sa monture et sembla continuer sa promenade d'un air insouciant. Kraus le vit dispa-
raître au détour d'une allée, dans le brouillard nocturne ; il rentra chez Ira fort satisfait de sa convention.
Bientôt arriva le jour du banquet ; pas un invité ne manqua, il en arriva même sur lesquels on ne comptait point, d'anciennes connaissances qui se rappelaient tout à coup leur amitié pour le père de l'enfant. Dès que le baptême fut achevé, ils se hâtèrent de prendre place. Jamais le charbonnier n'aurait pu sortir d'affaire, si le diable ne l'avait aidé. Mais l'habile compagnon était arrivé dès le matin en grande tenue de maître d'hôtel, la mine joyeuse, l'air empressé, avec trois voitures à deux chevaux, pleines de mets succulents et de vins délicieux, de linge, de vaisselle , de guirlandes et d'ornements ; neuf musiciens, des cuisiniers, des garçons de service trottaient derrière. Cela formait une superbe cavalcade.
Je vous laisse à penser avec quel empressement on dégusta la bonne chère ! Le maître d'hôtel allait, venait, posait les plats sur la table, remplissait les verres, excitait la gaieté. Chacun mangea comme deux et but comme quatre. Bientôt les langues s'animèrent, les quolibets firent leur jeu: on rit, on cria, on chanta. Toute la maison en tremblait.
Au milieu de ce vacarme, le maître du logis éternuasi fort, que la secousse lui ébranla le cerveau. Personne néanmoins ne l'entendit, per-
sonne ne lui adressa le vœu habituel : — Que Dieu tous bénisse ! Le charbonnier en demeura utt moment stupéfait : pourtant il revint de- ftn trouble et se dit : — Bah ! c'est un effet du hasard!
Le festin continue et le tapage augmente, car les musiciens mêlent leurs notes au joyeux tin* tamarre. Le fracas des trompettes, le retentissement des cymbales dominent les clameurs, le bruit des assiettes et des verres. — Hourra ! Bravo! s'écrient les montagnards, la face enluminée par le vin. En ce moment, Kraus éternue pour la seconde fois, et comme la première, personne ne l'entend, personne ne lui souhaite que Dieu le bénisse. L'inquiétude le saisit alors; il tremble jusqu'au fond du cœur, il jette un regard consterné sur F esprit de ténèbres. Ah ! comme il voudrait être loin de ce banquet fatal, qui va causer son malheur ! Comme il voudrait qu'un bon génie l'emportât par-dessus les montagnes, par-dessus les mers, dans une région inconnue! Il soupire, et ne touche plus aux mets, ni aux vins exquis.
Peu à peu néanmoins il se rassure, car son nez lui accorde une longue trêve et semble avoir pris la résolution de le laisser tranquille. Le pauvre montagnard se croit sauvé." Mais la boisson coule à flots ; Satan ne ménage ni le vin ni les liqueurs. Les têtes s* échauffent outre mesure ; on argumente, on gesticule, on vocifère, on se
prend au collet. Une des tables perd l'équilibre, tombe avec les dissidents. Par unç fatalité inouïe, le père éternue au milieu de la bagarre, qu^nd le tumulte est le plus fort. Pas une personne ne l'entend, pas une personne ne lui souhaite la bénédiction de Dieu.
Le .maître d'hôtel laisse échapper un rirç infernal.. Lui et sa bande quittent leur humble maintien : ils se préparent à saisir leur victiçptç. Kraus frémit de tous ses membres : dans sa pppfonde angoisse, il lève les mains vers le ciçl çt dit avec un pieux transport : — Seigneur Jéws, sauvez-moi !
miracle ! A peine a-t-il proféré ces mots suppliants, que le nouveau-né, auquel nul ne songeait, crie du fond de son berceau ; — Dieu te bénisse, papa! — Lucifer grince les dents, frappe la terre du pied, donne le signal de la retraite : en un clin-d'œil, les ténébreux serviteurs W t disparu. Chacun s'étonne , chacun demande à à l'hôte ce que signifie ce bizarre dénoûment. Le montagnard fait le signe de la croix, jette }e& yeux autour de lui pour s'assurer que la troupe funèbre a quitté la pièce, puis raconte son av$pi» ture, non sans blâmer son imprudence et v&t mercier Dieu. Il alla ensuite prendre le nouveauné dans sa couchette, baisa ses joues et ses petits mains; tout le monde voulut le voir, les ccfflvives se le passèrent l'un à l'autre, il fit le tour de la salle, porté comme en triomphe.
— Le charmant enfant ! dit madame Augsburger. J'aurais bien voulu être là, pour le fêter avec la compagnie.
— Vous trouvez sans doute qu'il a pris la parole bien à propos ?
— C'est admirable ! Quelle joie ont dû éprouver les assistants ! *
— Cela prouve, dit le pasteur, qu'on doit toujours mettre son espoir en Dieu, toujours le prier dans les moments de détresse. Tu vois, ma femme, comme ce pauvre homme a été secouru.
Le visage de l'anabaptiste, l'expression de sa voix témoignaient de sa confiance pleine et entière dans l'exactitude de mon récit. L'hôtesse n'y croyait pas moins fermement. Le succès de mon épreuve dépassait mon attente. Une ballade, une invention poétique avait produit sur ces cœurs simples et doux l'effet d'un rapport officiel !
— Puisque mon histoire vous a paru édifiante et agréable, dis-je à la maîtresse de la maison, vous devriez bien suivre mon exemple et me conter à votre tour quelque épisode tragique ou divertissant.
— Je ne démanderais pas mieux, je vous assure, dans l'espoir de vous faire plaisir, puisque vous aimez ces récits; mais je ne connais que les paraboles du Nouveau Testament et les scènes de la Bible.
— Quoi ! votre mémoire ne peut vous fournir la moindre légende p la moindre ballade alsacienne? Les contes populaires ne doivent pas manquer dans vos montagnes.
— Sans doute ; j'en ai même entendu un grand nombre, mais je ne me les rappelle point assez jpour vous en faire part. Les détails m'ont surtout échappé.
Comme elle disait ces mots , la porte de la chambre s'ouvrit avec lenteur, sans qu'un bruit de pas dans le corridor nous eût annoncé l'approche de quelqu'un, et une petite fille entra. Cette jeune montagnarde, qui pouvait cive âgée de douze ans, avait les pieds nus ; sa robe de toile bleue la couvrait à peine, et, avec une chemise qui dépassait au col , formait tout son habillement. Ses longs cheveux blonds flottaient sur ses épaules, roulés çà et là en capricieux anneaux. La vie étincelait dans ses yeux d'un profond azur, dans ses traits délicats, dans sa bouche aimable et souriante. Une expression de gaieté, de sérénité animait cette tête enfantine, où l'intelligence de la femme commençait à poindre.
Lorsqu'elle m'aperçut, elle devint toute curiosité. Elle me regarda fixement, m'examina sans le moindre trouble, avec le calme et la hardiesse de l'innocence, comme elle aurait fait pour une plante singulière ou un oiseau rare. Mais à son attention se mêlait la plus gracieuse bienveillance : elle n'avait pas l'air sec et dur de nos vil-
lageois, qui espionnent un étranger plutôt qu'ils ne 1e Regardent. Un peintre eût été ravi de cette poétique apparition.
— Tenez, me dit madame Augsburger, voilà Christine qui arrive on ne peut plus à propos. Elle vous racontera autant de légendes que vous le Voudrez, car elle en sait beaucoup.
Puis se tournant vers la petite fille.
— Tu viens probablement chercher quelque chose ?
— Ma mère m'envoie vous demander si vous avez un peu de beurre ou de lard à lui vendre ; nous rf avons pas chez nous de quoi faire la soupe.
— Notre beurre nous est nécessaire, mon enfant ; mais nous te donnerons du lard.
— Ah ! tant mieux, madame, car nous étions bien embarrassés. Maman disait que demain il lui faudrait aller à Rothau, et il y a deux lieues, côittme vous savez.
— Puisque te voilà hors d'inquiétude, rien ne te pfêssè, attehdu que vous soupez fort tard. Débité à monsieur quelqu'une de tes légendes.
« t — Oh ! elles lui paraîtraient toutes ennuyeuses. Ce sont des histoires de campagne, bonnes potii» des paysans : elles ne peuvent plaire aux messieurs.
— Vous vous tromper, ma belle enfant, lui dis -je ; soyez sûre que je vous écouterai avec plaisir.
— Mais, je ne sais pas bien parler, répondit Christine.
— Je parierais le contraire ; vous avez des yeux trop brillants pour ne point vous exprimer à merveille. Ne vous intimidez pas et commencez.
— Non, non, je m'embrouillerais ; je vais tout simplement vous réciter une ballade que je sais par cœur.
Et, sur un air lent et monotone, elle me chanta une légende des bords du Rhin : c'est ce qu'elle appelait réciter.