LA CRUCHE DE SAINT TRUDBERT
Trudbert était un noble personnage , qui possédait de grands biens et de grands titres. Mais une piété fervente le dégoûtait du monde , lui inspirait le mépris de ses luttes, de ses agita* tions et de ses vanités. Il renonça donc sans peine aux honneurs, aux privilèges, aux spacieux domaines que lui avaient légués ses ancêtres. Un sacrifice plus douloureux lui restait à faire : une jeune fille l'aimait, était aimée de lui , l'abandonner pour toujours demandait un suprême effort. Trudbert eut cet impitoyable courage; il monta sur un navire, s* éloigna de F Ecosse et chemina par le monde, en prêchant la parole de Dieu. Pauvre, inconnu, fatigué d'un long voyage, il pénétra enfin dans les montagnes de la Suisse.
Là, au milieu d'une profonde solitude, il se bâtit un ermitage et se traça un jardin , pour y semer quelques légumes. C'était à une faible distance de l'ancienne ville romaine de Yindonissa, que Childebert avait détruite de fond en comble: elle ne s'était pas relevée depuis, et un linceul de mousses, de fougères, de plantes saxatiles enveloppait ses décombres. Du banc placé devant sa hutte, le saint homme apercevait au loin la Reuss qui précipitait sa course à travers un
sage magnifique. Rien ne troublait donc les prières, les pieuses lectures, les travaux jet les méditations de l'anachorète. Une villageoise, un montagnard venaient seulement par intervalles lui demander ses conseils et sa bénédiction.
Il n'avait guère que trente-cinq ans , et déjà il passait pour un élu du Seigneur, infailliblement destiné aux joies du paradis. Sa belle figure, sa haute taille , sa constitution robuste et son air majestueux augmentaient le mérite de son abnégation : Trudbert eût évidemment brillé dans les cours et obtenu des succès dans les batailles. Lui-même se jugea bientôt un modèle de vertu ; l'orgueil pénétra au fond de son cœur, et il loua hautement sa propre conduite :
— Vous le voyez, Seigneur, disait-il, j'ai vaincu la faiblesse humaine, échappé à tous les pièges du démon. Honneurs, puissance, richesses, plaisirs, gloire, amour, bonheur du foyer domestique, il n'est rien, absolument rien que je n'aie
sacrifié. Vous tournez sans doute vers moi des
regards satisfaits , et ma place est marquée d'avance parmi les justes.
Un soir que Trudbert, après avoir ainsi exalté ses mérites , lisait dans sa hutte , aux rayons du soleil couchant, une jeune fille poussa la porte et entra. C'était bien la plus jolie créature qu'il fût possible de voir. Ses traits charmants, son teint d'une délicatesse enfantine , ses yeux brillants et spirituels, sa bouche aux fins contours,
son abondante chevelure brune formaient un ensemble capable d'émouvoir un saint, de tenter un patriarche. Sa jupe courte, ses bas bien tirés , son corsage lacé par devant , son chapeau suisse coquettement posé sur F oreille achevaient de la rendre dangereuse. Elle tenait à la main une petite cruche.
— Mon père , dit-elle , je voudrais me confesser à vous et obtenir l'absolution de mes fautes.
— Vous venez bien tard, ma fille, répondit le solitaire d'une voix quelque peu troublée. Mais puisque vous voilà , je ne vous refuserai point la pieuse satisfaction que vous demandez.
L'aimable enfant s'agenouilla dans une attitude gracieuse et avoua d'abord des péchés insignifiants. Trudbert, sans le vouloir, la regardait encore plus qu'il ne F écoutait*
— Jusqu'ici, mon père, poursuivit- elle, je vous ai seulement avoué des fautes légères; plût au ciel que je n'en eusse point d'autres sur la conscience ! Mais je me suis laissée entraîner à de si graves erreurs que je n'ose vous les confier.
Ce préambule augmenta le malaise moral du saint homme, mais il se domina et fit bonne contenance.
— Parlez, mon enfant ; humiliez-vous au tri* bunal de la pénitence, et la miséricorde divine ne vous fera point défaut.
La jolie fille attacha sur lui un regard pénétrant :
— J'hésite encore , mon père , car vous allez être scandalisé ; je rougis moi-même de mon égarement.
— Si jeune encore , lui répliqua le solitaire avec une inquiétude croissante , tous ne pouvez avoir commis de ces actions criminelles qui excitent l'horreur.
— Oh! non, assurément, dit la jeune fille; mais, puisque je ne dois rien vous cacher, sous peine de faire un sacrilège, apprenez, mon
père oh ! mon Dieu ! comment vous dire
cela?... comment vous dire que je suis éprise de vous , que votre image me poursuit dans mes songes et dans mes veilles , que pour vous apercevoir, ne fût-ce que de loin , je passe constamment près de votre ermitage, que vivre sans vous me paraît impossible, et que je lutte vainement contre l'amour qui m'obsède !
Pendant que la jeune fille articulait ces paroles brûlantes, ses yeux, sa figure exprimaient le trouble de son cœur avec une grâce enchanteresse, avec une passion presque irrésistible. Trndbert était devenu couleur de feu : il se si* gnait, il invoquait tour à tour le Christ, la Vierge et les Saints. Mais il avait déjà triomphé dans une épreuve analogue, et cette fois encore il eut assez d'énergie pour vaincre.
— Si j'étais superstitieux, répliqua-t-il , je pourrais croire que le démon a pris votre forme, dans le but de m' entraîner au mal et de me per-
dre à jamais. Chassez loin de vous des sentiments coupables : depuis longtemps j'ai répudié toutes les affections terrestres. Mon seul désir, mon seul espoir est d'obtenir la couronne des élus, de mériter les joies ineffables que Dieu leur accorde r Je vais vous donner l'absolution, ma chère fille; mais tenez -vous en garde contre les pensées mauvaises : songez que la vie est courte, pleine de tribulations , et préparez -vous au-delà du tombeau une éternité bienheureuse.
— Puisqu'il le faut, mon père, dit l'aima* ble enfant avec quelque dépit, j'aurai du cou-» rage.
Et elle baissa la tête pour recevoir l'absolu^ tion,
— Maintenant, dit -elle, permettez -moi de vous offrir un présent qui a peu de valeur, mais qui vous sera utile. Plusieurs fois je vous ai vu boire dans le creux de votre main l'eau des sources. Daignez accepter ma cruche, en témoignage de ma reconnaissance pour vos bons avis; ellç vous épargnera la peine de vous baisser et vous deviendra indispensable, quand vous aurez perdu la force qui vous reste,
— J'ai rempli les devoirs de mon ministère avec désintéressement, je ne puis accepter le plus faible don, repartit l'anachorète, Ainsi, ma fille , emportez votre cruche et laissez-moi dire mes prières du soir,
La pénitente mortifiée quitta la cellule, mais
par un sentiment d'espièglerie , elle posa doucement sa cruche près de la porte et s'éloigna. - « — Seigneur, dit l'ermite quand il fut seul , je viens dç soutenir une épreuve plus difficile. que toutes les autres. Cette ravissante inconnue a porté le trouble dans mon cœur ; ses aveux néan* moins, sa beauté, sa tendresse, la solitude profonde qui entoure ma cellule, ne m'ont point fait oublier mes devoirs. Quelle passion maintenait pourra mettre en danger mon salut ?
Et comme un reste d'émotion agitait encore le sang de l'ermite, il voulut sortir pour prendre l'air. A sa porte , il trouva la cruche de la jeune pénitente.
— La friponne, dit-il en lui-même, semble avoir eu l'intention de me narguer, mais le tour n'est pas bien méchant ! Il fait aujourd'hui* une chaleur insupportable : la cruche me servira sans plus attendre. Le ruisseau est assez loin et, la nuit, quand le sommeil a l'air de me garder rancune, je ne puis, par le temps le plus lourd, apaiser ma soif. Ces épais nuages me conseillent la promptitude , car leur mauvaise mine prédit un orage.
Et le saint homme alla d'un air joyeux remplir la cruche. Il la posa ensuite avec précaution dans un angle de sa cellule , puis se tourna vers son prie-Dieu. Mais aussitôt le vase trébuche, tombe, et toute l'eau coule dans la chambre.
Trudbert examinait le gâchis d'un œil étonné.
— Allons, dit-il , je m'y serai mal pris !
Et comme la lumière baissait, il ramassa la cruche en toute hâte et alla de nouveau la remplir.
— Cette fois , pensait-il, je m'arrangerai de manière à ce qu'elle ne puisse se renverser.
Il choisit donc plusieurs pierres et cala soigneusement le pot d'argile. Ne craignant plus qu'il lui arrivât malheur, il s'agenouilla pour se mettre en prière. Mais il avait murmuré quel* ques mots à peine, lorsqu'il entendit le vase faire une nouvelle culbute.
— Ceci est étrange ! dit en lui-même le solitaire. La cruche me paraissait inébranlable dans son cercle de cailloux, comme le Schreckhorn sur sa base de granit.
Et il fit un troisième voyage au ruisseau. La tempête commençait : des tourbillons de vent courbaient les sapins, agitaient la robe de l'ermite et semblaient vouloir le dépouiller. Dans sa mauvaise humeur, l'homme de Dieu ne s'en préoccupait guère : c'est tout au plus s'il entendait gronder la foudre. Il emplit sa cruche et la rapporta.
Un expédient, qui lui était venu en tête, paraissait devoir le prémunir contre toute mésaventure : c'était de pendre le vase par son anse à un clou à crochet, planté dans la muraille de la cellule. Il exécuta ce dessein, qu'il jugeait infaillible, puis se coucha et s'endormit au roule-
ment du tonnerre, au murmure de la pluie et des vents.
Il y avait une heure peut-être qu'il n'avait plus conscience de lui-même, lorsqu'un bruit sourd, comme produit par la chute d'une masse pesante, l'éveilla tout à coup. Il se mit sur son séant et se frotta les yeux.
— D'où vient ce tapage ? Serait-ce encore une fois la cruche qui fait des siennes ? Il faudrait jouer de malheur, pensa Trudbert.
Et il se leva, tâtonna dans l'ombre : sa cruche était tombée ! Elle avait même détaché le clou de la muraille. Le liquide ruisselait sur le sol de de la hutte, qui, tant de fois humecté, ressemblait maintenant à un marécage.
— Le clou paraissait pourtant faire corps avec la muraille, dit l'ermite. Je le croyais en état de porter la cruche pendant un siècle ! Un mauvais destin me persécute aujourd'hui. Et il fait une chaleur ! Jamais air si étouffant ne m'a oppressé les poumons !
En articulant ces mots, Trudbert ouvrit la porte de sa cabane. Une nuit profonde régnait dehors; la tempête grondait toujours et tenait les montagnes en éveil : il était impossible d'aller à travers l'ombre jusqu'au ruisseau, qui devait former un vrai torrent.
Le solitaire vit qu'il fallait se remettre au lit et tacher de dormir. La patience était bien près de lui échapper, mais il avait conçu un nouveau
plan et désirait en faire l'épreuve : un misérable ustensile ne pouvait déjouer toutes ses combinaisons !
" L'aube enfin dessina en noir sur un fond d'opale les sommets tourmentés des Alpes. Aussitôt saint Trudbert se lève, examine sa cruche : elle n'avait pas éprouvé le moindre dommage»
— C'est bien, dit le reclus dépité; nous allons voir si je ne triompherai pas de cette maudite coureuse.
Et sans songer aux prières du matin, il va la remplir une quatrième fois, puis cherche partout de la terre glaise. Il en trouve au delà de ce qu'il lui faut. Il revient donc et bâtit une espèce de muraille circulaire, où le vase, enfoui jusqu'à moitié , semblait garanti de tous les accidents et assuré même contre les tremblements de terre.
— Ah! ah! maudite vagabonde, s'écria-t-il, vous voilà prisonnière ! Je savais bien que je finirais par avoir raison.
Puis songeant qu'il avait oublié de dire ses patenôtres, il prit son livre et chercha l'oraison du matin. Il n'avait pas encore trouvé l'endroit, qu'un bruit frappe son oreille. Il se retourne et, d'un œil stupéfait, voit la terre glaise fendue, la cruche renversée, l'eau qui serpente sur le sol.
— Ustensile de l'enfer, s'écrie-t-il dans un accès de rage ; puissé-je aller d'où tu viens, si je ne te brise en mille morceaux !
Et il saisit effectivement la cruche, la lance de toute sa force contre la muraille, puis, comme pour assouvir sa fureur, trépigne sur les tessons.
Mais, au milieu de ses transports, il entend une voix d'en haut qui lui dit :
— Eh bien ! homme infaillible ! tu te croyais au-dessus de toutes les épreuves ; tu te glorifiais en toi-même et pensais dans ton cœur : L'ambition, l'amour, la vanité, la mollesse n'ont eu aucune prise sur moi. Je domine les tentations et les vices, comme un promontoire domine 1$ mer. Et voilà que tu perds toute modération, que tu compromets le salut de ton âme pour une pauvre cruche qui ne se tient pas d'aplomb!
Pendant que je débitais cette légende^la nuit était tout à fait venue, et la comète flamboyait au-dessus des noires forêts de sapins , comme l'aigrette du roi des génies. Sa courbe légère semblait produite par une marche rapide et par lé vent du soir.
— Mais, c'est très-bien, ce que vous venez de raconter là ! dit Christine en frappant dans ses petites mains d'un air joyeux. Voilà une cruche entêtée ! Comme j'aurais voulu voir saint Trudbert, lorsqu'il en foulait aux pieds les débris!
— : Ah ! mon Dieu ! ajouta madame Àugsburger, résister à une si jolie fille et se laisser vaincre par un méchant pot de terre !
-*- Hélas ! oui, madame, cela prouve terriblement la faiblesse humaine, répliquai-je ; il eût peut-être mieux valu. . .
J'allais dire une sottise, mais le mennonite me coupa heureusement la parole.
— L'exemple de saint Trudbert , dit-il gravement, prouve que la Bible et l'Evangile ont raison de blâmer sans cesse F amour-propre. « Mieux vaut être humilié avec les âmes douces que de partager le butin avec les superbes, » lisons-nous dans l'Ancien Testament. Et encore : « Les affronts menacent l'orgueil, et les humbles d'esprit seront glorifiés. L'admiration de soi-même produit l'insolence, mais la sagesse accompagne l'humilité. »
— Que ne prêchez-vous ces maximes , m'écriai-je, dans nos villes et dans nos campagnes ! Ce sont les plus importantes peut-être de la morale chrétienne et les moins observées. Les hommes se boursoufflent en général d'une telle manière et pour si peu de chose, que cela paraîtrait incroyable , si ce n'était malheureusement trop réel: J'ai vu des personnes toutes fières de ne pas savoir lire ; quelques autres se glorifier de ne pas comprendre les livres sérieux ou la philosophie. Un auteur allemand me disait un jour sans aucune intention plaisante : — Si j'écris mal, c'est pour mieux montrer mes idées, pour que la forme ne masque pas le fond. Je suis comme un homme vigoureux qui porte-
rait des habits déchires, afin de laisser voi? par les trous de l'étoffe sa peau blanche et sa belle chair. Notez bien que le pauvre diable n'avait pas plus d'idées que de style. Je préfère incomparablement la littérature de notre petite chanteuse. Allons , Christine , fouillez dans votre mémoire et gratifiez-nous de quelque autre ballade.
— Je le veux bien, monsieur ; vous avez vu que tout à l'heure je ne me suis pas fait prier. Cependant j'aime mieux vous entendre que de raconter moi-même.
— Et pourquoi donc, jeune espiègle ?
— Parce que, vos histoires, je ne les connais pas, au lieu que les miennes, je les connais depuis longtemps, et elles ne m'intéressent plus ou m'intéressent peu.
— filais il n'est pas juste que je vous divertisse et que vous ne fassiez rien pour me plaire.
— Eh bien ! monsieur, avez-vous lu Y Epreuve des pommes ?
— Non, mon enfant, je ne l'ai ni lue ni entendu conter.
— C'est un récit très-moral, dit madame Àugsburger.
— Ecoutez-moi bien , dit la petite fille ; je commence.