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CHAPITRE XI

L'Epreuve des pommes.

Chaque fois qu'il y avait une réunion, une petite fête chez Urbain Wahlen, une assiettée de belles pommes faisait invariablement son apparition au dessert. Il l'apprêtait souvent luimême, et en outre, son jardin contenait les meilleurs pommiers du pays. Cela passait pour un goût très-prononcé ou pour un caprice. Julie, sa femme, n'avait pas à cet égard une autre opinion. Mais un jour, un beau jour d'automne, qu'ils avaient invité de la compagnie et dîné dans une salle ouverte, d'où le regard embrassait le lac de Thuû, Wahlen ayant pris l'assiette pleine de pommes, pour l'offrir à ses voisins, la posa devant lui et parut oublier toutes les personnes présentes, comme perdu au milieu de ses rêveries. Sa femme l'examina quelques minutes, puis tout à coup lui adressa la parole, en souriant et en élevant la voix : , I

— Eh bien ! mon ami, pourquoi cet air son-, geur ? D'où vient que tu semblés te creuser la

tête ? Aurais-tu imaginé quelque greffe nouvelle ? ou bien veux-tu manger seul toutes les pommes, que tu les gardes ainsi devant toi ? Ce serait trop de gourmandise, en vérité.

Urbain eut l'air d'un homme qui s'éveille. Il regarda sa femme et lui dit d'un ton encore mal assuré :

— Qu'y a-t-il ? que veux-tu , chère femme ?

Des pommes ?... les voilà. Que tout le monde en mange, on me fera plaisir. Je les aime beaucoup : c'est à elles que je dois mon bonheur F

Julie éclata de rire, et presque tous les hôtes l'imitèrent, avec plus de modération néanmoins, en contenant leur gaieté.

— Tu dois ton bonheur aux pommes, dit-elle enfin. L'idée est plaisante, quoiqu'elle ne me flatte guère. A-t-on jamais entendu dire qu'une si petite cause ait produit un si grand effet? Rendre un homme heureux, ce n'est pas chose à dédaigner. Mais crois-moi, mon ami, ne répète point ailleurs cette parole étrange ; tu amuserais trop la compagnie. Décidément, tu rêves aujourd'hui tout éveillé.

— Tu t'imagines cela? répondit Wahlen en attachant sur elle un regard de profonde tendresse. Mes discours sont plus sensés, plus flatteurs pour toi que tu ne penses. Si je préfère les pommes à tous les fruits, ce n'est pas que je leur trouve, un goût délicieux et vraiment supérieur ; c'est qu'elles me rappellent un souvenir bien

cher. Sans elles, je n'aurais probablement point une femme excellente et un ami précieux à mon cœur. Et ce fut ma pauvre mère qui me conseilla de les employer comme moyen d'épreuve.

La curiosité la plus vive rayonnait dans les yeux de Julie : Urbain ne lui donna pas la peine de l'interroger.

— Après avoir porté longtemps les armes loin du pays, lorsque je revins chez nous, je ne trouvai plus mon père, que l'on avait depuis cinq mois couché dans la fosse ; ma mère était bien vieille, bien faible, et malade. Elle me pria de ne point la quitter. — Laisse-moi passer mes derniers jours avec toi, mon cher enfant, me dit-elle ; il ne m'en reste pas beaucoup à vivre. Il faut que tu sois là pour recueillir mon petit héritage. Le moment est venu, d'ailleurs, où tu feras bien de te marier. Trente-deux ans ! c'est le bon âge pour prendre une compagne. Ne reste point seul, mon ami. Tant qu'on est jeune, on préfère cheminer sans engagement à travers le monde; mais quand le jour baisse, quand la nuit vient, on aime à se sentir appuyé sur un bras fidèle. La mort, hélas ! désunit trop souvent alors ceux qui ont porté ensemble le poids de la vie!

Et des pleurs brillaient dans les yeux de la chère femme.

— Je ne demande pas mieux que de suivre vos conseils, lui répondis-je. Puisque le sort m'a

épargné dans les batailles, je reprendrai mes anciens travaux de cultivateur et de jardinier. Il me faut une ménagère pour soigner la maison, cela est évident. Et puis, à ne vous rien celer, je ne déteste pas le beau sexe. On ne porte jamais F uniforme, sans qu'il vous communique une certaine dose de galanterie.

Je ne pus m'empécher de sourire en disant ces mots, qui égayèrent aussi la bonne vieille.

— Mais la grande difficulté, repris-je, c'est que je ne connais personne dans le pays. Les jeunes filles d'autrefois sont mûres maintenant et toutes mariées. Celles que je pourrais choisir étaient des gamines quand je suis parti. Prendre au hasard, c'est trop dangereux. Dans nos garnisons, un joli minois nous suffisait ; la beauté même n'était pas toujours indispensable; les moindres péronnelles qui daignaient répondre à nos œillades, faisaient souvent notre conquête. Hais dans la caserne du mariage...

— Comment! c'était là tes mœurs au régiment ? s'écria l'hôtesse d'un air boudeur. Si j'avais connu tes habitudes !...

— Ne m'interromps pas, lui dit Wahlen ; je te répète ma conversation avec la défunte, et mon rapport doit être fidèle, ou il n aurait aucun intérêt. Je ne veux pas d'ailleurs y changer un mot. Où en étais-je ? Ah ! bien ! Pour me marier donc, pour prendre une femme avec laquelle je serai uni sans rémission, Dieu me garde de pro-

céder aussi cavalièrement ! Ce n'est pas tout qu'un joli visage, et, dans une si longue union, le caractère a plus d'importance que la figure.

— Tes paroles me font plaisir, dit ma mère, çt je vois que l'expérience t'a profité. C'est beaucoup. Ton objection, d'ailleurs, ne me prend pas au dépourvu. J'ai songé à te choisir une femme, et même à te choisir un ami. Les bons amis sont encore plus rares que les femmes de cœur, les femmes sincères et dévouées. Aussi, après mûr examen, ai-je jeté les yeux sur les trois jeunes filles et les trois jeunes gens, qui me paraissent les plus estimables du bourg. Je les ai, tous les six, invités à dîner pour jeudi prochain. Le repas aura lieu sous la tonnelle, d'où la vue embrasse notre lac aux flots transparents et les hautes montagnes qui le bordent. J'espère qu'alors je me porterai bien et pourrai m' asseoir près de vous - y mais si je gardais le lit, mon absence ne fera point manquer l'épreuve à laquelle je veux soumettre les convives. Un plat de belles pommes terminera le dessert, et tu auras soin d'en offrir. Insiste polir que tout le monde prenne un de ces fruits ; laisse les jeunes filles manger ceux qu elles choisiront, mais, comme si un caprice te passait par la tête, demande aux jeunes gens que chacun d'eux te présente un morceau du sien. Examine alors attentivement ce qui aura lieu de part et d'autre.

Le jour de la fête, ma mère se trouva bien et

put y assister sans inconvénient. Nous dînâmes en plein air, comme elle l'avait voulu : le temps était magnifique, et l'humeur la plus joyeuse animait les convives. Au dessert, l'aimable vieille me fit signe : je pris le plat de pommes, pour en offrir à toute la société ; puis, prétendant que je ne savais pas peler les fruits, je priai les jeunes gens de me donner une portion des leurs* J'observai alors ce qui se passait, tandis que ma mère épiait de son côté les faits et gestes des trois couples. Pas une des six personnes ne remarqua notre attention , pas une ne se douta quelle subissait une épreuve. Quand on eut longtemps causé, on se sépara enfin, et ma mère, me jetant un regard expressif, me dit, aussitôt que nous fûmes seuls :

— Eh bien ! as-tu examiné comment nos hôtes s'y sont pris,, quand ils ont eu les pommes entre les mains ?

— Assurément, puisque vous me l'aviez recommandé. Je soupçonne même laquelle des jeunes filles doit devenir ma fiancée, lequel des jeunes gens mon ami.

— Rapporte-moi donc ce que tu as observé, me dit en souriant ma mère, et n'omets aucun détail. i

— Lorsque nos trois payses eurent fait leur choix, Gertrude, la coquette, parée outre mesure, éplucha brusquement sa pomme et enleva presque une moitié du fruit avec la peau. Héloïse, la

mal vêtue, qui semblait porter les habits de sa grand'mère, et qui portait peut-être effectivement une partie de son costume, avala gloutonnement le fruit sans y mettre le couteau ; pulpe, enveloppe, trognon, pépins, tout y passa. Les nœuds même ne furent point épargnés ; à peine laissa-t-elle la queue. Julie, habillée avec une élégance modeste, se comporta différemment.

Elle pela sa pomme d'une main délicate et soigneuse, sans trop attaquer la chair, sans trop l'épargner, comme font les avares. Elle rejeta ce qu'on dédaigne habituellement, et me paraît avoir procédé de la manière la plus convenable.

La femme d'Urbain avait rougi, quand elle l'avait entendu prononcer son nom ; sa rougeur augmenta, lorsqu'il poursuivit en ces termes :

— Ton opinion est parfaitement juste, me dit ma conseillère. C'est à Julie que tu dois accorder la préférence, c'est elle que tu dois tâcher d'obtenir. Habillée sans prétention et sans négligence, éloignée de l'avarice comme de la prodigalité, attentive et modeste, elle sera pour toi une excellente femme*

Et moi qui avais justement admiré les grâces de son maintien, la vivacité contenue de ses regards, l'expression aimable de ses traits ! Vous pensez si je fus ravi de l'approbation que lui donnait ma mère. Je commençai dès-lors à te courtiser, ma chère Julie, et grâces te soient

rendues de ce que tu ue t'es pas montrée farouche. Allons, ne te trouble pas ; mais, pour dire vrai, tu accueillis assez bien mes premiers éloges et mes premières attentions.

— Je ne sais sur quelle herbe tu as marché, dit Julie; mais te voilà devenu l'indiscrétion en personne,

— Qu'importe, dit Wahlen, puisque les prédictions de ma mère se sont réalisées, puisque nous sommes heureux l'un avec l'autre ?

<*— Et les jeunes gens , de quelle manière avaient-ils soutenu l'épreuve ? demanda un convive, un parent de la ménagère, car tous étaient de la famille, excepté un seul.

— Vous allez le savoir, répondit l'hôte. Ma mère m'interrogea sur leur compte, ainsi qu'elle l'avait fait pour les jeunes filles. Chacun d'eux, selon ma prière, devait m'ofirir un jnorceau^de pomme, à la pointe de son couteau. Brunell, avec une complaisance outrée, avec des gestes et une mine de flatteur, me présenta, bien avant les autres, les trois quarts de son fruit et n'en garda qu'un petit morceau. Après avoir grossièrement épluché le sien, Leuthold m'offrit d'une main avare, presque à regret, et en m' interpellant d'une voix rude, une tranche des plus minces. Willibald, dépouillant sa pomme avec soin et avec adresse, la .coupa en deux, et m' adressant un aimable coup d'œil, me pria de choisir. — Prends le morceau qui te conviendra le mieux,

me dit-il. Les moitiés sont égales ; je veux partager arec toi comme un frère. Ce procédé m'a paru le meilleur, et la figure ouverte, l'expres- ' sion engageante du convive ne laissaient pas de le rendre plus agréable encore-

— Tu veux me flatter, dit Willibald, tu es un courtisan.

— Je rapporte les choses comme elles ont eu lieu, répliqua Wahlen, et les jugements que les faits ont inspirés. — Tu as encore raison cette fois, me dit ma mère ; oui, c'est Willibald qu'il faut choisir. 11 a su se préserver également d'une rudesse avare et d'une servile obséquiosité. Ce sera pour toi un ami fidèle, probe, intelligent et sincère, qui ne te refusera jamais ses bons avis ou son aide, aussi éloigné de la ruse que de l'égoïsme. »

— Décidément tu veux me faire perdre contenance, s'écria Willibald. C'est trop d'éloges, mon cher ; que diable ! je ne suis pas un saint.

— On n'est saint qu'après sa mort, quand on ne peut plus faillir. Ma mère cependant t'avait aussi bien apprécié que Julie : tous les deux, depuis huit ans, vous avez été pour moi ce que la rosée est pour mes fleurs, ce que le soleil est pour mes espaliers. Je vous dois le bonheur présent , la gaieté , le courage au travail , l'espoir d'un tranquille avenir. Je me prends donc parfois à considérer les pommes avec attendrissement , parce qu'elles m* ont fourni le moyen de

juger votre caractère. Allons, marmots, venez en chercher, car vous les aimez aussi.

Deux petits garçons et une petite fille quittèrent le bout de la table, et accoururent vers leur père, qui leur mit une pomme dans chaque main. Ils regagnèrent leurs places en sautant, la joie peinte sur la figure.

— Ma pauvre mère n'est plus là , reprit Wahlen avec tristesse, pour jouir du spectacle de notre concorde. Mais elle a vu pendant quelque temps l'effet de ses bons avis , et elle a emporté la satisfaction de m'avoir uni à des cœurs fidèles,.

— En vérité , dit madame Augsburger, cette histoire contient de bonnes leçons.

— Parlez-moi d'un récit comme celui-là , dit le pasteur anabaptiste. Il en reste au moins quelque chose. J'ai voulu lire un des romans que Ton publie dans votre grande ville, et non-seu-? lement il m'a ennuyé , mais je n'y ai rien compris. Tous les personnages faisaient des contorsions abominables; ils avaient tant de dçsirs, tant de choses étaient nécessaires pour les rendre heureux, ils commettaient tant de crime»

pour de si légers motifs, que des fous n'auraient ni pensé ni agi autrement.

— Oh ! oui , c'était bien ridicule et bien peu agréable, dit la maîtresse de la maison.

— Aussi nous avons employé l'ouvrage à faire des sacs, reprit le mennonite. Je crois même

qu'il en reste des feuilles dans le grenier.

— Et quel titre portait ce livre, nton cher hôte?

— Je l'ai tout-à-fait oublié. Mais un coup d'œil jeté dans l'armoire de la cuisine

M. Augsburger se levait.

— Ne vous dérangez point , lui dit sa femme.

Elle entra aussitôt dans la pièce voisine et en

rapporta un sac, où étaient pressées des fleurs de sureau.

Ayant cherché le sommet de la page, un sourire involontaire effleura mes lèvres. C'était les Mémoires du Diable ! Que venaient-ils faire dans le séjour de la paix , de la modestie , des contentements faciles et de la piété ?

— Je conçois, dis-je au ministre élu, le peu de charme qu'ont dû avoir pour vous les scènes convulsives d'un roman frénétique. - La nature n'a pas destiné l'homme à de si violentes émotions : elles auraient bientôt épuisé son système nerveux et troublé toutes ses fonctions organiques. Vous avez tiré de l'ouvrage le meilleur parti possible. Mais par quel singulier hasard est-il tombé entre Vos mains ? Comment vous étes-vous décidé à lire une production de cette espèce ? On m'avait dit que les œuvres d'imagination ne franchissaient point le seuil des mennonites.

Ma question troubla évidemment le sectaire.

Une faible rougeur colora ses joues , teinte char-

mante sur les traits d'un vieillard , qui mêle la naïveté de l'adolescence à la gravité de l'âge mûr. Il ne se pressait point de me répondre.

— J'avais cru, me dit-il enfin avec embarras, que c'était des mémoires véritables. •

— Y pensez-vous? Les mémoires du malin es* prit?

— J'avais lu plusieurs fois l'éloge de cette publication dans les feuilles, quand j'allais à Rothau vendre du seigle , du kirsch ou des pommes de terre.

— Et vous vous étiez imaginé que Satan lui* même

— Hélas! oui, j'avais craque, dans un moment de repentir, il avait fait l'aveu de ses crimes, dévoilé ses artifices. Et comme Dieu nous apprend qu'il rôde sans cesse autour de nous , qu'il nous dresse constamment des pièges, l'idée m'était venue de lire ses confessions, pour me préserver de ses embûches et en préserver mes frères. J'ai donc acheté le livre , qui m'a coûté une grosse somme , et j'ai bientôt vu qu'il ne pourrait m' être utile.

Comme il finissait de parler, le digne homme baissa les yeux, circonstance qui vint à propos , car je réprimais avec peine une violente envie de rire, et si sa vue ne s'était pas détournée de moi , il eût remarqué mes efforts. Je me contenais héroïquement, pour ne pas lui déplaire.

Christine , par bonheur, changea le cours de

nos idées. Nos réflexions l'intéressaient peu, et elle nous rappela, pour ainsi dire, à Tordre.

— . Je vais être obligée de "vous quitter, monsieur, dit-elle ; ainsi ne perdez pas de temps et contez -moi vite une histoire, afin que j'aille ensuite retrouver ma mère.

— Encore une ? Mais il me semble que je vous en ai déjà narré plusieurs. Ce serait à vous de me faire les honneurs du pays. J'apprendrai peu de chose, si je parle toujours.

— Eh bien ! monsieur, je serai une autre fois, la complaisance même : vous pourrez me demander tout ce que vous désirerez savoir. Mais aujourd'hui , soyez assez bon pour ne point me refuser.

Et la voix, les yeux, les traits, l'attitude même de Christine avaient une expression de calinerie charmante*

— Allons, lui dis-je, si vous sollicitez toujours de cette manière , on ne vous refusera jamais rien. Mais c'est mon dernier conte*

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