CHAPITRE XV
Départ du Salm. — Le magister des montagnes. — Cérémonies funèbres des anabaptistes. — Leurs cimetières. — Instituteurs nomades. — Leur rude et pauvre existence. — Ecoles des mennonites. — On y enseigne les dogmes de toutes les religions avec une tolérance illimitée. — Les nouveaux maîtres d'école.. — Le médecin des montagnes. — Fatigues qu'il supporte, dangers qu'il brave. — Sa rustique apparence. — Le docteur basané. — Le Coffret des historiettes.
Quand nous eûmes terminé le repas du matin, je dis à mon hôte :
— Le moment de notre séparation approche.
Je voudrais faire une tournée dans les montagnes et rendre visite à vos coreligionnaires, voir leurs principales résidences. Mais j'aurais besoin d'un bon guide, car les pays très-accidentés ne permettent pas aux voyageurs de compter sur euxmêmes, sur leurs instincts ou leur connaissances géographiques. Les illusions de la vue déroutent tous ceux qui parcourent un district des montagnes pour la première fois.
— Nous avons ce qu'il vous faut , me répliqua Augsburger ; notre maître d'école s'apprête justement à partir pour le Hang, où il a passé la belle saison, et il vous conduira aussi loin que
vous voudrez. Il est là , chez mon frère : je vais l'avertir.
En conséquence, je vis bientôt paraître un homme de haute taille , aux larges épaules, qui avait une ressemblance frappante avec le saint Jean d'Albert Durer. Ses cheveux d'un blond foncé bouclaient naturellement, ce qui forme toujours une élégante parure. Son front bien fait, ses yeux d'un gris bleuâtre, ses sourcils pâles, presque réunis par un bouquet de poils, qu'un physionomiste eût regardé comme un signe de jalousie, un nez régulier, des lèvres fortes, mais sans excès, de belles dents, une oreille d'un bon dessin composaient un ensemble qui avait son mérite. Ses quarante ans ne pesaient point à sa forte constitution. Et cependant son costume ne relevait pas sa mine. L'instituteur portait une casquette noire avec une visière , une cravate de même couleur, un sarreau bleu terni par le lavage et déchiré en maint endroit, un pantalon de toile effilé dans le bas. Le pauvre homme était râpé comme la science et la vertu. Son regard craintif, ses manières obséquieuses trahissaient l'inquiétude et les soucis d'une existence précaire. Qu'aurait-il fallu cependant pour lui donner une respectable apparence, un air calme et digne, qui eût été en harmonie avec sa nature ? quelques aunes de drap noir qu'il ne possédera jamais !
Augsburger lui expliqua mon désir de faire
une tournée dans la montagne, en allant d'une ferme d'anabaptiste à une autre. Le magister, avec un extrême empressement, offrit aussitôt de me conduire, et m'assura qu'il connaissait toutes les routes. Il avait instruit d'ailleurs les enfants de la plupart des mennonites, chez lesquels je voulais me rendre.
— Vous n'aurez jamais eu un guide pareil, me dit Augsburger ; voyez ses mains.
Le magister les mit en évidence et me fît remarquer ses doigts : il en avait six à chaque main. Le sixième, plus petit que l'auriculaire, suivait parfaitement la gradation; il était bien formé, articulé comme les autres, mais s'en écartait un peu et les rejoignait difficilement.
— Voilà une singulière fantaisie de la nature , lui dis-je; vos pieds offrent-ils la même anomalie ?
— Le pied gauche seulement, me répliqua-t-il; le pied droit s'est conformé à la règle.
— A la bonne heure! repartis -je. C'est bien assez de vingt-trois doigts, il me semble. Et vous pouvez quitter vos élèves en ce moment?
— Ils me quittent eux-mêmes tous les étés; je ne fais la classe que l'hiver. Pendant la belle saison , les familles ont besoin de tout leur personnel. Les petits garçons et les petites filles sont employés aux travaux des champs. Ils gardent le bétail, arrachent les mauvaises herbes, font les commissions, ramassent du bois, aident à
enlever, à rentrer l'avoine, Forge, le seigle et les pommes de terre. Je suis donc libre durant six mois.
— Eh! bien, nous partirons dans un quart d'heure, si rien ne s'y oppose, et vous me guiderez jusqu'à la fin de mon excursion. Allez faire vos préparatifs.
— Ils ne m'occuperont pas longtemps, dit le magister en blouse; je n'ai que mon bâton à prendre. Mais, si vous voulez bien me le permettre, je porterai votre sac de voyage et votre manteau.
— Pour peu -que vous le désiriez sincèrement, je ne veux pas faire le cruel et vous priver de ce plaisir.
— Ah ! monsieur, j'ai plus que vous l'habitude de la fatigue ; je serai charmé, je vous jure, de porter votre mince bagage.
Pendant qu'il jetait mon manteau sur son épaule, mettait en bandoulière la courroie de mon havresac, je dis au mennonite :
— Avant de vous quitter, je voulais vous adresser une dernière question. Vous ne m'avez pas appris comment, ni en quel lieu, vous ensevelis- * sez ceux de vos frères que vous venez à perdre. Vous ne les transportez sans doute pas au cimetière ; le clergé orthodoxe ne voudrait point les y admettre, vos opinions diffèrent trop du dogme catholique.
— Nous ne déployons pas dans nos obsèques
un grand appareil. Si l'un de nous expire, les assistants se mettent à genoux et recommandent aussitôt son âme au Père des hommes. On lui fait ensuite une espèce de toilette funèbre : on lui lave les mains et la figure, puis on lui met un bonnet de toile ou de calicot, des bas blancs, un caleçon et une camisole. Les étoffes de laine et de couleur sont interdites par nos usages. Le soir, les amis se joignent aux parents pour la veillée des morts. D'heure en heure, ils débitent une prière, où ils recommandent le défunt à la bonté céleste. Dans les intervalles on cause peu, par tristesse et par sentiment des convenances. Le matin, la commune entière se réunit. On place le corps dans une bière de sapin sans ornements, car vous savez peut-être que les montagnards des Vosges ont l'habitude de peindre les cercueils ; ils y tracent en rouge, en vert, en bleu, des étoiles, des fleurs, des rinceaux, des zigzags. Cette décoration nous semble un luxe inutile et même tout-à-fait inopportun, au moment qui prouve le mieux la faiblesse et la vanité de l'homme. On étend sur le coffre mortuaire un drap blanc ou un drap noir ; mais ce n'est point un usage obligatoire , et le cercueil reste parfois découvert.
Quand tous les préparatifs sont achevés, on lit le chapitre quinzième de la première Epître aux Corinthiens : il traite surtout de la résurrection. Quatre jeunes gens mettent alors la bière sur des
traverses de bois, et la portent lentement vers le lieu du repos : la commune entière les suit en chantant des cantiques. Arrivés au bord de la fosse, on invoque une dernière fois la miséricorde divine, puis on descend les restes dans la cellule des morts. Un des ministres prononce un discours, et tout est fini. Nous n'élevons pas de monuments funèbres, nous ne désignons même point par une croix de bois noir la place où dorment nos frères.
Lorsqu'un assez grand nombre d'entre nous habitent une localité , nous traçons un enclos , nous choisissons un lieu de suprême rendez* vous. Mais si nous nous trouvons dispersés, nous enterrons nos morts dans une prairie, dans un bois, dans nos jardins : nous ne tenons pas à ua endroit plutôt qu'à un autre. Dieu est présent partout, et la terre entière lui appartient.
— Avez-vous au Salin une de ces enceintes funéraires? demandai-je.
— N'avez- vous pas encore vu notre cimetière ? Il est là-bas, près de la forêt d'où vous avez débouché sur le plateau.
— Vous serait -il désagréable de m'y conduire?
— Pas le moins du monde. Philippe Jahn^ votre guide, pourrait vous y mener; mais j'aime mieux aller avec vous.
— A la bonne heure ! nous passerons ensemble quelques moments de plus.
Après cinq minutes de marche, nous entrions dans le bouquet d'arbres résineux qui drapent, pour ainsi dire, leur verdure autour de l'enclos, comme une tenture mélancolique. Les protestants ont cherché l'expression de l'égalité humaine dans la similitude parfaite des tombes ; plus humbles , plus radicaux , les anabaptistes ont nivelé le terrain, laissé leurs fosses sans ornements et chargé la nature d'effacer leur souvenir. Elle y met un empressement qui montre combien leur désir s'accorde avec ses propres intentions, car elle dédaigne la mort et ne s'intéresse qu'à la vie. Dès qu'une créature cesse d'exister, elle a hâte d'anéantir ses restes ; elle en détruit jusqu'aux moindres vestiges , pour que rien ne trouble sa sérénité, pour que rien n'attriste sa fête éternelle. Aussi, quand on lui abandonne notre dernier asile, comme elle le voile sous un tapis de mousse et de gazon ! comme elle y sème des fleurs avec une abondance inépuisable ! comme elle y arbore joyeusement les signes d'un éternel oubli ! Pareil au nostoc, cette plante mystérieuse qu'on voit un matin dans nos parterres et qui, le jour suivant, a disparu sans laisser de traces, on croirait que l'homme se dissout en vapeur ou se transforme en argile. J'en avais à mes pieds la preuve la plus manifeste. Sans la clôture élevée autour du champ de repos,, sans une faible ondulation du sol, nul n'aurait pensé qu'il avait sous les yeux un cimetière. La
scabieuse élégante, image d'un deuil qui finit y la germandrée avec son corymbe de fleurs blanches, la génestrolle aux pétales d'or, la balsamine des montagnes, que Ton nomme impatiente ou Noli me tangere, parce que ses gousses éclatent et lancent au loin leur graine, dès qu'on les effleure, la renouée, le serpolet, le géranium bec-de-grue étoilaient une herbe profonde et irrégulière. Par-dessus la muraille, le pin noir d'Autriche étendait ses rameaux frangés, qui murmuraient comme les dernières vibrations d'une harpe. A travers les feuillages, le soleil dardait ses rayons d'or, les éparpillait sur le gazon. Tout semblait protester contre le vain rêve d'une autre existence, contre l'ambition de laisser après soi une mémoire illustre, tout donnait gain de cause à la modestie des anabaptistes.
Hélas! l'homme le plus fier est conduit aux mêmes sentiments d'humilité, quand il regarde en face le mystérieux abîme où il doit disparaître, et qu'un aveugle espoir ne lui fait point prolonger au-delà du tombeau les mesquines passions de la vie!
Cet enclos charmant et lugubre m'inspirait bien d'autres idées, car je n'ai pas sur notre fin dernière les mêmes opinions que la plupart des hommes ; aussi le mennonite remarqua-t-il mon air pensif :
— Qu'avez-vous donc ? me demanda l'excellent homme. Vous paraissez absorbé dans des
réflexions plus ou moins tristes ? La mort tous cause-t-elle de l'effroi ?
— J'y songeais à peine. Ce qui me préoccupait et ce qui me préoccupe d'ordinaire, c'est la variété infinie des sentiments humains, les idées si peu semblables que Ton se forme du bonheur, et les différences que ces conceptions mêmes produisent dans le sort des individus. Ceux qui cherchent, qui ambitionnent le moins, sont les plus près du but ; ils n'ont pas égaré leur imagination au pays des chimères, et les objets de leurs désirs se trouvent sous leur main. Beaucoup d'hommes rêvent que la nature leur doit des extases, des félicités sans, bornes; elle ne leur prépare que des plaisirs très-simples. Tout le reste est factice, et l'on paye habituellement fort cher les jouissances les moins pures, les satisfactions les moins réelles. Ceux qui dorment sous l'herbe de cet enclos ne sont pas à plaindre : ils. ont eu la meilleure part des biens de la terre.
— C'est dommage que vous ne soyez pas m* des nôtres, me répliqua Augsburger, vous seriez devenu pasteur et vous auriez fait de beaux discours dans nos assemblées.
— Votre regret me flatte, mon cher hôte ; mais il est trop tard maintenant : j'ai l'habitude d'écrire, et la vie solitaire me plaît mieux que toute autre. Je ne voudrais point exercer la plus petite fonction, pas même celle de prédicateur *
Le digne homme prit au sérieux cet argument
évasif, de sorte qu'il ne trouva rien à me répondre. Nous nous serrâmes cordialement la main et nous fîmes nos adieux. Il s'achemina vers sa maison, pendant que mon guide et moi nous dirigions vers les Quellen , autre bourgade mennonite.
Une demi-heure de marche nous suffit pour l'atteindre. Le hameau est protégé contre le vent du nord-est par deux golfes creusés dans la montagne, qui forment un cadre merveilleux : le site a une autre physionomie que le plateau du • Salni, quelque chose de plus enfermé, de plus encaissé, mais il n'est pas choisi avec moins de bonheur, il n'inspire pas moins le goût du calme . et de la retraite. Les mennonites semblent avoir t hérité des moines l'habileté avec laquelle ils choi- . sissaient l'emplacement d'une abbaye.
j Comme je ne voulais point m' arrêter dans le \ hameau, nous le traversâmes rapidement et, par les plus coquets chemins que l'on puisse voir, 5 descendîmes au fond de la vallée où coule la j. Brusche. Mais, à mesure que nous avancions, la jj. nature changeait de physionomie autour de nous. Les bois disparaissaient; aux montagnes ver* jj doyantes succédaient peu à peu des collines j, nues, que la rapacité de l'homme avait dépouil- I lées. Une herbe rare, incessamment tondue, maià g 1 " 6 pitance des vaches et des moutons, remplaçait les magnifiques ombrages d'autrefois : on
j aurait dit une mousse terne et grossière plutôt
que du gazon. Le torrent gémissait au milieu de ce triste paysage, comme s'il en déplorait la sécheresse et la mélancolie. Une longue route à faire au milieu de pareils sites n'était pas une perspective bien agréable. Aussi mon compagnon, qui, sans le savoir, m'intéressait beaucoup, absorba-t-il dès ce moment toute mon attention.
Pauvre diable ! quelle peine il se donnait pour me plaire! Comme il cherchait obséquieusement les sujets d'entretien qui lui semblaient devoir être de mon goût ! Le soir, il fut tout ravi de déboucler mes guêtres. Et c'était un maître d'école, c'est-à-dire qu'il avait la grave mission d'instruire, de former les générations nouvelles! Cette tâche sérieuse, pénible et délicate lui rapportait soixante francs par an, plus la nourriture et le coucher. Mais son régime eût fait pousser les hauts cris aux romanciers, poètes et utopistes de notre temps, qui assurent que le développement de l'intelligence accroît les besoins. Philippe partage, cela va sans dire, les aliments de ses hôtes, car il habite toujours une ferme, où la classe a lieu dans une grande salle. Eh bien! j'ai vu ces modestes cultivateurs prendre leur repas, et comme c'était un dimanche, je suis disposé à croire que la solennité du jour avait influé sur la carte. Or, voici le menu de ce festin : premier plat, pommes de terre cuites à l'étouffée ; second plat, pommes de terre dans du lait doux ; troisième plat, salade mélangée de haricots violets,
assaisonnée de crème et de vinaigre ; pour boisson, de l'eau ou du petit lait à volonté; mais ce dernier liquide obtenait la préférence. Les deux fils du métayer se coupaient seuls, de temps en temps, comme une friandise et pour se donner bonne bouche, utie mince tranche de pain noir, qui semblait ranimer leur appétit. Les jours ordinaires, je crois que l'on supprime la salade aux haricots violets. Si les études des maîtres d'école anabaptistes développent beaucoup leurs besoins gastronomiques, on voit qu'ils ont peu l'occasion de les satisfaire» Ils changent souvent d'habitation, mais ne changent pas de nourriture.
Ce sont en effet des instituteurs nomades.
Pour qu'ils tiennent classe, il faut qu'il y ait dans la commune et dans les environs une quantité suffisante d'élèves, douze ou quinze au minimum. S'ils ne sont pas tous anabaptistes, peu importe ; le précepteur connaît les dogmes, les pratiques et la morale de plusieurs religions. Il les enseigne loyalement à ses écoliers, suivant l'opinion de leur famille. Des enfants mënnonites, luthériens et juifs sont souvent réunis dans une même salle. Le maître leur apprend en commun la lecture, l'écriture, le calcul, la géographie, un peu d'histoire , puis leur expose séparément les principes de leur communion.
Jamais certes on n'a poussé plus loin la tolérance. Si les jeunes catholiques ne viennent pas
chercher l'instruction dans ces humbles externats, c'est que leurs parents s'y opposent. On leur enseignerait les maximes de l'Eglise domiminante avec la même impartialité. Quoique mon guide eût presque toujours des pupilles anabaptistes, leur foi n'était pas la sienne ; fils d'un luthérien, il avait gardé la croyance de son père. Les mennonites cependant l'acceptaient comme instituteur, le logeaient dans leurs maisons, le chargeaient en toute confiance d'expliquer leur doctrine à leurs enfants.
Si l'on ne peut réunir dans une localité assez de disciples pour payer les frais d'école, on attend que le nombre se complète, que les marmots grandissent, et on forme ensuite une classe, où des élèves de tout âge reçoivent une même instruction générale. Beaucoup viennent de fort loin, à travers les bois et les rochers, avec leur petit sac de cuir. J'étais charmé de voir ces }>ambins trotter ainsi au milieu de splendides paysages, sérieux et tranquilles déjà comme de vrais montagnards. Cela prouvait en faveur de la population, en faveur des sectes qui se donnent tant de peines, qui se taxent volontairement pour communiquer aux esprits novices les éléments de la civilisation. Il s'en faut bien que l'on montre le même zèle dans toute la France, le même respect pour ces lumières primitives, sans lesquelles l'homme diffère peu des animaux.
Philippe Jahn demeurait doqc tantôt dans une commune, tantôt dans une autre, suivant que le sort disposait de lui. N'ayant pas même de domicile fixe, il ne pouvait aspirer au mariage, et encore moins aux joies furtives d'un secret amour» Chez une secte rigide, c'eût été préparer sa perte* Son indigence le métamorphose donc en fourmi travailleuse, le condamne à un célibat sans appel. Il a dû comprimer sous sa main les élans de son cœur. C'est ainsi que la hanse teutonique exigeait un serment de chasteté des commis qu'elle envoyait dans ses lointains comptoirs.
Et là ne s'arrêtent point ses tribulations* Quel humble service, quelle pénible tache peut refuser un homme livré de cette manière aux caprices du destin ? Toute besogne qu'on lui de* mande, fût-ce de l'air le plus amical et de la voix la plus douce, il faut qu'il l'exécute. Lorsqu'il y a un malade dans la commune, par exemple, c'est le magister qui va chercher les médicaments prescrits. Et les pharmaciens n'abondent pas dans les montagnes. Du Hang, il doit aller à Sainte-Marie-aux-Mines, pour rapporter quelque fiole ou quelque plante exotique. Or, il y a cinq lieues de distance, cinq lieues de terrain accidente, où l'on monte et descend toujours ; cela fait dix lieues de marche. Comme la famille attend le remède, le délégué ne peut courir trop vite. Quelquefois le médecin est venu dans l'après-midi ; le messager part vers deux ou trois
heures ; la nuit le surprend an milieu des forêts, et la unit n'est jamais sans péril sur ees hauteurs inhospitalières. Les orages pendant Tété f la neige pendant les mois rigoureux , les précipices et les chutes en toute saison peuvent lui rendre le voyage fatal. Trop heureux, quand la loae éclaire sa route, transforme le brouillard en gaze d'argent, lui montre les silhouettes des arbres et des rochers, la pente des abîmes! Quelque robuste que soit le précepteur agreste, la lassitude le contraint parfois, comme il l'avoue lui-même, à se coucher sous un sapin et, si la température n'est pas trop froide, à y dormir quelques heures. Pour manteau, il n'a souvent alors que sa blouse, car on oublie parfois de lui prêter une plus chaude enveloppe, et le pauvre diable n'ose la demander.
Voilà, sans le moindre doute, une existence peu enviable. Cette vie précaire, incertaine, n'est pourtant point exempte de rivalité. Philippe Jahn a plus de quarante ans; il appartient à la vieille race des instituteurs nomades, à la race complètement alsacienne ; le français pour lui est une langue étrangère, il ne connaît que le dialecte local. Les jeunes maîtres d'école parlent les deux idiomes et sont plus instruits. On peut donc prévoir que le magister ne soutiendra pas longtemps leur concurrence. Déjà il perd du terrain ; il ne garde sa position que par la force de l'habitude, par l'intérêt qu'on lui porte* Quel
avenir menace sa vieillesse? Je n'ose y penser. Ira-t-il le long des routes offrir ses mains en spectacle, pour obtenir quelque aumône R Déplorable fin d'une carrière utile, d'une existence sacrifiée! Mais les anabaptistes, je l'espère, trou* veront à l'employer dans leurs fermes.
Et cependant cet homme n'était pas triste; jamais ses yeux, ni son visage n'exprimaient Fabattement et la mélancolie. Son fort tempérament et une résignation instinctive éloignaient de son cœur l'anxiété. Gomme les matelots sur la mer, il flottait au hasard sur la vie, sans craindre la tempête et sans redouter le naufrage. Combien à sa place auraient gémi , se seraient désolés P Mais il était de la montagne , il voyait autour de lui l'homme faible et la nature puissante ; ce contraste lui avait enseigné une philosophie pratique. Le pauvre instituteur ressemblait à V oiseau des champs : une tige de blé est pour le roitelet un appui solide, où il dort immobile et sans inquiétude.
' Ce tableau d'une aride destinée s'esquissait peu & peu devant moi, pendant que nous cheminions dans la vallée nue et déserte, où la Brusche coulait précipitamment, avec un sourd murmure, comme impatiente d'atteindre un canton plus fertile et de plus riants paysages. Tout à coup nous entendîmes le bruit d'une voiture, qui roulait derrière nous et venait de doubler une sorte de promontoire. La légère carriole
avançait rapidement. C'était un nouveau type que le sort m'envoyait : celui du médecin des montagnes, pour servir de pendant au maître d'école. L'agreste véhicule portait effectivement M. Scheidecker, le docteur le plus accrédité de Rothau, avec lequel j'avais fait précédemment plusieurs excursions. Il arrêta son petit cheval dès qu'il fut près de nous.
— Eh bien! vous nous quittez déjà? me dit-il d'un air de reproche amical, pendant qu'il attachait sur moi ses yeux bleus, qui produisent un singulier effet, au milieu de son visage bistré par le vent et la pluie, par le froid et le soleiL
— Vous savez pourquoi je suis venu, lui répliquai-je ; il faut maintenant que j'aille voir le Hang et Sainte-Marie-aux-Mines.
— Je puis vous conduire un bout de chemin, vous épargner quelques lieues de marche, si vous voulez monter dans mon coche.
— Avec grand plaisir, mon cher ami ; ce sont là des offres qu'un voyageur sensé ne refuse jamais.
Au bout d'une minute , nous étions installés tous les trois, et le bidet aux longs poils reprenait sa course.
Si, avant cette rencontre, nul habitant d'une grande ville ne se fût douté que j'avais pour guide un maître d'école, très-peu de citadins m'auraient cru alors en compagnie d'un docteur. Quoique l'art de guérir soit partout une
profession pénible et peu avantageuse, elle n'exige nulle part autant de patience, d'activité, de courage et de dévouement qu'au milieu des régions accidentées où la nature associe la grâce, la magnificence et la terreur. L'hiver surtout condamne le pauvre savant à un rude exercice. Par la neige , par la grêle , par un froid boréal , au milieu des tempêtes qui déracinent les pins séculaires, il faut qu'il atteigne , sur un plateau, dans une gorge sinistre ou une vallée perdue, la ferme lointaine , la cabane isolée sous le toit de laquelle languit un malade. La famille inquiète l'attend comme un dernier espoir. De minute en minute , un parent examine la blanche nappe qui enveloppe tous les terrains , où on peut voir le docteur apparaître à plusieurs lieues, ainsi qu'un point noir. Lui, cependant, lutte avec effort contre l'inclémence du ciel et contre les difficultés du sol. Il distingue malaisément la route , que lui cachent lès frimas ; seul sur un traîneau, il glisse à travers les immenses forêts de sapins, qu'il doit connaître de longue date, pour ne pas s'égarer. Sous leur épais manteau de givre et de neige, sous les froides stalactites qui pendent à leurs rameaux comme des franges d'argent , ce ne sont plus des arbres , mais des fantômes. Quelques-uns plient, d'autres se rompent, ne pouvant supporter le fardeau énorme dont les charge insidieusement l'hiver.
Parfois le docteur longe un précipice , où un
écart de son cheval lui ferait trouver le repos éternel. Parfois il renonce forcément à ce compagnon de périls : si les chemins sont trop mauvais, le brouillard trop dense , la neige trop profonde , il doit partir seul, braver toutes les fureurs de la saison , pendant que chacun s'enferme et se claquemure , écoute gronder le poêle ou regarde en frissonnant la campagne. Il n'est point rare que le docteur enfonce jusqu'aux genoux dans la neige et même jusqu'au buste. Il avance lentement, il se tire d'affaire comme il peut ; afin de porter secours au malheureux qui souffre, il risque lui-même sa santé, il joue charitablement sa vie.
Et tant d'efforts, de courage, ne produisent souvent aucun résultat. Les parents ont trop attendu ; l'homme généreux constate du premier coup d'oeil un mal parvenu à son dernier période, un mal contre lequel doivent échouer tous les remèdes. Souvent encore, pour prix de ses fatigues , de sa bravoure, il n'a que le témoignage de sa conscience et l'estime de lui-même. Il est entré sous le toit de la misère (et la misère abonde dans les montagnes) ; il a vu le patient sur un grabat, au coin d'une chambre nue, triste et froide. Que demander, qu'espérer de cette détresse ? Bienheureux le docteur quand il n'est pas contraint d'ajouter à son ordonnance la somme qu'exigera le pharmacien ! Ah ! si l'on voit tous les jours des actions viles et méchantes, il y en a aussi de bonnes qui réjouissent le cœur !
Un médecin, dans des contrées pareilles /doit être non seulement agile et robuste, mais infatigable. Il ne porte point , je vous assure , la cravate blanche et l'habit noir qui distinguent son confrère des grandes villes. On le prendrait pour un fermier plutôt que pour un docteur. Il a un costume simple et rustique : un chapeau de feutre à grands bords, de solides chaussures, le teint hâlé par le soleil , le froid et le grand air. Ses mains rudes et bistrées n'offrent aucun signe d'élégance aristocratique. Mais les services qu'il rend, la tâche qu'il exécute lasseraient trois médecins des villes; ses courses aventureuses, commenceraient même par les effrayer, et je doute qu'un seul voulût le suppléer pendant un mois ou un laps de temps quelconque. Tel est mon ami Scheidecker : il réside la nuit à Rothau, le bourg le plus voisin du Salm ; mais , le jour, vous seriez bien alerte et bien habile, si vous pouviez le trouver dans un rayon de six lieues, autour du logis qu'il semble habiter. Sa demeure n'est pour lui qu'un lieu de halte où il s'abat un moment, comme les oiseaux de passage, où il reprend des forces entre deux excursions.
Lorsque nous eûmes parlé de choses et d'autres, le hasard de la conversation amena le médecin à me dire :
— Où avez-vous donc passé la nuit dernière ?
J'ai appris accidentellement que vous n'étiez, point revenu cher M. Wiedemann.
— Ce n'était pas mon intention ; je m'étais promis, en partant, de coucher au Salm, pour voir lever le soleil dans les ruines du vieux château. Quand même je n'aurais pas eu ce projet d'ailleurs, il meut été impossible de quitter mon hôte : une adolescente du voisinage, une petite fée, qui est survenue, nous a mis en goût de débiter des légendes, et nous nous sommes divertis de la sorte jusqu'à neuf heures du soir. Il n'eût pas alors été opportun de se mettre en route.
— Vous aimez donc ces récits d'autrefois ?
— Quand ils ont du charme et sont ingénieux, comme le sont en effet beaucoup de traditions populaires. Ils contiennent souvent plus de données originales, plus de scènes touchantes, plus d'effets dramatiques et littéraires, que les ouvrages maintenant à la mode, où le romancier traîne, pour ainsi dire, le lecteur parles cheveux, à travers douze , quinze et vingt volumes.
— Si je vous avais connu cette manie, ce goût, veux-je dire,, me répliqua M. Scheidecker, je vous aurais donné un vieux bouquin allemand, dont je me soucie très-peu et qui est intitulé : Le Coffret des Historiettes, M^erchen Kjbstlein. Vous y auriez trouvé de quoi vous satisfaire, car il a au moins six cents pages.
— Le Coffret des Historiettes! voilà un titre qui me plaît et qui pique ma curiosité. Je regrette bien de ne pas l'avoir à ma disposition*
Vous êtes-vous donné la peine de l'ouvrir, et savez-vous si le contenu a de l'intérêt ?
— J'ai feuilleté le livre plusieurs fois, quand par hasard j'avais un moment de loisir, ce qui ne m'arrive guère; j'y ai trouvé un tas de contes à dormir debout.
— Peut-être les avez-vous jugés trop sévèrement, comme un homme plus habitué aux méditations de la science, qu'aux rêves capricieux de l'imagination. Mais vous rappelez-vous quelques épisodes ? Ils nous feraient passer le temps et me donneraient une idée du volume.
— Je crois pouvoir vous rapporter au moins deux aventurés, qui ne m'ont point paru tout à fait ennuyeuses.
Et le médecin, d'un air tant soit peu moqueur j, nous conta les deux histoires suivantes. Je dois prévenir que je ne conserve pas le style négligé du docteur et change notablement la forme des récits.