CHAPITRE XIV
Une matinée dans les Vosges. — Ruines du château de Salm. — Histoire curieuse de V arrondissement de Saint- Dié. — Les quatre monastères souverains. — Mœurs galantes et belliqueuses des chanoines. — Bataille sur la grande place de Saint- Dié. — Attachement furieux des moines à leurs biens. — Ânathème contre un voleur. — Le couvent de Senones prend pour défenseurs les comtes de Salm. — Fortune rapide de cette famille; elle parvient en Autriche aux plus grands honneurs.
Comme me l'avait prédit l'anabaptiste, le matin versait à peine sur la campagne sa lumière gris de perle que j'entendis remuer dans la maison et au-dehors. La matinée était d'une douceur merveilleuse ; j'eus honte de paraître plus efféminé que les habitants de la clairière, et après avoir quelque peu examiné la chambre, comme pour bien me rappeler où j'étais, je finis par sauter résolument à bas du lit. Je voulais voir les restes du château de Salm, qui m'intéressait doublement depuis que j'avais lu l'histoire des chanoines de Saint -Dié : ses anciens possesseurs avaient d'abord été les vidâmes du monastère.
puis, empiétant peu à peu sur les droits du chapitre , avaient commandé au lieu d'obéir. Je sortis de la maison sans rencontrer personne.
Une légère brume flottait dans l'air, une abondante rosée couvrait de diamants les broussailles et le gazon. Un sentier inégal, déchiré en maint endroit par Veau des pluies et des neiges fondues, me conduisit au sommet de la montagne. Le vieux manoir achève d'y tomber en ruines, car il est plus délabré, plus dispersé que presque tous les autres châteaux des Vosges. La moitié d'une tour a seule résisté au flot du temps, qui ne s'arrête point, comme la mer, devant des limites infranchissables. La plupart des pierres accumulées pour bâtir la forteresse jonchent maintenant le plateau, ou hérissent les alentours, dans un désordre sauvage. Des lits profonds de mousse, de lichens, de fougères, de saxifrages et de myrtilles comblent leurs intervalles. Aux murs encore debout se sont cramponnés des lierres, aux lierres se sont cramponnées des viornes, drapant ainsi un manteau flottant sur une tunique immobile. Voilà tout ce qui reste d'une demeure princière, où une famille d'abord peu importante acquit assez de force pour oser un moment aspirer à la couronne impériale.
L'histoire de l'arrondissement de Saint-Dié , est un des épisodes les plus curieux de l'histoire de France. Pendant sept ou huit siècles, quatre monastères d'hommes y exercèrent une autorité
souveraine, tandis que l'abbesse de Remiremont gouvernait à elle seule l'arrondissement qui le borne au midi. Profitant de leur situation entre la France et l' Allemagne, ils se maintenaient indépendants de nos rois aussi bien que des empereurs. Le couvent de Moyenmoutier ne possédait pas moins de deux mille fermes dans les montagnes. Le pouvoir absolu et la richesse des cénobites leur firent adopter les mœurs guerrières et licencieuses de la noblesse féodale. Leurs pieux séjours ne tardèrent point à se métamorphoser en citadelles : eux-mêmes se familiarisèrent avec tous les exercices de la chevalerie, montèrent la garde sur leurs créneaux , portèrent la lance et Tépée, entreprirent des expéditions militaires et même , comme l'attestent de nombreuses chroniques , détroussèrent à l'occasion les passants. Les bons Pères entretenaient d'ailleurs des concubines, chevauchaient par les villes et les campagnes avec des femmes en croupe, les installaient même dans leurs cloîtres, où on leur donnait ration de moine. « La nièce d'un abbé ou d'un prieur, dit M. Gravier d'après des pièces officielles, traitait avec son oncle, du consentement de la communauté, pour obtenir la même faveur. Les nièces, parentes, ou soi-disant telles, des simples religieux, traitaient avec le prieur, du consentement de l'abbé. » Les quatre monastères se peuplaient donc de jolies filles, ce qui n'empêchait pas leurs compagnons d'aller boire et
jouer daus les tavernes. Ils ne faisaient d'ailleurs vœu de chasteté que sous condition et autant que le permet la nature humaine (1). La loi cruelle de la féodalité condamnant au servage tout enfant de prêtre, les seigneurs tonsurés travaillaient eux-mêmes à augmenter le nombre de leurs vassaux.
Les joutes et les batailles ne les occupaient pas moins que les plaisirs , car c'était de rudes champions et des maîtres peu commodes.
En 1308, une lutte mémorable entre les chanoines et les bourgeois de Saint-Dié ensanglanta les rues de la ville. Fatigués des vexations du chapitre, les habitants avaient demandé à Thiébault, duc de Lorraine, qu'il leur fit construire un moulin banal. Le duc s'empressa de les satisfaire. Les moines eurent à peine le temps d'aviser que déjà l'établissement fonctionnait. Les prêtres excommunièrent le seigneur laïc, mais Thiébault ne paraissant point s'en inquiéter, ils ordonnèrent de raser le moulin; deux chanoines, Philippe de Bayon, Hennequin de Sierck, vinrent présider à la démolition. Le prévôt ducal voulut naturellement s'y opposer. Les moines belliqueux fondent sur lui ; mais les bourgeois prennent part à la lutte, repoussent les agresseurs, chassent les ouvriers. Les religieux sont contraints de se mettre à l'abri derrière les murailles de leur
(4) Profession de foi de 4506, au monastère de Senones.
couveqt ; là ils réunissent les chantres, l'écolâtre, tous les clercs de rétablissement, leur donnent des armes, puis revêtent eux-mêmes la cuirasse et montent sur leurs chevaux de guerre. Le pont-levis s'abaisse, la troupe martiale sort en bon ordre. Les bourgeois , groupés devant l'abbaye, racontaient justement leurs prouesses et la fuite des deux ecclésiastiques. C'était jour de foire, en sorte qu'il y avait abondance de peuple. Tout à coup les moines belliqueux se précipitent au milieu de la foule, blessent, tuent, renversent les auditeurs et les narrateurs. Un combat terrible s'engage. Mais les chanoines armés de toutes pièces bravent les coups, les projectiles, sont invulnérables. Le sang coule autour d'eux, les morts jonchent la terre; les chevaliers monastiques ne reçoivent pas une blessure. La multitude vient se briser contre leur impassible phalange, comme les flots contre un écueil.
Alors, dans leur désespoir, les citadins courent à un monastère peu éloigné, dont les religieux portaient une haine violente aux chanoines de Saint-Dié. Ces nouveaux champions endossent à leur tour le haubert et la cotte dé mailles, puis entrent dans la ville, pour diriger les efforts du peuple. La bataille devient plus acharnée que jamais. Enfin les chanoines sont contraints de céder au nombre ; ils se retirent dans leur cloître militaire, sans avoir essuyé aucune perte. Leurs antagonistes payaient cher leur apparente vie-
toire : les prêtres même, qui étaient venus seconder la bourgeoisie, étaient tous blessés. Les vainqueurs célébrèrent leur triomphe par des chants peu modestes et par de copieuses libations.
Le temps, le progrès de la civilisation ne purent affaiblir en eux cet esprit de violence. Une réforme ayant été jugée nécessaire à l'abbaye d'Estival, ordonnée même par le souverain pontife, pendant les premières années du xvn e siècle, le duc de Lorraine fut obligé de mettre garnison dans le monastère, pour obtenir l'obéissance des moines, pour changer leurs mœurs farouches et licencieuses. Malheur aux imprudents qui ne respectaient pas le bien des révérends Pères ! Ils n'admettaient pas du tout l'abnégation de la primitive Eglise et poussaient jusqu'au fanatisme l'amour de la- propriété. En 1664, un trésor enfoui, pendant les guerres, dans l'enclos de l'abbaye de Senones, ayant été subtilement dérobé, les chanoines fulminèrent contre le larron un moni toire, où l'avarice et la colère s'expriment avec une fureur sans égale. Lançant l'interdit contre les détenteurs des sommes soustraites, le chapitre accumule sur eux et sur leurs familles les malédictions les plus effrayantes. « Que leurs noms soient rayés de la liste des vivants, dit l'acte de proscription ; qu'ils n'aient jamais place avec les gens de bien ; que la vengeance divine les châtie d'une mort aussi terrible et aussi exemplaire que furent celles d'Ânanias et de sa
femme ; qu'en attendant cette mort, ils soient battus des verges de la justice de Dieu par toutes sortes de malheurs ; s'ils se mettent en voyage, que leur chemin soit de verglas, que le jour se change en ténèbres pour eux , et que l'ange du Seigneur les fasse trébucher dans les précipices ; que leurs biens se dissipent comme la poussière au vent ; que les juges s'entendent afin de décider toujours contre eux , et que toute leur chevance soit abandonnée, comme celle de Jérô- •boam, à la discrétion et méchanceté de Satan. S'ils sont mariés, que l'homme ait le chagrin et la honte de voir déshonorer sa femme par ses en* nemis, à la face de tout le monde ; que leur pos* térité s'éteigne malheureusementdès la première génération, ou si quelques-uns de leurs enfants survivent, que le péché de leurs père et mère les tourmente jusqu'à la troisième et quatrième générations ; qu'ils sèchent tout vivants, comme le foin sous les ardeurs de la canicule, et fondent comme la neige au soleil , ou comme la cire au feu. Que la femme devienne veuve et les enfants orphelins, que personne n'assiste la mère, n'aie pitié de ses fils et de ses filles ; que chacun, au contraire, les persécute ; que l'un prenne leurs terres, que l'autre les chasse de leur maison ; que leurs créanciers se partagent tous leurs meubles; que les étrangers emportent tous leurs vêtements et tous leurs ustensiles. Que Dieu leur soit contraire dans toutes leurs entreprises et qu'au lieu
d'écouter leurs gémissements, lorsque leur infortune sera parvenue à son comble, il repousse leur prière comme un nouveau péché, n'étant pas faite dans l'état de grâce et d'union avec l'Eglise. S'ils* approchent de la sainte table pour communier, que le pain de vie leur soit un poison, comme à Judas, les fasse crever exemplairement et de maie -mort. Que Dieu accumule sur leur tête les effets de sa malédiction ; qu'elle ne les quitte non plus que leur chemise, et les environne de toutes parts, comme la ceinture environne le corps. Que leur ange gardien les juge indignes de son assistance et les délaisse; que le diable soit toujours à leur côté, comme leur maître et leur bourreau, jusqu'à ce qu'ils aient fait la déclaration et restitution auxquelles ils sont exhortés par le présent monitoire. »
Nous n'avons pas voulu abréger cette longue imprécation, parce que l'histoire ecclésiastique n'en offre peut-être pas de plus violente. Quel désintéressement, bon Dieul quel mépris des biens passagers du monde ! Comment une somme d'argent, même très-forte, inspirait-elle à des serviteurs de Dieu une rage si effrénée? Les anabaptistes sont loin de traiter avec cette rigueur ceux qui leur nuisent. Ils se montrent infiniment plus généreux et phis charitables (1).
(-1) Voyez leur sentence d'excommunication ou, pour mieux dire, de séquestration, que nous avons rapportée, chapitre V. Les moines de Senones avaient, au reste, calqué leur ana-
Mais quelque vaillants que fussent les moines , ils ne pouvaient toujours avoir la lame au poing , conduire perpétuellement leurs vassaux en guerre, soit contre la noblesse féodale, soit contre les abbayes hostiles. Force leur fut donc de choisir un capitaine parmi les barons du voisinage, pour commander leurs troupes et protéger leur voluptueux repos. Les quatre monastères souverains élurent des vidâmes, que Ton nommait aussi des voués. A la fin du xi e siècle, le couvent de Senônes prit son défenseur dans la maison de Salm et, depuis lors, cette charge y
thème sur celui des souverains pontifes, quand ils frappaient un individu de proscription, comme on peut s'en convaincre par les passages suivants :
« Maudit soit-il partout où il sera, dans sa maison, dans son champ, sur la route, dans le sentier, dans la forêt, dans l'eau, ou dans l'église.
» Maudit soit-il en vivant, en mourant, en mangeant, en buvant, en jeûnant, en dormant, en veillant, en se promenant, en se tenant debout, en s'asseyant, en se couchant, en travaillant, en se reposant, mingendo, cacando, flebotomando.
» Maudit soit-il dans toutes les forces de son corps, à l'intérieur et à l'extérieur, dans ses cheveux et dans son cerveau.
» Maudit soit-il à la tête, aux tempes, au front, aux oreilles, aux sourcils, aux yeux, aux joues, aux mâchoires, aux narines, aux dents incisives, aux dents machelières ou molaires, aux lèvres, au gosier, aux épaules, aux bras, aux mains, aux doigts, à la poitrine, au cœur, et dans toutes les parties internes du corps, aux reins, aux aines, au fémur, in genitalibus, aux cuisses, aux genoux, aux jambes, aux pieds, à toutes les articulations et aux ongles.
» Maudit soit-il dans l'enchaînement de toutes les parties des membres. Que pas un point de son corps ne soit sain, depuis le haut de la tête jusqu'à la plante des pieds ! »
devint héréditaire. Mais la force commande toujours, abstraction faite de son origine ; les vidâmes des monastères, d'abord très-obséquieux, rendirent bientôt leurs services redoutables. Ces gardiens étaient toujours prêts à se jeter sur leurs maîtres. Henri, le troisième comte de Salm qui guerroya sous la bannière du couvent de Senones, enleva aux chanoines des terres considérables. Le fameux saint Bernard et F archevêque de Trêves eurent toutes les peines du monde à les lui faire restituer, en 1 135. Moins d'un siècle après, tes voués s'emparèrent de l'administration de la justice ; les plaids, où jusqu'alors ils ne paraissaient point sans être appelés, se tinrent sous leur présidence, leur fournirent l'occasion de rançonner les moines et le peuple.
L'imprudence d'un abbé de Senones accrut le pouvoir des comtes de Salm. Ces derniers avaient pour résidence principale le château de Blamont (1), situé en Lorraine, et fort éloigné du monastère, ce qui retardait parfois les secours dont les gens d'Eglise avaient besoin. Henri II leur proposa donc de bâtir une forteresse dans leur voisinage, sur le Val-de-Brusche, et le supérieur l'y autorisa, moyennent une redevance annuelle de deux sous strasbourgeois. Le comte fit promptement élever la citadelle, qui jonche
(4) A six lieues de Eunéville, sur la Vezouze. C'est maintenant un chef-lieu de canton du département de la Meurthe. La ville a 2,400 habitants.
maintenant de ses ruines le plateau désert, où je me promenais parmi les plantes sauvages. De ces rochers, il domina bientôt les clercs licencieux, plus avides de plaisirs que d'émotions guerrières, quoiqu'ils préférassent les luttes belliqueuses aux devoirs de leur profession. Le comte de Salm usurpait journellement quelqu'un de leurs droits. L'abbé Conon ne s'en souciait guère, attendu qu'il avait pour la chasse une passion tellement furieuse que, pendant les cinq années de son règne, il n'entra jamais au chœur sans porter un faucon sur le poing. Aussi Henri III de Salm ne se fit-il pas scrupule d'emprisonner les trois frères d'un autre supérieur, dans le manoir bâti pour la sécurité des moines-souverains. Sa mort leur sembla un châtiment du ciel , quoiqu'elle fût peut-être leur ouvrage. Son chapelain exerçait la médecine. La femme du comte, désespérée de n'avoir pas d'enfant, demanda au saint homme un remède contre la stérilité. Le bon père lui administra un breuvage qui la rendit féconde*, prétendent les chroniqueurs, mais il fit avaler au mari une potion qui en débarrassa les chanoines. Il offrait toutes les apparences de la mort, quoiqu'il n'eût pas cessé de vivre : on se hâta de T inhumer dans l'église de la Haute-Seille. Pendant la nuit des cris sourds, des plaintes étouffées sortent de son tombeau. Le curé attend le jour et fait ouvrir le sépulcre : on trouva lé comte réellement décédé, mais il avait la face
contre terre, et son attitude, ses draperies en lambeaux attestaient de douloureux efforts pour quitter son étroite prison.
Cette (in terrible n'empêcha pas son frère d'imiter son exemple. Ses empiétements furent si hardis et si opiniâtres qu'il déposséda l'abbaye de tout son territoire et de toute son autorité. Les moines ne gardèrent que leur pouvoir spirituel, furent réduits à prier et à dire la messe. Bien mieux, le comte les força, l'épée en main, de conclure avec lui un traité , où ils abdiquaient leurs droits politiques et administratifs. Ils les reconquirent plus tard, du moins en partie, mais ce ne fut que pour les perdre de nouveau. Enfin, au xvi e siècle, le 30 septembre 1571, un acte solennel légalisa les envahissements des comtes de Salm, nommés dans l'acte même les comtes sauvages. Après la cérémonie, le peuple ameuté chassa les moines du couvent, pilla leur maison, les poursuivit jusqu'à la résidence claustrale de Moniet, et là, croyant mettre à mort l'abbé de Senones, qui avait excité une haine générale, tua le prieur qu'on ne détestait point.
Henri IV de Salm ayant découvert, au milieu du treizième siècle, les mines de Framont, les exploita aussitôt ; il fit non seulement fondre , mais forger le fer, et, en augmentant ses revenus, cette industrie augmenta sa puissance. Les moines cependant lui contestèrent la propriété du sol que fouillaient ses ouvriers, assiégèrent
même et détruisirent son usine ; pour obtenir la paix, il convint de partager avec eux les dépenses et les produits. Afin d'y attirer les travailleurs, on les affranchit de toute servitude ; un grand nombre d'ouvriers accoururent, et deux villages se formèrent aux rayons de cette liberté féconde, si rare pendant le moyen-âge. Mais onr pense bien que les vidâmes querelleurs finirent par évincer les moines d'une propriété essentiellement lucrative (1).
Une inscription gravée sur le roc en instruit les rares promeneurs qui visitent les décombres. Elle occupe une surface horizontale et semble, au premier abord , indiquer un tombeau ; on s'est amusé à lui donner la figure géométrique et l'encadrement d'une dalle funèbre. On Fa même rédigée en latin, pour compléter le pas» tiche. Elle n'offre pas néanmoins un sens lugubre, comme on peut en juger par la traduction :
« Aujourd'hui, 15 octobre 1779, en mémoire de leurs illustres aïeux, ont gravi sur cette roche célèbre les princes Charles-Alexandre et Guillaume-Florentin de Salm-Salm, ayant pour compagnons le prince François d'Hohenlohe Schillings-Fûrst, maître François Bruno Humbourg, syndic du chapitre de Strasbourg, Pierre-Fran-
(4) J'ai décrit dans mes Etudes sur V Allemagne, t. I er , les mines de Framont. Ce morceau faisant depuis longtemps partie d'un volume, je ne le réimprime pas ici.
çois Noël, gouverneur de la principauté de Salm, Bernard et Marc-Antoine Chouard, directeurs des mines de Framont. »
Telles furent les destinées des comtes de Salm dans les Vosges. Mais cette famille s'est étendue fort loin, a porté très-haut son ambition. Elle fait remonter sa généalogie, car elle existe en* core, à un des guerriers francs que Clovis précipita sur les Gaules. Quoiqu'elle ne puisse donner aucune preuve de cette lointaine origine, elle doit être classée indubitablement parmi les races les plus anciennes de l'Europe. Au onzième siècle, nous la voyons divisée en deux branches, depuis longtemps établies, l'une et l'autre, dans les Ardennes et dans le voisinage de Lunéville» On sait comment la dernière, la ligne des comtes du Haut-Salm, fit habilement son chemin.
L'un d'eux, Nicolas I er , se mit au service des Habsbourgs, lutta sous leurs drapeaux contre Charles-le-Téméraire, contre la République de Venise, les Français et les Turcs. Il se distingua surtout en 1525, dans la grande guerre des paysans et, la même année, à la bataille de Pavie, culbuta le cheval de François I er , blessa le monarque à la main. Pour le récompenser, l'archiduc Ferdinand, frère de Charles-Quint, lui donna la seigneurie de Neubourg, sur l'Inn, qui incorpora la famille à la noblesse autrichienne. En 1529, Nicolas était avec son beau-père, le baron Guillaume Roggendorf , dans les murs de Vienne^
assiégée par Soliman. Tous les deux contribuèrent pour une forte part à la délivrance de la ville. Le comte reçut une blessure mortelle en défendant le bastion des Augustins (Augustinerbastei); mais avant d'expirer, il eut la joie de voir le Grand Seigneur en pleine déroute.
Comme presque toute la noblesse germanique au xvi e siècle, la famille de Salm , qui était alors subdivisée en quatre ou cinq branches, adopta les principes de la Réforme. Deux de ses membres prirent une part active à la guerre de Trente Ans, et comptent même parmi les héros de cette lutte acharnée. C'étaient deux frères qui appartenaient à la ligne de Salm-Kyrbourg, laquelle possédait en même temps le manoir des Vosges, le château de Kyrbourg, dans les montagnes sauvages du Hundsrûck, et plusieurs fiefs en Lorraine. Leurs principautés avaient beaucoup souffert, depuis que le sanglant conflit bouleversait l'Allemagne, et ils secondaient sous main les protestants, lorsqu'un édit impérial vint leur défendre, en 1625 , de lever des troupes pour les Danois. Non seulement le plus jeune des deux frères, Otto-Ludwig, n'obéit pas à cette injonction , mais il prit le commandement des soldats qu'il avait réunis, et les mena lui-même au roi de Danemarck, suprême espoir de la Réforme en ce moment critique. Le réfractaire déploya une bravoure indomptée, pendant la malheureuse campagne où l'Autriche accabla les champions
du libre examen. Après la défaite , une heureuse chance lui permit de s'embarquer pour l'île de Fûnen et d'y attendre les événements. Au mois de septembre 1628, il s'enrôla sous la bannière de Gustave- Adolphe avec son régiment, et fut dépêché vers le duc de Mecklembourg, qui avait besoin de renforts. Otto-Ludwig battit le colonel Wengersky, le successeur futur de Wallenstein, mais ne put tenir devant Wallenstein lui-même, et fut contraint de se rembarquer.
Gustave-Adolphe préparait la célèbre expédition en Allemagne, qui Ta couvert de gloire. Le chef intrépide monta sur la flotte , suivit le roi dans les plaines de la Poméranie et dans le voisinage de Magdebourg : au mois de juin 1631, il tailla en pièces un régiment de Pappenheim ; au mois de juillet, un corps de dragons. A la bataille de Leipsick, où les Huguenots remportèrent une si brillante victoire, le comte avait sous ses ordres douze compagnies de chevaux, et tenait tête au fameux Pappenheim. Ce fut un capitaine de son régiment, Frédéric -le -Long, qui, poursuivant Tilly, vaincu pour la première fois, et voulant le contraindre à se rendre, lui martelait le crâne avec son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle, comme il aurait dû le faire, quand le duc de Saxe-Lauenbourg termina la scène, en tuant d'un coup de feu l'opiniâtre et maladroit luthérien.
Otto-Ludwig était dans les armées protestan-
tes le meilleur général de cavalerie, comme Pappenheim dans les troupes de Ferdinand IL II excellait à conduire l'avant-garde, n'ayant pas moins de vigilance que de bravoure , pas moins de talent naturel que d'expérience militaire. Son visage maigre et sérieux était encadré d'une longue chevelure , qui tombait sur ses épaules ; sa large poitrine et sa haute taille lui donnaient une apparence imposante.
Après la bataille de Leipsick , le comte suivit Gustave-Adolphe aux bords du Rhin , pour délivrer le Palatinat des troupes espagnoles. Il n'y resta bientôt plus un soldat de ce peuple inepte et cruel. Le roi d'or, comme les schismatiques appelaient le monarque suédois, offrit en récompense au chef des montagnes les vastes domaines de l'abbaye Saint-Maximin ; Otto-Lûdwig accepta le présent, mais dut bientôt le partager avec l'électeur de Trêves, l'archevêque Philippe-Christophe, sur le territoire duquel se trouvait le monastère. Pendant que Gustave- Adolphe marchait vers Munich, le comte de Salm eut la mission d'occuper l'Alsace, avec le comte de Horn. L'année suivante, lorsque le vengeur des protestants et le libérateur de l'Allemagne eut été assassiné durant la bataille de Lutzen, le seigneur des Vosges s'unit au fameux Bernard de Weimar, et poursuivit la lutte des réformés contre les Habsbourgs. Son régiment prit part à la désastreuse bataille de Nordlingen, le 27 août 1634. De
Francfort-sur-le-Mein , que Bernard avait désigné comme lieu de rendez-vous aux Suédois et aux troupes auxiliaires, le comte gagna la rive gauche du Rhin avec quelques mille hommes, et mourut peu de temps après, le 7 octobre, dans la ville de Spire , à l'âge de trente-sept ans : on ignore si le chagrin , la fatigue ou des blessures devenues incurables terminèrent sa courte et laborieuse destinée.
Son frère, le comte Jean-Philippe de Salm, eut
un sort analogue. Dès Tannée 1623, il s'était joint
au duc Christian de Brunswick et avait défendu,
le casque en tête , les droits de la raison hu-
nQ&ine. Fait prisonnier par les impériaux, il ob«
tint saHt&!|té au bout de quelque temps, et,
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Rheinfelden, en 1638. L'aide^e-c*nT de ^^
nard , Christian von der Grûn , nous«SEj* nd '
dans son Journal, que les Autrichiens qufS. en "
touraient lui offrirent quartier: « Quel quartSTf
quel quartier? leur répondit-il. C'est dans le eu
que sont nos quartiers ! « Furieux de cette hau*
taine réplique , les soutiens du pape le taillèren)
en pièces. Il devait être peu âgé, avoir quaranteV
cinq ans tout au plus. ^
Tandis que ces deux comtes de Salm luttaient pour l'indépendance de l'esprit humain,
un au-
tre personnage de la famille combattait pour prolonger l'asservissement de la raison. Philippe- Otto, qui avait d'abord soutenu la Réforme dans les troupes de l'électeur de Saxe, où il était colonel , changea de croyance et de parti après la bataille de la Montagne-Blanche, où ses coreligionnaires avaient subi un affreux échec. Il passa dans les rangs des vainqueurs, et fut récompensé de sa défection par la couronne de prince, que Ferdinand II lui octroya en 1623. Il est le premier membre de la famille qui ait porté ce titre, et devint la souche de la ligne Salm-Salm. A Nordlingen, il luttait pour l'ambition de l'Autriche, tandis que son parent, Otto-Ludwig de Salm, dirigeait la cavalerie luthérienne : ce combat ne lui fut pas moins désastreux qu'au chef des montagnes ; il y reçut une blessure dont il mourut peu de temps après, au château de Neufville. Grâce à la reconnaissance de Ferdinand II , il avait pu épouser une Croy.
Ferdinand III témoignait à son fils une telle faveur, qu'il obtint le droit de siéger et de voter dans les diètes de l'empire. Il siégea également et vota dans le collège des comtes de Westphalie, lorsqu'une aimable comtesse de Bronchorst lui eut apporté en mariage la seigneurie d'Anholt, située non loin de Clèves. Cet important domaine devint le séjour de la famille , qui continue à y résider.
Le troisième prince de Salm contracta une
alliance plus brillante encore : il épousa en 1671 une petite nièce de Charles 1 er d'Angleterre. L'aïeule de la jeune personne était la princesse Elisabeth, unique sœur du roi décapité. Charles- Dietrick-Otto se trouva donc allié de fort près à l'illustre et malheureuse famille des Stuarts ; il aurait pu aspirer, comme Guillaume III, à la couronne d'Angleterre, s'il n'avait professé un dévouement absolu au pape. Lorsque cette union fut bénie par l'Eglise, le prince habitait le château d'Anholt. Ses relations avec l'Autriche lui ayant inspiré la haine la plus profonde pour la France , il courut aux armes, quand Louis XIY, pendant l'invasion de la Hollande, approcha de ses domaines. Il conduisit sur les champs de bataille un régiment levé à ses frais. Sa violente animosité ne lui porta point bonheur ; au lieu de culbuter nos soldats, il eut l'extrême maladresse de se laisser prendre par eux. Sa captivité passagère lui inspira une aversion furieuse pour notre sol : après son élargissement, il s'éloigna donc le plus possible de nos frontières et alla établir son domicile à Vienne. C'était une bonne inspiration, car une haute fortune l'y attendait ; son étoile devait y jeter un éclat imprévu.
Comme un de ses aïeux avait contribué à la délivrance de Vienne assiégée par Soliman, il fut au nombre de ceux qui la délivrèrent en 1683, lorsqu'elle était investie par Kara Mustapha.
Le 12 septembre, il descendit des hauteurs du Léopoldsberg, avec Charles de Lorraine et Jean Sobieski, l'électeur de Saxe et le margrave de Bade, pour chasser les hordes islamites. L'impétueux gentilhomme fît ensuite la campagne de Hongrie, où les Musulmans prirent l'habitude de la défaite. En 1685, il était déjà conseiller intime de la cour, et devint alors gouverneur du jeune prince qui régna sous le nom de Joseph I er .
Dietrick-Otto de Salm avait le cœur bon, à ce qu'il paraît, et, quoiqu'il aimât fort le plaisir, conservait au milieu delà débauche un air majestueux. Ses habitudes sensuelles ne l'empêchaient pas non plus de montrer une excessive piété, de se confondre en génuflexions et en prières. Son libertinage sérieux, sa dévotion outrée, son courage et sa haine de la France lui attiraient une faveur générale : c'était un personnage suivant le cœur des Autrichiens. Un seul vice lui causait d'assez nombreux désagréments : l'indomptable fougue de son caractère l'entraînait comme un tourbillon. Même dans ses rapports avec son élève, Otto ne parvenait point à se dominer.
Subissant, comme tous les jeunes esprits, l'influence de l'exemple, Joseph imitait parfois ses emportements. Un jour que son gouverneur lui reprochait sa violence, il lui répliqua : « Mais je ne fais rien que je ne vous aie vu faire* »
Lorsque l'archiduc monta sur le trône, en 1 705 ,
il nomma pourtant le prince de Salm chef du cabinet. Us eurent, comme on le pense bien, des altercations assez fortes ; entre deux individus irritables, dénués de patience, la bonne harmonie ne pouvait subsister longtemps. Après quelques années de relations difficiles, troublées par maint orage , ils en eurent assez l'un et l'autre : le ministre abandonna son portefeuille et se retira dans ses domaines, auxquels une transaction de famille avait joint le fief de Kyrbourg, depuis 1696.
L'article IY du traité de Ryswick mettait à la merci des princes catholiques les populations dissidentes, qui habitaient les bords du Rhin et les contrées voisines. Otto fit le plus violent usage de cette clause funeste : il travailla obstinément à ramener dans le bercail de l'Eglise orthodoxe les brebis égarées qui préféraient l'abondant pâturage du libre examen au sol maigre et pelé de la foi implicite. Les diverses lignes des comtes de Salm, demeurées fidèles aux principes luthériens, lui adressèrent de vives remontrances, et comme ces admonestations envenimaient son fanatisme, au lieu de le guérir, ses parents l'accusèrent devant la chambre impériale. Le farouche vieillard n'en tint pas compte; il laissa déborder sa pieuse fureur , et ne ménagea ni les sectaires, ni les objets de leur culte. Ses mandataires armés allaient de commune en commune , suivant la méthode autrichienne ,
démolissaient les temples , chassaient les ministres de l'Evangile , rétablissaient les curés ultramontainset les cérémonies papistes, comme du temps de l'invasion française.
Un accommodement garanti par le cercle du Haut-Rhin, qui eut lieu au mois d'octobre 1700, lui fit suspendre ou modérer ses persécutions, mais n'en préserva pas longtemps l'Eglise réformée. Un an après, il molesta les schismatiques de plus belle, et la guerre de la succession d'Espagne lui venant en aide, il ne garda plus aucune mesure. Toutes les fonctions, même les moins nobles, furent réservées aux sujets bien pensants : on ne put conduire les pourceaux dans les bois, sans témoigner d'abord de son orthodoxie. Une garnison autrichienne, qui vint [occuper le fief de Kyrbourg, augmenta les souffrances des Luthériens et les porta aux dernières limites. Les champions de Rome ne leur épargnaient aucun outrage, aucune douleur, n'hésitaient devant aucun acte de spoliation. Si les victimes s'adressaient aux autorités locales, bien loin de les secourir, les agents du prince semblaient écouter avec joie le récit de leurs infortunes. Les seigneurs limitrophes ne purent y mettre un terme qu'en faisant rappeler les lansquenets autrichiens, et en leur substituant une garnison de soldats schismatiques. Bientôt après, en l'année 1710, l'intolérant débauché finit ses jours aux bains d'Aix-la-Chapelle, où il était allé soigner la
goutte qui le rendait presque paralytique, juste châtiment d'un libertinage aussi peu conforme aux principes de la vraie religion qu une piété sauvage et cruelle.
Depuis sa mort, les différentes lignes des princes et comtes de Salm ont poursuivi le cours de leurs prospérités (1).
Si le berceau de la famille tombe en ruines, la famille elle-même n'a donc pas eu à se plaindre du sort. Les événements qui l'ont emportée bien loin de son premier séjour, ont accru sa richesse, augmenté son pouvoir et son crédit. Elles s'intéresse peu, sans doute, au manoir de ses aïeux, et ne voudrait plus y braver le froid des hivers, l'ennui de la solitude. Quel spectacle magnifique pourtant s'y déroule aux yeux! D'une roche surplombante, on voit à ses pieds toute la clairière du Salm, avec ses agrestes demeures, ses champs cultivés, son rempart de vieux sapins, emblème de calme et de sérénité. N'est-ce pas une singulière coïncidence, un effet merveilleux du hasard que la plus pacifique, la plus morale des sectes chrétiennes semble préférer le district où guerroyaient, tapageaient et se livraient à la débauche les plus turbulents des moines, où
(1) M. Schneider, pasteur de Kirn, petite ville de la principauté d'Oldenbourg-Birkenfeld, a récemment écrit leur histoire, qui a été publiée à Kreuznach en 4854. Le docteur Vehse y a puisé les renseignements qu'il donne sur cette famille, dans le septième volume de son Histoire des petites cours allemandes.
une famille belliqueuse avait établi son aire, pour prendre de là son vol , étendre au loin ses rapines? Un poète, qui voudrait former un contraste, pourrait-il mieux inventer? Le soleil, déjà levé derrière les montagnes, mais encore masqué par leur cime, plongeait ses rayons dans les intervalles et dessinait de grandes traînées lumineuses. Entièrement éclairés du côté qui me faisait face, les mamelons offraient le plus charmant spectacle. La couleur verte des feuillages, les rayons dorés du soleil et la brume matinale composaient ensemble une teinte olive d'une délicatesse inexprimable. Cette coupole brillante, appuyée sur une base sombre, paraissait d'une substance plus délicate, plus légère, formait comme un dôme aérien porté par de lourdes assises.
Mais, voyez la faiblesse de F homme! un si merveilleux tableau ne m'empêcha point de remarquer, avec une attention extrême, la fumée qui sortait des maisons, qui tournoyait en bleuâtres spirales au-dessus des toits rouges. Les femmes étaient évidemment à leur poste, on préparait le déjeuner. Cette vulgaire circonstance m'intéressa plus que je n'ose le dire; mais enfin j'errais depuis deux heures dans le brouillard , et le lecteur me pardonnera si je ne me pose point devant lui en héros spiritualiste