PREFACE
C'est une manie , et une manie déraisonnable , que d'aller toujours chercher au loin des choses curieuses et des sujets d'études. Il semble que l'intérêt dcfàe augmenter à mesure qu'on s'éloigne de son pays, et même de l'Europe, car je parle surtout ici des Européens. Habituellement le contraire a lieu. Les peuples civilisés sont les plus dignes d'attention, les plus capables de l'éveiller et de l'entretenir. Les sottes idées, les mœurs cruelles, les absurdes coutumes des nations barbares ne méritent, après tout, qu'un examen assez tiède. L'homme, dans sa folie, dans sa grossièreté, dans sa méchanceté premières , offre un spectacle peu attrayant et peu varié. Les grands traits seulement, ceux qui caractérisent son état originel, qui touchent à des questions de race et à la philosophie de l'histoire, ont une importance suffisante pour captiver Vimagi-
nation et provoquer l'analyse. C'est ainsi que j'ai tracé , dans le Capitaine Firmin , un large tableau des usages civils, religieux, guerriers, domestiques, de la race noire, sur le vaste continent où elle s'entr'ègorge avec une implacable férocité. Je voulais d' ailleurs prouver par un exemple terrible que non-seulement les peuples méritent toujours leur sort, mais sont les instruments de leur propre destinée. Si de pareilles échappées de vue n'agrandissent la perspective > on se sent bientôt comme étouffé par l'ennui au milieu de ces nations brutales , dont les conceptions roulent dans le cercle étroit d'une invariable stupidité. Elles ramènent toujours l'observateur à l'enfance de l'esprit humain, aux immondices de ses débuts. Après un moment de surprise, l'indifférence vous gagne et Von se dit : Que m'importe !
Je c0n fesse ', pour ma part , que je me soucie fort peu de connaître les préjugés , les ignobles coutumes des Mahométans , des Kalmoucks, des Hottentots , des Japonnais et des C affres. Les livres qui ont pour sujet les moeurs , les lois , les cérémonies religieuses et les notions diverses de ces tribus primitives , de ces races hébétées, me produisent l'effet d'une conversation insipide, rebutante même , où les niaiseries succèdent aux niaiseries. Quel enchaînement d'erreurs, quelle suite d'opinions ineptes , de fables ridicules , d'insoutenables hypothèses ! Pour employer une expression de Shakespeare , c'est comme un récit conté par un idiot, plein de vacarme et de furie , mais n'ayant aucun sens, « full of sound and futy, but signifying
nothing. » Dans les descriptions de voyages lointains, la nature est presque toujours plus intéressante que l'homme : sa perfection immobile, sa grâce complète dès le début lui assurent un immense avantage.
Les nations cultivées, raisonnables, studieuses, inspirent une bien autre sympathie. En France, en Angleterre, en Suisse, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, il est peu de choses qui ne méritent l'attention. Partout on voit, on sent le travail d'un esprit vigoureux, d'une lucide intelligence; le passé est plein de grandes leçons, un noble avenir se montre en perspective. Les singularités, les anomalies ne sont pas de monstrueuses exceptions, de choquantes bizarreries , mais des formes originales, où palpite la vie commune sous un aspect inusité. Ce sont des golfes et des criques, pour ainsi dire , où la grande mer vient en folâtrant déposer ses coquillages et moirer les sables.
Ces curiosités sociales, religieuses, agrestes, industrielles, abondent en Europe , en France même. Il ne s'agit que de se déplacer, que de regarder avec quelque attention , pour les découvrir. Mais si peu de gens regardent avec attention tout ce qui ne concerne pas leurs besoins , leurs passions ou leur personne ! Les Français d'ailleurs sont particulièrement persuadés que leur pays n'offre à peu près rien d'intéressant. Ils vont jusqu'au delà des mers, dans VInde, en Amérique, en Chine, et ne se soucient nullement de parcourir leurs provinces. Les Pyrénées , à cause de leurs sources thermales , sont encore la partie de leur sol qu'ils visitent le plus. L'amour très-légitime de l'ar-
chitecture et de la sculpture gothiques avaient fait entreprendre un certain nombre d'explorations, mais cette ardeur curieuse s'est attiédie, et on ne voyage maintenant chez nous que par des motifs d'intérêt.
Et cependant les touristes ne trouveraient pas moins en France à occuper leur esprit et leurs yeux, à couvrir leur album de dessins et leur portefeuille de notes, que dans tout autre pays. Combien d'études charmantes ou importantes n'ont jamais été effleurées! Que de sites admirables n'ont jamais été peints, appréciés même! Quels tableaux de mœurs attendent un observateur habile! Que de beaux livres à écrire, sans mêler le vrai avec le faux, l'imaginaire avec le réel, comme dans les Derniers Bretons d'Emile Souvestre !
C'est mon intention, je l'avoue, d'étudier l'une après l'autre plusieurs parties de notre territoire et quelques-unes de nos populations. Le favorable accueil fait à mon travail sur les Bûcherons et Schlitteurs des Vosges ; aux pages de mes Chasseurs de chamois, qui concernent les montagnards du Dauphinè, de la Provence e$ des Pyrénées; à ma description des fromageries du Haut-Rhin, est pour moi un encouragement décisif. L'œuvre présente, publiée d'abord dans les journaux, a eu le même succès, j'ose le dire- La sympathie des lecteurs l'abandonnerart-elle, maintenant qu'elle a pris la forme du volume, que ses mem- J bres dispersés se trouvent réunis? J'espère que non- « Les Européens, incessamment agités, dit Chateaubriand, sont obligés de se bâtir des solitudes. Je vois
encore le mélange majestueux des eaux et des bois de cette antique abbaye, où je pensai dérober ma vie aux caprices du sort; j'erre encore, au déclin du jour, dans ces cloîtres retentissants et solitaires. » Peut-être mon livre produira-t-il un effet' de même nature. Dans la vie tourmentée, inquiète, ambitieuse et pénible des grands centres de population, ce petit livre introduira des sentiments calmes et doux, sages et modestes; il emmènera les esprits loin du trouble et du tumulte, parmi les fraîches clairières où la huppe sautille de buissons en buissons , où les nuages d'or, que la brise éloigne, laissent, pour ainsi dire, tomber des larmes de regret, où la tranquillité porte à la réflexion, où la réflexion dissipe les brouillards qui cachent d'ordinaire à l'intelligence les plus hautes vérités.
Paris, 1» Mai 1860.
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