‹ Les anabaptistes des VosgesChapitre 3 sur 36 · CHAPITRE I er · texte numérisé non relu

CHAPITRE I er

Visite accidentelle à un anabaptiste. — L'ancien garde forestier Hertzog. — • Le plateau du Salm. — Une bourgade anabaptiste. — Collation champêtre. — Véritable nom de la secte : les mennonites. — Leur aversion pour la guerre : ils s'appellent eux-mêmes les chrétiens sans défense. — Curieux arrêté de la Convention nationale, qui ordonne de les employer dans les équipages du train. — Napoléon respecte ce décret. — Première esquisse de la doctrine. — Baptême des adultes. — V exposition de vaisselle.

Si dans une époque avide dç faste, de lucre, de jouissances matérielles, de faux éclat, de fausse gloire et de faux bonheur, si à une nation telle que la nôtre, inquiète, tourmentée, pleine de désirs et de chimères, qui fait de la vie une machine aux rouages innombrables, fonctionnant avec les plus pénibles efforts , on disait qu'il y a en France une population ennemie du luxe, des plaisirs sensuels, de la vanité, de Tarn-

bition , qui fuit les places, les honneurs, qui a réduit enfin la vie à sa plus simple expression et jouit d'un calme perpétuel, on paraîtrait conter une histoire invraisemblable. Elle existe néanmoins, cette population; je les ai vus, ces hommes pacifiques et heureux ; je me suis assis à leur table, j'ai dormi sous- leur toit, je les ai entendus exposer leurs principes ; et leurs sentiments doux , honnêtes , bienveillants , charitables, m'ont produit l'effet de ces grandes nappes d'eau, qui reflètent le ciel et glissent d'un mouvement imperceptible vers la mer, effet qu'a si bien exprimé Wordsworth : — « Oh! glisse ^toujours ainsi , beau fleuve ! répandant ton âme tranquille sur toutes choses, communiquant à nos esprits la fraîcheur et la majesté sereine de ton cours. »

Il y a deux ans (1), lorsque j'errais dans les solitudes qui environnent le Donon , cherchant les endroits où les bûcherons abattaient les vieux sapins, où les schlitteurs les descendaient vers les vallées inférieures avec des peines inouïes, mon compagnon Hertzog, ancien garde des forêts de Strasbourg, me fit entrer en passant chez un anabaptiste de ses amis. C'était sur un plateau depuis longtemps défriché, quei'on nomme le Salm, une de ces oasis formées çà et là par

(4) Il s'agit ici de l'année 4857, ce livre ayant commencé à paraître dans le Siècle en 4859.

une intelligente culture au milieu des bois et des pentes indociles. Nous venions justement de traverser d'épais massifs, quand nos regards, jusque là resserrés autour de nous, purent s'étendre à loisir et embrasser la clairière.

Huit maisons y dessinaient leur toiture pardessus les arbres fruitiers. Celle où nous entrâmes avait l'extérieur le plus avenant. Elle se composait de deux étages, que surmontait *un grenier : un encadrement de grés rose décorait les fenêtres et la porte ; les montants et le linteau de celle-ci offraient même de légères sculptures. Des tuiles couvraient solidement la demeure, l'abritaient contre les pluies de l'automne, les neiges abondantes de l'hiver et la fureur des vents d'équinoxe. L'extrême propreté de l'intérieur donnait envie d'y établir son séjour, d'y chercher la solitude et le repos. Les murs blanchis à la colle, les lambris d'appui en bois de hêtre, le parquet de sapin, où l'on n'aurait pu découvrir une tache, les bancs, la table, si souvent lavés que la surface en était devenue polie comme par le frottement de la pierre ponce, la blancheur des draps au fond de l'alcôve, la netteté des vitres dans leurs cadres de plomb, faisaient hautement l'éloge de la ménagère. Le maître de l'habitation vint lui-même nous recevoir. C'était un vieillard de petite taille, aux traits élégants, à l'air calme et doux ; son teint rose annonçait une bonne constitution et un

sang pur ; son collier de barbe blanche, la tranquillité de son visage et la simplicité de son costume me frappèrent.

— Nous venons goûter votre beurre et votre miel, lui dit Hertzog après les salutations d'usage, et même un peu votre vin, surtout le meilleur. Je vous présente un de mes amis, capable de l'apprécier aussi bien que moi.

— A la bonne heure, répliqua le vieillard; vous m'aviez depuis longtemps promis de venir, et je finissais par croire que vous ne vouliez point tenir votre parole.

— Je monterais chez vous toutes les semaines, si je pouvais. J'aime la promenade plus que personne au monde ; elle me rappelle mon ancien métier. Mais vous savez que mes occupations me retiennent:

— = Femme, dit l'anabaptiste en élevant la voix, sers-nous une collation !

Une porte s'ouvrit, et une brune aux grands yeux noirs entra dans la chambre. Elle avait une cinquantaine d'années, une expression de douceur, de bienveillance et de droiture, qui charmait tout d'abord les yeux et le cœur. Je sus depuis qu'elle avait été fort belle, avantage que l'on ne perd jamais entièrement,

— Ah ! vous voilà ! dit-elle à mon compagnon. Il y a bien six mois que vous n'avez pris la peine de nous rendre visite,

— Je suis un pauvre captif de l'industrie, ma

bonne madame Augsburger, mais je réparerai ma faute involontaire, et, pour commencer, je vous amène un voyageur qui aime beaucoup nos montagnes.

— Et les personnes qui les habitent, ajoutai-je.

La ménagère sourit du compliment et se mit en devoir de nous offrir un goûter : du beurre frais, du miel en rayons, du pain bis, du vieux vin blanc avec une nuance de fruits mûrs, couvrirent bientôt la table. Cette frugale collation nous égaya, et les langues ne tardèrent point à se délier. Notre hôte, pour compléter la réception, alla chercher d'excellente eau-de-vie de myrtilles, dont le parfum, la délicate saveur, l'étonnante limpidité , flattent l'imagination presque autant que le goût (1). Le splendide paysage que l'on découvrait par toutes les croisées ajoutait à ma satisfaction, et mon ami Hertzog, avec ses cheveux rouges, sa barbe rousse, ses sourcils roux et les taches de rousseur qui dorent son visage, me rappelait le Christ transfiguré sur la montagne. Nous. avions parlé de différentes choses , et notamment du but de mon voyage ; mais je n'avais point encore osé adresser de questions au maître du logis sur la secte religieuse à laquelle il appartenait. C'était la

(4) Le myrtille est un arbrisseau qui croît sur les hautes montagnes ; ses baies ont la forme et la grosseur des prunelles, mais un goût légèrement sucré.

première fois cependant que je voyais un anabaptiste, et une vive curiosité me mettait l'esprit en campagne. Lorsque nous fûmes un peu familiarisés, la passion l'emporta sur ma retenue.

— La vie que vous menez au milieu du désert me semble bien pacifique, bien retirée, lui disje , ~pour les partisans d'une secte guerrière. Àvez-vous changé de doctrine?

— Nous n'avons jamais été belliqueux, me répondit tranquillement l'anabaptiste. Bien loin de là, nous nous appelons nous-mêmes les chrétiens sans défense (wehrlos), et un article de notre confession nous interdit de porter les armes.

— Voilà qui m'étonne, car j'ai toujours pensé le èon traire. Une révolution doit avoir transformé vos cfpinions et vos mœurs. Stork et Munzer n'allaient point rêver dans la solitude, ni défricher les bois. Autant que je. pie le rappelle, ils soulevaient les paysans contre les seigneurs, et livraient aux flammes les châteaux de la noblesse. Mathias , Jean de Leyde , Knipperdolling n'avaient pas non plus horreur du sang.

— Je connais très-peu les hommes dont vous me parlez ; notre foi et nos habitudes n'ont aucun rapport avec leurs maximes et leur conduite. Nous repoussons même leur souvenir comme la cause principale de nos malheurs, car nous ausçi nous avons été persécutés : des centaines de nos frères sont morts dans les cachots,

dans les toptures, ont péri sous la hache, et engraissé les milans de leurs cadavres pendus au gibet.

Une certaine indignation animait les yeux de l'anabaptiste pendant qu'il articulait ces paroles, mais on eût dit les pales éclairs qui brillent à l'horizon des nuits d'été. En prononçant les derniers mots, il se leva, choisit sur des tablettes un volume muni d'un fermoir, et l'ouvrit.

— Tenez, monsieur, lisez ce chapitre; vous verrez comment nos dogmes nous prescrivent d'agir envers nos semblables.

Je lus en effet dans le livre allemand le chapitre que me désignait le sectaire. En voici la traduction :

« Pour ce qui est de la vengeance, de la lutte à main armée contre un ennemi, nous croyons et confessons que Notre-Seigneur a défendu à ses apôtres et à ses disciples toute vengeance et toutes représailles ; bien mieux, il nous a ordonné de ne pas rendre le mal pour le mal, de ne pas répondre à l'injure par l'injure, de mettre l'épée au fourreau, ou, comme disent les prophètes, de la métamorphoser en soc de charrue. D'où il résulte que, si nous voulons suivre son exemple et ses maximes, nous ne devons offenser personne, causer à autrui ni mal ni chagrin , mais sommes tenus de travailler au bonheur et au salut des hommes Quand on nous persécute, il faut nous

retirer d'une ville ou d'un pays dans un autre, souffrir même qu'on nous dépouille de nos biens, sans prononcer un mot d'injure, et si l'on nous frappe sur une joue, tendre l'autre joue, plutôt que de nous venger et de frapper à notre tour. Il faut même prier pour nos ennemis, les nourrir et les désaltérer quand ils ont faim ou soif, les persuader, les vaincre par nos bienfaits. En somme, nous devons faire le bien, nous montrer indulgents pour toutes les fautes des hommes, et, suivant la loi du Christ, agir sans cesse à l'égard d'autrui comme nous voudrions qu'on agît envers nous. »

— Eh bien! me demanda l'anabaptiste, pendant que je lui rendais son volume, ces préceptes vous paraissent-ils de nature à inspirer la violence, le goût des camps, la haine et l'ambition? Croyez-vous que nous ayons jamais pu désirer faire des conquêtes, l'épée en main ?

— Assurément, non, je vous l'accorde ; mais vos principes doivent vous gêner pour le service militaire. A moins que vous ne vous rachetiez en masse, je ne devine même pas comment vous vous tirez d'affaire, quand vous tombez au sort. La conscription a des rigueurs à nulle autre pareilles.

— Jusqu'ici les gouvernements ont respecté nos scrupules. A l'époque où ce genre de recrutement fut établi, nous députâmes quelques-uns des nôtres vers les membres les plus influents

de la Convention, et nous obtînmes d'être ménagés.

— La République vous accorda le privilège de ne point paraître sous les drapeaux ?

— On ne poussa pas la faveur si loin. J'ai là, au reste, la décision du Comité de Salut public ; vous y trouverez toutes les explications nécessaires.

Et, avec une lenteur flegmatique, notre hôte alla chercher dans une armoire une feuille volante, sur laquelle était imprimé le décret. J'y lus les paroles suivantes, que je copiai aussitôt :

Extrait du registre des arrêtés du Comité de Salut public de la Convention nationale, du 18 août 1793, Van deuxième de la République française.

« Le Comité de Salut public arrête qu'il adressera aux corps administratifs de la République la lettre circulaire suivante :

» Les anabaptistes de France, citoyens, nous ont député quelques-uns d'entre eux, pour nous représenter que leur culte et leur morale leur interdisent de porter les armes, et pour demander qu'on les employât dans les armées à tout autre service.

» Nous avons vu des cœurs simples en eux, et nous avons pensé qu'un bon gouvernement devait employer toutes les vertus à l'utilité commune. C'est pourquoi nous vous invitons d'user

envers les anabaptistes de la même douceur qui fait leur caractère, d'empêcher qu'on ne les persécute, et de leur accorder le service qu'ils demanderont dans les armées, tel que celui de pionniers et celui des charrois , ou même de permettre qu'ils acquittent ce service en argent.

» Signé au registre :

» COUTHON , BaRRÉRE , HÉRAULT , SAINT-JUST ,

Thuriot , Robespierre.

» Pour extrait conforme :

» G. Couthon, L. Carnot, Hérault, B. Bar-

RÈRE, SAINT-JUST. »

— Voilà une pièce curieuse, dis-je au sectaire en lui rendant l'acte ; elle prouve, ce me semble, que nos révolutionnaires n'étaient pas tout à fait des barbares, et la date de 93 en augmente l'importance. Mais Bonaparte, le légataire universel de la République française, comment vous a-t-il traités?

— Il a suivi l'exemple de la République. Pendant toutes les guerres de l'Empire , nous avons servi dans les équipages du train. Une foule de nos coreligionnaires sont morts sur les champs de bataille, mais, grâce à Dieu! sans avoir tiré le sabre ni touché un fusil. Au Hang, vous verrez une de ces recrues napoléoniennes : après je ne sais quelle défaite en Allemagne, un peloton de Prussiens accourut vers l'endroit où le militaire inof-

fensif ramassait un blessé, pour le mettre sur uu cheval. Quand l'honnête garçon vit le danger qui le menaçait, il marcha aux ennemis et leur cria en allemand, puisque c'est notre idiome habituel : « Ne m'attaquez pas, ne me tuez pas, car ma religion m'empêche de me défendre ! » À son langage, les Prussiens reconnurent un anabaptiste, vu qu'il y en a beaucoup chez eux ; ils l'emmenèrent prisonnier , sans lui faire aucun mal, et, au bout de trois mois, lui rendirent la liberté.

— Gomment n'a-t-on point pensé à vous, disje avec un sourire, lorsqu'on a tenu le fameux congrès de la paix, dissous bientôt sans laisser de traces? C'est un des vôtres qui aurait dû le présider. Mais plus je vous écoute, moins je comprends pourquoi on vous appelle comme les fougueux niveleurs du xvi e siècle.

— Parce que nous n'admettons point le baptême des enfants. Il n'y a pas dans l'Evangile une seule phrase qui l'autorise. Le Christ avait âge d'homme, quand le Précurseur répandit sur son front l'eau du Jourdain ; la cérémonie, en Palestine, n'avait lieu que pour les adultes, et on profane le sacrement si on l'administre à des êtres dépourvus de connaissance. Voyez saint Mathieu, chap. xxvm, v. 19; saint Marc, chap. xvi, v. 15 ; la sixième Epître de saint Paul aux Romains, v. 4 ; les Actes des Apôtres, chap. u, v. 28, chap. xvi, v. 33...

— Bien, bien, dis-je en interrompant Augsburger ; je tous crois sur parole. Mais vous n'attendez pas sans doute qu'on ait les cheveux gris pour effacer le péché originel ?

— C'est vers l'âge de quatorze ou quinze ans que nous recevons le baptême, quand nous avons pris connaissance de toutes les vérités qui composent notre loi. On entre alors dans la communauté chrétienne, on devient membre de notre Eglise : c'est là le but, le sens unique de la cérémonie. Nous ne croyons pas qu'elle efface le péché originel, cette tache ayant disparu depuis la mort du Christ. N'est-ce pas pour expier la faute d'Adam qu'il a revêtu un corps fragile, enduré toutes les misères de la vie humaine, supporté les outrages des faux docteurs et de la populace, rendu enfin le dernier soupir sur la croix ? Lorsqu'un dieu consent à mourir , peut-on croire qu'un tel sacrifice demeure inutile ? Au moment où le Sauveur expira en jetant un grand cri, nous fûmes rachetés, purifiés, animés d'une existence nouvelle. Toute cérémonie ultérieure nous paraît superflue ; nous sommes libres, puisqu'on a payé le prix de notre rançon.

— Vous ne pensez donc pas que les enfants morts sans baptême vont languir pendant l'éternité dans le vestibule de l'enfer ?

— Dieu ne voudrait pas condamner ainsi de pauvres créatures, qui ont à peine entrevu la lumière du soleil. Mais il y a dans ces montagnes

une superstition bien plus forte. Le peuple s'imagine que les enfants morts -nés courent la même chance, et ont une âme qui doit perpétuellement gémir au fond des limbes, si une aide surhumaine ne leur en ouvre les portes. A deux lieues d'ici se trouve le lac de la Maix, que vous vous proposez peut-être d'aller voir ?

— Mon ami Hertzog veut absolument m'y conduire.

— Eh bien ! vous apercevrez sur les bords les décombres d'un ancien prieuré , où séchaient d'ennui quelques moines. Sous une voûte qui subsiste presque tout entière, vous remarquerez parmi les gravois les restes d'un autel. On y venait pendant tout le moyen âge, et l'on y vient encore déposer les cadavres des enfants morts sans avoir vécu. La foule croit qu'un ange descend la nuit pour leur administrer le baptême» Le lendemain, on les ensevelissait dans un clos voisin, nommé le cimetière des Innocents; on les porte de nos jours au cimetière de la commune que leurs parents habitent. Je dois dire toutefois que l'Eglise a condamné cette erreur populaire.

— Voilà donc un point où vous vous accordez.

Relativement au baptême des enfants qui sont nés dans les conditions ordinaires, pensez-vous que les docteurs catholiques n'auraient pas une légion d'arguments à lancer contre vous?

— Ils nous intéresseraient peu, vu que nous

ne discutons jamais. Nous nous appuyons sur l'Evangile et ne cherchons pas ailleurs la vérité. Puisque Jésus-Christ est le fils de Dieu, est Dieu lui-même, ses paroles doivent suffire pour trancher toutes les questions, doivent être la source de toute lumière. Ce que les hommes y ajoutent n'a aucune valeur ; bien mieux , nous le réputons un sacrilège. Montrez^noi dans le Nouveau Testament un seul passage où le rédempteur, où la victime volontaire damne à jamais de pauvres innocents ?

— Je ne vous montrerai, je ne vous alléguerai aucun texte , lui dis-je , car ces problèmes ne m'ont jamais causé le moindre souci. Je leur accorde seulement un intérêt d'historien. Aussi j'aimerais mieux aborder une autre question. Je voudrais savoir, par exemple, si vous admettez la pluralité des femmes, comme Jean de Leyde et ses compagnons.

L'anabaptiste me regarda fixement de ses yeux bleus, puis laissa échapper un demi-sourire.-

— Vous plaisantez assurément, me dit-il ; la question que vous m'adressez ne peut être sérieuse, puisque, sauf notre opinion sur le baptême, nous n'avons rien de commun avec les débauchés de Munster. Leurs principes et leurs mœurs licencieuses nous inspirent une profonde répugnance. Notre morale ne nous autorise à prendre qu'une seule femme, et le mariage, chez nous, est indissoluble. Nous observons donc

sans peine la loi française, obligatoire pour nous aussi bien que pour le reste de la nation. Votre méprise, au surplus, ne m'étonne pas : on nous confond toujours avec les anabaptistes d'Allemagne, quoique notre communion soit originaire de Hollande. Le fondateur, Menno, fils de Simon, habitait la Frise, où il était né ; ceux qui connaissent nos doctrines nous appellent men* nonites. Le clergé ultramontain, par malheur, nous détestant comme hérétiques, a entretenu soigneusement la confusion , pour exciter contre nous la haine et le mépris.

Je n'étais pas, je l'avoue, d'une humeur sérieuse ou méditative , et je poursuivis sur le même ton :

— Vous allez peut-être me trouver bien indiscret et me croire plus frivole que je ne le suis. Mais j'observe depuis un quart d'heure les assiettes à fleurs rouges et bleues alignées au dessus de votre alcôve, le long d'une tablette, et posées sur la tranche, pour que les visiteurs en puissent admirer les ornements. Au centre du bataillon, je remarque un superbe moutardier, de dimensions énormes, avec sa cuillère en terre cuite, et je me demande dans quel but vous faites cette exposition de vaisselle.

Mon -ami Hertzog éclata de rire, et Augsburger sourit tout à fait.

— Mes coreligionnaires, dit-il, ont presque, tous de vieux lits à dais ou à baldaquin, avec des

piliers aux quatre angles. Sur le haut de l'entablement d'où tombent les courtines, l'usage veut que l'on dispose symétriquement les plus belles poteries du ménage. Comme j'ai trouvé cette alcôve toute faite et qu'elle entrait d'ailleurs dans le plan de la maison, j'ai cherché un moyen de me mettre en harmonie avec la coutume.

— Mais ce moutardier colossal, que pouvezvous en faire ?

— Je n'en fais rien du tout; un de mes amis, très-friand de moutarde, qui me croyait sans doute le même goût, me l'a un jour apporté.

Moi qui ne puis souffrir cet assaisonnement, je laisse le vase au repos.

— Ayant résolu un si grave problème, me dit Hertzog, il me semble que nous ferions bien de partir, si nous voulons voir aujourd'hui le lac de la Maix et grimper sur le Donon.

Nous prîmes en effet congé de l'anabaptiste, qui nous suivit jusqu'au bout d'une ruelle formée par deux haies. Il me tendit alors la main et me dit affectueusement :

— J'espère que nous ne nous quittons pas pour toujours et que vous viendrez nous revoir.

— Vous pouvez en être certain, lui répliquaije ; à moins que je ne meure bientôt, mes excursions dans les montagnes ne sont pas terminées.

Je ne me doutais pas que je lui tiendrais si fidèlement parole.

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