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LE MARIAGE IMPRÉVU

Les Etats généraux étaient assemblés à Stuttgart. Parmi les députés, on remarquait Gunther, le bourgeois d'Ebinghen. C'était un homme riche, qui possédait une belle maison, des prés, des vignes et des terres de labour. Quand il ouvrait sa cassette, il y voyait tant de florins que ce spectacle suffisait pour le réjouir et en eût réjoui bien d'autres. Il ne se gênait donc ni dans ses paroles, ni dans ses actions, la fortune donnant toujours de l'assurance. La bonhomie, la franchise et la cordialité faisaient d'ailleurs une partie essentielle de son caractère ; mais il y joignait, heureusement pour lui, un sens droit et même une certaine finesse.

Le duc de Wurtemberg était, de son côté, un

seigneur bienveillant et affable. Il aimait, comme tous ses aïeux, le vin, la bonne chère et la compagnie. Ses sujets n avaient pas à se plaindre de son gouvernement, et les députés approuvaient ses façons d'agir, car il tenait pour eux table ouverte. Notre bourgeois louait fort cette manière de communiquer avec les interprètes de la nation.

Un jour qu'il était assis, non loin du prince, devant un repas somptueux, le duc Louis porta une santé : — Buvons, dit-il, buvons en l'honneur de la Souabe, la patrie des vaillants chevaliers et des gracieux trouvères ; prenons des forces pour le prochain tournoi, comme pour la prochaine bataillp. Chacun lui fit raison, les prélats, les seigneurs, les hommes des communes, et les verres, qui s'entrechoquaient, rendirent un son joyeux.

Gunther avait déjà vidé mainte bouteille ; dans son intelligence confuse, toutes les distinctions de rang commençaient à s'évanouir : — Seigneur duc, s'écria-t-il, daignez me faire une promesse. Vous m'avez assez bien traité, Dieu merci, et j'ai eu du bon temps chez vous. Si vous passez quelque jour dans ma ville, je serai charmé de vous recevoir, et je vous prie de me donner votre parole que vous n'éviterez point ma maison.

Ce hardi langage troubla toute la société : Tinquiétude se peignit sur les visages, et, en un moment, les verres reprirent leur place sur la table.

Un vassal commettre une telle irrévérence ! Chacun examinait le duc. Mais il rassura la compagnie d'un coup d'oeil, et, adressant au bourgeois un sourire gracieux : — Votre demande vous est accordée, lui répliqua»t-il ; j'aurai l'honneur de vous rendre visite.

C'était le dernier festin donné par le prince ; il congédia ses hôtes avec sa cordialité habituelle, et, le lendemain, les Etats généraux tinrent leur dernière séance. Les députés regagnèrent ensuite leurs manoirs et leurs communes. Gunther rentra dans sa maison d'Ebinghen, et n'épargna ni les soins, ni la dépense, pour engraisser ses porcs, ses oies, ses canards, et pour se munir des meilleurs vins.

Deux mois s'étaient écoulés à peine, lorsque le duc, voulant visiter son château d'Hohentwiel et y passer quelques jours, se mit en route ; force lui fut de traverser le Tannenhart, canton accidenté ou la ville d'Ebinghen repose entre des forêts de sapins. Comme il cheminait dans la grande rue, il éprouva une soif ardente et se fit indiquer la maison de Gunther. — Holà ! cria-t-il, en frappant à la porte, ouvrez à votre suzerain. Et quand le bourgeois lui eut ouvert: — Je vous tiens parole, lui dit-il, et viens .vous demander l'hospitalité.

La table fut bientôt mise pour le duc et pour ses gens. On leur sert un banquet splendide. Le prince donne à tous l'exemple : les chevaliers

boivent intrépidement, les écuyers boivent en* coré mieux. Les chiens sont largement repus.

— Allons, dit le prince au bourgeois, vous êtes un bon et fidèle vassal ; vos oies sont excellentes et vos beignets aussi. Votre vin me paraît délicieux. Honneur à vous et à votre maison! Une seule chose manque ici : pour quel motif avezvous laissé vide ce siège à ma droite ?

— Je vous ai réservé le meilleur pour la fin , lui réplique Gunther, en lui faisant un profond salut. Qu'on apporte les vins les plus vieux, les plus exquis ! et vous, musiciens, jouez vos plus beaux airs !

Le bourgeois donne un signal , une porte s'ouvre, et l'on voit entrer une jeune fille, belle comme le printemps , fraîche comme l'espérance, qui porte sur sa tête la couronne des fiancées.

— Mais c'est un ange, une créature céleste, dit le prince transporté d'admiration. Il ne fallait pas nous cacher si longtemps cette merveille de grâce et de beauté !

Gunther prend par la main sa charmante fille, toute couverte de soie et de perles ; il la conduit vers son hôte et l'assied à sa droite.

— Le ciel me récompense d'avoir tenu ma promesse , dit le noble seigneur en la regardant ; j'aurais fait cent lieues pour voir un aussi aimable visage, et le monde entier ne saurait m 'offrir un plus attrayant spectacle. Heureux le

fiancé, gente demoiselle, qui doit vous mener à l'église avec cette couronne de fleurs !

— Vous êtes veuf, seigneur duc , répond le bourgeois d'Ebinghen dans sa hardiesse pleine de bonhomie. Ma famille, grâce à Dieu, a toujours été sans tache. Vous trouvez ma fille belle, et vous n'avez pas tort. Je lui donnerai d'ailleurs une assez bonne dot, quelques milliers de florins. Tous pouvez la prendre pour femme, et, s'il faut parler franchement, je vous la destinais. C'est à votre intention qu'elle a mis cette robe de noce, ces brillants atours et cette couronne virginale.

Un éclair passa dans les yeux du prince. La beauté de la jeune fille et la naïve proposition du père agitaient, troublaient son cœur ; mille images enchanteresses, mille songes gracieux le ravissaient tour à tour, lui faisaient entrevoir un bonheur sans égal. Berthe sourit de sa préoccupation, et ce charmant sourire acheva la défaite du prince.

— C'est mon bon ange qui m'a conduit ici ; je ne veux point refuser le don que m'offre un loyal serviteur ! s'écrie le duc dans son enthousiasme.

Et il passe au doigt effilé de Berthe un anneau garni de diamants. La fiancée rougit de plaisir ; tous les yeux s'animent et semblent approuver le duc; les musiciens font retentir la salle de notes joyeuses : le prince ne se connaît plus.

— Je retourne à Stuttgart, dit-il ; un brillant cortège Tiendra chercher la nouvelle duchesse de Wurtemberg. Mais si mon beau-père y consent, je ne partirai point sans avoir donné à ma future le baiser d'adieu, qui sera aussi mon baiser de fiançailles.

Berthe lui présente ses joues, aussi roses que la fleur des bruyères, et le duc s'élance sur son destrier. Il pique des deux, il galope vers Stuttgart, suivi de tous ses gens, car il a hâte de célébrer ses noces. Quelques jours après, une troupe somptueuse de dames et de seigneurs vient chercher Berthe, l'aimable princesse. Gunther l'accompagna, sans plus s'émouvoir que si ce brillant mariage eût été la chose du monde la plus naturelle. Sa fille porta la couronne ducale avec la même grâce que la blanche couronne des fiancées.

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