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LE DOUBLE SACRIFICE

Au-dessus des vagues s'arrondissait une île charmante ; Emmeline y était assise près de son fiancé. L'île, avec ses abondants feuillages, ressemblait à un jardin de la terre promise, la jeune châtelaine à un rêve de bonheur; avec ses noirs cheveux, son beau visage, son œil fier et pensif, le chevalier de Marbourg paraissait avoir été fait pour elle. Aussi Emmeline avait-elle

juré de lui donner sa main, et en même temps que sa main, l'île dont elle était souveraine.

— Reposons-nous sous le feuillage et chantemoi sur ta mandoline quelque touchante ballade. Ces fruits qui se nouent, ces vignes qui fleurissent, et la terre qui les porte, tout cela t'appartiendra bientôt.

Ainsi parlait Emmeline. Mais le chevalier de de Marbourg se leva soudain :

— Je ne puis chanter, s'écria-t-il : je ne puis attendre ici la bénédiction de l'Eglise. J'ai reçu tout à l'heure un message. Mon père a fait vœu de partir pour la Palestine, et l'âge ne lui permet point d'accomplir son serment: il est trop faible, il est malade. Or, notre suzerain a déployé son pennon; il faut que je prenne la croix pour l'honneur de mon père, il faut que j'aille combattre les Infidèles pour le salut de son âme.

Emmeline fut agitée d'un tremblement douloureux : des larmes coulèrent sur ses joues , il lui sembla que c'en était fait de son bonheur. Le chevalier lui dit avec un accent triste et affectueux : — Ne pleure pas, ne pleure pas, ô mon amie ! Ayons confiance dans le ciel : je vais en Palestine défendre le tombeau du Christ, le Christ me sauvera. N'oublie point les doux moments que nous avons passés ensemble : gardemoi ton cœur, et nous nous reverrons.

Il s'élance dans la barque, les flots l'emportent à l'autre rivage. Il court embrasser son père ma-

lade ; il revêt pour lui le heaume et la cuirasse» Le chagrin d'Emmeline, sa propre douleur vont le changer en héros : malheur aux Sarrasins que frappera son épée, qu'atteindra sa hache d'armes! Il jonchera de leurs corps le sol de la Terre-Sainte.

Cependant la fiancée prie et se désole : elle attend, elle attend toujours dans son manoir solitaire ; elle parcourt sans cesse les lieux que Rodolphe et elle ont parcourus ensemble. Dieu soit loué ! l'expédition touche à sa fin ! les combattants regagnent leur patrie, Emmeline se place sur leur passage : elle cherche des yeux celui qu'elle aime ; celui qu'elle aime est absent!

— Seigneur duc, et vous, nobles barons, oh !

dites-moi, s'écrie-t-elle, ce que le chevalier de Marbourg est devenu ? Depuis longtemps nous sommes promis l'un à l'autre ; s'il est mort en Palestine, je mourrai de douleur.

— Le chevalier de Marbourg , noble demoiselle, n'a point péri sous les coups des Musulmans ; ils l'ont pris dans une embuscade, ils l'ont enfermé dans une tour. Nul ne peut dire s'il reviendra.

Emmeline accablée rentre avec peine en sa demeure. Comme le temps est triste ! Comme les nuages de l'automne défilent d'un air lu» gubre ! Comme les feuilles mortes roulent avec des bruits sinistres sur la terre! Comme les oi»

seaux de passage poussent des cris funèbres, et comme le vent gémit dans les rameaux dépouillés ! La nature prend part au deuil de la jeune fille : on dirait qu'elle aussi pleure un espoir

déçu!

Et maintenant on se dispute la main d'Emmeline ; mais elle sourit tristement à ceux qui espèrent obtenir son affection. Toutes ses pensées volent vers Rodolphe, vers le malheureux prisonnier qui languit dans un cachot. Il est là, étendu sur la paille, livré aux plus poignantes douleurs, aux plus amers regrets. On lui offre la liberté, de l'or et des honneurs s'il veut abjurer sa croyance ; mais il est fidèle à son Dieu, comme il est fidèle à son amour.

Des années de souffrance se passent : tous les deux gémissent et se désolent de leur côté. Ils finissent par tomber à genoux devant le Père des hommes, lui dans sa prison obscure, elle dans son île*embaumée. Le Seigneur eut enfin pitié de leur affliction : il résolut de délivrer le captif, de lui rendre au moins la lumière du soleil et l'air pur des campagnes.

Une nuit, le chevalier crut entendre une voix qui lui disait : — Immole au Très-Haut ton amour ; fais vœu d'entrer dans un de ces ordres militaires qui prescrivent le célibat, et aussitôt la porte de ta prison sera ouverte. — Si je reste au fond de cette tour humide, pensa Rodolphe, je ne tarderai point à y périr sans avoir

vu Emmeline; si je retourne dans ma patrie, je la Terrai du moins, quoique séparé d'elle pour jamais. Oh ! la contempler une fois encore, et puis mourir! Et le malheureux fit le serment, solennel de prendre l'habit des chevaliers teutoniques.

À peine avait-il prononcé en lui-même ce vœu terrible qu'il entendit la clef tourner dans la serrure de son cachot. Un rayon de lumière éclaira la froide cellule, et le geôlier entra, une lanterne à la main. Malgré les préceptes du Koran, il avait un goût prononcé pour les liqueurs maudites, et humait secrètement les vins de Naxos et de Rhodes. Ce soir-là, il avait bu plus que d'ordinaire, de sorte qu'il voyait trouble et avait ouvert la prison de Rodolphe, croyant rentrer chez lui.

Le chevalier remarqua son ivresse, et l'idée lui vint aussitôt d'en profiter. Il s'élança derrière le mécréant, ferma la porte , terrassa le gardien en lui tenant la main sur la bouche, puis le dépouilla de son costume. Alourdi par , ses copieuses libations, le geôlier s'endormit pendant que Rodolphe le déshabillait. Le chevalier de Marbourg mit son turban, sa veste, ses larges pantalons, prit ses clefs et sa lanterne; il sortit ensuite du cachot où il eut soin d'enfermer le surveillant.

Une fois dans la campagne, il s'orienta d'après les étoiles qu'il avait souvent contemplées avec

Emmeline, et que son père lui avait, tout jeune, appris à connaître. Il éprouva bien des aventures, soit au milieu du désert, soit au milieu des Infidèles ; mais protégé par Dieu et par son courage, il atteignit enfin le bord de la mer. Un vaisseau chrétien le transporta promptement sur les côtes de l'Adriatique. Il s'achemina, le cœur ému, vers son pays natal.

Mais sa vraie patrie, c'était l'île féconde où il avait adoré Emmeline, Le chevalier courut au lac qui la baignait de ses flots limpides ; il sauta dans une barque et s'approcha du rivage. Sa fiancée l'avait aperçu, l'avait reconnu : elle était sur le bord, elle lui tendait les bras.

— mon Dieu! s'écria Rodolphe, si je descends sur la rive, si je presse Emmeline contre mon cœur, je trahirai mon vœu, je m'attirerai votre colère, et mon âme sera perdue pour jamais!

Frémissant, désespéré, il fit un effort suprême et ordonna aux bateliers de virer de bord. Emmeline regarda fuir la nacelle avec stupéfaction : comment expliquer ce changement soudain? Rodolphe s'éloignait la tête basse et le cœur désolé. La jeune fille tomba évanouie sur le gazon du rivage.

Le chevalier parut devant le grand maître de l'Ordre teutonique. Il lui apprit le vœu qu'il avait fait dans la Terre-Sainte, demanda la blanche robe des catéchumènes, sollicita l'hon-

neur de porter le glaive pour la défense de la foi. Un de ses amis alla trouver, à sa prière, la femme qu'il chérissait encore, mais dont il était séparé pour toujours. Emmeline vit s'éteindre alors son dernier espoir, triste rayon perdu en un ciel orageux.

Et quahd fut passée la première violence de sa douleur, voilà que le printemps se met à fleurir comme d'habitude. L'île se pare de verdure et de fraîches coroles, les brises soupirent, les oiseaux chantent leurs amours : la suave odeur des vignes fleuries ondoie sur les champs, et rappelle à Emmeline les plus doux, mais aussi les plus tristes souvenirs. Elle inclina son front pâle et tomba dans une profonde rêverie*

Une idée lui vint alors, un projet qu'elle mûrit lentement et qu'elle mit enfin à exécution. Sa barque fend les eaux limpides ; elle aborde, la pauvre délaissée , elle contemple une dernière fois cette île qui aurait pu devenir pour elle un paradis. Elle chemine ensuite à travers les bois et les montagnes comme un ange exilé. Rien qu'en voyant la douleur peinte sur ses traits, chacun éprouve une émotion involontaire.

Ele se présente devant le grand maître de l'Ordre teutonique, et là son œil se ranime, une légère nuance de pourpre colore ses joues. — Prenez, dit-elle, prenez tout ce que je possède, tout ce que Dieu m'avait donné, l'île où j'ai passé ma jeunesse, l'île où j'espérais finir mes jours.

Le soleil y verse de bienfaisants rayons, y colore des grappes parfumées ; il n'est pas de fruit qui n'y prospère, et le bonheur ne pourrait choisir un plus tranquille abri. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est d'y envoyer Rodolphe, avec le titre de commandeur.

Le grand maître lui jura que son désir serait accompli. Elle trouvait une consolation à penser que Rodolphe vivrait du moins là ou ils auraient dû vivre ensemble, que chaque pierre du ma* noir, chaque fleur, chaque brin d'herbe la rappelleraient à son souvenir. — Ce sera pour lui , pensait-elle , que mes champs porteront leurs moissons, que mes arbres déploieront leur feuillage, que la cloche tintera dans la chapelle, que le vin rentrera dans les celliers. Il aura sans cesse mon image devant les yeux.

Elle remercia le grand maître, et partit en s'efforçant de cacher ses larmes. Que devintelle ? Dans quelle province de l'Allemagne, dans quelle région du monde chercha-t-elle un asile pour y attendre la mort ? Nul ne l'a su, nul n'a pu dire où cette colombe fugitive replia ses ailes sans taches.

Rodolphe vint habiter l'île que n'habitait plus Emmeline. Et tous les jours un chant mélancolique s'exhalait de la chapelle, se prolongeait tristement sur les vagues : « Grand Dieu ! tu m'as tiré d'une prison lointaine et conduit au port du salut. Mais mon cœur est navré de désespoir, je

ne trouve nulle part le repos. Quand finira mon épreuve, Seigneur ! Quand pourrai-je dormir dans l'oubli de la tombe, dans la froide cellule des morts ! »

— Vous v,oyez que cela n'est pas très -divertissant ajouta le médecin, lorsqu'il eut terminé les deux récits. Je ne vous ai conté ces vieilles histoires qu'à votre demande, pour vous faire paraître la vallée moins ennuyeuse et la route moins longue.

— Cela dépend des goûts, mon cher ami ; je vous assure que l'un et l'autre épisodes m'ont beaucoup intéressé. En accumulant les détails, les réflexions et amplifications inutiles , les romanciers de nos jours eussent composé avec chaque sujet un ou plusieurs volumes. J'aime mieux la concision des narrateurs populaires.

— Tout est pour le mieux alors; je suis charmé de vous avoir distrait pendant quelques instants. Si mes petites filles n'ont pas mis en morceaux le Coffret des Historiettes, car leur mère le leur avait donné à lire et il y a longtemps que je ne lai vu, je le rangerai soigneusement, pour vous l'offrir la première fois que vous viendrez dans notre pays. Mais nous atteignons l'endroit où je vais vous quitter; il faut que je prenne ce chemin de traverse sur la gauche et aille visiter un pauvre diable, auquel une nourriture par trop mauvaise a donné le typhus.

— Je vous remercie du trajet que vous m'avez fait faire en voiture et des légendes que vous m'avez contées. Pour un pèlerin littéraire , ce ne sont pas des récits perdus.

— Si vous voulez m'en croire, vous les oublierez le plus tôt possible.

— Ne me prodiguez pas les conseils ; je vous» jure de n'en faire qu'à ma tête.

— Comme vous voudrez; après tout, cela vous regarde. Mais n'allez pas... Holà! oh! un peu de patience, Kayser, dit-il à son cheval qui ne voulait point s'arrêter.

Je rompis la conversation en lui serrant la main et en lui souhaitant un bon voyage. Philippe Jahn et moi nous descendîmes et, ayant adressé de nouveaux adieux au brave docteur, nous continuâmes de suivre la grande route.

Une lieue nous séparait encore du bourg le plus voisin, groupé jadis autour d'un manoir féodal, le château de la Brusche. Enfin comme le soleil baissait, nous entrâmes dans une vallée adjacente, nous commençâmes à gravir. Au bout de trois quarts d'heure, nous arrivions sur la lisière du Hang. G* est un bassin environné de montagnes, qui semblent protéger contre le bruit et la curiosité les modestes sectaires. Deux hauteurs principales dominent les moindres sommets, le Climont à gauche, en forme de selle, le Heumont, à droite, en forme de cône : plus loin, l'Ormond dresse sa tête majestueuse* Des bords

de ce petit amphithéâtre, nous apercevions dans la lumière dorée du soir Colroy -la- Roche / Saulxures, la ville de Saales, à l'aspect romanesque, et Provenchère et Colroy-la-Grande, Une douzaine de métairies s'éparpillaient sur le fond du cirque, terre froide où les ruisseaux qui descendent des collines entretiennent une humidité perpétuelle. Je ne sais pourquoi cette vallée silencieuse , que l'ombre baignait déjà , remplit mon cœur de tristesse. J'étais pourtant sûr d'être bien accueilli ; mais quoique ce jour- là fût un dimanche, pas un chant, pas une note de musique n'égayaient la mélancolie des premières ténèbres ; les travaux ordinaires des champs ne vivifiaient point le paysage; les hommes restaient assis alentour ou rôdaient devant les fermes, avec la nonchalance du désœuvrement.

Mon arrivée fut une distraction pour les hôtes de la métairie dans laquelle me conduisit mon guide, mais pas une personne des autres établissements n'eut la tentation de venir voir ce qui se passait, demander ce qui m'amenait.

Les romanciers, les poètes et les peintres sont toujours à la recherche d intérieurs curieux, afin d'y placer leurs personnages, que la nouveauté du cadre fait paraître plus intéressants. Ils eussent donc été ravis de la chambre où me mena une brave femme, lorsque j'eus soupe d'une omelette, d'une salade et d'un verre de vin. C'était une pièce et un ameublement qui ne laissaient

pas d'avoir leur mérite. Trois grandes fenêtres, légèrement cintrées dans le haut, éclairaient la salle, deux de face et une sur le côté. Jusqu'à trois pieds de hauteur, un lambris de sapin courrait les murs, et des bancs du même bois, avec dossiers à la manière allemande, longeaient deux parois. Au-dessus pendaient un van, un boisseau, un crible et un thermomètre. Un grand tas de blé occupait sans façon le milieu du parquet; des haricots secs, non dépouillés de leurs gousses, étaient empilés contre un lambris. Dans un coin, sur une grande table de chêne, du miel s'égouttait. Vis-à-vis l'une de l'autre, deux armoires spacieuses, avec des gonds en cuivre et de brillantes ferrures, semblaient faire sentinelle devant deux lits dressés au fond de la pièce, comme d'antiques monuments. C'était de grandes et profondes caisses en chêne, surmontées d'un dais et environnées de courtines. Sur l'entablement, tout un escadron de vaisselle était rangé en bataille : il y avait six soupières aux teintes éclatantes, une foule de tasses, de chopes, de carafes et de chandeliers. Sur les armoires, huit autres soupières étalaient et arrondissaient leur ventre. Quel emblème pastoral que cette tribu de vases primitifs et innocents ! Quelle minutieuse description en eût faite Honoré de Balzac! Il aurait compté les fleurs, les grains de poussière, jaugé les ustensiles, apprécié leur poids, noté les moindres gerçures. Et que serait devenu

le lecteur, s'il avait jugé convenable de dépeindre tout l'ameublement ! Nous qui n'avons point pour ces sortes de travaux un goût prononcé, nous terminerons à la hâte notre inventaire, en mentionnant un fauteuil revêtu de cuir noir, une table ronde articulée, une table de nuit, des chaises en bois de hêtre, avec le siège de même matière, une bible in-folio, munie de fermoirs, dormant comme une vénérable matrone sur l'appui d'une croisée. Si ce n'est tout, c'est assez, je pense. Eh! bien, tant d'objets divers n'encombraient point la pièce, où Ton aurait pu tenir un concile. Ce fut dans une des caisses profondes, sous une corniche festonnée de soupières, que j'installai ma personne et me préparai à dormir, tandis que la comète, avec sa lame merveilleuse, étincelait à une des fenêtres , comme une épée d'or suspendue par la garde.

Le lendemain, je fis la connaissance de M. Mosiman, le maître du logis, absent la veille et rentre pendant que je dormais. Ce grand vieillard, au collier de barbe blanche, était le premier servi" teur de la commune, le premier des ministres en fonctions. Chaque année, au surplus , l'ancien chef de la prière est élu de nouveau, car il n'y a point de rivalités, point de brigues pour obtenir les suffrages. Non-seulement l'office ne rapporte rien, mais il exige le talent d'improviser, don que ne possède pas tout le monde. M. Mosiman, avait la douceur, la bienveillance, qui caractéri-

sent sa secte, et, comme elle, s'intéressait uni* quement à la vie religieuse et à la vie pratique ; au-delà, il ne voyait que des choses inutiles. Le soleil, tandis que nous causions, ayant escaladé le versant oriental des montagnes, parut au som-< met, comme un voyageur qui cherche les points de vue. C'était le signal du départ que me donnait F astre infatigable.

Je ne veux pas traîner le lecteur à ma suite dans le réseau de vallons sauvages, surles croupes des montagnes, au milieu des forêts enchantées que je parcourus avec le maître d'école, pour gagner Sainte -Marie-aux-Mines. Mon œuvre est achevée, car cette excursion ne m'apprit rien de nouveau concernant les habitudes, les doctrines et l'histoire des mennonites. Quoique n'ayant plus rien à dire, je pourrais sans doute parler longtemps encore, suivant un usage consacré en littérature , mais je préfère clore mon récit par un trait de mœurs. Etant arrivé fort las dans la ville, je dis au maître d'école de se faire servir à souper et indiquer une chambre. Pour moi, n'ayant aucun appétit, je montai dans la mienne et ne tardai pas à m'endormir. Le lendemain , comme j'ouvrais ma fenêtre, je vis le pédagogue qui se promenait dans la rue. Je lui fis signe de venir et lui demandai comment il avait passé la nuit.

— Mais très-bien, me dit-il ; j'avais de la paille fraîche.

— Eh quoi! Ton vous a mis sur la paille?

C'est cependant le meilleur hôtel de la ville.

— Je n'ai pas couché à l'hôtel, monsieur, ni soupe non plus ; cela vous aurait coûté trop cher. Dans ces grandes auberges, ils demandent beaucoup d'argent pour peu de choses. J'ai un ami à Sainte-Marie-aux-Mines ; je suis allé le trouver. Il m'a offert le soir une tasse de lait caillé , qui m'a suffi ; comme nous avions fait un excellent dîner au chalet de Lusse, je n'avais pas faim. Si j'ai dormi sur la paille, ne croyez point que j'en aie souffert. Vous connaissez nos lits des montagnes : une couchette que l'on remplit de paille, sur la paille un drap de grosse toile , puis un autre drap et une couverture; pour la tête, un oreiller de foin. Je repose là-dessus comme un prince : j'en ai l'habitude.

Ainsi, ce pauvre homme, qui aurait pu se bien traiter à mes dépens, n'avait eu qu'une préoccupation et un désir, épargner ma bourse. Les guides des pays fréquentés n'y mettent pas tant de délicatesse, et pensent ne pouvoir jamais trop rançonner le bourgeois. En Suisse, en Italie, dans les Pyrénées, en Espagne, le voyageur est une proie que l'on se dispute, dont chacun veut avoir un lambeau, fyîais grâce au dédain que les Français témoignent généralement pour la France, les touristes n'ont point encore pénétré dans les Vosges : on n'y est ni troublé, ni exploité, ni chagriné par la mauvaise foi et de cupides

stratagèmes ; on n'y rencontre point de pièges à promeneur. Et si le crépuscule vous surprend, ou la neige, ou la tempête, ou la grêle, on peut entrer dans une métairie, dans un chalet, dans l'habitation d'un mennonite, on est sûr que Ton sera bien vu, accueilli avec empressement, que l'on retrouvera l'antique hospitalité.

Aussitôt que l'on connaît les anabaptistes, on les aime, ces hommes sages et tranquilles, doux et modestes, bienveillants et charitables, qui, sans se condamner à la monotonie, à l'oisiveté des cloîtres, ont su éloigner d'eux les principales causes de vices, de douleur et d'anxiété, qui se préservent mutuellement du besoin et de la dégradation qu'il entraîne, sans noyer l'individu dans l'océan du communisme. Leur opinion sur la guerre prévaudra tôt ou tard. Il est impossible d'admettre que les hommes s entretueront toujours d'une manière méthodique et seront tonjours fiers de se massacrer l'un l'autre. On a établi des lois pour empêcher les citoyens de se détruire mutuellement; on prononce des peines sévères 1 contre celui qui donne des coups de couteau à son voisin , fût-il son ennemi le plus acharné. Un jour, on votera un ensemble de principes, on établira un code international , pour régler les différends des peuples ; celui qui n'accepterait pas volontairement cet arbitrage, fléchirait malgré lui devant la supériorité du nombre et devant une force irrésistible. Déjà , si l'Europe le vou-

lait, aucun Etat ne pourrait employer la violence et tirer l'épée sans le consentement des autres. La race la plus brave du monde ne résisterait pas seule à toutes les armées du continent. Mais pour qu on finisse par s'entendre sur ce point essentiel , il faut d'abord que d'autres principes aient triomphé, que d'autres questions soient résolues.

Quant aux doctrines religieuses des anabaptistes, elles font, depuis quelques années, des progrès immenses. A Paris seulement, on compte déjà trois mille mennonites, logés presque tous dans le quartier de l'Observatoire. En Angleterre, leurs principes ont conquis des millions d'adhérents ; cela ressemble à une invasion plutôt qu'à une propagande. Aux Etats-Unis, les nouveaux sectaires forment la majorité de la population. Des deux côtés de Y Océan, ils se nomment baptists, leur opinion sur le baptême ayant à leurs yeux une importance capitale. Le jour ne semble pas éloigné, où la race anglo-saxonne tout entière professera les maximes que nous avons exposées dans ce volume. L'Eglise presbytérienne leur avait depuis longtemps frayé le chemin. Seulement les baptistes reconnaissent la nécessité de la guerre, jusqu'à ce que les hommes soient devenus meilleurs.

LES MARQUARDS

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