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CHAPITRE III

Mœurs des marquante.

Dès que Ton parvient à une certaine hauteur dans les montagnes, on voit dépérir la végétation. Les branches des sapins et des hêtres s'enveloppent d'abord d'une mousse compacte, qui forme de véritables manchons ; puis, c'est l'arbre lui-même qu'elle entoure d'une sombre pelisse. Pendant les plus beaux jours , les vieux colosses , abrités sous leur épaisse fourrure , semblent frémir encore au souvenir de l'hiver. Bientôt leur taille diminue ; le sapin, le mélèze renoncent ensuite à lutter contre la température ; le hêtre humilié compose de simples buissons. Le genévrier seul montre une persévérance opiniâtre : là où succombent les géants, il déploie sa tige lézardée, blanchâtre et scrofuleuse, sa morne et âpre verdure, comme ces hommes grêles qui supportent mieux la fatigue, les privations et le malheur que des natures plus vigoureuses en apparence. Debout sur les hautes croupes, on le voit trembler au loin, dans le vent triste et monotone.

Il marque la limite de la région qui ne pro-

duit plus que des herbes vivaces. Là commencent les pâturages embaumés, ou les lichens et les mousses disputent le sol aux myrtilles rabougris, portant des baies roses et blanches comme de petites pommes, mais surtout aux plantes parfumées des hautes terres, l'arnica, la gentiane, la potentille, le laitron des Alpes, le millefeuille et l'athamante. Les Vosges ne se terminant point par des pics, par des rochers, mais par de véritables dômes, leurs sommets forment de grands pacages, aussi moelleux que les plus riches tapis. On les appelle chaumes dans la Lorraine et dans l'Alsace, terme que l'on dérive des mots latins calvi manies, les monts chauves ; ils ont effectivement l'aspect de crânes dépouillés. Durant sept ou huit mois, une neige abondante cache leur nudité. Ce sont alors de vrais déserts, des steppes silencieuses, où régnent les mornes génies des contrées hyperboréennes. Nul ne s'y hasarde volontairement, nul ne les traverse sans péril. Quelques chaumes occupent des plateaux inférieurs ; d'autres pâquis alpestres dessinent dans les bois de grandes clairières.

Mais les tièdes brises du printemps fondent peu à peu l'épaisse couche de frimas qui les voile. Toutes les montagnes ruissellent, tous les torrents grossis roulent avec fracas sur leurs pentes, ou se précipitent du haut des rochers en colonnes d'écume. Pendant ce temps, le marquard

fait ses préparatifs : il ne possède habituellement qu'une douzaine de vaches, et il lui en faut quatre ou cinq fois autant pour la saison. Il parcourt donc le village, frappe à chaque porte, examine chaque étable : les bétes les plus robustes, celles qui lui paraissent les meilleures laitières, il les choisit, il en oflre de trente à quarante francs. Une vache qu'il loue ce dernier prix doit être d'une beauté peu commune. Le marché conclu, il a le droit de l'emmener sur sa chaume, depuis le 15 mai jusqu'aux premières neiges.

Cependant la végétation, engourdie sous le froid d'un implacable hiver, sort enGn de sa longue torpeur. Les hautes prairies se parent de teintes éclatantes : l'anémone des montagnes y ouvre ses blanches corolles, la pensée à grandes fleurs jaunes ou violettes, ponctuées de rouge, s'y épanouit avec une telle abondance quelle dessine des arabesques sans fin, et paraît vouloir masquer la verdure. Les pasteurs réunissent leurs troupeaux : ils attachent au cou de chaque animal une clochette, tintinnabulum, qui doit les avertir du lieu où l'entraîne son caprice. La plus belle vache, installée reine de la tribu, porte une sonnette beaucoup plus lourde, et mêle des notes graves aux tintements variés produits autour d'elle. Cette agreste musique, signal du retour sur les chaumes, semble égayer les indolents quadrupèdes. Le berger tire de sa trompe

des cadences tyroliennes : c'est le ranz des vaches, c'est la mélodie singulière qui fait pleurer le Suisse en exil, qui annonce dans les Vosges la proximité des Alpes. 'Les troupeaux commencent à gravir les montagnes : les marquards les dirigent, et, à mesure qu'ils s'élèvent, retrouvent les sites qu'ils ont depuis longtemps perdus de vue. Derrière le premier rang de hauteurs, qui bordent la vallée, se découvre peu à peu un second étage de collines, puis un troisième, puis un dernier, où verdoient les pelouses aériennes. Dans l'intervalle de ces bleuâtres sommets flottent des vapeurs que le soleil dore. Enfin la caravane atteint les cimes cherchées, prend possession des herbages aromatiques et du chalet depuis longtemps désert.

Un feu de sapin en chasse le froid, qui semblait y avoir établi son domicile. Le lendemain matin commence la fabrication des fromages.

Les chalets ne sont pas des huttes, de simples cabanes en bois, comme on pourrait le croire, mais des constructions en pierre, solidement bâties, avec des murs épais comme ceux d'une forteresse. L'étable et les pièces d'habitation forment un seul quadrilatère, abrité par un seul toit. Les plus anciens ont des couvertures en bardeaux, mais la tuile protège les plus modernes. Toutes les chambres sont parquetées, sauf la salle où l'on cuit le laitage, sauf les magasins où le gruyère attend sur des rayons le

jour de la vente. Une balance rustique sert à peser celui qu'on vient acheter en détail.

Ce bâtiment est la propriété du marquard ; le sol qui le porte et le sol de F herbage ne lui appartiennent point. Les chaumes sont généralement des biens communaux; mais les communes ne peuvent les louer à qui bon leur semble. Les marquards ont un droit d'usufruit que la coutume ne permet pas de leur enlever sans leur consentement. Ils payent d'ailleurs une redevance annuelle de cinq ou six francs par vache, ce qui revient au même que si on mesurait la chaume, attendu que Ton sait exactement combien le pâturage peut nourrir de bestiaux, et l'intérêt des armaillis est de n'en pas conduire sur la montagne un moins grand nombre. Pour leur substituer d'autres pasteurs, il faudrait leur offrir un dédommagement capable d'entraîner leur acceptation. Quelques herbages appartiennent à des individus, qui les afferment ou les exploitent, mais ils sont peu nombreux.

Les marquards ont donc la sécurité de véritables propriétaires, et cette tranquille possession ajoute au calme d'esprit que leur inspirait d'autres motifs. Rien de commode à exploiter comme une chaume ; elle ne demande aucun travail, n'exige aucun soin. Le seul engrais qui la fume est celui des vaches ; nul accident ne lui porte préjudice. Que la grêle ravage les mois-

sons, qu'une gelée tardive sèche dans leur en* veloppe les fleurs de la vigne, que des pluies continuelles submergent les prés ou qu'une ardente chaleur en brûle les herbes, les hauts pâturages ne souffrent point. La grêle ne saurait endommager leur vert tapis, le froid n'y laisse point de trace, l'eau des averses s'écoule par toutes les pentes ; les étés les plus redoutables n'empêchent point les nuages et la rosée d'y en* tretenir une fraîcheur perpétuelle. Le pasteur n'a donc à redouter ni les caprices des saisons, ni les caprices des hommes : tous les vents du ciel lui apportent l'abondance et la sérénité.

La mobile humeur des femmes, les passions, les luttes, les embarras qu'elles suscitent, ne troublent pas non plus le calme des chalets.

Nulle fille d'Eve ne les habite, nulle n'y met le pied. Ce sont de champêtres monastères. Les nouvelles, les inquiétudes politiques n'en franchissent pas davantage le seuil. Qu'importe au marquard les événements des plaines P II sait bien que ses fromages seront toujours accueillis sur la table du riche et dans les cabanes des pauvres. Que les gouvernements changent, cela lui paraît inutile et bizarre : il s'en occupe si peu ! Il ignore jusqu'aux luttes et aux dévoue* ments qui l'ont arraché à la servitude de la glèbe.

Enfin, dernière cause d'harmonie, de silence et de paix, le vin, le schnaps, toutes les boissons

alcooliques sont sévèrement exclues de l'ermitage industriel.

Le bétail nourri sur les chaumes participe à la tranquillité de ceux qui le gouvernent. Les montagnards, pour le conduire, n'emploient que la douceur. Jamais les aboiements des chiens n'ont troublé ces poétiques solitudes, effrayé les Taches, étourdi les marquards et les visiteurs ; jamais bâton n a frappé les inoffensives créatures. On Toit au coté des patres une poche de cuir suspendue par une courroie : elle est pleine de sel ou d'herbes aromatiques pulvérisées. Ce talisman leur assure F obéissance du troupeau. Us n'approchent guère un quadrupède sans lui offrir dans la paume de la main une dose du contenu. L'heure de traire est-elle arrivée, un des pasteurs prend son cornet, se place devant le seuil de l'étable, et joue un air rustique. Les vaches, comprenant le signal, dressent la tête. La plus importante, la reine de la tribu, s'avance la première, les autres se groupent en colonne derrière elle, puis la lourde caravane chemine lentement vers la maison ; les clochettes, agitées toutes à la fois, mêlent, pendant le trajet, de libres cadences à la champêtre mélodie. Les échos multipliés des montagnes répètent les notes de ce concert, qui rappelle la vie simple et douce des époques primitives; souvent encore elles se perdent dans les profondeurs d'un ciel paisible, dans les brumes du soir ou les nuées du matin. Au fur et à mesure

que les bêtes arrivent, le montagnard leur offre une poignée de sel, friandise salutaire et hygiénique ; aussi ne se font-elles jamais attendre.

Ne recevant des hommes que de bons traitements, elles les aiment et les recherchent. Lorsqu'un étranger paraît sur la prairie, elles l'entourent, comme des enfants qui espèrent quelque gâteau. Leurs yeux somnolents s'animent : elles flairent le voyageur de leurs naseaux humides, d'où s'exhale une odeur musquée. Ces témoignages de sympathie inquiètent plus d'un visiteur, la foule n'ayant pour les animaux que des sentiments d'oppression ou de crainte. Et cependant quelle action exercent sur eux les bons procédés! Que n'en obtiendrait-on point par la douceur ! J'ai vu un cheval donner à son maître les signes d'affection les plus touchants et les plus extraordinaires.

Les vaches des marquards sont généralement très-belles. L'air pur qu'elles respirent, les herbes parfumées qu'elles broutent, la constante propreté de leur robe, l'absence de taons et de mouches dans les hautes régions où elles paissent, contribuent également à leur bonne mine, à leur santé florissante. Au mois de mai, et pendant l'automne, elles restent toute la journée en plein air, mais passent la nuit sur le parquet de l'étable. Pendant les chaleurs, c'est justement l'opposé : on enferme le troupeau vers le milieu du jour, nul arbre ne pouvant le protéger

contre le soleil, qui darde ses rayons comme des flèches. Si la chaume aboutit à des pentes douces, le marquard surveille peu son bétail, mais si elle confine à des précipices, comme sur le Honneck et ailleurs, il passe ses jours et ses nuits dans des transes perpétuelles. Qu'un accès de gourmandise, provoqué par une herbe tentante, conduise une vache au bord du gouffre, un seul mouvement suffit pour causer sa perte; le lourd animal glisse, tombe , se déchire de saillie en saillie, arrive mutilé dans l'abîme, ou s'y écrase à la suite d'une chute effroyable.

Les marquards sont donc obligés de faire senr tinelle, de se relayer jour et nuit pour garder leurs bestiaux. S'ils avaient le génie contemplatif des anciens pasteurs, ils pourraient compter les étoiles et apprendre leurs noms. Aucune magnificence nocturne n'échappe à leur vue. Tan* tôt, comme une immense ruche aux abeilles d'or, le ciel éparpille sur leur tête ses lumineux essaims ; tantôt, comme une blanche aimée, la lune chemine doucement à travers l'espace, dans un palanquin de nuages; tantôt un océan de vapeurs submerge le firmament, comme une marée d'équinoxe inonde au loin les grèves.

Hais dans les plaines de l'Arabie ou de l'Idumée, l'air demeure tiède après le coucher du soleil, tandis qu'un vent froid tourmente chez nous les montagnes, aussitôt que l'astre bienfaisant a disparu. Le berger regrette donc le feu clair,

qui égayé le chalet et empourpre les fenêtres de sa réverbération. Il chante, pour tromper son ennui, un de ces airs monotones , par lesquels l'homme simple exprime sa joie et sa tristesse.

Cependant les gardiens, qui doivent lui succéder, causent auprès de la flamme. Gomme les sujets d'entretien n'abondent pas dans la solitude, ils fument silencieusement leur pipe ou se content d'anciennes histoires. Les légendes durent longtemps sur les montagnes, au milieu d'une nature qui les encadre à merveille. Les ruines des châteaux où Faction s'est presque toujours passée, leur servent, pour ainsi dire, de garants , et mêlent aux récits d'autrefois des images contemporaines. Ces vieux témoins, d'ailleurs, en raniment constamment le souvenir* Parmi les antiques demeures des Yosges, celle qui occupe la situation la plus élevée, le manoir de Freundstein, dresse dans la région des chaumes ses tours inhabitables, mais solides encore. On l'aperçoit au loin, d'un foule de pàquis. Ses murailles bordent un abîme, dont l'œil, en plein jour, ne peut découvrir le fond. Les torrents s'y précipitent de rochers en rochers, à travers des forêts obscures.

Là, nous apprend la tradition, vivait une jeune personne d'une beauté accomplie : c'était un sourire de la nature dans une forme angélique. Le comte de Geroldseck voulut l'obtenir pour femme. Le père accueillit sa demande avec une

extrême réserve, la fille avec un mépris glacial. — Je tous forcerai bien d'agréer mon alliance, dit en lui-même le soupirant éconduit. — Et il rassemble ses hommes d'armes, il vient assiéger le manoir. Longtemps il le bat en brèche ; longtemps la garnison repousse ses assauts, mais le moment arrive où elle ne peut plus tenir, où le chef orgueilleux doit se rendre. — Je savais bien que je triompherais de vous, ma belle ! s'écrie le vainqueur ; vous allez m'appartenir malgré vos dédains. — Mais comme il approche des murailles, un spectacle extraordinaire le frappe de terreur. Au pied des tours, sur une plate-forme qui domine le précipice, le vieux châtelain apparaît, montant son cheval de guerre, portant sa fille entre ses bras. — Je vais célébrer vos fiançailles, crie-t-il d'une voix funèbre au comte de Geroldseck. — Et il éperonne son destrier, qui franchit le parapet. L'animal tombe dans l'abîme avec son précieux fardeau. Un cri s'échappe de toutes les poitrines. Saisi d'une émotion profonde, le violent seigneur court au bord du gouffre, se penche pour chercher des yeux le couple héroïque. Mais la tête lui tourne, il perd l'équilibre : le voilà lancé dans l'espace, roulant sur lui-même comme une feuille d'automne. Il va rejoindre l'épouse qu'il a conquise, et s'unir à elle, sans prêtre, sans flambeaux, sans mélodie nuptiale.

La vie que mènent les marquards est d'une

simplicité toute bucolique. Un pantalon de toile écrue, une veste de même étoffe, des sabots, une calotte en cuir garnie d'une patte qui retombe comme un pompon, forment leur costume invariable. Cette calotte surprend le voyageur et pique sa curiosité : il se demande quel motif a pu en établir l'usage ; elle doit être à l'épreuve du sabre; elle se transmet de génération en génération, et il y paraît bien. Les vents les plus forts ne l'enlèveraient pas de la tête qu'elle abrite ; c'est là vraisemblablement ce qui l'a fait adopter ; le pâtre en faction ne craint point qu'un orage emporte son couvre-chef dans les abîmes. Mais si cette coiffure a des avantages, elle manque tout à fait d'élégance.

Le régime du marquard, moins uniforme, moins maigre que celui du schlitteur, s'accorde pourtant avec la simplicité de ses habits* Des pommes de terre, du petit lait, du beurre, du fromage, un pain noir qui atteint la dureté du biscuit de bord, composent son ordinaire. Jamais une once de viande, une goutte de vin, un fruit apporté de la plaine. Les jours se succèdent, mais la nourriture ne change point : le patron et les serviteurs ont les mêmes aliments. Car il y a des maîtres et des domestiques dans les chalets ; jusqu'en ces hauts lieux reparaissent les inégalités sociales. On donne à un berger trente francs pour la saison, un peu moins qu'on ne paye la plupart des vaches.

Les ustensiles de cuisine, la vaisselle, n'annoncent pas davantage le goût du luxe. Un chaudron de cuivre, une marmite de fonte, des baquets en miniature qui semblent taillés dans un baril et tiennent lieu d'assiettes, des cuillères en fer étamé, rondes comme nos louches, mais beaucoup plus petites, suffisent amplement aux besoins du marquard. Il ne tient pas à la porcelaine de Sèvres.

La santé, la paix, le contentement respirent sur toutes les figures. Jamais une altercation, jamais une lutte ne mettent aux prises les pasteurs des Vosges, ne fournissent des sujets d'entretien à la malignité publique. Leur existence doit pourtant paraître bien dure, bien monotone : harcelées de continuels désirs, les populations urbaines considèrent avec horreur une tranquillité inaltérable. Je pourrais faire ici intervenir le poète latin et dire du pâtre des montagnes :

R n'a point tous ces arts qui trompent notre ennui ;

Mais que lui manque-t-il ? la nature est à lui*

Des grottes, des étangs, une claire fontaine,

Dont Vonde en murmurant Vendort sous un vieux chêne ,

Un troupeau qui mugit, des vallons, des forêts,

Ce sont là ses trésors, ce sont là ses palais (4).

Mais comme cette réponse, déjà vieille de deux

(4) Géorgiques, chant II, traduction de l'abbé Delille.

mille ans, paraîtrait insuffisante, j'ajouterai que l'homme n'est point né pour le bruit, pour l'agitation perpétuelle des villes. Les champs et les bois forment son véritable domaine : or, la nature est silencieuse et calme. Si on excepte le fracas passager du tonnerre, elle ne fait entendre que des sons doux et veloutés, que des voix faibles et harmonieuses, comme le chant des oiseaux, la rumeur des feuillages, les soupirs de la brise, le bégayement des ruisseaux, la confuse mélopée des vagues sur le bord de la mer. L'état normal de l'homme, c'est la contemplation, la jouissance de ses facultés et des merveilles du monde extérieur dans un profond repos. Un peu de tristesse même n'agit pas défavorablement sur lui ; elle concentre et ramasse ses forces, que la joie, que les distractions éparpillent. Les peuples chasseurs et pasteurs sont les plus heureux ; ils mènent la vie douce, ils ont les loisirs que nous achetons par une existence de labeur. Aussi repoussent-ils avec dédain la civilisation. Les tribus de l'Amérique aiment mieux la mort que nos habitudes casanières, notre turbulence inquiète, nos travaux perpétuels et nos luttes de tous les jours entre quatre murailles. On forme çà et là quelques ouvriers en Algérie, on se figure leur inspirer le goût de nos mœurs et de nos plaisirs; mais l'Arabe courbé sur sa tâche ne songe qu'à l'air pur, à la monotonie sublime, aux joies du désert. Il économise avec la patience,

avec la sobriété d'an ermite. Aussitôt qu'il peut acheter un fusil, une tente, quelques moutons, il part, il abandonne les servitudes européennes que l'on croyait lui avoir fait aimer ; il va dans les steppes, il va sur les montagnes retrouver la vie libre et insouciante, le calme auguste de l'homme primitif.

Le marquard éprouve sans le moindre doute des sentiments analogues. Les chaumes sont d'admirables solitudes. L'anachorète enfoui dans les bois n'apercevait que les arbres, que les clairières les plus rapprochés de sa hutte : le pasteur des Vosges découvre au loin d'immenses perspectives ; il semble dominer le monde plutôt qu'en être séparé. Autour de lui se creusent des vallées si profondes, que les hommes qui les parcourent sont absolument imperceptibles. Mais le bruit des cloches s'élève jusqu'à lui en notes légères, comme des sons entendus dans un rêve, et, le soir, les lumières éparpillées des villages imitent au loin des étoiles tombées du ciel. Les montagnes ont toujours du caractère, qu'elles se dessinent en pâles ébauches, en traits délicats, au fond du paysage, ou que le ciel tendu de vapeurs les colore d'un bleu sombre. Dés qu'elles se trouvent un peu éloignées, elles prennent des nuances de saphir produites par l'air ambiant : c'est le ciel même qui les enveloppe de son manteau d'azur.

Pendant certains automnes se produit un phé-

nomène, dont ne peuvent parler sans ravissement ceux qui Font admiré. L'hiver établit prématurément son empire dans les vallons , dans les terres basses ; un épais brouillard les enveloppe. C'est un océan de brume nivelé comme la mer et impénétrable au regard. Sous cette nappe aussi blanche que la neige, qui emplit tout l'horizon, qui oscille, ondoie et tourbillonne au moindre vent, il gèle, il fait un temps sombre, toutes les cheminées fument, toutes les portes sont closes , on se presse autour du poêle ou du foyer. Au-dessus, le ciel arrondit un dôme de turquoise, le soleil chemine dans l'espace en triomphateur, une douce température égaie les chaumes , les bois , les clairières ; les insectes bourdonnent à mi-côte , les derniers feuillages étincellent comme une végétation de pourpre et d'or. Les hauteurs qui dominent le brouillard imitent des îles, des péninsules, des chaînes de collines baignées par les flots : c'est un immense et radieux archipel. Tout à coup l'on entend sous la brume les sons entre-heurtés d'une cadence tyrolienne, les notes sauvages d'une trompe pas* torale ; une chèvre, puis deux, puis un troupeau entier, auquel sont joints quelques moutons, émerge du vaporeux océan ; le berger le suit , le cornet à la bouche; il mène la horde aventu- . reuse sur les pâturages escarpés, où ne sauraient parvenir de plus lourds animaux.

Ces splendides effets durent souvent quinze

jours de suite. Mais l'hiver n'abdique pas ses droits* 11 arrive enfin, le sombre monarque, furieux d'avoir perdu si longtemps sa puissance : la neige, la grêle, la pluie, le froid, le brouillard, les tourbillons de vent forment son cortège. Il enveloppe les montagnes , il prouve sa force par ses rigueurs. Dès le lendemain, les chaumes sont désertes. Les troupeaux descendent dans les vallons pour y passer les mois funèbres. À leurs mugissements, au bruit de leurs clochettes , aux airs monotones que chantait le pâtre, aux accords de sa trompe , succèdent la voix rauque du cor* beau, le sifflement de la bise, le sourd murmure des forêts ou le craquement des sapins. Les hêtres nus et blanchis par le givre imitent dans l'air brumeux des légions de fantômes. La lune ellemême regarde d'un air consterné ces mornes solitudes, et s'enveloppe d'épais nuages, comme si elle sentait le froid des nuits la saisir.

Les marquants n'ont pas le droit de fermer leurs chalets pendant l'hiver. Il faut que les voyageurs puissent s'y réchauffer un moment, ou y passer la nuit, quand ils ont perdu leur chemin, et que l'ombre étend son crêpe sur le ciel , comme un présage de mort. Nul ne pourrait supporter jusqu'au matin l'affreuse température de ces zones boréales. Le chalet désert abrite le plus souvent des contrebandiers. Ils transportent d'Alsace en Lorraine, d'un vallon dans un autre, du tabac et des eaux-de-vie. Le dos chargé d'un

sac ou d un tonnelet, qui, par sa forme, rappelle une hotte, ils traversent les montagnes pendant l'hiver, aucun douanier n'osant les poursuivre au péril de ses jours. Eux-mêmes bravent la mort pour tromper le fisc et gagner une partie seulement des contributions qu'ils ne paient point, attendu que l'acheteur en profite comme eux. Ils se rangent à la file : le premier, qui écarte la neige et fraie le chemin, a une rude besogne ; quand il se sent épuisé , il passe à V arrière-garde, et un autre prend sa place. Ils vont ainsi, les pauvres diables, luttant contre la nature et contre les hommes, afin de se procurer une maigre pitance. Quelquefois des tourbillons de neige les enveloppent, changent l'aspect du sol , retardent leur marche ou les égarent , et la nuit, la nuit redoutable les surprend. Si l'un d'eux perd de vue ses compagnons , si la fatigue l'empêche de les suivre , ni son courage , ni son expérience ne peuvent le sauver. Pendant qu'il cherche encore sa route , le froid glace et roidit ses membres : un sommeil funèbre s'empare de lui , sommeil qui ne doit pas finir. Il s'étend sur la couche virginale pour se délasser quelques minutes, et y trouve le repos éternel. Le lendemain, ou plusieurs jours après , on le rencontre mort auprès de son fardeau , et son visage tranquille semble exprimer la satisfaction d'avoir échappé à la misère, aux gendarmes, aux tortures du froid, à une lassitude horrible. Des

bandes entières de hardis colporteurs éprouvent le même sort.

Quand les montagnards ont abandonné les chaumes, ils restituent les vaches louées pour la saison , et , avec le lait de celles qui leur appartiennent, confectionnent des fromages de Gérardmer (dits vulgairement de Géromé), espèce bien inférieure au gruyère, et qui coûte, à Paris, douze sous la livre. Leurs bestiaux, ne mangeant plus d'herbes aromatiques, ne leur fournissent pas le liquide substantiel qu'exige la fabrication du vachelin. Beaucoup exercent quelque petite industrie ; mais , dans tous les cas , leur profession habituelle ne laisse pas d'être lucrative , et suffît à leur procurer l'aisance. Ils passent l'hiver sans inquiétude, sans trop désirer même le retour de la belle saison. L'automne les a réunis à leurs femmes, à leurs enfants, rapprochés de leurs amis et de leurs connaissances ; ils goûtent en paix les joies de la famille et de la vie sociale.

Un jour que je venais de quitter les chaumes et de traverser une bourgade , ma vue tomba sur un petit cimetière environné d'un simple mur à hauteur d'appui. Mais quel mur! Le géranium beode-grue le pavoisait de ses fleurs amarantes, de ses tiges et de ses feuilles pourprées ; la crassule jaune y étalait ses corolles d'or, la pariètaire sa délicate verdure, qui tombe comme une draperie et enfonce çà et là de nouvelles racines,

pour former plus bas de nouvelles guirlandes» Toutes les sépultures, placées à égale distance, étaient exactement pareilles : un tertre en gazon, une croix de bois noir encadrée et abritée d'un triangle, composaient le seul luxe funèbre des riches et des pauvres. Les principes démocratiques de la Réforme inspirent aux luthériens un sentiment d'égalité, qui se manifeste sans détour là où cessent les conventions humaines. Un torrent longeait par un de ses côtés le cimetière et y tenait lieu de clôture. Juste en face des tombes, il formait une cascade aux sourdes notes, qui semblait bercer les morts d'un éternel Requiem. Cette enceinte d'une merveilleuse fraîcheur, cette image du repos et de la fraternité dernière, eussent ému le cœur le plus apathique. Heureux montagnards, qui passent leur vie en présence de magniGques tableaux, et dorment enfin dans une si calme retraite, au bruit d'un si doux murmure !

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