‹ Les ancêtres d'Alfred de MussetChapitre 37 sur 51 · ALFRED DE MUSSET ET SES PARENTS · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET ET SES PARENTS

Voilà les personnages posés.

Du xv^ au xix^ siècle nous voyons, clans un tableau, souvent aride, mais singulièrement instructif à qui sait le regarder, s'aligner la succession de tous les Musset et se greffer, à la branche où poussa Alfred, le rameau, d'origine inconnue, des Guyot.

Irons-nous demander à chacun de ces ancêtres quelle fut linfinitésimale dose de qualités, de talents, de travers, de caractéristiques ou de génie, dont ils préparèrent l'éclosion du divin poète, terme et fin de leur race ? — Car ils sont tous éteints par les mâles et ne survivent que par des descendances féminines. — Chercherons-nous à savoir si le

goût des femmes, chez les deux fils de Victor, leur vient des soldats leurs aïeux? Si, la tendresse de Victor pour Fhérétique Rousseau, ne tirerait pas son origine de la parcelle de sang prolestant entré dans leurs veines par l'union avec une Bazin? Faudra-t-il, comme tant l'ont fait, Paul lui-même, insister sur les origines florentines d'Alfred, se révélant brusquement, après trois siècles, en une poussée d'itilianisme chez Tarrière-petit-fils de Cassandre Salviati ?

Tout cela pourrait se déduire d'une étude de ces ancêtres plus minutieuse que nous ne pourrions la faire, ne sachant, pour beaucoup, que leurs noms et les étapes les plus marquantes de leur existence. Et encore, tout cela serait vain et la démonstration, à peine établie serait caduque. On n'est pas d'accord, dans une famille, sur les points de ressemblance d'un enfant avec ses parents ; quel accord pourrait s'établir sur les déductions tirées de la famille d'un étranger?

Après avoir exposé d'où venait le poète, il vaut mieux lui demander ou demander à ses

proches quels sont ceux de ses parents qu'il a aimés, qu'il a fréquentés, qui ont pu être les inspirateurs insconscients de quelque étincelle de son génie. Je dis insconscients : les enfants récoltent rarement là où on a semé pour eux ; ils bâtissent en des cantons qu'on n'aurait jamais soupçonnés avec des matériaux qu'on aurait pu croire inutilisables. Tel mot prononcé devant eux, sans qu'on y ait attaché d'importance, sera le déterminant d'une cristallisation éblouissante ; tel fait, tel épisode jugé insignifiant, retenu par la docilité d'un cerveau récemment ouvert à la vie, et gardé longtemps ignoré, reparaîtra, au moment opportun, pour devenir, chez un poète, le clou d'or où s'accrocheront desplendides draperies.

Or, Alfred de Musset, connut et fréquenta des membres de sa famille et lui, parisien, alla se retremper aux sources provinciales d'où venait cette famille.

J'ai dit bien incomplètement il est vrai, ce que fut sa mère pour lui. Son père ne demeura pas insensible à ses débuts littéraires.

Il ne faut pas je crois, prendre au pied de la lettre cette page des Confessions cFiin enfant du siècle où son héros, au pied du lit où repose le corps de son père, se remémore les conseils qu'il lui donnait et découvre de quelle dévote et prudente affection il l'entourait. Mais, Victor de Musset était trop homme de lettres pour n'avoir pas deviné quel cerveau promettait d'être son fils.

C'est le 31 août 1828, qu'Alfred publia dans le Provincial diO^ Dijon, sa première pièce : un Rêve; c'est en 1829, qu'il écrivit pour Mame, cette adaption d'un livre anglais, auquel l'éditeur donna le titre de h' Anglais^ mangeur d'opium. Victor de Musset connut ces essais et les encouragea. Aussi c'est sans étonnement qu'on voit son père, la même année, sur la demande de son fils inviter chez lui, Mérimée, Vigny, A. Deschamps, et d'autres pour entendre la première lecture des Conles fT Espagne et d'Italie (24 décembre 1829). Le 1"'' décembre 1830, eut lieu à l'Odéon la première représentation de la Nuit Vénitienne. Du 10 janvier à la lin de mai 1831,

Alfred collabore au Temps de Jacques Coste et sous le titre de Revue fantastique dit en forme de chronique, un peu tout ce qui lui passe par la tête : « Je rends compte des petits théâtres, toujours au Temps », écrit-il le 14 janvier 1831 à Alfred Tattet.

Lorsque Victor mourut en 1832, son fils était engagé, triomphalement déjà dans la vie littéraire. Dans les quelques lettres que nous avons de lui et où il est question de son fils, il plaint « le pauvre enfant » de boire, à dix-neuf ans « de bien bonne heure, l'onde amère de la critique ». Plus tard, il confie à M. de Cayrol qu'il est heureux de le voir « se déromantiser et se déshugotiser » marquant ainsi, sans doute, qu'il devient plus personnel. Lorsque parurent les Contes, Alfred écrivait à son oncle Guyot-Desherbiers : « je crois que jusqu'à présent, mon père qui lit les journaux très exactement a plus peur que moi. » (janvier 1830)

Mais quels furent les rapports littéraires entre le père et le fils? Quel fut l'influence ou l'essai d'influence de Victor sur Alfred?

Cela nous Fignorons et nous rignorerons tant que la correspondance du père n'aura pas Yu le jour.

Ses amis, et parmi eux, cet original François Grille, chef de division des Beaux- Arts au ministère de l'Intérieur qui loucha à tous les sujets, sous des noms divers, s'essaya à tout, et apporta dans tout, la rude franchise d'un caractère qui savait mal farder la vérité, durent suivre le jeune homme et le conseiller. Je n'en veux pour preuve que ces vers — qui sont parmi les moins mauvais de ce poète d'occasion — que Grille adressa à Alfred au sortir d'une maladie.

Tu reviens, cher Alfred, des portes du trépas. Déjà ton âme ardente errant au sein des nues. Des filles du Soleil, des grâces demi nues, Tu recevais la palme et tu suivais les pas ; Dis-nous les visions qui te sont apparues, Rassure, par ta voix, les muses éperdues. Chante l'éclat des ci eux, mais n'y retourne pas.

En 1822, Victor de Musset fît connaître le Yendômois à Alfred ; on passa par Chartres, avant d'aller à Vendôme où le père et les fils visitèrent la chanoinesse.

« Quoique le jour et l'heure de notre arrivée, écrit Paul, eussent été annoncés à notre vieille tante la chanoinesse de Musset, elle feignit de n'avoir point compté sur nous. Sa petite maison, située dans le faubourg Saint- Bienheuré, avec un jardinet clos par un bras de rivière', ressemblait à ces intérieurs petits et silencieux que Balzac aimait à décrire. Il y régnait une odeur de vétusté sordide et les contrevents toujours fermés préservaient des ardeurs du soleil le salpêtre et la moisissure. Trois chiens, dont un affreux carlin, répondirent à notre coup de sonnette par des aboiements que rien ne put calmer. La maîtresse du logis nous reçut avec aigreur. Le déjeuner, qui se fit longtemps attendre, était si exigu, que la bonne dame en eut honte ; elle y voulut ajouter une grappe de raisin cueillie sur la treille et qui se trouva du verjus. Pendant ce léger repas, elle nous donna clairement à entendre qu'elle se serait bien passée de notre visite. A plusieurs reprises, le frère

1. M. Jean Marlellière soccupe de retrouver cette maison et il la retrouvera.

et la sœur devinrent rouges de colère ; ils échangèrent quelques lardons et se séparèrèrent froidement. En 1830, lorsque le bruit causé par la publication des Contes et Espagne eut pénétré dans son humide réduit, la chanoinesse se soulagea par une lettre de reproches. Elle avait toujours blâmé son frère d'aimer trop la littérature ; mais c'était le comble de l'humiliation que d'avoir pour neveu un poète ! Elle renia et déshérita les mâles de sa famille pour cause de dérogation*. »

Le croquis est enlevé ; est-il exact?

La chanoinesse n'était plus chanoinesse.

C'était Marie-Madeleine de Musset, jadis chanoinesse de Troarn-en-Bayeux qui avait renoncé à son canonicat pour épouser, le 5 germinal an II, Tami de son frère Victor, Paul Rodrigue, oratorien défroqué ; mariage peu heureux, qui aboutit le 9 brumaire, an X à un divorce. L'ancienne M"^^ Rodrigue vivait à Vendôme et son ex-mari à la Bonne-Aventure. La chanoinesse ne devait pas, à priori,

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